Au lecteur
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LE
VOTE DES FEMMES
DU MÊME AUTEUR
=Les Femmes Arabes en Algérie.= 1 volume.
=Le Droit Politique des Femmes.= 1 brochure (_Epuisée_).
=L'Egalité Sociale et Politique de l'Homme et de la Femme.= 1 brochure.
=L'Argent de la Femme.= 1 brochure.
=Le Nom de la Femme.= 1 brochure.
SAINT-AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE
HUBERTINE AUCLERT
LE
VOTE des FEMMES
[Illustration]
PARIS (5e)
V. GIARD & E. BRIÈRE
LIBRAIRES-ÉDITEURS
16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
1908
AUX LECTEURS
Ce livre, qui relate les efforts faits en France depuis plus d'un
siècle pour faire entrer les femmes en possession de leurs droits
politiques; envisage le vote des femmes à tous les points de vue,
il réfute les objections qui y sont faites, démontre les avantages
qui résulteront de sa mise en pratique et amène à conclure que les
femmes--par la force du nombre de leurs bulletins de vote--pourront
seules faire triompher la raison de la folie; donc, donner à la nation
entière des garanties de sécurité et de bien-être.
Ce livre mettra ceux qui le liront, à même de bien connaître; et, en
mesure de défendre, cette importante question du suffrage des femmes
qu'il va falloir résoudre, pour pouvoir modifier la société et faire se
réaliser la République.
H. A.
LE VOTE DES FEMMES
LE SIMULACRE DU SUFFRAGE UNIVERSEL
Le suffrage des femmes, c'est l'utilisation de l'intégralité de
l'intelligence et de l'énergie de la nation, pour réaliser son mieux
être.
Tout le monde connaît le monument élevé au promoteur du suffrage dit
universel. Qui n'a vu, place Voltaire, Ledru-Rollin et son urne?
Aux jours glacés de l'hiver, comme en l'été brûlant, des hommes à la
figure have et ravinée, aux loques trouées laissant apercevoir la peau,
aux souliers percés qui montrent les pieds nus, s'appuient, exténués et
faméliques à la grille qui entoure le monument.
Quels sont ces malheureux, sans gîte, sans travail et sans pain?
--Ce sont des souverains!
--?
--Oui, des souverains... intermittents.
Périodiquement, pendant tout un jour, ils sont rois! Le soir venu,
ils abdiquent, ou plutôt ils délèguent leur pouvoir à des charlatans
politiques qui se partagent leurs palais, l'or de leurs caisses et
laissent les souverains errants, pourchassés, privés d'abri et de
nourriture.
Les mandataires se nantissent généreusement; mais, ils ne se
préoccupent pas de mettre leurs souverains en état de faire figure dans
le monde, ou de ne point mourir de faim.
Le dénûment des électeurs sans travail s'offrant au regard, en même
temps que Ledru-Rollin et son urne, démontre au peuple l'amère dérision
du suffrage restreint pompeusement baptisé universel.
Le penseur lui, interpelle l'organisateur du suffrage.--Pourquoi
dit-il, Ledru-Rollin, n'as-tu pas fait donner le bulletin de vote à la
femme instigatrice d'ordre social; et ainsi, rendu valable ce papier
pouvoir avec lequel les Français pourraient aussi sûrement qu'avec un
chèque obtenir du bien-être et de la liberté?
--Pourquoi Ledru-Rollin n'as-tu pas fait confier à l'éducatrice
accordée à l'homme par la nature, le soin de lui donner conscience de
la valeur de son bulletin? La mission de lui inculquer que voter, c'est
pour l'opprimé initié, le pouvoir de réaliser sa volonté d'être libre
et heureux?
--Pourquoi, Ledru-Rollin, n'as-tu pas fait appeler à voter, au lieu
de l'homme seul, le couple humain et ainsi précipité l'éducation
politique, rendu les Français aptes à garder en permanence leur
souveraineté, capables de se donner à eux-mêmes leur règle et leurs
lois?
Le suffrage est une machine à progrès, qui pour produire des effets,
doit être mise en mouvement par la volonté mâle et femelle de la
nation; mais qui seulement activée par un petit nombre d'hommes, est
faute de force motrice réduite à l'impuissance.
Avant de déprécier le suffrage universel, qu'on le fasse fonctionner;
car, s'il ne donne les résultats promis, c'est parce qu'il est faussé
dans son principe, tronqué dans son application.
De même que beaucoup d'inventions modernes, qui ne deviennent
utilisables qu'à l'aide de certaines combinaisons; le suffrage a besoin
de toutes les énergies féminines et masculines de la nation, pour
devenir l'instrument d'évolution capable de transformer l'état social.
Pour tirer profit de l'excellente institution du suffrage, il faut
l'appliquer rigoureusement dans toute l'étendue qu'elle comporte en
l'universalisant. Il ne suffit pas de travestir les mots de notre
langue, de faire l'apothéose d'une contre vérité, pour donner à un
suffrage mutilé l'autorité et la puissance de celui qui engloberait
l'intégralité des Français et des Françaises.
Le suffrage ne produira des résultats mathématiques, que quand pratiqué
par les deux sexes, il aura été soumis à un dressage qui le rendra
conscient.
Actuellement, le suffrage universel n'est pas. Ce qui existe est un
suffrage de fantaisie, qui n'autorise à voter qu'une petite minorité
de la nation. Il exclut en bloc toutes les femmes, les savantes comme
les autres Françaises. Il exclut le grand nombre d'hommes qui sont
militaires, marins, voyageurs, touristes ou privés par jugement de
leurs droits politiques.
En se déplaçant, l'électeur perd sa souveraineté...
Est-ce que le papier-pouvoir ne devrait pas, comme le papier-monnaie,
avoir cours partout?
Le suffrage réduit, faussé, fraudé ne donne pas même une vague idée de
ce que sera le suffrage réellement universel.
Les votes émis ont si peu de poids, les électeurs ont si peu
d'autorité, qu'à chaque élection, les candidats rejetés par eux--pourvu
qu'ils soient gouvernementaux--sont ramassés par les ministres, qui
font un pied de nez aux électeurs souverains, en hissant à de bonnes
places les blackboulés.
Si les élections les plus républicaines ne donnent que des résultats
stériles, si le suffrage fait faillite aux engagements pris en son nom,
c'est parce qu'il est une fiction et non point une réalité, c'est parce
qu'il ne s'appuie que sur une convention, au lieu de tirer sa puissance
de la force du nombre.
Avec le suffrage restrictif, dénaturé qui existe, l'électeur n'a que
l'illusion de la souveraineté; tandis qu'avec le suffrage universel,
c'est-à-dire englobant la nation entière, les femmes comme les hommes,
l'électeur aura la matérialité de la souveraineté.
DÉGRADÉE CIVIQUE-NÉE
Posséder le papier-pouvoir, facilite de palper le papier-monnaie.
Aucun homme n'est par son rôle si infime qu'il soit, exclu des
prérogatives de Français et de citoyen, pourquoi donc le rôle des
femmes les priverait-il de leurs droits de Françaises et de citoyennes?
La perpétuation de l'espèce humaine, les soins donnés aux affaires
domestiques sont-ils moins importants que l'attention apportée à
l'exercice d'un métier?
«Celui de nous deux, dit Socrate, glorifiant le travail du ménage, qui
sera le plus industrieux économe, est celui qui apporte le plus en la
société.»
Le devoir imposé à tous est différent pour chacun. Le droit inhérent à
l'individu est égal pour tous.
Le sexe ne confère pas des prérogatives particulières attendu que les
qualités morales et intellectuelles sont indépendantes du sexe de
l'individu qui les possède. On ne peut aujourd'hui faire croire qu'être
homme, étend les facultés intellectuelles d'un individu et qu'être
femme, restreint les facultés intellectuelles d'un autre individu.
La maternité que l'on objecte aux revendicatrices ne s'oppose pas plus
à l'exercice des droits politiques, qu'elle ne s'oppose à l'exercice
d'un art ou d'un commerce.
Marie-Thérèse d'Autriche eut seize enfants, ce qui ne l'empêcha
point d'être un grand homme d'Etat auquel l'Autriche dût d'exister.
Pour elle, les Magnats hongrois tirèrent leur sabre du fourreau, en
s'écriant: «Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse!»
Mères ou non, mariées ou non mariées, toutes les femmes doivent exercer
leurs droits politiques afin de pouvoir mettre l'ordre dans la commune
et dans l'Etat.
_Restez femmes._
A l'idée que la femme va devenir son égale en droits, l'homme se cabre!
Au lieu de comprendre que c'est un auxiliaire qui lui vient pour
atteindre à une vie meilleure, il semble croire qu'on va lui enlever
quelque chose.
Le Français adjure la Française de ne pas chercher à devenir citoyenne.
Il lui dit qu'elle n'aurait rien à gagner au suffrage universel, que sa
supériorité consiste à rester asservie.
Un langage analogue était tenu par les censitaires à ceux qui ne
votaient pas avant 1848. Le «Restez femmes!» d'aujourd'hui, équivaut au
«Restez ouvriers!» d'alors et pareillement signifie: Demeurez inaptes à
améliorer votre condition.
Les femmes qui voient quels avantages sociaux et économiques les
électeurs obtiennent, les femmes, qui constatent qu'en tous les pays
les hommes privés du suffrage s'acharnent à le réclamer; commencent à
comprendre que ce papier-pouvoir, le bulletin de vote, leur est aussi
nécessaire que le papier-monnaie, puisque posséder l'un rend plus
facile de palper l'autre.
Ce sera la carte électorale qui fera rétribuer le travail ménager et
comprendre, parmi les retraités ouvriers, les ménagères.
Les Françaises ne peuvent rester spoliées de la capacité politique,
qu'un député appelle, avec raison, «un commencement de capital».
Le travail est, en effet, estimé suivant la condition de qui
l'accomplit. L'œuvre de la femme est si dépréciée, obtient un si
dérisoire salaire, parce que cette femme est une mise hors la loi, une
esclave dont l'effort n'est point jugé digne de récompense. Que l'on
fasse entrer la femme dans le droit commun politique et bientôt sa
situation économique sera changée; son labeur, ennobli par sa qualité
de citoyenne, obtiendra un salaire rémunérateur.
*
* *
Les femmes n'échapperont à l'oppression du mari, à l'exploitation du
patron, qu'en devenant, devant l'urne, leurs égales.
La carte électorale dont la Française est privée, est un certificat
d'honorabilité qui assure la considération à quiconque peut le montrer.
En l'état actuel de la société, le suffrage est pour l'humain la plus
sûre garantie de n'être lésé, ni diminué. C'est comme une assurance
prise pour obtenir droit et justice. Pourquoi la femme ne jouirait-elle
pas de cette assurance?
En devenant citoyenne, la Française remplira encore mieux le devoir,
puisque son rôle d'éducatrice s'étendra de l'unité à la collectivité
humaine et que sa sollicitude maternelle embrassera la nation entière.
La personne et la condition de la femme dépendant de la politique qui
de toute part l'enserre; dans son propre intérêt comme dans l'intérêt
général, la femme doit participer à la vie publique, coopérer à
la transformation de la société afin de s'assurer de n'être point
sacrifiée en l'organisation sociale future.
On cite cette jolie phrase de M. Thiers que ceux qui dédaignent le
concours féminin feraient bien de méditer:
«Pour régler cette affaire, disait M. Thiers, il me faut mes femmes»
(Mme Thiers et Mlle Dosne). Ces paroles prouvent que même l'homme
d'Etat, que les louanges purent rendre orgueilleux, reconnaissait aux
femmes des facultés particulières capables de compléter les siennes.
Si ces deux parties du tout humain, l'homme et la femme, semblaient
indispensables à M. Thiers pour régler une affaire privée difficile,
combien est donc plus indispensable encore le concours de l'homme et de
la femme, pour bien diriger les affaires publiques!
Le suffrage des femmes, c'est l'utilisation de l'intégralité, de
l'intelligence et de l'énergie de la nation pour réaliser son mieux
être.
Rapprocher hommes et femmes par la politique, ce sera faire s'établir
entre les sexes une émulation salutaire pour le progrès.
LA FEMME DANS LA COMMUNE
En constatant que dans la commune les hommes souvent sacrifient au
superflu, l'indispensable, on se demande s'il ne serait point sage de
faire s'appliquer tout l'effort humain à l'administration publique; et,
si ce n'est pas se montrer ennemi de son propre bien-être que de tenir
éloignées du gouvernement, du bourg ou de la ville, les femmes qui sont
particulièrement aptes à s'ingénier et à prévoir.
Quant à propos d'adjudications de fournitures d'ustensiles ou de
provisions de ménage, on entend à l'Hôtel de ville des conseillers
municipaux discuter; chacun fait la réflexion que des femmes seraient
beaucoup plus capables que nos édiles d'apprécier ces matières.
Les conseillers municipaux de Paris, ainsi d'ailleurs que ceux de
toutes les communes de France, sont forcés d'être à la fois hommes et
femmes. Ils doivent résoudre des difficultés qui auraient besoin d'être
élucidées par des matrones.
Certes, ils se dépensent pour le bien public; seulement, réunissant
dans leurs mains les attributions masculines et féminines, on a à
déplorer dans leur administration des lacunes.
Il n'est pas possible, en effet, d'être à la fois homme et femme. On
trouverait étrange qu'un homme cumulât dans la famille le rôle de père
et de mère et l'on admet que les hommes cumulent dans la commune ce
double rôle.
Ne vaudrait-il pas mieux, dans l'intérêt général, que chacun des deux
facteurs qui concourent à former la population parisienne mette ses
aptitudes particulières au service de l'administration de la ville de
Paris?
La femme, qui est contribuable, productrice et consommatrice, doit être
électeur et éligible dans la commune.
Au temps où la loi, comme la monnaie et les mesures étaient spéciales à
chaque province, des Françaises délibéraient et votaient dans beaucoup
de villes et de communes. On ne peut les avoir privées à jamais, des
droits que de nombreuses Européennes exercent présentement.
Dans presque tous les pays qui nous entourent, en Angleterre, en
Ecosse, en Russie, en Autriche, en Hongrie, en Suède, en Norvège, dans
plusieurs Etats de l'Allemagne, etc., les femmes participent, plus
ou moins complètement, à la gestion des affaires municipales. Seule
la France--oubliant les précédents--en compagnie de quelques Etats
enténébrés, exclut la femme de l'administration communale.
En France, la femme qui possède les trois quarts du territoire de la
commune, n'est pas devant l'urne l'égale de son domestique mâle. Le
domestique vote, la propriétaire qui l'emploie ne vote pas.
L'habitante qui a une résidence fixe, une industrie, des intérêts
engagés dans sa commune, n'a pas le droit qu'a le touriste qui s'arrête
là six mois, d'exercer--en votant--son influence dans l'administration
communale.
La veuve chef de famille qui se trouve à la mort de son mari à la tête
d'une grande maison de commerce, n'a pas le droit de donner son avis
dans la commune. Ses ouvriers, ses employés, tous ceux qui dépendent
d'elle, ont le pouvoir de lui nuire en votant contre ses intérêts; il
lui est impossible de se défendre. Elle ne peut rien puisqu'elle n'est
pas électeur.
Les Français se déprécient, en refusant aux femmes dont ils
proviennent, les prérogatives qu'ont les dames des nations voisines.
Si, en effet, les femmes de France sont inférieures aux femmes des
autres pays et ne peuvent exercer les droits de celles-ci, il est bien
certain que leurs pères, leurs frères, leurs époux sont eux-mêmes
inférieurs aux hommes des autres pays.
Si le Français continue à tenir dans un tel état d'infériorité, sa
mère, il finira par faire penser à ses contemporains étrangers qu'ils
ont sur lui une suprématie héréditaire; et par faire croire qu'au
lieu d'être né d'une femme, il pourrait bien être issu d'une guenon,
puisqu'il la laisse aussi loin, derrière lui.
La compatriote que le Français comble d'humiliations et qu'il se
complaît à faire, à son détriment, déconsidérer, est, ô ironie! plus
qu'aucune femme au monde, intelligente, utile et agréable.
*
* *
En demandant que les femmes participent à l'administration municipale,
nous ne réclamons pas une innovation, mais simplement le retour à ce
qui fut de 1182 à 1789; la remise en vigueur et la généralisation, de
la _loy et coutume de Beaumont_.
Cette loi rendue en 1182, à Beaumont en Argonne, se répandit dans tout
l'Est, dans le Nord et sur les pays Basques. Elle prescrivait que les
veuves, les filles ayant leur ménage et les femmes mariées en l'absence
de leurs maris prissent part aux délibérations et aux votes.
Dans les documents qui mentionnent la part prise par les femmes à
l'administration des bourgs et des villes, elles sont traitées sur le
pied d'égalité avec l'homme, témoin cette finale: «Lesquels, _tous et
toutes_ firent, ordonnèrent et devisèrent entre eux.»
Plus d'un siècle après la révolution, les communes où les femmes sont
les plus nombreuses et les plus imposées, n'ont pas même d'électeurs
du sexe féminin. La participation des femmes à la gestion municipale
décuplerait pourtant, la prospérité des localités auxquelles leurs
flancs fournissent sans cesse de nouveaux habitants.
VOIX DONNÉES AUX FEMMES
L'intervention des Françaises dans les affaires du pays est depuis
longtemps jugée si nécessaire, qu'en certaines élections municipales,
des femmes ont obtenu des voix sans avoir sollicité de mandat.
Les bulletins portant inscrits des noms de femmes ont quelquefois été
comptés.
En 1881, dans la commune de Grandpré (Ardennes), Mme Jules Lefebvre,
commerçante, mère de famille, eut son nom écrit sur bien des bulletins
électoraux. «En votant pour elle, disaient ses électeurs, nous avons
voulu choisir le plus capable parmi nous, à quelque sexe qu'il
appartienne.» Ce raisonnement de ruraux n'est-il pas propre à inciter
les citadins à réfléchir?
Toujours en 1881, à Paris, Mme Léonie Rouzade, candidate dans le XIIe
arrondissement, obtint 57 voix.
Peu après, à Thorey (Meurthe-et-Moselle), trois dames obtenaient
chacune cinq voix. Elles étaient, proclamaient leurs électeurs, les
plus dignes de nous représenter.
En 1884, à Houquetôt (Seine-Inférieure) les électeurs accordèrent à une
femme huit voix de plus que la majorité des suffrages exprimés.
Dans le (Lot-et-Garonne) les électeurs donnèrent à une femme
trente-quatre voix de majorité.
A Vornay (Cher) Mme Gressin, propriétaire, obtint suffisamment de voix
pour être nommée conseillère municipale.
En enregistrant ces succès qu'ils savaient dus à l'active propagande
faite par _La Citoyenne_, de grands quotidiens nous disaient de mettre
un bouquet à notre chapeau.
Ces trois élections de femmes furent annulées; le suffrage dit
universel n'étant--pendant qu'il est restreint à la moitié de la
nation--qu'une institution de fantaisie que les gouvernants mutilent à
leur gré.
Mais les voix accordées en tant de points du territoire à des femmes,
prouvent que les électeurs sont las de la fiction, qu'ils veulent dans
la commune une représentation réelle de la population.
Tous les habitants de la commune doivent être déclarés égaux devant les
prérogatives, comme ils le sont devant les charges.
Evincer de l'administration municipale, les Françaises qui savent avec
rien, faire régner le bien-être en la maison, c'est de gaieté de cœur
sacrifier le bonheur commun.
La femme ne doit pas seulement être l'âme de la famille, il est
nécessaire qu'elle soit l'âme de la Cité, afin de pouvoir, en
décuplant et en ménageant ses ressources, faire resplendir de bien-être
le visage de chacun de ses habitants.
A chaque élection, le suffrage bien que réduit, borné, faussé et mutilé
fait entendre un bégaiement de vérité. Ce serait trop long, de citer
toutes les circonscriptions électorales où les femmes ont obtenu des
voix.
Voici, cependant, à propos de succès électoraux féminins ce qui s'est
passé en 1897 à Ménerville (Algérie).
Le dépouillement du scrutin terminé, M. Vissonnaux, candidat, fit
observer que les bulletins, portant le nom de Mme Pellier-Le-Cerf,
ayant un caractère inconstitutionnel, devaient être considérés comme
nuls. Il demandait que sa déclaration fût inscrite au procès-verbal et
lesdits bulletins y annexés.
Le maire trouvant l'observation bien fondée, s'empressait de jeter les
bulletins dans la cheminée et d'y mettre le feu.
A ce moment, survint M. Bouayoume qui, voyant l'escamotage, donna de
grands coups de poing sur la table, protestant avec indignation contre
la suppression de bulletins sur lesquels était inscrit le nom de Mme
Pellier-Le-Cerf. Il flétrit énergiquement les procédés du bureau.
--«Vous violez, dit-il, la liberté du suffrage universel en annulant
les voix données à une femme!»
Aux élections municipales de 1908, Melle Jeanne Laloé, candidate à
Paris dans le 9e arrondissement obtint 987 voix, mais 527 bulletins
portant son nom furent seulement comptés.
L'exclusion des Françaises de l'administration communale, fait qu'en la
cité le bien-être manque, comme en la maison où il n'y a pas de femme.
Les édiles veulent Paris beau, ce dont chacun ne peut que les
féliciter; mais parce qu'ils sont exclusivement des hommes, leurs
efforts tendent seulement à faire de la capitale du monde le plaisir
des yeux; alors, que des hommes et des femmes réunis, la rendraient en
même temps qu'un séjour enchanteur, le pays de Cocagne souhaité.
*
* *
Il est inutile d'insister sur les inconvénients du gouvernement d'un
seul sexe, ni de parler des négligences dont souffrent les habitants
des villes et des villages seulement régis par les hommes; et où il n'y
a qu'une moitié de la sollicitude humaine éveillée, alors que l'espèce
entière devrait être appelée à tout prévoir.
Avec l'administration des seuls hommes, nous avons de tout, seulement
l'apparence: les rues sont arrosées pendant que l'eau manque dans les
maisons. Avec l'administration des hommes et des femmes, l'illusion
deviendra réalité, les génératrices perpétuellement préoccupées
de conserver les êtres, d'entretenir la vie qu'elles donnent,
s'emploieront à accumuler à Paris l'air et l'eau.
Au pays de la soif, la garde de l'eau vivifiante est confiée aux
femmes. A Ghat, seules les femmes disposent des sources.
Tout ce qui a trait au boire et au manger est office de ménagère;
malheureusement, ceux qui parlent de laisser la femme à son rôle, le
lui dérobent ce rôle, dès qu'il rapporte des honneurs et de l'argent.
Les hommes sont de mauvais ménagers, chacun se trouverait donc très
bien, que les femmes fassent avec eux la cuisine administrative.
Les Françaises ont le sens de l'utilitarisme démocratique. Quand
elles seront électeurs et éligibles, elles forceront les assemblées
administratives et législatives à se pénétrer des besoins humains et à
les satisfaire.
*
* *
La République qui ne laisse pas en la métropole les femmes participer à
l'élection du conseil municipal de leur commune, a autorisé en Océanie,
des femmes à exercer les fonctions de Maire.
En 1891, le gouvernement fit remettre par le gouverneur de Tahiti aux
huit cheffesses de districts de Tahiti et de Moréa, une écharpe aux
couleurs nationales; en même temps qu'il les fit rétablir en leurs
pouvoirs et dignités d'officières de l'état-civil, pour mettre fin aux
irrégularités constatées dans les actes de l'état-civil, depuis que
l'annexion leur avait fait retirer leur emploi.
Les faits, forcent parfois les populations à reconnaître que la
femme exclue de l'électorat municipal, est supérieure aux élus de la
commune: A Rieufort de Randon (Lozère) momentanément privée de maire
et d'adjoints, on vit un jour une jeune fille remplir sans embarras le
rôle d'officier d'état-civil, procéder à un mariage à la place d'un
conseiller municipal qui se déclarait inapte à unir les futurs époux,
parce qu'il ignorait la loi et ne savait pas lire (_sic_).
C'est seulement le couple humain, qui peut en tout accomplir exactement
ce qui convient dans la commune et dans l'Etat.
Nous mettons au défi les hommes les meilleurs, de faire de la commune
la maison agrandie que chacun espère, sans le concours du cœur féminin.
LES FEMMES DANS L'ÉTAT
De même que pour appeler un être à la vie, il faut le couple humain,
pour instaurer un milieu approprié où cet être puisse s'épanouir
pleinement, la femme est autant que l'homme indispensable.
«La femme et l'homme, ces deux parties du même tout, dit Benjamin
Franklin, c'est comme les deux branches d'une paire de ciseaux, l'une
ne sert de rien sans l'autre.»
Les hommes sans les femmes, sont dans l'impossibilité d'organiser pour
l'humanité entière de bonnes conditions d'existence. Ce ne sera qu'en
s'adjoignant pour l'effort politique leurs compagnes, que les Français
pourront assurer l'ordre social et la prospérité publique.
Interrogez à la campagne et à la ville des hommes de toutes conditions,
ils vous répondront qu'une maison sans femmes est la pire des choses;
cependant, ces mêmes hommes ne veulent point se rendre compte qu'une
commune et un Etat sans femmes, sont bien plus pitoyables encore que la
maison d'où l'élément féminin est absent, car le mal-être, restreint
ici à quelques individus, se généralise et est là, supporté par toute
la population. Présentement, les Françaises ne sont pas représentées
dans les assemblées administratives et législatives.
Ce retranchement des femmes de la chose publique, cause au corps social
le préjudice et le malaise, que le retranchement d'un organe fait
éprouver au corps humain.
Si vous avez un membre ou deux membres supprimés, toute votre personne
est affaiblie, amoindrie; de même, la nation, privée de l'activité de
la moitié de ses membres, a sa force et son intelligence réduites, est
endolorie, paralysée; finalement, voit se rapetisser sa destinée.
Pour que l'individu et la collectivité puissent complètement exister,
la première des conditions est que tous les organes du corps humain
et que tous les organes du corps social fonctionnent. La république
amputée des femmes est aussi réduite à l'impuissance que l'individu
amputé d'une jambe et d'un bras.
La population française, qui a deux yeux pour voir et deux pieds pour
marcher, se diminue en s'obstinant à ne voir que par le seul œil
masculin les difficultés à résoudre et à ne marcher que du seul pied
masculin vers les buts poursuivis.
Ce que décide une minorité des Français dans des assemblées où un seul
sexe est représenté ne peut convenir à la nation tout entière.
Les hommes clairvoyants se rendent compte de cela; aussi, le nombre
augmente de ceux qui osent proposer de s'adjoindre les femmes pour
combiner les arrangements sociaux.
Les Françaises qui subissent les lois doivent contribuer à les faire.
Comme le dit fort bien M. Jaurès: «C'est l'humanité complète qui doit
agir, penser, vivre, et l'on a bien tort de redouter que le suffrage
des femmes soit une puissance de réaction, quand c'est par leur
passivité et leur servitude qu'elles pèsent sur le progrès humain.»
*
* *
Les millions de femmes qui sont ouvrières, et les millions de femmes
qui sont ménagères doivent pouvoir, en votant, régler les relations
extérieures au point de vue économique et politique, en raison des
traités de commerce qui élèvent ou abaissent le prix des denrées et de
la main-d'œuvre.
On a entendu un ministre des finances se plaindre de ne pas trouver
chez les députés le sens de l'économie. C'est que le sens de l'économie
n'est réellement possédé que par l'élément féminin. Or justement,
l'élément féminin est exclu de la Chambre.
Si le Parlement, où nulle femme ne siège et où n'est entré aucun
mandaté des femmes, manque parfois de prudence et de prévoyance, il
manque aussi, on en conviendra, autant d'aptitude et d'autorité,
pour élaborer des lois réglant les rapports humains, que manquerait
d'aptitude et d'autorité, une Chambre exclusivement féminine pour
légiférer, sur ce qui concerne hommes et femmes; attendu que
l'homme absent serait, comme est aujourd'hui la femme absente du
Palais-Bourbon, victime de la partialité du sexe omnipotent.
Les hommes ne peuvent, sans le concours du sexe féminin, juger, en même
temps, de ce qui leur convient à eux et de ce qu'il nous faut à nous?
Les deux types qui forment l'espèce humaine doivent avoir voix au
chapitre, quand il s'agit de régler leur propre destinée.
*
* *
Les femmes faites citoyennes, régénèreront la politique et l'impulsion
qu'elles feront donner aux affaires permettra bientôt aux Français de
manifester la virilité des peuples neufs.
Les sauvegardiennes de la probité morale affermiront la droiture
masculine en la vie publique.
En dépit de délits spéciaux inventés pour elles, les femmes, si nous
en croyons les statistiques, faillissent moins que les hommes. Il y a
beaucoup plus d'inculpés que d'inculpées.
Puisqu'il est établi que la femme résiste plus à l'excitation au mal,
que l'homme; pourquoi ne pas garantir celui-ci contre ses propres
défaillances en la lui adjoignant au gouvernail?
Les maisons de secours se joignent aux statistiques, pour attester la
supériorité morale de la femme, frappée d'infériorité légale.
Dans les établissements charitables, on rencontre surtout un public
d'hommes, c'est-à-dire le sexe qui a en la vie, l'argent et les
positions.
L'homme a dans la société le monopole du travail lucratif, il gagne
plus souvent 8 francs que la femme 2 francs. Cependant, dès le premier
jour de chômage le voilà réduit à la mendicité.
La femme qui est exclue des gros gains tend moins que l'homme la main.
Est-ce parce qu'elle a plus de dignité et moins de vices? Ou est-ce
parce qu'avec des centimes elle trouve mieux le moyen de parer à la
disette que l'homme avec ses 8 francs quotidiens?
Comment peut-on charger seul du soin de gouverner les autres, l'homme
sans prévoyance qui n'est point apte à se gouverner lui-même?
Pour les Français aimant les lendemains sûrs, la gestion du sexe
masculin, qui avec son salaire convenable ne parvient à se suffire,
offre beaucoup moins de garanties que celle du sexe féminin qui, à
force d'ordre, d'ingéniosité, se tire d'affaire en sa perpétuelle
pénurie d'argent.
LES FEMMES ET LE BUDGET
La puissance d'économie des femmes fera s'équilibrer les recettes et
les dépenses.
Puisqu'on reconnaît aux femmes, de réelles facultés d'épargne; et,
l'aptitude à augmenter la valeur d'emploi de l'argent, pourquoi ne
fait-on pas appel au concours féminin pour mettre fin aux déficits
budgétaires?
Si les Françaises participaient à l'administration de l'Etat, elles
apprendraient aux membres du Parlement à être moins prodigues des fonds
publics, et les contribuables obtiendraient en payant moins d'impôts,
plus de garanties et de commodités.
Les hommes ne savent faire face aux exigences sociales avec le gros
budget de la France, comme la femme sait faire face aux besoins de la
famille avec le petit budget du ménage. En l'Etat, les recettes énormes
ne couvrent pas les dépenses phénoménales.
Pendant que législateurs et administrateurs municipaux déplorent que
le manque d'argent entrave tous les projets de réforme, des électeurs
avouent, s'ils sont commerçants, que sans leur femme, ils ne pourraient
faire honneur à leurs affaires...
S'ils sont ouvriers, employés, médecins, avocats, petits rentiers,
confessent que, sans leur femme, ils ne parviendraient point à
équilibrer leur budget, à vivre.
A la ville comme à la campagne, c'est quotidiennement que l'on entend
des Français dire: que cent francs ne valent pour l'homme que soixante
francs, tandis que pour la femme, cent francs sont l'équivalent de cent
vingt francs.
Alors!... le voilà bien trouvé le moyen de mettre fin aux déficits
budgétaires et de rendre possibles les transformations sociales
souhaitées.
Ce moyen consiste à confier aux femmes, qui ont de si grandes facultés
d'épargne, tout ce qui a rapport aux finances.
Tout le monde a sous les yeux l'exemple d'hommes qui, en dépensant de
très grosses sommes, ne parviennent pas en la maison à réaliser le
bien-être que couramment les femmes y introduisent, avec peu d'argent.
Eh bien, l'Etat est une agglomération de maisons à administrer. Or,
n'est-ce pas imprudent de confier aux seuls hommes, qui se montrent
souvent inhabiles à équilibrer leur budget individuel, le budget
national? Attendra-t-on que la France ait déposé son bilan, pour
charger l'élément féminin d'introduire des réformes en nos finances?
L'accroissement des dépenses, devrait susciter un patriotisme capable
de faire émettre par tous les groupes de la Chambre et du Sénat, la
proposition d'appeler les femmes au secours du pays.
Nouvelles venues en la politique, elles trancheraient aisément dans
le vif du fonctionnarisme et préserveraient les Français des lourdes
charges et de la vie chère.
Tous les contribuables doivent pouvoir mettre un frein à la
dilapidation des deniers publics. Exclure ces épargneuses--les
femmes--de la gestion sociale, c'est contraindre la République à
faillir à ses engagements.
Si les femmes coopéraient à l'administration des biens de la nation,
les recettes excèderaient les dépenses.
Les Françaises ont en elles développé, par l'obligation quotidienne de
partager un centime en quatre pour arriver à satisfaire de multiples
besoins familiaux, une aptitude administrative qui fera s'ouvrir une
ère de prospérité pour les populations qui l'utiliseront.
On réaliserait de grandes économies, si le budget national était
épluché et passé au crible par les femmes, comme l'est le budget
familial.
Le bien-être résulterait, de la remise à la femme de la clef de la
caisse publique.
*
* *
Les hommes point pressés de voir la Française échapper à la dégradation
civique, dont dérivent pour elle toutes les oppressions, toutes les
spoliations, trouvent que pour le sexe féminin l'heure n'est jamais
venue de posséder le bulletin affranchisseur. En 1789 et 1793, les
hommes disaient qu'il était prématuré de donner les droits politiques
aux femmes; en 1848, ils jugeaient également prématuré d'englober les
femmes dans le suffrage. Actuellement, ils sont d'avis qu'il serait
encore prématuré d'octroyer l'électorat aux femmes.
Toute proposition de loi, ne devrait cependant venir en discussion,
qu'après que le suffrage aurait été attribué aux femmes.
La France entière ayant seule l'intuition des besoins humains, la
France entière peut seule poser les bases d'une société meilleure en
votant des réformes fondamentales.
Tenir les femmes hors des salles de vote où tout se projette et à
l'écart du Parlement où tout se résoud, c'est les désigner d'avance
pour être sacrifiées.
Les femmes seront plus considérées, mieux rétribuées, quand elles
exerceront leurs droits politiques. Et, l'humanité entière a intérêt
à ce qu'elles exercent leurs droits politiques; car, on ne peut sans
nuire à l'espèce, sans amoindrir l'homme, garder infériorisée la femme,
qui imprime à la société sa marque de fabrique, puisque matrice de la
nation, elle est le moule qui forme tous les Français.
Afin de se justifier d'annuler les femmes, les hommes spoliateurs
les incriminent d'attachement aux vieux usages; alors, qu'il est
surabondamment prouvé qu'en dépit de toutes les entraves, elles ne
sont pas plus qu'eux ennemies du progrès.
Les femmes sont les premières à utiliser les innovations; on les a vues
adopter pour la locomotion tous les nouveaux systèmes.
La femme que l'homme déprécie afin de pouvoir, en la spoliant de ses
droits, l'opprimer et l'exploiter, n'est pas plus que lui bornée, elle
doit donc être autant que lui électeur.
Soutenir que la dégradée civique, que la serve obligée de singer son
maître peut avoir sur lui une influence occulte pour le bien, semble
être moins encore une erreur qu'une ironie.
L'homme ne reçoit pas d'en bas ses impressions morales; et, aussi
longtemps que la femme sera au-dessous de lui, elle pourra l'amuser,
le charmer; non changer sa manière de voir et de faire, non le
métamorphoser; car si l'être dit supérieur condescend à demander à
l'être dit inférieur le secret du mal, jamais il ne lui demande le
secret du bien.
Aussi, il paraît indispensable que pour accomplir la mission sociale
qu'on lui assigne, la femme ait le pouvoir que confère la souveraineté;
ce ne sera que ce pouvoir matériel, qui lui assurera l'autorité morale.
Au lieu de restreindre en les partageant les prérogatives masculines,
les femmes les augmenteront; puisque le jour où il sera en les mains
de tous les ayants droit hommes et femmes, le bulletin octroiera aux
Français et Françaises la faculté de matérialiser leur volonté d'être
heureux et libres.
C'est de peur de ne pouvoir faire parler comme on veut le suffrage
rendu conscient en même temps qu'il deviendrait universel, que l'on
écarte des affaires publiques cette force nationale, la femme.
*
* *
Ce ne sera qu'en unifiant la condition de l'homme et de la femme que
l'on unifiera la manière de voir des Français.
Dire à la Française, de cesser d'être coquette, sans lui donner le
moyen d'améliorer son sort en votant, c'est la maintenir en une
immobilité mentale qui paralysera la marche en avant.
La femme doit voter, car il n'y a place au soleil de la République que
pour qui dispose d'un vote. Et, ce ne sont pas seulement les femmes,
c'est la nation entière qui souffre de l'annulement politique des
Françaises.
Les hommes n'ignorent point cela; cependant, à quelque parti qu'ils
appartiennent, réactionnaires et républicains, ils sont d'accord pour
faire envisager le vote des femmes comme un danger public.
En notre France qui garde l'empreinte monarchiste de la loi salique,
le fantôme de la femme politique est aussi redouté que le spectre
rouge. Ce ne sera, cependant, qu'à l'aide de celle-ci que l'on pourra
triompher de celui-là. Les femmes étant seules assez nombreuses pour
mettre à la raison les perturbateurs.
*
* *
Bien que l'on sache, que les femmes sont pourvues de facultés qui
feront se transformer sans violences la société et que partout où les
femmes ont voté, elles ont mis leur zèle et leur énergie au service des
partis avancés, les révolutionnaires repoussent le bulletin pondérateur
de la femme, et les radicaux évolutionnistes ne s'empressent pas
d'utiliser ce bulletin pondérateur, qui leur assurerait le gouvernail
de la barque sociale.
Si les hommes d'opinions si opposées s'entendent pour représenter comme
un épouvantail le vote des femmes, c'est qu'ils sont d'accord pour
continuer à accaparer les bénéfices électoraux; et, qu'ils trouvent
avantageux de tenir les sièges législatifs de la force du nombre des
femmes, sans avoir besoin d'obtenir leurs bulletins.
Pour faire s'activer l'évolution de l'humanité, il faut mettre la
femme au niveau de l'homme, afin que les deux êtres équivalents qui se
complètent ne cheminant plus en des voies différentes, marchent du même
pas vers la justice sociale.
La République cessera seulement d'être pour les Françaises une
bluffeuse, quand elle leur facilitera le combat pour la vie en les
armant du bulletin de vote.
L'ÉDUCATION POLITIQUE DES FRANÇAIS
L'étranger comprend l'horreur que le Français a pour la politique, en
entendant le camelot parisien faire ce boniment: «Dans mes journaux, il
n'y a pas de politique, tout n'est que blague et rigolade.»
La politique, qui d'après le rusé marchand ferait se sauver les
acheteurs, joue cependant un rôle énorme, puisque c'est d'elle que
dépend la destinée humaine.
Sous le nom de règlement et de répression, la politique prend à la
femme comme à l'homme sa liberté. Sous le nom de taxe, la politique
prend à la femme comme à l'homme, son argent. Sous le nom de guerre, la
politique prend à l'homme sa vie et à la femme plus que sa vie, la vie
de ceux qu'elle aime!
Pourquoi donc cette question suprêmement intéressante répugne-t-elle
aux foules, au lieu d'être l'objet de leur constante préoccupation?
--Parce qu'on ne la comprend pas.
Un seul sexe étant admis à faire de la politique, il n'est point séant
d'en parler. De sorte que la politique, qui se réduit à sauvegarder ou
à mettre en péril les intérêts généraux et particuliers, est considérée
comme une science inaccessible même aux hommes qui se distinguent dans
leur art ou leur profession. Et l'indifférence pour les affaires du
pays menace de se perpétuer.
Comment l'homme s'initierait-il à la politique, pendant que la femme,
avec laquelle il est sans cesse en tête à tête, n'est pas admise à en
chercher avec lui le mécanisme?
Aussi longtemps que, comme des pestiférées en quarantaine, les femmes
seront tenues à l'écart de la politique, la nation sera sans éducation
politique.
Pour que la politique cesse d'être pour l'homme chose ennuyeuse et
incompréhensible, il faut qu'elle s'introduise dans le ménage, où elle
deviendra une question d'autant plus familière qu'elle sera tous les
jours incidemment creusée.
Bien loin d'être une source de division, la politique resserrera les
liens entre époux. En élargissant l'horizon intellectuel du _home_,
elle fera souvent succéder à l'amour envolé, l'amour du bien public.
Quand les femmes jouiront des mêmes droits électoraux que les hommes,
le sein maternel ne sera plus un milieu où le cerveau s'atrophiera.
L'affranchissement de la mère soustraira l'homme à l'abâtardissement
utérin qui en fait plus un sujet qu'un citoyen. La maison familiale
deviendra une école où électeurs des deux sexes luttant d'émulation
feront ensemble, sans y penser, leur éducation politique. Alors, la
nation sera plus clairvoyante et aux phrases pompeuses qui retentissent
dans les réunions d'électeurs et d'élus, succéderont des émissions
d'idées, de plans, d'où pourront découler le bien de l'humanité.
*
* *
Présentement, les électeurs pétris du sang et de la chair de dégradées
civiques, vivant en tête-à-tête avec des repoussées de la vie publique,
sont, par l'atavisme et le milieu ambiant, maintenus en une telle
enfance politique qu'ils n'écoutent que les charlatans criant le plus
haut, sachant le mieux persuader qu'ils feront couler du bourgogne des
fontaines Wallace et tomber, rôties, du ciel les cailles.
C'est seulement quand les femmes voteront, que Français et Françaises,
s'instruisant mutuellement en discutant ensemble des affaires
publiques, deviendront des électeurs souverains conscients.
Assimiler les femmes aux hommes citoyens, épouvante le Français; nos
partisans d'indépendance électorale aiment mieux laisser escroquer
à l'électeur son vote que de le rendre promptement capable d'être
son propre maître en admettant sa compagne si divinatrice, si
investigatrice à coopérer avec lui aux affaires publiques.
On reconnaît que la nation entière saurait mieux qu'une partie de la
nation organiser son bonheur; on affirme que les Françaises ont des
qualités propres qui complètent les qualités des Français.
On dit que les tournants politiques cesseraient d'être dangereux, si la
masse électorale avait pour la guider le jugement sûr et le tact inné
de femmes.
Pourtant, on reste privé de leur concours, on les élimine, au grand
préjudice de la généralité des êtres, puisque les femmes intuitives
seraient en arrivant sur la scène politique, les monitrices électorales
qui démêleraient les questions et dessilleraient les yeux.
Il n'est pas possible de «marcher vers la justice sociale» sans d'abord
soustraire la moitié de l'humanité à l'oppression de l'autre moitié, en
la munissant de cette arme libératrice, le bulletin de vote.
On comprime la nature en annihilant les femmes et en les contraignant
à jouer le rôle de traînardes paralysatrices d'efforts; alors, qu'il
convient si bien à leur tempérament d'être des avant-gardes du progrès,
faisant évoluer l'espèce.
Quiconque se préoccupe de l'avancement humain, doit vouloir assurer à
la République, le concours des femmes, en les faisant citoyennes.
Lorsque hommes et femmes gèreront ensemble les affaires publiques, ils
deviendront bientôt aptes à être eux-mêmes leurs représentants. Or,
quand les Français et les Françaises seront leurs propres députés,
ils économiseront avec les millions de l'indemnité parlementaire,
beaucoup d'autres millions dépensés pour satisfaire les grands
électeurs que chaque élu traîne après soi; et, l'on peut prévoir tout
ce qui résultera d'heureux pour la population, du gouvernement exercé
directement, par les Français et les Françaises.
*
* *
La mère qui a quarante ans d'expérience de la vie est bien plus
préparée à exercer ses droits politiques, que son fils électeur à vingt
et un ans.
C'est en votant, que l'on apprend à bien voter.
Les hommes gratifiés du suffrage en 1848 étaient beaucoup moins aptes
que ne le sont les femmes d'aujourd'hui à exercer le suffrage; et,
combien trouverait-on d'électeurs qui pourraient présentement offrir
les garanties que l'on demande au sexe féminin? Pas plus que le droit
de l'homme, le droit de la femme ne peut être soumis à des conditions,
ni être ajourné par une question d'opportunité.
Les spoliateurs des Françaises qui feignent de redouter leur arrivée
dans la politique, savent fort bien que les femmes, au contraire,
réveilleront l'enthousiasme des masses pour la République, puisqu'elles
la rendront capable de réaliser les réformes attendues.
*
* *
Pourquoi toutes les révolutions ont-elles si peu amélioré le sort
humain?
--Parce qu'elles ont passé par-dessus la tête des femmes sans les
affranchir, et, que l'asservissement féminin est le plus grand obstacle
au progrès.
Les Françaises sont depuis si longtemps spoliées qu'elles ne peuvent
croire que leur entrée dans le droit commun est indispensable à
l'accélération de l'évolution humaine; elles ne seront persuadées
qu'elles ont des droits que lorsqu'on les appellera à exercer ces
droits.
N'y aurait-il pas pour les hommes plus d'avantages à s'associer
immédiatement la femme, dans la commune et dans l'Etat, qu'à risquer
de se créer des difficultés, pour se donner la puérile satisfaction
de garder encore un peu de temps hors la loi, les vingt millions de
Françaises?
Aucune unité de vues n'est possible entre Français et Françaises, avant
qu'ils ne soient appelés à se concerter sur ce qui mutuellement les
intéresse; c'est-à-dire, avant que ne soit substitué au jeu sans effet
du petit suffrage restreint, la toute puissance transformatrice du
grand suffrage universel.
On dissipera l'incohérence politique, en élevant au niveau de l'homme,
la femme qui moule et façonne les électeurs.
L'éducation politique du pays serait maintenant achevée, si les hommes
et les femmes avaient depuis 1848, appris à bien voter, en votant
ensemble; et, au lieu de redouter que l'ignorance, la servilité,
n'enrayent le progrès, on aurait la certitude que le bon sens général
l'accélèrerait; car, la nation serait moralement augmentée, si la serve
qui lui donne son empreinte était citoyenne.
LE VOTE DES FEMMES CÉLIBATAIRES
Toutes les restrictions apportées à l'exercice des droits politiques
de la femme étant préférables à l'exclusion du sexe féminin de la
politique, nous admettrions, au pis aller, que pendant qu'elle est dans
le mariage, la femme soit comme l'homme pendant qu'il est sous les
drapeaux, privée du droit de voter.
Mais la femme affranchie de la tutelle maritale, la femme apte à gérer
toutes les affaires civiles et privées, n'est-elle pas apte aussi à
gérer les affaires politiques et publiques?
Si nous proposons de demander le suffrage d'abord pour les femmes
instruites et pour les célibataires, c'est afin d'esquiver en même
temps que la demande d'autorisation maritale, l'objection que la femme
est une ignorante.
En réclamant, dans l'intérêt du sexe entier, le pouvoir immédiat pour
les plus libres d'affranchir celles qui sont opprimées, on ne favorise
personne, attendu que les femmes mariées ne sont, pas plus que les
célibataires, dans un état immuable et permanent.