L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée dans la _Gazette de
Biarritz_, feuille officielle du bon ton de Bayonne à Saint-Sébastien.
Ainsi tout le monde la connut dans les villes et les châteaux à cent
kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill était revenu s’installer
chez lui. On le voyait errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf
excentriques. Il ne parlait presque à personne, hors à des domestiques,
au bar ou dans sa maison. Il était vraiment malheureux. Son caractère
étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour se consoler, il
s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient et il disait:
--Le désert a une sœur, c’est la supériorité.
Cet homme solide, en dépit des expériences pratiquées sur l’âme des
autres, ne connaissait rien à la sienne. Il se croyait insensible et il
haïssait. Il était donc capable de passion? Depuis la procédure en
divorce, il souffrait. Et il souffrait de souffrir. Il professait que la
souffrance est un bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les fait
porter.
Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le représentait comme un fourbe
de première force, un chasseur de fortune; il se dit qu’il était capable
de sortir subtilement et victorieusement de l’aventure. Sans doute, il
devrait avouer, mais comment? Avec quelles inventions de catastrophe
financière, de richesse soudain disparue, engloutie dans une
spéculation? Les femmes sont crédules. Oswill télégraphia à Paris.
Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait exprès de la rue
Montmartre.
Personne n’était moins remarquable que cet inconnu. Il n’était ni laid
ni beau, ni grand ni petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient
sous des lorgnons, sa bouche était sous une moustache, ses mains étaient
sous des gants de fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette
luisante, une cravate toute faite, une décoration multicolore, un peu
rouge, un peu jaune, un peu verte, déteinte. C’était une mouche
apprivoisée.
Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui donna ses ordres. Il
affectait un accent exagéré:
--Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis déjà servi quelques
fois. C’est une officine tout à fait dégoûtante, qui renseigne bien.
J’espère que vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais c’est un
bon point pour un policier privé. On ne vous voit pas. On ne sait pas,
quand on vous regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une demoiselle de
compagnie. Vous me plaisez. Voilà deux mille francs, là, près de mes
chaussettes. Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me fournir
un dossier complet sur un type qui m’intéresse. C’est un crève-la-faim.
Je veux savoir où il habitait depuis trois ans et obtenir des
certificats de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais apportez-moi
des documents sur ses vieilles misères.--
L’homme, impassible, prenait des notes. Du coin de l’œil il observait
sir Oswill. Sous son pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons,
les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors l’Anglais lui raconta des
anecdotes parce qu’il s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il
était lui-même le premier détective du monde. Il lui dit de se hâter
dans son enquête pour ne pas risquer de mourir avant de la mener à bonne
fin. Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des poches suspectes
sous mes yeux, qu’il paraissait avoir le souffle court et qu’avec un
cœur amoché, il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il lui
conseilla de se retirer à la campagne aussitôt la présente affaire
terminée. Il finit en demandant les renseignements dans les huit jours.
Quand la mouche prit les billets de banque, près des chaussettes, il lui
recommanda poliment de ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria:
--On ne sait jamais avec les policiers.
Et il lui faisait des grimaces dans le but de l’étonner. L’homme
flairait un gros ponte, souriait, encaissait et partait en chasse. A
peine seul, Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown et qu’il
s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait de souffrir. Il n’avait plus
confiance dans l’avenir.
* * * * *
Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline Rareteyre. Elle était
revenue depuis trois jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de
Dewalter. Elle lui répondit que, généralement, il plaisait beaucoup et
qu’on appréciait aussi la conduite correcte qu’il avait eue, lui-même,
avec sa femme.
--Stéphane m’a mise au courant, dit-elle. Vous avez bien agi. Ils
s’aiment. Il faut les laisser être heureux.
Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa vie qu’elle fut le plus
en danger de mort. Mais elle l’ignorait et elle souriait agréablement à
Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait de mots ignominieux.
Elle l’interrogea:
--Et vous, mon cher, que ferez-vous?
--Moi, dit-il, je me remarierai certainement à plusieurs reprises pour
faire encore d’autres bonnes actions dans le genre de celle-ci et
mériter votre approbation, chaque fois que je débarrasserai de moi l’une
de mes femmes. A la fin, je vous épouserai, pour être sûr de ne plus
être trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à la fin: c’est sur vous
que je me vengerai des autres...
Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla. Alors, elle eut peur de
lui. Elle savait trop qu’on la connaissait fragile pour ne pas avoir
discerné son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il allait être
libre, qu’il était capable vraiment de se mettre en tête de l’épouser et
qu’il lui jouerait des tours épouvantables parce qu’elle refuserait. La
nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de force dans l’église de
Saint-Jean-de-Luz et il lui jetait des pipes à la figure pendant qu’un
prêtre les mariait.
Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel de Saint-Brémond, à
Ustaritz. Elle y trouva le marquis de Sola, M. et Mme de Jouvre, et
quelques personnes. Elle raconta son rêve. On s’en amusa.
--Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le semble, dit le colonel.
On raconte qu’aux Indes il appâtait le gibier avec de petits Hindous.
Évidemment, c’est une chose que je ne ferais pas, mais en Sologne, je ne
chasse que le perdreau. En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady
Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui ai parlé, chez elle,
un jour. Il m’a semblé distrait et il ne m’écoutait qu’imparfaitement.
Je le crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant mieux pour lui.
Autrement, il n’eût pas été bon à grand’chose.
--C’est un joli garçon, dit Mme de Jouvre, et je le trouve sympathique.
J’étais à Paris il y a quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux
dans une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un de l’autre. On
m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il a rang de conseiller d’ambassade
et qu’il partait chasser le lion quand il a rencontré Stéphane.
--S’il allait chasser le lion, c’est autre chose, s’exclama M. de
Saint-Brémont en dévorant du chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes.
Ce n’est pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui vaut vraiment
le voyage. Et ce n’est pas un démocrate.
--En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit M. de Sola, je vous
conseille, quoi qu’il arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme
sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu près un insensé. Hier,
j’étais au bar basque. Il y est venu. Il roulait des yeux farouches et
dévisageait les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois, a dit en le
voyant: «Voici un gentleman américain.» Oswill, sans commentaire, lui a
jeté son verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas insultant.
--Il faut croire que si, pour un Anglais, dit M. de Jouvre.
--J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond. Je suis élève de Saumur.
Je n’aimerais pas m’entendre dire que je me tiens à cheval comme un
cow-boy de cinéma.
--Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison, continua M. de Sola, sans
vouloir suivre son hôte dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse
avec M. Dewalter. J’ai des renseignements.
Pascaline lui sourit et l’approuva.
On racontait qu’elle avait eu des bontés pour Sola. Elle lui demanda ce
qu’on lui avait dit de Dewalter? C’étaient des choses vagues. Mais les
de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils croyaient que l’amant de
Stéphane avait, plusieurs années auparavant, hérité d’un oncle cardinal,
qu’il était bon catholique et que, certainement, il obtiendrait dans
l’avenir des facilités pour faire rompre en cour de Rome le mariage
religieux de Stéphane.
--Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît l’un des cas
d’annulation, répondit encore M. de Sola. S. M. Alphonse XIII m’a
raconté Elle-même qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un ménage
espagnol qu’Elle protégeait.
--C’est extrêmement difficile, conclut le colonel. Du temps de Napoléon,
quand on avait le pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en sortir.
Mais qu’importe! Ces jeunes gens, à Oloron, se passent parfaitement de
toute espèce de mariage, même civil.
--C’est là le scabreux, risqua l’un des convives.
--Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua Mme de Jouvre.
--Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement. Ne la jugeons
pas. Elle était, jusqu’à ces dernières semaines, la plus irréprochable
femme dans le monde et elle a le droit au bonheur.
Cet avis rallia les suffrages. On conclut que Stéphane avait mille
raisons, Georges Dewalter mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne
de leur amour, il serait de mauvais ton de le connaître. Si lady Oswill
téléphonait ou faisait savoir directement sa présence à Oloron, on ne
pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait de rencontrer M.
Dewalter chez elle, par hasard, au même titre que ses autres amis. Quant
à Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par devoir, parce qu’il
était un homme important.
--D’ailleurs on le peut sans risques, termina le colonel en dévorant un
cure-dents. Oswill s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre.
--Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de l’être pour qu’on le
laisse tranquille, dit Cinégiak du bout de la table. Au fond, je le
soupçonne d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous que je suis allé
le trouver, il n’y a pas trois jours, de la part de mon oncle
Latuillière, son agent de change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était
pas là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis chez lui un
tumulte de dancing. J’en conclus qu’il profitait de sa liberté pour
offrir une sauterie à quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont
j’étais chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit et je vis
un spectacle étrange: Oswill, absolument seul dans un fumoir, était
accroupi ou perché, je ne sais trop, devant un jazz et lui-même il
s’environnait, sans broncher, de vacarmes assourdissants. De sa jambe
droite, il pédalait et faisait gronder la grosse caisse; de ses deux
mains, il frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et faisait
mugir un clakson. Il était en smoking et fumait une pipe brillante.
J’essayai vainement de l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il
redoubla sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il cria que sa
femme l’avait ennuyé pendant des années en jouant du Bach sur un piano
et que, heureusement, c’était son tour de se divertir avec un jazz. Il
paraissait tout à fait calme et satisfait.
--C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond.
--Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut Pascaline en riant.
* * * * *
Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût entendu le même jour, aux
termes près et moins l’anecdote du jazz, chez Mme de Joze, à Billières,
chez le banquier Chillet, au cercle du vieux Baragnas et dans vingt
maisons de Bayonne.
On l’eût même entendu dans un endroit plus populaire, près des halles de
Pau, au restaurant Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il venait
en ville, ne manquait point d’y aller. Il savait qu’on y mangeait bien.
C’était une animation, les jours de marché. Par l’escalier graisseux,
aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée par la chair
plantureuse de la table d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes
rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine par la cheminée
du monte-plats. C’était la lutte victorieuse des fumets de la ripaille
contre les émanations nauséabondes de l’entrée. Les murs, échauffés par
les présences humaines, ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans
les verreries. Le linge était humide et froid sous les mains, mais la
bonne humeur, la gaillardise du patron semait l’allégresse et bientôt,
dès la première circulation des plats, on sentait affluer dans les mets
servis toute la puissance du Béarn. Des paysans, des voyageurs de
commerce, des valets de courses alternaient avec des propriétaires de
chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates de la contrée et
quelques gourmands de passage. Une vieille galante côtoyait un
antiquaire de Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère
surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés en traitement dans la
ville et que leur médecin envoyait au déjeuner faire là une cure
d’engraissement. Quand un service se laissait attendre, l’hôtelier, pour
qu’on lui avalât les minutes, les lardait de propos salés. Nicolaï, sec
et sobre à Oloron, s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait:
--Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau que tu manges? Tu le
vois? Il vient de chez toi. C’est un braconnier qui me l’a porté. Et,
tout à l’heure, tu le paieras.
--Quand il aura mes plombs dans les fesses, ton braconnier, c’est lui
qui tu feras rôtir, disait Nicolaï, la bouche pleine.
Supervie, qui savait tout, interpellait aussi l’antiquaire:
--C’est dans le château de ses patrons que vous pourriez, vous, faire
bonne chasse. Il y en a, là-dedans!
L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets:
--Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire, rien que pour les
meubles, je mettrais quinze cent mille francs sur un chèque.
--Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le tutoyant tout d’un coup
comme un marchand de volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et même
aujourd’hui qu’on divorce... Hé! toi, le garde... qu’est-ce qu’on m’a
raconté? il paraît que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac?
--Il l’a, répondait le serviteur.
--Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman de la région. Il
avait une voiture... de roi... C’est un fils à papa. Noblesse du pape,
mais grosse galette.
--Amène-le déjeuner, ton nouveau patron, bouffonna l’hôtelier,
s’adressant derechef à Nicolaï. Je lui ferai payer le prix fort.
--Et il paraît qu’il est bel homme, cria de son coin l’ancienne galante.
C’est un roman, un vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage qui est
native d’Oloron. Elle était dimanche là-bas. Elle les a vus chez le
pâtissier.
Le vieux garde mangeait toujours et ne disait plus rien, par respect.
S’il avait parlé, il aurait confirmé ce qu’il entendait: l’amour, la
fortune, la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour. L’opinion
publique est une épidémie. On ne sait quel microbe la fait éclater.
* * * * *
Pendant ce temps, bien loin, sur la grande terrasse de
Saint-Germain-en-Laye, où chaque après-midi, depuis trente années, il se
promenait une heure, Montnormand songeait à la lettre nouvelle qu’il
avait reçue de Dewalter. Dans cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il
était à Oloron, que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait de
venir. Le style était calme, net, sans aucune trace de dépression.
Montnormand se réjouissait, croyant son ami exaucé. Il regardait Paris,
muet au loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que les prières
des hommes fussent entendues quand, pourtant si prochaine, la ville
saturée de cris semblait environnée de silence. Sa belle petite âme
s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son visage de chien de
berger. Mais, dans les quartiers pauvres de la grande cité, la mouche
apprivoisée charognait pour le compte de sir Oswill...