Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. Pour la troisième fois
depuis deux mois, il passait par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier
départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, pour des années et
des années. Au second, il s’était rué dans le train qui emportait sa
maîtresse. Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences
heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait plus. Une décision qu’il
avait prise le faisait certain d’un exil définitif. Il avait résolu de
s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, tout d’un coup, le
ciel absorbe et dont les formes fugitives ne se reconstruisent pas deux
fois. Il avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte
insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre milieu et qu’il fallait
le faire sans tarder. Il lui restait à savoir comment il s’y prendrait
pour disparaître?
Montnormand avait tenu parole. La veille, il avait envoyé un chèque de
vingt mille francs accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle
rappelait la promesse de partir. Georges, qui cependant commençait à se
blaser et, sous tant d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières
larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait cet argent,
destiné à son sauvetage, il avait acquitté le chèque. En même temps,
avec ce qui lui restait en poche, il avait payé dans la journée les
factures traînantes aux Champs-Élysées et remercié les serviteurs. Quand
le train partit (c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en va
vers dix heures), il emportait intégralement la somme envoyée par son
ami. Vers le soir, la nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils
arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, presque joyeux et toujours
l’amant le plus empressé.
Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers de lady Oswill, le
directeur discerna la fortune de ses hôtes. Il les installa de son
mieux. La maison était provinciale, tranquille dans cette saison
d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un blessé de guerre, que sa
blessure au bras droit avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art
de paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne humeur, amusa Stéphane.
Il ne tarda point à leur montrer les peintures murales qu’il avait
exécutées lui-même et il dit que l’avantage de son métier était de
recevoir de temps en temps des passagers de qualité. Il
s’enorgueillissait d’une collection d’autographes. Il dit que des
écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans son hôtel et que des
amants illustres, qu’il ne nommait pas, s’y étaient cachés. Il
pressentait une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, un couple
d’exception, et il s’ingéniait à leur montrer qu’il les devinait. Lady
Oswill, libre, et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance.
Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait qu’en dépit des bonnes
intentions de l’hôtelier, la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces
Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et qu’avant peu de jours,
il n’aurait aucune peine à lui suggérer de partir. Toujours il voyait
son but...
Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut enchantée du séjour.
Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce bassin qui n’a pas de
rival en Europe. Une tristesse charmante, un apaisement sans grandeur,
mais doux comme le renoncement, s’y mêlent aux lignes simples de la
nature. Quand la lumière subtile de l’Atlantique, cette lumière verte,
nerveuse, nostalgique, vivante, qu’on trouve partout de Brest à Hendaye,
n’est point dramatisée par les orages, il n’est pas en France de paysage
d’un aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la ville qui lui donne
son nom, il évoque on ne sait quelles Polynésies, quelles Indes du temps
de La Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières prennent dans les
soleils couchants un aspect d’estampes japonaises; mais, soudain, vers
le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie pour l’Égypte. Des
voiles primitives glissent sur les larges fleuves, créés par la descente
de la marée et l’affleurement des îles de sable, tout à l’heure à peu
près disparues. Voici vraiment le Nil. Bientôt surgit le domaine de
l’huître, tandis que, dans le ciel verdi, passent les triangles des
migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau léger, des monstres
agiles crèvent le toit des eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de
saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.
Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer une villa sur ces rives
enchanteresses, mais il lui représenta qu’ils risquaient de se heurter à
des mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à cette réponse le
raffinement de son goût. Le soir, il se plaignit injustement de l’hôtel.
Pour la première fois, elle l’entendait se plaindre de quelque chose.
Elle en fut frappée. Elle craignit que son amant fût gêné par le manque
de leur faste habituel. Mais la contrée la séduisait:
--J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras bâtir sur ce terrain un
petit palais selon nos goûts. Ainsi nous pourrons revenir.
Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et à imaginer une demeure
précieuse. Elle se dressait tout achevée, dans son esprit. Dewalter
feignait de s’intéresser à son projet; de lui-même, il inventait quelque
détail pour l’embellir, mais il ne retenait qu’un mot: revenir... Déjà,
elle songeait au départ, et cela seul lui importait. Il fit une allusion
adroite à la propriété d’Oloron. Toute sa pensée ardente suggérait à
Stéphane le retour à son vieux bercail.
Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença la suggestion. Ils
reposaient la fenêtre ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes
du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté diffuse se posait
sur le visage de Stéphane et ses bras nus. Penché vers elle, sans
l’éveiller, il lui répétait à voix basse et distincte qu’elle devait
rentrer dans son château et qu’il la priait de le lui demander. Le
lendemain, quelques minutes après son réveil, la première, elle en
parla:
--Que faisons-nous ici? dit-elle en regardant avec étonnement leur
chambre étroite. C’est dans ma bonne demeure que nous serions bien.
La nécessité imposait des ruses à Dewalter, mais il était trop loyal
pour feindre plus longtemps et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse,
elle battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. Elle
prit son bain et, coulée dans l’eau, elle lui raconta des anecdotes
rieuses de sa nourrice, Elle résolut de lui télégraphier qu’ils
arriveraient le lendemain.
--Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt pour nous recevoir.
Que n’y avons-nous pensé plus tôt? Nous aurions pu aussi bien aller chez
toi, en Sologne... Mais, à Oloron, nous serons heureux. Nous donnerons
une fête. Le divorce commencé, nous ne pourrions encore être reçus de
compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, car ils m’aiment et ils
me respectent.
Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse triste et infinie. Il
ne pensait plus qu’à assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter.
Il ignorait toujours comment il partirait, mais il avait gagné un point:
quand il disparaîtrait, elle serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de
sa maison héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son brusque
isolement. Il respira.
Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, désolé de les perdre, leur
conseilla de parcourir au moins les premières marches de cette solitude
résineuse qui s’étend, le long de la mer, des dunes majestueuses du Pyla
aux rives romanesques de l’Adour. Elle est faite de sables et de pins,
monotone, religieuse, ornée de vastes étangs. Quand on s’enfonce dans la
forêt, à travers les arbres espacés, tous blessés par l’homme et portant
le vase précieux où s’accumule leur essence, en s’étonne de son silence.
Il semble qu’une incessante musique devrait émaner de ces frises
naturelles et que toutes ces colonnes végétales soient agencées pour des
concerts mystérieux. Mais, dans l’immobilité des choses, on n’entend que
les voix stridentes et régulières des insectes qui travaillent dans les
hautes branches.
Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à mûres croissaient, des
genêts épineux et des bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes
provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares oiseaux se
dispersaient sans autre bruit que celui de leurs ailes courtes.
Personne. De temps en temps, une maison de bois qui semblait inhabitée,
mais, sur les chemins, des ornières récentes, la marque légère d’un pied
de mulet, un puits, témoignaient que la vie humaine n’est point bannie
de cette région inanimée. Georges et Stéphane, étonnés de leur solitude,
la parcoururent jusqu’au soir. Ils avaient loué une voiture à sable.
Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le sol fluide. Deux
animaux la tiraient en flèche. Un cocher gascon les excitait de la voix
quand il fallait grimper les collines.
Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le
sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du
large, s’amoncelaient, si proches de la terre qu’elles semblaient
risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la
lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de
plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir: l’immédiate forêt,
l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les
lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux
de sa masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire descendait sur
la terre, sur les eaux, et, par instants, comme la respiration d’un
dieu, une grande haleine tiède et lente circulait entre les pins. Ils
devenaient extraordinaires.
Pour panser les longues blessures qui, du sol, montaient jusqu’à hauteur
d’homme sur les troncs de ces écorchés, la résine séchante avait
recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans l’ombre agrandie où se
perdaient maintenant les cimes indéterminées des bois, où les arbres
eux-mêmes n’étaient plus que des fûts obscurs, ces traces demeuraient
seules visibles, à la fois laiteuses et brillantes. Elles surgissaient
par centaines et s’allumaient comme des cierges à mesure que se
perdaient tous les autres détails de la forêt. On les voyait se tordre
sans bouger, selon la forme exacte de leur dessin, le long des coupes
résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres envahissantes, et formées
par le toit des branches, faisaient un plafond. Alors, on eût dit que,
dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, éclairés par des
torches. Une averse hautaine, qu’on ne sentait pas sous la protection
des végétations, mais dont le bruit semblait un grignotement de rats sur
les aiguilles supérieures, semblait vouloir éteindre cette illumination
funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la mer, elle tombait
sur la plage en larges gouttes espacées. Tout l’horizon, au large,
s’était recouvert d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis soulevés par
les ondulations du vent, et seules, de plus en plus, dans la futaie, les
cicatrices verticales s’imposaient aux regards. On les apercevait à
l’infini, comme un incendie figé ou comme de blancs religieux aux formes
imprécises dans une cathédrale sans limites.
Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne trouvant pas une parole pour
exprimer le saisissement que faisait naître en elle tant de funèbre
beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme elle, il se taisait, ne
sachant plus l’heure ni le lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa
destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, et qu’il voyait,
vivant, se dérouler ses funérailles. Immobile, il contemplait cette
forêt, tout à l’heure solaire, et maintenant transformée en crypte
éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit blanc, sur les blessures
des vieux arbres, dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et il
dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne pas répandre en Stéphane
le trouble affreux qu’il ressentait. Mais le cocher parla de sa voix
gasconne et, joyeux, il dit:
--Voici les étoiles!
Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de résine fraîche, de
terre, de coquillages prochains, acheva de dissiper les fantômes et l’on
aperçut de nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.
--C’est fini, murmura Stéphane.
Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse que l’aspect des pins
entaillés fût devenu moins terrible.
Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient dissiper leur
impression. Pourtant, ils avaient hâte de partir.
Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la sentaient rouler sans
heurts et les pieds des chevaux enfonçaient dans le sol mouvant.
Parfois, ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas écraser les
méduses ou pour éviter les ancres des barques, mises à sec par la marée.
Trois cavaliers attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes des
bêtes disparaître dans la nuit, cependant que se prolongeait le bruit
mat de leur galop et les abois de deux bergers qui les suivaient. On
entendait en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, filant vers
la haute mer. Les amants se cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et
ils regardaient les ombres de la lune courir sur le sable mouillé.