Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait d’elle, Stéphane, depuis le
retour dans sa vieille maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle
n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa race, dans les dernières
générations, avait respiré, s’était renouvelée et, d’âge en âge,
dissoute dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait que ces
arbres, à la fois robustes et solennels, n’étaient autre chose que des
parents mystérieux. Elle les chérissait et, dans son amour pour Georges,
elle lui rendait grâce d’avoir réveillé chez elle tant de sentiments
obscurs et profonds. Elle demeurait la femme la plus simple du monde,
n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait, ne doutant jamais d’une
parole de son ami, prodigue d’elle-même, belle dans sa chair et son
esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées, fatales, qu’on
rencontre dans les romans et elle n’avait de romanesque que sa bonne
foi.
Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes, dans un univers
rétréci, entre les bornes du domaine. Maintenant, Georges le connaissait
parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la ferme aux animaux
nombreux, les dessins des allées du parc, de celles même où l’on ne
passait plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait aucun recoin du
château; il aurait dit le mobilier des appartements, décrit le paysage
de chaque fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait la plus
belle partie des jardins: au loin, la lisière d’un bois de chênes, de
châtaigniers et, tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang
périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas jusqu’au petit pont,
rongé d’insectes et pourri par les pluies de vingt années, que Dewalter
ne connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un matin, se
promenant seul dans le parc, il en avait compris la fragilité et, qu’au
moindre fardeau, il s’abîmerait.
* * * * *
Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser à sa maison. Elle
déclarait:
--Je ferai la même chose quand j’irai chez toi.
Il la regardait. Un jour, il lui dit:
--La vie est un voyage. Quand on est riche et sensible aux visions, on
voyage pour peupler sa tête. A la fin, au moment de partir vers d’autres
univers, en quelques secondes, on revoit tout de celui-ci. Nous sommes
si heureux dans cette maison! Ce domaine, c’est tellement toi! Je veux
l’avoir dans le cerveau.
Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à Paris:
--Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple. Je suis une paysanne, moi,
une bonne paysanne d’Oloron.
Il répondit:
--Oui... une paysanne que j’ai rencontrée à Biarritz.
Ils furent graves soudain. Ils comprirent qu’ensemble ils évoquaient la
même minute et qu’elle était vivante.
--Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher les choses dans sa
tête et faire de sa tête un musée. Mais il faut aussi connaître où elles
sont, pour les revoir, où se les cacher à son gré.
--Il faut le pouvoir, murmura-t-elle.
Il répondit:
--Maintenant, je le peux.
* * * * *
Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à Pau. Une après-midi, elle y
fit deux visites et, tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul
sur le boulevard des Pyrénées.
L’hiver avait une limpidité de printemps. A peine, en face, avait-il
dépouillé les collines de Jurançon, parées de vignes agréables et de
bosquets. Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois écumant parmi les
pierres qu’il ronge, coulait au bas des murs qui soutiennent la haute
ville. En abaissant les regards, on découvrait la gare hideuse et le
paysage en était gâché. Mais, dans l’ensemble des vastes tableaux
exposés à la vue, ces premiers plans misérables disparaissaient. Tout de
suite la plaine courait jusqu’aux coteaux, sillonnée de routes
gracieuses. On apercevait des villas et des châteaux sur les flancs
boisés des hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des grandes
montagnes s’élevait et, derrière elles, c’était un autre monde,
l’Espagne qui ne change pas, protégée par cette muraille sublime, la
vraie barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les empires de
l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une fissure, elle se dressait dans
ses formes éternelles, mais la lumière des minutes ne cessait de la
transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une blancheur crue, des
nuées de roses s’abattaient maintenant sur les sommets et, brusquement,
ils eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient. Dans la gloire
fatiguée du jour, le vieux soleil courait de montagne en montagne en
allumant des incendies.
Georges, quittant des yeux le vaste déroulement des Pyrénées, regarda
autour de lui. Sur les bancs de la promenade, des vieillards,
indifférents à tant de beauté, somnolaient dans la tiédeur molle du
boulevard; des malades aux poitrines courbées faisaient quelques pas qui
les prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air, et leur espoir de
durer se voyait dans leurs yeux avides. Leurs visages creux montraient
encore leur plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti, les animait
et, dans la splendeur immense de cette coupe, ils ne songeaient qu’à
l’énergie nouvelle qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs.
--Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter avec mépris.
Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait et que, dans ce bel
après-midi, il était pareil à ces exténués.
Il hâta le pas et il se dirigea vers le château. Il foulait une large
allée qui s’enfonçait dans un sous-bois. Au bas des arbres dépouillés,
il traversait, sur le sol, des petits étangs de lumière. Une odeur
moisie rampait sous les branches arides; les toits de la basse ville
s’obscurcissaient. Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et
soudain le soir frissonna.
Georges reprit sa marche, en sens inverse, jusqu’à une église qui
bourdonnait dans le crépuscule entre les deux grands hôtels de la ville.
Il y entra. Incapable de prier, il songeait.
Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit Stéphane, qui
l’attendait depuis quelques instants dans sa voiture, à deux pas, devant
un petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de ralliement.
Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand la porte s’ouvrait, et
l’on apercevait une boutique gauchement agencée en salle de consommation
et en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit médiocre. Mais on
y allait et, les couples qui dansaient, piètrement soutenus par trois
musiciens de fortune, avaient, sans être en grand nombre, une impression
de cohue entre les murs rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent
là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point revu depuis sa visite à
Biarritz. Il parut heureux de retrouver lady Oswill; il lui dit qu’il
avait appris son retour et il demanda à Dewalter s’il ne suivrait pas
les chasses au renard. Il vanta les difficultés du parcours et affirma,
non sans orgueil, que les sportsmen venaient de loin par amour du
risque. Il raconta que le jeune Chillet, de nouveau tombé de cheval,
s’était luxé le poignet. Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert et
dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder Stéphane, et gentil
quand il observait Dewalter. Comme à la reine, il appliquait à lady
Oswill l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit d’aller bientôt
à Oloron.
--Je réunirai quelques amis un soir prochain, dit Stéphane.
Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier. Il l’avait vue enfant. Il
la devinait heureuse et, avec cette bonne grâce subtile d’un sang de
qualité, sans un mot malencontreux et tout de même avec précision, il
lui fit comprendre les vœux qu’il formait pour son bonheur.
--Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter. Elle était une rude
cavalière dans nos petits escadrons. Elle me dépassait toujours et le
maître d’équipage, en se retournant, était certain de l’apercevoir
d’abord derrière lui. Depuis trop longtemps, elle avait renoncé à tous
les beaux plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la retrouver.
Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait aux vertus heureuses
de son amour, et vraiment avec la joie neuve d’une femme dont la vie
vient à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était doux, presque
chaud, parfumé, et la fraîcheur du crépuscule avait disparu. Dans la
nuit lumineuse, les grandes montagnes se dressaient là-bas, comme un mur
sombre. Les pas résonnaient sur le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta
devant la boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla. Elle voyait,
dans la vitrine, un collier qui lui semblait beau, une espèce de rivière
composée de brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer pour
examiner le bijou.
Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article avec un accent italien
et, derrière lui, sa femme, grasse et lustrée, renchérissait. Ils
étaient obèses et accablés par leur existence sédentaire. Ils vivaient,
le jour et la nuit dans un amoncellement de meubles, d’étoffes, de
bibelots, de vaisselles, de tableaux précieux, de statues religieuses.
Le magasin, profond, était encombré comme une voiture de déménagement
gigantesque et, dans les étroites allées qui restaient aménagées, ils se
coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le ventre d’un navire.
Autour d’eux, des fortunes dormaient sous la poussière, ensevelies dans
une demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois, la boutique
fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs secrets des soies
merveilleuses et ils les faisaient chatoyer avec bonheur près de la
table boiteuse où ils avaient dîné d’un ragoût.
Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant aux mains de
Stéphane. C’était un bel objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille
francs:
--Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des mains arrondies qui
paraissaient sans os, pareilles à des petites poulpes et tachées comme
elles de plaques violettes,--pas cér du tout. Relardo l’a payé treize
mille...
Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec affection comme d’un
complice. Et Mme Relardo roulait des yeux candides dans son visage
blafard, et souriait, obséquieuse, en se rappelant les six mille francs
qu’elle avait donnés pour acquérir la vieille rivière.
Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait qu’elle allait vendre au
prix demandé. Stéphane, visiblement, se décidait. Georges la devança et
lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le porterait souvent.
Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, tandis que Dewalter payait
l’italien. Alors, il lui resta en poche trois mille francs.
Il était depuis quinze jours à Oloron.
* * * * *
Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, il dit deux choses:
il dit qu’il avait un vieux notaire, jadis son tuteur entre la mort de
son père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur fidèle et
qu’il projetait de le faire venir pour quarante-huit heures. Il expliqua
que ce Montnormand s’occupait de ses affaires mieux que lui-même.
Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait enchantée de le voir.
Dewalter lui dit aussi qu’elle devrait inviter pendant quelques jours
Pascaline Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et il ajouta
qu’il était mieux de le faire sans tarder, pendant que le notaire serait
là. Ainsi leur solitude ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et
l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour donner un souper à
quelques intimes et les lui faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour
fixer la date cinq jours plus tard, le premier décembre.
--Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré chez Deléone,
dit-elle.
Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit:
--J’aurais donné ma vie pour un seul jour.
Ils descendirent dans la grande salle à manger. Deux valets en livrée
faisaient le service et présentaient la cuisine d’Antoinette. Une
vieille horloge, dans le silence solennel, faisait entendre
régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient...