XX

Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une délectation féroce. Il

descendait les Champs-Élysées en partant seul, avec des embryons de

gestes, si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun d’alcool que

ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie se répandait en lui comme une

ivresse, et non seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble:

l’envie,--l’envie, suppuration de l’âme, non plus blessure, mais ulcère.

Il enviait Dewalter. Il l’enviait parce qu’il était Oswill. Avec son

intelligence cabossée mais solide, il avait compris de quels jardins

mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était le promeneur: jardins

défendus, sans clefs, autour desquelles il rôdait, lui, comme un

mendiant.

Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, on crève de faim. Tôt

ou tard, il en faut sortir. Alors il jubilait. Comme un apache,

attendait son rival à la sortie.

Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement? D’aucune façon. Cette

fois, le terrible excentrique en était sûr. Il était onze heures du

soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez l’avocat. Il donnerait ses

ordres. La requête en divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse

de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne pas discuter. Déjà,

elle ne pensait plus qu’au mari nouveau... Le mari nouveau? C’est là

qu’Oswill étouffait de joie.

Avec précision, il se représentait le déclanchement des aveux. «La

vérité en marche», ricanait-il...

Il lui semblait déjà écouter Dewalter:

--«Le loyer?--Je n’ai pas d’argent.--Le voyage?--Prenez les billets.--Le

ménage?--Un chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si vous me

souhaitez du linge propre, des cigarettes, n’oubliez pas de glisser

quelques billets dans mon veston.--»

Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de la rue Boissy-d’Anglas,

devant le vieil _Épatant_, il en esquissa un pas de gigue, sur le

trottoir...

Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure que l’affront. Eh

bien, non: on ne s’en va pas, sans être un drôle, quand la femme

compromise divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, quels

ressentiments, et quelle stupeur! Oswill était tranquille: Dewalter

était pris. Il parlerait.

Et puis?

Ne pouvait-elle lui crier: «Qu’importe?» Et lui murmurer: «Je t’aime

quand même?...» Oh! oh!... Savoir? Quand on est cinquante fois

millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre qu’un homme se déguise

en riche pour s’approcher, se faire aimer, vous conduire au scandale, et

vous dire à la fin: «A propos, chère amie, je n’ai pas un sou, mais pas

un... J’ai oublié de vous en parler par délicatesse...» c’est tout de

même sujet à méditation! On a beau avoir l’esprit large, «on ne peut pas

s’empêcher de penser...», comme dit le peuple... Et puis, il y a demain?

Et demain, en amour, c’est l’important...

Oswill jubilait de plus en plus: il avait bien joué! Il entra chez

_Maxim_. Cet endroit épileptique semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il

aperçut Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air d’une poupée

mécanique et son visage agréable disparaissait sous des fards. Elle

était à la mode. On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla

s’asseoir auprès d’eux.

--Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre ami. Nous sommes tous les

trois enchantés.

Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la nouvelle le réjouissait.

Il en conclut qu’il avait bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait

d’interroger Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, l’œil fixe et la

figure soudain bizarre, s’était mis à siffler comme un cow-boy. Il

semblait farouche et lointain. Mlle Soinsoin le contemplait avec

étonnement. Elle demanda:

--A quoi pense-t-il?...

Il pensait simplement que, dans un pays plus neuf que Paris, il aurait

pris le couteau à fromage qui traînait sur la table et l’aurait planté

avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour lui apprendre à ne

plus amener à Biarritz les gens destinés à Bamako.

Il recommençait de souffrir.

Il s’en alla.

Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, il vit Stéphane et

Dewalter qui les descendaient en voiture. Ils paraissaient heureux. Il

en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. Mais il sortait de

chez son avocat; le procès était déclanché. Il sourit, sûr de son coup.

* * * * *

Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill rencontra Pascaline

Rareteyre chez Martial et Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où

l’on dit que Mlle Eugénie de Montijo fut présentée à celui qui devait la

faire impératrice. Des Américaines se ruaient sur les modèles nouveaux

et les mannequins défilaient avec des gestes pareils. La plupart de ces

femmes étaient belles et bien choisies. La directrice, simplement vêtue,

s’empressait auprès de ses clientes somptueuses; elle les dirigeait, et

avec une douce habileté les commandes ne cessaient pas. Stéphane

détermina qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. Elle précisa

qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on allait chercher les étoffes, elle

apprenait à son amie le divorce offert par Oswill et le plaisir qu’elle

en avait.

--Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement... Il a compris que

j’avais le droit à une revanche du destin et, devant notre amour, il

s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, je les lui pardonne

désormais. Il ouvre ma prison.

--Dewalter, que pense-t-il? demanda Pascaline.

--Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je ne peux te faire

comprendre son âme sans pareille: Oswill et moi nous sommes d’accord

pour aller vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi m’oblige

ensuite à des délais. Qu’importe! Georges et moi, nous voyagerons. Tu as

entendu que je pars dans deux jours.

--Où irez-vous?

Stéphane, rieuse, secoua la tête:

--Imagine-toi que je n’en sais rien.

--Comment?

--Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier: une affaire, qui le

retenait à Paris, s’est terminée. Il peut s’en aller quand il le veut et

je le préfère ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que la

saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il semble penser qu’il

est mieux de ne pas trop s’éloigner pendant la procédure. Alors,

Palerme, peut-être. Ou Saint-Moritz...

--Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment Pascaline.

--C’est bien réciproque, répondit la maîtresse avec une joie

orgueilleuse.

Aidée de son amie, elle finit le choix des étoffes. Ensemble, elles

descendirent et traversèrent la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles

trouvèrent Georges dans le hall. Pascaline constata sans rien dire qu’il

avait maigri et que ses larges yeux, si clairs, s’étaient creusés et

peut-être obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et cette muette

adoration avec laquelle il accueillait Stéphane. Stéphane la retint:

--Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. Tu seras la première à

savoir où nous allons, et la seule; désormais, puisque nous voilà

libres, nous sommes résolus à nous cacher.

Elle ajouta pour Dewalter:

--Georges, il faut nous décider. Sachons dans un quart d’heure où nous

allons.

Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, ils agitèrent la question.

Dewalter, habilement, combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une

idée, qu’il n’exprimait point: reconduire lady Oswill dans sa vieille

demeure d’Oloron. Il y tendait de toutes ses forces, avec le soin de le

dissimuler. Depuis sa rencontre avec le mari, personne au monde n’aurait

pu dire ce qu’il pensait. Un observateur sagace aurait discerné sa

volonté d’être toujours, et dans tous les détails, maître de lui et

secret.

--J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez une belle solitude, un

exil heureux et voici l’hiver... Allez dans mon pays natal. Là, vous

vivrez de vous-mêmes.

Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de ne rien manifester, il

eut envie de crier: oui. Il se rappelait que Mme Rareteyre était née à

Arcachon. Arcachon, c’était--ou presque--sur la route entre Paris et

Oloron.

--Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. Nous y serions bien

cachés.

Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans cette région. Elle en

savait le charme un peu solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit

en liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son âme faisait des

vœux. Avec une âpre volonté, il voulait que lady Oswill s’en retournât

dans son pays.

Pascaline, innocemment, faisait le jeu:

--J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un jour, la présence de

l’amitié, terribles amoureux que vous êtes.

Dewalter regardait Stéphane.

--Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous?

Il répondit:

--Oui.

Et même, il ajouta:

--En descendant, nous donnerons au portier des ordres.

--Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je t’avais annoncé que tu

serais la première à connaître notre retraite.

Dans son bonheur, elle était indifférente de l’endroit où elle en

jouirait. Elle parla d’autre chose. Il ne manifestait rien, mais il lui

semblait qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il pensait que,

pour atteindre un but, il faut marcher d’abord dans sa direction.

L'homme à l'Hispano · 第 24 / 35 题