Maintenant, l’idée du départ était si nette en lui qu’elle ne lui
causait plus qu’une douleur sourde. C’était un arrière-goût de regret et
comme, sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais il était bien
préparé à la fin brutale de son bonheur.
La veille, sur la plage, il avait contemplé la fragile construction de
sable, le château--avec douves, murs, ponts crénelés--que des enfants,
dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité à quelques mètres de la
mer. Et il avait pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue avec
la marée, le grand Océan effacerait pour toujours jusqu’à la trace de
leur jeu. Jamais plus, jamais dans l’éternité, pas plus que la même
forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse éphémère. Eux aussi, ils
le savaient bien. Et cependant, ne s’occupant que de la minute, ils
s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait... Dewalter se dit qu’il
ressemblait à ces enfants: le même désert mouvant qui, tout à l’heure,
nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait et, sur la plage
de Biarritz, bientôt, on chercherait aussi vainement le souvenir de son
aventure que la silhouette disparue du château construit pour une heure.
Il savait si bien cela que son chagrin de perdre Stéphane était
supportable. L’inconscient dans chacun de nous travaille à l’insu de
l’intelligence. Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément le
contrepoison aux intoxications de la pensée.
Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, il avait contemplé la
vieille fortune face à face. Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à
faire dans ces domaines? Et Stéphane? La richesse trouvée au berceau lui
avait donné une vision restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès
d’elle? Elle était belle, généreuse, noble de cœur et d’esprit. Elle
l’aimait. Pourtant, il avait compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle
l’ignorait au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de l’argent lui
étaient aussi étrangers que ceux des astronomes. Elle ne savait pas.
Pour elle, acheter, payer, c’était écrire un chiffre,--à peu près comme
un numéro de téléphone,--signer dessous et tendre un chèque. Deux jours
auparavant, un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait bien
démontré à Georges. Ils étaient dans la pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz
et, au dehors, un chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une
aumône. A certaines minutes, les amants les plus raffinés ne sont pas
difficiles: le chanteur avait plu à Stéphane. Elle dit de lui donner
quelque obole et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir que lui
causait la chanson, elle avait évoqué un souvenir:
--Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur de Taormine. J’étais
là-bas, avec ma mère et lord Crawe...
Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il s’agissait bien du
fameux Anglais, célèbre pour ses recherches d’archéologie, il
interrogea:
--Le collectionneur?
--Oui, continua Stéphane... Il avait, ce chanteur, une voix de ciel. Je
lui ai donné cinq cents francs et pendant une heure, pour moi, il a
chanté. Quand nous irons en Italie, nous le retrouverons peut-être. Et,
pour nous deux, il chantera...
Elle parlait légèrement, contente, et l’idée lui était
extraordinairement simple de payer un chanteur des rues le prix d’un
artiste de théâtre. Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect
de l’amour, elle avait toujours eu la hantise d’être exposée à une
duperie sentimentale et recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill,
quand il avait obtenu sa main, avait peut-être été de se trouver
au-dessus d’un soupçon de cette nature: riche, il l’était comme elle.
Aujourd’hui, l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. Trompée
par l’apparence, entraînée par son instinct de l’aimer, elle avait, sans
y prendre garde, jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition
dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait parlé de sa riche oisiveté et
surtout--surtout--elle n’avait pas mis en doute, une seconde, ce que,
lui-même, il avait dit. Les souvenirs de jeunesse racontés à ses pieds,
lors de sa première visite nocturne à la villa, étaient des souvenirs
dorés. Elle ne s’attardait plus à ces choses: elle croyait Dewalter
riche, très riche, comme elle,--et il n’ignorait pas qu’elle le croyait.
Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, ne plus la quitter jamais.
Pourtant, sachant qu’il fallait partir demain, il trouvait dans la
différence de leurs fortunes une énergie secrète. Il savait qu’il serait
déchiré, mais qu’il s’éloignerait sans parler.
La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane chez elle. C’était un
mercredi, le troisième de septembre et celui que, chaque mois, elle
réservait à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu manquer à cette
obligation habituelle. D’ailleurs, difficilement elle l’aurait pu. Elle
avait prié Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès d’elle, en
dépit de la gêne de ne pas devoir lui parler plus longtemps qu’aux
autres personnes. Elle devinait bien que la présence de son amant
serait, le soir même, commentée. Mais que lui importait, après ce que
déjà elle avait fait?
Quand il arriva, les deux salons étaient emplis de tous ceux qui, à
Biarritz et dans les environs, forment une société fermée. On venait
depuis Pau rendre visite à lady Oswill. A peine quelques visiteurs de
moindre choix, imposés par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de
passage, se mêlaient-ils aux représentants des vieilles familles du
Béarn et du pays basque. L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées
par des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter passa d’abord
inaperçue. Son aisance naturelle, l’aisance avec laquelle, depuis qu’il
était arrivé à la Côte d’Argent, il avait pris les manières et choisi
les vêtements qu’il fallait pour n’être pas remarquable en firent tout
de suite un visiteur dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on
ne sait quel rayonnement venu de l’état de son âme--la façon peut-être
dont, en dépit de sa réserve, Stéphane lui parlait--le sortirent de
l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui n’habitaient point
Biarritz le voyaient pour la première fois. Avec cette rapidité de
divination qui naît de l’habitude des intrigues en province, les moins
renseignés, bientôt, ne doutèrent plus que, de tous ces visiteurs, il
était le seul, le seul vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de
la maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue requises, il devint
l’attrait de la réception. Les malveillants, sans plus, imaginèrent le
pire. Mais personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur monde. S’il
était là, il avait certes toutes les références nécessaires pour y être.
Sa présence dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un coup toutes
les portes. On pouvait croire: il est son amant. Le grave eût été qu’on
dît: c’est un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.
Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit voir le portrait
d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline qui l’en empêcha. Elle l’appela
et, pour lui parler, elle le retint dans le grand salon, au moment où,
un peu abandonné, il allait entrer dans l’autre et, sur le mur,
reconnaître son confident. Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se
faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une extraordinaire
performance, le signe d’une supériorité éclatante. Son amie lui avait
raconté cet homme étonnant, comme une femme éprise peut raconter quand
elle ne cache rien de son cœur. Pascaline était éblouie. Il était, à ses
yeux, le héros idéal; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait pour soi.
Le voyant isolé, devinant que lady Oswill souffrait de ne pouvoir être
plus près de lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. De loin,
Stéphane leur sourit, heureuse. Elle savait qu’ils allaient, dans leur
coin, parler d’elle. En même temps, elle écoutait avec toutes les
apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, un personnage
assez ridicule, grand et dégingandé, niais et parfaitement bien élevé,
le fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, fait, dans le
sud-ouest, concurrence à la Banque de France. Il lui racontait gravement
sa dernière chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, avec
l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement trois ou quatre fois par
semaine et, de tous les côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il
parlait d’équitation et de science cynégétique; Stéphane ne pouvait s’en
dépêtrer.
--Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline à Dewalter. Elle en a
bien pour un quart d’heure... Ah! non: Baragnas vient heureusement à son
secours.
Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady Oswill. Il était
remarquable par ses yeux énormes et verts et le teint cuivré de son
visage tailladé de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes grâces
et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant de la comtesse de Joze,
qu’on voyait assise dans une bergère. Debout auprès d’elle, son mari,
depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen de rester à Biarritz,
pour la soirée, et de la renvoyer seule--avec Baragnas s’entend--à
Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady Oswill.
Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces détails que Pascaline
lui donnait d’une voix rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans un
complet coupé à Madrid, la seule ville du monde où l’on habille mieux
qu’à Londres, racontait à un autre Espagnol, comment l’an passé, à
Deauville, au polo, il avait eu l’avantage sur S. M. Alphonse XIII. Et
l’on entendait aussi, par bribes, une conversation animée entre deux
jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait le récit de sa
récente visite au couvent voisin, près d’Anglet. Là, les religieuses
recluses ont fait vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort de
leurs lèvres closes. La narratrice, dans une abondance de mots inutiles,
se déclarait émerveillée de cette discipline et prête à entrer dans le
couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. Un autre groupe
parlait de politique extérieure et, brusquement, un homme mûr et
d’aspect raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps colonel de
cavalerie, déclara qu’il se tiendrait mieux dans une conférence
internationale que toutes les canailles de la République. Il donna comme
preuve qu’il avait, en trois jours, appris le mah-jong. Ainsi, le salon
bourdonnait.
--Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, murmura gaîment
Pascaline... Ici, sans en avoir l’air, tout le monde a les yeux sur
vous. Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous mettront en
jugement. S’ils pensent comme moi, vous serez acquitté et avec
félicitations. Mais voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre
indépendance. A la prochaine réception, il vous faudra quitter votre
coin.
Elle baissa davantage la voix et dit avec une malice gentille,
profitant, pour le taquiner, de ses avantages de confidente:
--Quand on est admis, c’est le protocole dans tous les mondes. L’amant
est comme la jeune fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je
suis sûr que vous le ferez très bien.
--La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai plus à Biarritz.
Elle le regarda, stupéfaite:
--Qu’est-ce que vous dites?
Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. Pourtant, elle
savait bien qu’ils parlaient doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs
voisins eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner leurs
paroles. Mais la réponse de Dewalter lui semblait extraordinaire, après
les confidences de son amie. Il lui parut invraisemblable que les mots
de cette réponse n’aient pas été perçus par celle qu’ils intéressaient.
Dewalter s’était tu. Elle insista:
--Vous ne serez plus à Biarritz? Et où donc serez-vous?
Il mentit:
--Mais... à Paris.
--Comment, à Paris? Qui vous appelle? Êtes-vous dans les affaires?
Avez-vous une attache?
Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression qu’elle avait le droit
de l’interroger.
--Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas d’attaches, répondit
Dewalter. Tout ce que j’aime au monde est ici. Mais, enfin, ma maison
n’est pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à l’hôtel du
Palais. J’ai reçu ce matin même, une dépêche d’un ami, un frère presque;
il a besoin de moi, de ma présence et de ma signature. C’est important
pour lui. Je ne peux remettre mon départ.
--C’est tout? demanda Pascaline.
Avec un pauvre sourire, il dit:
--Mais oui, c’est tout...
--Et elle vous laisse partir?
--Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore lui en parler. Le
télégramme qui m’appelle est dans mes mains depuis une heure.
Elle dit:
--Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.
Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un signe imperceptible.
Elle était hors d’elle, dans une grande déception de le voir impassible.
Et dans ce salon, au milieu de cette société dont il ne faisait point
partie, il était impassible en effet: pour lui, l’affaire était réglée.
Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après avoir dit au passage
quelques mots aimables à M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la
baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne était dévouée à ses
enfants. Georges la vit venir et, des pieds à la tête, il se sentit
tremblant. Il regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même temps, il
lui semblait qu’annoncer son départ, là, à mi-voix, d’un air
indifférent, devant le banquier Chillet, MM. de Saint-Brémond et de
Baragnas, la jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés dans
leurs traditions extérieures, c’était plus facile. Stéphane, maintenant,
lui offrait un verre de porto.
--Vous n’avez même pas une tasse de thé, monsieur Dewalter, dit-elle.
Tout de suite, elle avait pris une voix sans timbre, pour ne pas être
obligée de changer de ton.
--Sais-tu ce qu’il m’a dit? s’exclama tout bas Pascaline. Il m’a dit
qu’un ami le réclame et qu’il part bientôt pour Paris.
Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles dans la peau. Il ne
savait ce que Stéphane allait répondre et il s’attendait presque à un
cri. Elle lui demanda seulement quand il partait? Elle semblait calme et
souriait. A deux pas, personne dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils
ne parlaient pas, avec banalité, de la saveur du thé de Chine et du
nombre de morceaux de sucre qu’il convient d’y laisser tomber.
--Je crois que je devrai partir demain, répondit Georges.
--Tu entends? murmura Pascaline.
--J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y a rien que de très
naturel à aller à Paris. Est-ce que la saison, ici, ne finit pas? Chaque
jour, on part. C’est l’époque.
Et, tranquille comme une Diane après la chasse, elle fit un pas vers la
droite. Ainsi, elle se tenait à égale distance de son amant et du
colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux sourire au vieux soldat
et l’interrogea pour savoir si, lui aussi, il ne se préparait pas à
quitter Biarritz.
Il répondit que ses fusils étaient déjà dans l’antichambre du château
qu’il habitait à Ustaritz, entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait
en Sologne.
Il se lança dans un éloge de cette région:
--On l’a merveilleusement assainie au siècle dernier, disait-il en
roulant ses petits yeux pareils à des billes d’acier. Ah! à cette
époque, au moins, les ateliers nationaux avaient du bon...
--M. Dewalter possède une chasse dans ces environs, interrompit Stéphane
en désignant Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur Dewalter?
Pris de court, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que le
château en Sologne faisait partie de ses inventions. Mais le colonel,
enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau dans ses dithyrambes sur
les joies saines de ce pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter.
Stéphane les avait laissés face à face. On la voyait maintenant auprès
de la baronne de Joze, et toute occupée à lui montrer le prix qu’elle
attachait à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était elle-même
éloignée.
Georges ne savait pas ce qu’il ressentait... Une délivrance d’avoir
annoncé son départ ou une douleur de l’indifférence de lady Oswill?
Pendant quelques minutes, il fut comme étranger à tout ce qui se passait
autour de lui. Immobile et souriant d’un air vague, il écoutait sans les
entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il percevait, dans un
brouillard, des mots, pour lui vides de sens; «Perdreaux... bruyères...
aile marchante... comte Clary... quadruplé...» Bien que peu intelligent,
le vieux colonel découvrit à la fin qu’il parlait inutilement. Il
regarda Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, et lui
tourna le dos. Dewalter fut isolé. Alors, seulement, la sensation des
choses extérieures lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement
dans un groupe, à quelques mètres de lui, et son cœur se serra comme
dans une main.
--C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, dans ma folie, que
je laisserais une trace dans une âme. Ah! oui! Pas plus que sur un mur
l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.
Il eut envie de crier à tous ces gens heureux l’histoire imaginaire que,
pendant dix jours, il avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela
lui rendit son sang-froid.
--Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien pris la nouvelle.
Elle répondit:
--Je n’y comprends rien.
--Pourquoi? Quelques jours d’absence, ce n’est rien.
En articulant ce mensonge, il cachait mal sa déception. Certes, il avait
craint qu’elle eût du chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu...
c’était trop peu!...
Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance de la situation,
Pascaline, vaguement, devinait ce qu’il pensait. Elle sentit qu’elle
devait venir à son aide. D’une voix amicale, elle dit:
--Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.
Il sourit amèrement:
--Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser: des préparatifs de départ.
Et voyez comme elle est entourée! Ce soir, je lui téléphonerai.
Il était auprès de la porte. Il en profita pour sortir brusquement. Dans
l’antichambre, tandis qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit
défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres avec violence.
Dehors, un âpre vent s’élevait du côté du phare.
Il murmura:
--Déjà le souffle du large!...
Et il s’éloigna.
Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse le chemin que, huit
jours auparavant, dans la nuit, il avait parcouru pour la première fois.
Il marchait vite, mais son dos s’était courbé et il titubait comme un
homme ivre, ou comme ces mercenaires de la Légion qui, parmi les
poussières du sud, sentent toute la civilisation peser sur leurs épaules
dans la lourdeur volontaire de leurs fardeaux.