Quand la réception fut terminée et que, sur presque toutes les routes de
la région, il y eut, dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient du
salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait vus ce jour-là, et
particulièrement de ce monsieur:--Vraiment assez chic.--Comment déjà
s’appelle-t-il?... Lewal... Dewal... ah! oui... Dewalter...--Il a de la
race...--Mais c’est ce garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane
ne cesse plus de sortir?... Tiens... tiens... et le mari est au
Maroc!--et de cent autres choses... pendant ce temps, Pascaline resta
seule auprès de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise dans la
stupeur.
--J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser la main, dit Stéphane
en riant. Il est Parisien et mes gens de province paraissent l’amuser
bien peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort de ne pas prendre
officiellement congé. Quand on fait cela chez une femme, on a l’air
d’aller se cacher dans la pièce voisine, en attendant que tout le monde
soit parti.
Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun souci du départ prochain
de son amant.
--Mais il s’en va... et tu l’aimes, dit Pascaline.
--Biarritz est un village; on y est à l’étroit, répondit Stéphane.
Elle se tut pendant quelques secondes et continua gravement:
--Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur!
Un ami l’appelle, a-t-il dit? Combien ils sont rares, ceux qui savent
répondre à l’appel de l’amitié!...
Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait placé Georges dans son
esprit et qu’elle ne discutait pas ce qu’il affirmait. S’il avait
annoncé qu’il devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout de
même, elle fut étonnée: Stéphane s’était résignée vite à leur
séparation. Maintenant, quand reviendrait-il à Biarritz? Lady Oswill ne
disait mot de tout cela. Mme Rareteyre ne jugea plus convenable
d’insister et elles parlèrent d’autre chose.
* * * * *
Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait demandé sa note et dit
qu’il prendrait le lendemain le train du matin. Il était monté dans sa
chambre et il avait commencé à remplir lui-même ses valises, sans avoir
recours à un serviteur. Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent,
il avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la possibilité de
tout emporter dans les seuls bagages à main qu’il possédait, les malles
étant restés à Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il n’avait
point songé, il s’arrêta dans son travail et, soudain lassé de tout, il
se jeta sur le lit. Les frissons du crépuscule entraient par la fenêtre
ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.
Il pensait:
--«Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois de ma vie. Jamais plus
je ne reverrai ces lieux frivoles et agités où, pendant deux semaines,
j’ai mis mon cœur en souffrance. Deux semaines! Elles sont disparues
comme l’eau s’évapore. Elles garderont pour moi une existence
métaphysique. Que seront-elles pour Stéphane?... Hélas! je l’ai constaté
tout à l’heure...»
Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle avait eue. Ainsi, sans
le lui dire, et sans même en connaître la véritable raison, elle avait
prévu son éloignement prochain? Si elle ne l’avait point prévu, comment
en aurait-elle accueilli la nouvelle si facilement?
Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu comme un couteau. Et il fut
comme quelqu’un dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. Une
détresse vraiment physique l’accabla. Il ne faisait pas un mouvement et
dans ces artères une fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le
délire et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. Il avait dans
son cerveau des images qu’il se créait de ce pays, des apparitions de
forêts humides, de mornes étendues, des ombres dures et lourdes sous un
soleil blanc de chaleur et une solitude effrayante. Et il se mit à
souffrir avec tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il
devint incapable d’un mouvement. Il ne savait plus qu’il n’était pas,
déjà, là-bas, affalé comme un noir sur les dunes, mais au troisième
étage du palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, il ne voyait
plus les objets véritables qui l’entouraient et il resta longtemps ainsi
et sans lumière, longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut
montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il ne la revoyait pas
telle que tout à l’heure, dans un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue
dans ses bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse perdue.
Alors, une angoisse physique, une douleur de bête malade le faisait
geindre, se plaindre doucement sans en avoir conscience. Il haletait,
déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de nostalgie...
Et quand elle entra, quand il la vit vraiment et qu’elle posa sa main,
sa main véritable sur son pauvre front, il se dressa, comme éveillé d’un
cauchemar, et cria de joie. Il cria à la façon des bêtes bouleversées de
tendresse qui revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la serra
âprement contre lui et des pleurs jaillissaient de ses yeux. Elle lui
rendit ses caresses, fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne
comprenait pas.
Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps encore, elle l’apaisa. Elle le
câlinait dans l’ombre avec des douceurs infinies et, de ses lèvres
chaudes, elle goûta les dernières larmes de son visage. Elle semblait
chercher son âme dans un baiser et, silencieuse et toute puissante, elle
pressait contre son sein cette tête chérie pour en faire sortir la
douleur inconnue. Enfin, elle sentit qu’il était guéri. Alors, elle lui
parla.
Il répondit que l’idée de leur séparation était la cause de son chagrin,
qu’il avait été frappé de l’indifférence qu’elle lui avait montrée et
qu’il avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la force de mentir
encore et d’ajouter que, même pour bien peu de temps, la pensée d’être
privé d’elle lui paraissait insupportable.
Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, après avoir ri, elle
garda ses lèvres. Et puis, contre son oreille, elle dit:
--Notre séparation? Privé de moi? Quand donc as-tu pensé que tu
partirais seul?
Il la regarda à son tour, sans la comprendre.
Mais elle continuait:
--Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de partir et de te donner
sans contrainte, et mieux qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un
amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce pays, trop d’habitudes et
d’obligations me prennent à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu,
ailleurs... Je voulais t’en parler. Mon mari est en voyage et Dieu sait
quand il reviendra. J’ai ce temps-là de liberté. Je pensais à Rome que
tu voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les pèlerinages du
monde? Puisqu’un ami t’y appelle, j’irai avec toi quelques semaines...
Grand fou qui m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait de plaisir.
Et il pleurait! O coupable, coupable qui a douté de moi...
Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus spirituelle, comme
éclairée par son âme charmante. Alors Georges Dewalter ne consentit plus
à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état de son
portefeuille. Il y restait encore cinquante billets de mille francs. Il
se disait qu’il ne fallait plus être sage, qu’un dieu favorable veillait
sur lui, que, quelques semaines, c’était peut-être toute la vie.
Chancelant de joie, il avait pris les mains de Stéphane retrouvée et il
les couvrait de baisers.