IX

Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans avoir revu sa femme. Il

était en proie à une sorte de fureur dont il ne se rendait pas compte

parce qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et gestes de

Stéphane. Il se devait donc de sourire. Et il souriait en se réveillant,

en s’habillant, en filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. Mais

son sourire, qu’il était oblique et dangereux! Rageur, il mâchonna dans

ses dents, en appuyant sur le débrayage:

--Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je vais en Afrique, j’y vais.

Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, à cet aventurier de

quatre sous qui, en route pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et

venait s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur plaisait à

Stéphane? Tant mieux. Quelle preuve pour elle que l’amour et le mensonge

ne font qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. Au retour, il

ne doutait pas de la retrouver, déchue d’une illusion, assagie,

l’imposteur chassé, disparu après avoir donné la leçon.

L’idée ne lui venait pas que sa femme irait jusqu’aux limites de la

défaillance et les franchirait. Il l’avait salie autrefois, outragée; il

avait voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait avec les filles.

Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, il la respectait, toujours étonné.

Il la croyait incapable d’une faute. Il ne savait pas que les honnêtes

femmes tombent parfois comme l’éclair et qu’il peut suffire d’un soir

d’orage dans le ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.

Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, de cela, il n’avait

cure. Tout ensemble rageur et enchanté, il filait sur la route, en

bolide, sans prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il était

assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme elle l’avait décidé, Stéphane

fut la maîtresse de Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions,

pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être belle dans le don

précieux qu’elle lui consentait. Étrangère au seul homme qui l’avait

possédée, libre en conscience, elle avait la sensation que sa vie

commençait et qu’elle venait enfin d’être épousée.

Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir à Biarritz, dans sa

chambre du Palais, il évoqua Stéphane étendue sur le lit et il pleura...

Il voyait la Nécessité,--austère, dure, les traits tirés: Elle était

près de lui. Sans bruit, elle montrait la porte. Elle lui criait: «Au

désert! Va-t’en!»

Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir à l’ordre. A quoi bon

attendre quelques journées comme il se l’était promis? Pour Stéphane

même, il était mieux que, tout de suite, il s’en allât. Alors, l’idée

qu’il avait mal agi rentra en lui comme un fer rouge. Il fut poignardé

d’avoir abusé d’une femme et vainement il se débattit. Mais il est dans

la nature humaine d’agir d’abord selon le désir et puis de trouver après

les raisons nécessaires à se justifier. Il en est ainsi dans tous les

domaines: toujours, quand il transige avec le devoir, l’homme se fait

son propre avocat, et puis son juge, et il s’acquitte...

Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la connaître. Il savait aussi

qu’il lui plaisait. Sans méchanceté, sans vilenie même,--pour

s’excuser,--il se dit qu’elle avait tout et lui, rien; qu’elle vivait à

Biarritz, endroit frelaté; que son abandon avait été rapide. Il n’avait

pas beaucoup lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite; qu’il

avait été respectueux et sincère; que, sans doute, aucun des hommes

auxquels elle avait appartenu ou qui la prendraient dans l’avenir

n’avait apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, la

reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, le bouleversaient. Il songea

avec amertume qu’elle restait et qu’il allait partir; qu’il serait vite

effacé de ce cerveau de femme, tandis que lui, jamais plus il ne

l’oublierait. Il s’accrocha à cette idée désespérément; il ne fut plus

possédé que par son propre chagrin; il arriva à le savourer avec lenteur

et, pendant une heure, son désespoir s’engourdit. Il était affalé sur le

tapis de la chambre, le visage enfoui dans ses bras et les bras posés

sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes se séchaient et laissaient des

traces amères...

Le téléphone retentit.

D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait personne. Il crut à une

erreur. Mais la sonnerie insista. Alors il pensa que c’était Deléone,

qu’il voulait lui parler de la voiture et lui donner des instructions.

Il répondit à l’appareil. Le cœur saccagé, il entendit Stéphane...

Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze heures et qu’elle

serait heureuse qu’il vînt quelques instants auprès d’elle. Elle ne

voulait point s’endormir sans l’avoir revu. L’écoutant sans la

contempler, il perçut combien sa voix était merveilleuse.

La conversation cessa.

Déjà, il obéissait.

Il s’habilla de son smoking, ne voulant point avoir à dire qu’il n’avait

pas dîné; il effaça de lui les stigmates douloureux; il fut pareil à

tous, élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la glace, il se sourit

et descendit. Il traversa le hall, encombré d’une foule élégante et

joyeuse. C’était le gala du Palais. Il reconnut quelques visages

entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline qui, de loin,

lui fit un signe d’amitié. Il sortit rapide et, dans le grand jardin

desséché de l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de la mer.

Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en savait très bien la

position et, des fenêtres de sa chambre, il l’avait aperçue plusieurs

fois. Elle était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre le palace

et le phare.

Quand il arriva, la rue montante était déserte. D’un côté, elle était

construite et les élégantes bâtisses avaient, sur l’autre façade,

l’océan. A droite, c’étaient des terrains encore libres qui, dans la

nuit, prenaient l’aspect de petits champs. Ils séparaient la rue,

tranquille comme une voie de province, de la route nationale qui va de

la frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables à des pièces à

réception sans toiture, étaient entre chacune des maisons. Les becs de

gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination de la lune. La

demeure des Oswill était aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier

étage, les lampes de la chambre de Stéphane filtraient derrière les

rideaux.

Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en rendît compte comme celui

d’un contrebandier, effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec une

légèreté de démons, ils sautèrent les grillages du côté des terrains

inoccupés. Par instants, à intervalles réguliers, au sommet de la rue,

le phare hoquetait.

Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit que le lèchement continuel

de l’eau sur les cailloux et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait

jamais eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous furtif,

conçu dans une atmosphère romanesque et d’être attendu par une maîtresse

précieuse. Il en éprouvait une exaltation. En même temps, cela lui

semblait tout simple: il était bien né pour l’amour. Enfin, il fut

devant la villa.

Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. Il n’osait point

sonner, ni faire aucun appel. Comme son amie n’apparaissait pas pour lui

ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il n’était pas venu

vainement. Il craignit quelque empêchement. Mais, au premier, les

rideaux furent tirés; la fenêtre s’entr’ouvrit; il entrevit Stéphane.

Dans l’ombre, elle murmura qu’elle descendait. Alors, il se sentit

l’orgueil d’un roi.

Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une porte double et devant

laquelle montaient de larges barreaux. Cette porte était dans un

renfoncement. Cela faisait comme une baie sombre dans la façade, une

alcôve où se tenir debout. Il entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière

les barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il fut sur les

marches et elle tendit les bras. Il sentit les douces mains sur son

visage. Ils étaient l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des

barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit qu’une femme de chambre

restait occupée au premier étage et que, dans peu d’instants, cette

servante se retirerait. Stéphane préférait attendre pour ouvrir que

toute la maison fût libérée.

Il dit:

--Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.

Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi,

murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas

plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle

éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il,

un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient

ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la

porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du

bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur.

Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche

supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient

en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par

jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur

leurs corps étirés--entre eux--ils sentaient le froid de l’obstacle et

les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit

tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans

une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait

frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un

groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité

radieuse.

Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait

de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence.

Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle

confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis

le matin.

--Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous

attendais et que je suis libre...

Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une

femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne

venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce

qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui

naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement,

sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le

désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait

plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle

violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.

Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux

estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse,

cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux

étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses

Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle

vit qu’il regardait les fleurs.

--J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les

cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque

matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto.

L’air de la mer les fait vite mourir.

Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait

sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au

désert une femme arabe parlerait du sable.

Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune

corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras

et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts

et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en

plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis; de ses

mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du

bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses

jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour

mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux.

* * * * *

Pour la première fois, il lui mentit.

Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les

circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et

Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van.

Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans

les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger

sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le

lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années

d’amitié; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui

le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé

leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs.

Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.

Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle

voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et

visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le

mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé

qu’on l’avait mal mariée. C’est tout.

* * * * *

Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter

faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il

entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la

villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit,

celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet

homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le

portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait

n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel

que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il

aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué,--et le

seul,--l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le

nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à

sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre

porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par

la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais

l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie; et, pourtant,

elle sonne.

* * * * *

Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut

ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé,

un faux Dewalter. Était-il faux? Il l’était, puisque aucun des souvenirs

qu’il racontait--souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures

d’hier--n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de

même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était

invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être

les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.

Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa

l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva

point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus

terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des

jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de

Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut

que lui-même, plus heureux.

Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en

Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de

perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier

d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois

disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le

domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances

d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà

rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était

qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille.

Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère.

Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son

père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les

ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une

fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu; il en gardait la mémoire. Il

avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre; dans la

suite, il avait beaucoup lu; il pouvait décrire la prison du pape. Et,

comme ils parlèrent d’un voyage--le voyage que toujours projettent les

amants--il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme

une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux

jaillissantes, les palais délabrés... Il raconta la chute de cheval

qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi

dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute,

en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route

crayeuse.

Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait

souhaité; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y

retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre

devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer

lui-même, l’emportait... Elle l’écoutait avec crédulité, dans

l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils

restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un

souvenir propre. A son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle

n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils conclurent que l’aube

de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés

par le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de

Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et

commençait à le régir.

Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane

avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant

lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef

qu’un jour--oh! pas ce soir,--mais un jour, demain peut-être, avant de

s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux

souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs

d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre:

--Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts

en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait...

Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite,

comme un nageur saisit une planche:

--Et moi aussi, je vous dirai.

Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait

connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de

l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur

les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la

première fois:

--Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi

jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas

tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien... Tu serais

obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as

été un homme jeune, trop riche, oisif... Tu aurais, certainement, des

choses à cacher... Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche,

maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te

demanderai rien...

Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait

compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se

démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir

d’un homme heureux, comblé, oisif... «trop riche...» comme elle le

disait?

Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la

nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller

vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du

geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler

la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme

n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs

deux cœurs était à jamais assuré.

X

Deléone se targuait d’un langage vulgaire.

--Je t’ai porté chance avec ma roulante! On ne parle que de vos

amours...

C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné

Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait

encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du

Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé

à un ruffian.

Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle

Dewalter était assis, il continuait:

--Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser.

L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des

commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point

l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à

son insu, le rassura:

--Ah! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est

difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de

passage, et juste le temps de battre de l’aile...

--N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une

femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter

mériter son amitié,--sans plus?

--Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant.

--Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au

front tu m’appelais l’idéaliste!

Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir

d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclanchement de

la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses

compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut

avec jovialité:

--Tu n’es pas à la page! Heureusement que tu es né avec du métal: tu

aurais végété...

Il continua:

--Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce

temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin,

s’impatiente... Quand part ton bateau?

Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna

le renseignement: le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.

--Tu ne restes pas ici?

--Non, dit Dewalter sans intonation.

--Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai

dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air.

Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait

laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute

sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son

retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages.

--Ça va comme ça? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche.

Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de

Stéphane. Il pensait:

--Veinard! Il la tombera... Mais quel idiot de s’en aller... en

Afrique... chasser le buffle!

Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que,

maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des

villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter

plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots

vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui: qu’il était riche, de

bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était

destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On

se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence

sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que,

tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti

pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le tour du monde et trouvait le

monde trop petit.

* * * * *

Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes

étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de

l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait

pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à

Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans

les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure

et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal.

Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer.

Le jour des courses, elle fut merveilleuse.

Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle

pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu

opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec

une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de

la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle

sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des

mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir

bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée.

Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse

offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait

sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du

cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous,

elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les

éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme

hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux

chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la

chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les

vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des

prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des

matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un

bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille

bouches.

Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce

poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la

journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et

l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques,

Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en

esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des

passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval;

elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse;

quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de

l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail

hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la

foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux

lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets,

provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté

solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et

surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une

semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il

sentait les formes de sa jambe contre la sienne; parfois, elle

saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle,

elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il

songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage,

lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure

encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur

double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre

imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes

avant la dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans sa chambre

par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait

de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux

encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra

chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron.

* * * * *

Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale.

L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale,

son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son

père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement

amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait

chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les

serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle

n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla

les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du

prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane

revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne

pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous

les sentiers de son enfance.

Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et

déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne

et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et

arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les

maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies; ils avaient

l’idée qu’ils y pourraient vivre. A une auberge, ils s’arrêtèrent pour

s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le

pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles

détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la

moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient

dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier,

la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs

allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une

planète éloignée. Et lui,--dans la pauvre auberge où, raisonnablement,

il aurait pu l’inviter quelques jours,--il contemplait sa simplicité

somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules,

payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La

vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur,

songeait avec envie qu’ils étaient heureux.

Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de

meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts

platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil,

battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les

mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et

doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les

acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes,

dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de

la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils

étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à

l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards

portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les

parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des

générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste

régnait partout dans le village; mais l’agitation de l’argent, l’offre

et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient

l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par

le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux

roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer

la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur

Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs

d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait

compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé,

chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village

voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait:

--Espie drin héns aquère boèture! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au

tropi de restes qu’en au, tonnerre! Que partatjeri pta dab aquet!

La phrase haineuse portait haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï

l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan: partager la fortune

de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent

quelque temps en silence.

* * * * *

Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à

gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques

kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville

endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était

voisine, et sur la route de Pau.

C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux

cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à

résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle

était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils

s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes

étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait

construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes.

Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue

croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France,

trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à

Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps

était venu de se bâtir un château.

Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps

amoncelés avaient donné une vigueur forestière. Il était une ville

d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les

longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur

les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes

terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de

la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à

la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des

propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la

mort ne cessaient de régner sur le domaine.

En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives,

la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était

Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier,

avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était

ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours

vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait

humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres

disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent

montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle

appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il

avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait

rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la

cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient

souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses

lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de

gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner.

Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite.

La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé

aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur

à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. A l’aube,

elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent

donnés par son mari. Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière

les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois

hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis

qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette,

descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la

cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie

qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de

légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse

de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une

personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la

gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï,

rien ne lui semblait superflu.

Elle n’avait qu’une rage obscure: penser que le vilain Anglais

profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître

tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait

ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui

inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms

bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle

disait:

--Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de

même, un Barbe-Bleue.

Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des

affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent

Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce

monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de

remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill,

sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa

nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait:

--Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite

fille; elle a du goût pour les vieilles pommes.

Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries

d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres

sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans

les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux.

Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis.

Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de

linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui

tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï.

Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé

d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient

dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les

enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les

honneurs du domaine.

Ils parcoururent les allées; elles étaient fleuries avec autant de soin

que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes

les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes,

des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des

châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores,

d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel

d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait

un étang revêtu d’une floraison.

* * * * *

Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde,

tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle

des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de

l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux

chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes

vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La

surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de

lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents

mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré,

s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer

l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser

ainsi redevenir sauvage.

--Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus

qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui

traversent le ciel. Ah! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le

laver.

Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu,

jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant,

heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses,

ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de

massacre, un décret d’extermination; que d’un mot, légèrement dit, elle

détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années

d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï qu’on

interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui

régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée.

Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la

maîtresse, que ces fanges lui appartenaient... Tout de même, il

grommelait un peu:

--Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des

cadavres? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il

avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde... C’était sous

Napoléon III.

Stéphane répondit:

--Laissons la nature à ses travaux... Si un homme est tombé là, il a

depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes...

* * * * *

Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé

d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une

sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond

du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux.

Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et

d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir.

--Nous reviendrons, lui cria Stéphane.

Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir

violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux

tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par

les cheminées, Stéphane indiquait la route...

* * * * *

Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la

pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de

Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à

Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il

serait parti dans trois jours...

L'homme à l'Hispano · 第 14 / 35 题