III

Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude

d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques

minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air

d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau

coup de fusil!»

Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de

bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent,

étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal

se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu

complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains,

longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith

Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume

le Conquérant.

Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point

manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin

d’une assez piètre qualité:

--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache!

Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui

permettre trois syllabes:

--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes

grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait

la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître

avant de f... le camp en Angleterre!

Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement

avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le

grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais

quitté l’Angleterre à cause du mal de mer.

Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en

était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au

casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé

inaperçu.

A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un

tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de

murmurer à Laberose:

--Tu parles d’un zèbre!

A quoi Laberose répondait invariablement:

--Quel perroquet!

C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier.

L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le

droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente,

ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie

dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil

authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le

réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la

journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les

excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne

mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait

possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail

à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire

et presque nue.

Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant,

depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady

Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il

était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le

tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des

hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en

risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle,

gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour

conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse

ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de

peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par

exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras

gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or,

aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les

oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les

nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement

sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient

sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les

arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux.

C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins

s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un

des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le

torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et

au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était

agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le

tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée

par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air

précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe,

le baronnet s’était offert cette résille.

Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait

des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères.

Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et

péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent

anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait

le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la

désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil

maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire

«physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de

ses expériences.

«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et

entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui,

d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du

langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que

lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte.

Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux

mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un

sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux

railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le

regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir

dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes,

attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes

à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils

attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était

bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants.

Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur

de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine

française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les

dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas

d’ajouter:

--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient

maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est

curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les

Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas

l’esprit national.

S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à

Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il

appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir.

L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans

ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit

comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût

des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les

enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements,

avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait:

--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres,

presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la

blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle:

argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est

sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour

prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est

la réussite de l’abus de confiance.

Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand

il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire

cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits

lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y

était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait

profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui

n’existe pas?

Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement

beaucoup d’autres choses sur lui-même.

Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers

l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à

New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces

rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les

villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point

de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont,

se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de

passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées,

indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un

souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station

où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les

chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une

société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul

jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant

et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le

tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà

était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne

l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou

ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se

rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure,

et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce

qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la

mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse

lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur

les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil

gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée,

quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill

était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas

sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady

Oswill, maintenant, l’ignorait.

Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti.

Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à

soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une

poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la

nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé

bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux,

à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le

bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait,

quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille

fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé.

Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à

l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de

lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé,

en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était

mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point

déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il

s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux

minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les

coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche

arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa

déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième

tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit

Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir,

s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre.

L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et

allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en

devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la

salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut

la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier

en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet

haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air

léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du

Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint.

Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au

scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert

mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau

de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de

Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une

lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et

blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.

Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo

frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda:

--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle?

On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de

la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit:

--Préparez les malles pour un mois.

Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf,

dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui

semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.

L'homme à l'Hispano · 第 9 / 35 题