Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude
d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques
minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air
d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau
coup de fusil!»
Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de
bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent,
étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal
se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu
complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains,
longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith
Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume
le Conquérant.
Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point
manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin
d’une assez piètre qualité:
--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache!
Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui
permettre trois syllabes:
--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes
grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait
la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître
avant de f... le camp en Angleterre!
Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement
avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le
grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais
quitté l’Angleterre à cause du mal de mer.
Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en
était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au
casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé
inaperçu.
A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un
tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de
murmurer à Laberose:
--Tu parles d’un zèbre!
A quoi Laberose répondait invariablement:
--Quel perroquet!
C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier.
L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le
droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente,
ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie
dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil
authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le
réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la
journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les
excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne
mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait
possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail
à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire
et presque nue.
Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant,
depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady
Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il
était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le
tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des
hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en
risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle,
gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour
conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse
ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de
peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par
exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras
gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or,
aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les
oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les
nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement
sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient
sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les
arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux.
C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins
s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un
des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le
torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et
au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était
agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le
tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée
par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air
précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe,
le baronnet s’était offert cette résille.
Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait
des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères.
Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et
péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent
anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait
le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la
désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil
maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire
«physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de
ses expériences.
«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et
entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui,
d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du
langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que
lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte.
Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux
mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un
sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux
railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le
regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir
dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes,
attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes
à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils
attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était
bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants.
Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur
de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine
française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les
dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas
d’ajouter:
--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient
maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est
curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les
Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas
l’esprit national.
S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à
Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il
appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir.
L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans
ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit
comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût
des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les
enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements,
avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait:
--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres,
presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la
blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle:
argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est
sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour
prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est
la réussite de l’abus de confiance.
Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand
il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire
cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits
lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y
était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait
profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui
n’existe pas?
Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement
beaucoup d’autres choses sur lui-même.
Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers
l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à
New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces
rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les
villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point
de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont,
se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de
passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées,
indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un
souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station
où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les
chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une
société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul
jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant
et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le
tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà
était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne
l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou
ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se
rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure,
et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce
qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la
mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse
lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur
les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil
gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée,
quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill
était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas
sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady
Oswill, maintenant, l’ignorait.
Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti.
Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à
soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une
poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la
nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé
bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux,
à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le
bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait,
quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille
fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé.
Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à
l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de
lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé,
en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était
mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point
déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il
s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux
minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les
coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche
arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa
déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième
tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit
Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir,
s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre.
L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et
allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en
devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la
salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut
la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier
en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet
haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air
léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du
Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint.
Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au
scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert
mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau
de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de
Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une
lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et
blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.
Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo
frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda:
--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle?
On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de
la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit:
--Préparez les malles pour un mois.
Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf,
dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui
semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.