--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge.
--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture.
--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte
basque.
La luronne rit de toutes ses dents:
--La côte d’argent, dit-elle.
Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle
était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une
pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du
golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le
tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était
agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de
l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait
placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle
avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes
seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité
des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit
recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en
horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures,
elle rayonnait dans la solitude.
Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa
maison.
Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne
fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait
jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le
nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est
seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et
respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la
dernière descendante de la famille des Coulevaï.
Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque
chose comme une dynastie.
Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un
Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart,
d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis
1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa
l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et
cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves;
dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une
fois, Oloron fut dans la rue.
Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe
de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être
cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des
peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de
loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent.
Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus,
le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le
rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses
revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de
vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses
bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée,
personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal
nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus.
La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air
limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette
forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat,
serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes.
Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales
d’un invisible trousseau héréditaire.
Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec
regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent.
L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune
entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut
qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine.
Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion
de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa
noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales.
Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la
maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent
cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair,
Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir
d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait
jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font
naître les mirages.
* * * * *
Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand
chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux.
Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des
perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou.
Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait
dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on
voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.
Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays,
de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir
perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant
d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence.
--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit.
--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier,
chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses.
Elle ajouta avec un sourire déjà heureux:
--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter...
--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te
rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face
d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés.
--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane.
Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que
la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son
amie qui la taquina:
--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme
qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le
tien?
--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement.
* * * * *
Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.
Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone.
Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était
une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz,
afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son
mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût
gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée
à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa:
c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée
depuis longtemps.
--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en
roulant ses bons yeux d’enfant.
Il répondit:
--Quand je serai riche comme Dewalter.
Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils
sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane
écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et
comme l’épais Deléone, être un lourdaud.
Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair
regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne.
Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être
une espérance, en tout cas un trouble inconnu.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre
voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne
revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet
pour y faire une autre visite.
La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait
parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait
rien dit. Elle accepta.
Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la
permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs
présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la
laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui,
dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient
plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa
face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel,
un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard
reparut... Il prit congé.
C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois.
Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait
proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos...
Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à
Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le
jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de
Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à
Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier
encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se
demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les
précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait.
--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma
foi, tout en fleurs, comme le mois de mai.
Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste,
difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau
ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans
une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane...
Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée...