II

--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge.

--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture.

--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte

basque.

La luronne rit de toutes ses dents:

--La côte d’argent, dit-elle.

Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle

était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une

pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du

golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le

tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était

agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de

l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait

placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle

avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes

seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité

des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit

recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en

horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures,

elle rayonnait dans la solitude.

Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa

maison.

Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne

fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait

jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le

nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est

seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et

respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la

dernière descendante de la famille des Coulevaï.

Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque

chose comme une dynastie.

Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un

Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart,

d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis

1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa

l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et

cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves;

dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une

fois, Oloron fut dans la rue.

Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe

de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être

cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des

peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de

loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent.

Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus,

le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le

rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses

revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de

vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses

bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée,

personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal

nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus.

La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air

limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette

forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat,

serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes.

Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales

d’un invisible trousseau héréditaire.

Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec

regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent.

L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune

entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut

qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine.

Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion

de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa

noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales.

Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la

maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent

cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair,

Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir

d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait

jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font

naître les mirages.

* * * * *

Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand

chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux.

Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des

perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou.

Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait

dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on

voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.

Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays,

de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir

perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant

d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence.

--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit.

--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier,

chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses.

Elle ajouta avec un sourire déjà heureux:

--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter...

--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te

rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face

d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés.

--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane.

Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que

la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son

amie qui la taquina:

--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme

qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le

tien?

--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement.

* * * * *

Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.

Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone.

Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était

une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz,

afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son

mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût

gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée

à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa:

c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée

depuis longtemps.

--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en

roulant ses bons yeux d’enfant.

Il répondit:

--Quand je serai riche comme Dewalter.

Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils

sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane

écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et

comme l’épais Deléone, être un lourdaud.

Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair

regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne.

Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être

une espérance, en tout cas un trouble inconnu.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.

Je sentis tout mon corps et transir et brûler...

Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre

voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne

revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet

pour y faire une autre visite.

La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait

parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait

rien dit. Elle accepta.

Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la

permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs

présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la

laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui,

dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient

plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa

face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel,

un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard

reparut... Il prit congé.

C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois.

Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait

proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos...

Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à

Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le

jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de

Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à

Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier

encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se

demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les

précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait.

--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma

foi, tout en fleurs, comme le mois de mai.

Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste,

difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau

ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans

une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane...

Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée...

L'homme à l'Hispano · 第 8 / 35 题