IV

Le même jour, à la même heure, miss Redge, dans sa pâtisserie-chapelle,

avait vu, avec ravissement, revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et

comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit était à peu près

désert, discrètement fleuri de quelques jasmins et de roses

artificielles. Sur les tables, les sages petits gâteaux semblaient les

frères de Poucet. Mais point d’ogre: les deux seuls consommateurs--hors

Dewalter--étaient juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient

gravement l’homme préposé à ce travail confectionner leurs porto-flips.

C’étaient Laberose et Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les

feuilles des platanes découpaient sur la blancheur du sol de sombres

mains, frissonnantes au moindre vent.

Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait rien. Il ne vit pas entrer

Oswill. Il revenait du golf. Il avait joué les dix-huit trous sans

perdre une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait soif. Tandis

que, brutalement, il arrêtait sa voiture, en descendait et, du dehors, à

travers la vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak et

Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, tout de suite, à le

blaguer; ils le faisaient avec ce mélange de rosserie et de déférence

qu’un tel gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, Oswill, les

voyant s’agiter, s’était senti sur le tapis. A travers la vitre, il leur

fit une grimace de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux.

Cordial, il prit l’épaule de Laberose:

--Vous parliez de moi, je suis sûr!

Cinégiak rit franchement:

--Oui, du pari...

Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix ans et connue de tout

Biarritz. C’est à la suite de cette histoire qu’Oswill avait dû quitter

Londres et qu’il s’était installé sur la côte basque.

Il rit à son tour, jovial:

--Le pari? Rigolo, hein?

Il ajouta gravement:

--Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre... J’avais parié que

le son de la voix humaine est le meilleur moyen physique pour avoir une

femme. Je disais: le seul certain. Alors j’avais loué un ténor qui avait

une voix extraordinaire... très belle... et je le menais chez mes

amis...

Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, d’un ton

enchanté:

--Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame... avec sa sœur! Alors on

m’en a un peu voulu.

Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la sœur du duc de

Greeland--trente ans, pas belle, prude et sage jusque-là--s’était éprise

du ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, la noble vieille

fille en était morte: scandale énorme. Oswill criait à tue-tête, dans

Londres entière, qu’il avait gagné son pari; que le prestige physique de

la voix humaine était définitivement établi; que la sœur du duc de

Greeland, son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, martyre de la

science expérimentale.

D’y repenser, il jubilait:

--On m’en a un peu voulu... Ça m’est égal, vous savez... Je suis ici,

mais mon charbon, il est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à

Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans ma cheminée.

Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères sur lesquelles

vivaient en servage deux ou trois milliers de familles nombreuses.

Depuis des générations, elles étaient courbées sous toutes les fatalités

du travail... le libre travail, qui est aux travaux forcés ce que la

croix de Jésus est à celle de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le

même instrument de supplice.

Il se tourna vers le barman:

--Donnez-moi un gin, voulez-vous?

--Vous êtes un numéro, proclama Laberose.

Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier:

--Le destin est une loterie, mon ami. Nous sommes tous des numéros.

Seulement, il y a beaucoup de zéros!

Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec bonhomie:

--Je ne dis pas ça pour vous.

On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, brusquement, il

s’arrêta. A l’autre extrémité de la pâtisserie, il venait d’apercevoir

Dewalter qui, à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas rendu

compte qu’un nouveau consommateur pérorait. Oswill, dès qu’il le

découvrit, resta immobile comme un chasseur qui voit le gibier.

Il murmura:

--Oh! par exemple! Eh bien, je suis étonné...

--Qu’est-ce que vous avez? demanda Cinégiak.

--Rien, répondit Oswill.

D’un geste, il désigna au barman la table devant laquelle était assis

Dewalter:

--Vous servirez mon gin là-bas.

Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers celui qui semblait ainsi le

distraire. Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. Oswill était

derrière Dewalter et si proche de lui qu’en étendant le bras il aurait

pu lui faire le coup du père François.

--Allo! dit-il. Bonjour... Eh bien, c’est comme ça que vous êtes au

Sénégal?

Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de ses pensées, il

contemplait avec étonnement le personnage.

Oswill souriait, l’air engageant:

--Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi... Vous me reconnaissez,

j’espère?

La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, elle eût été prématurée.

Sous l’accoutrement de golf, Dewalter avait eu besoin de quelques

instants pour retrouver en Oswill le voyageur avec lequel, dans le

train, il avait fait le trajet, huit jours auparavant, de Paris à

Bordeaux. Maintenant, il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle du

wagon, avec, à la place de la pipe, un long cigare interminable. Oswill

souriait toujours, la main tendue.

Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour dire quelque chose:

--Excusez-moi, je m’attendais si peu...

--Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez que je m’assoie avec vous?

--Je vous en prie.

Le barman apporta la consommation. Oswill expliqua:

--C’est mon gin...

Il s’était installé et il continuait, jovial:

--Eh bien, vous devez ressembler à votre grand-père? Je ne le connais

pas... Mais j’imagine qu’il était un Français comme vous... et qu’il ne

savait pas voyager? Quand je pense à notre conversation et que je vous

vois ici... Vous êtes un blagueur, alors?... Je suis étonné, car je

n’aurais pas cru.

--Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. Je pars vraiment pour

le Sénégal.

Oswill sourit:

Tant mieux... parce que... je me rappelle... Vous m’aviez dit des choses

très intéressantes et qui m’avaient... je peux dire... attaché... Alors,

comme je ne suis jamais attaché, je trouverais ennuyeux que, pour une

fois que je l’étais un peu, ce soit pour les chats! Ah! vous partez pour

le Sénégal?... C’est un drôle de chemin!

Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda:

--Et vous êtes toujours très pauvre?

--Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que quand je vous ai vu...

--Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.

* * * * *

Un chauffeur entra, portant une impeccable livrée blanche. Il s’approcha

de la table, ôta sa casquette et attendit. Oswill l’interrogea:

--Qu’est-ce que c’est?

Le chauffeur désigna Dewalter:

--Je veux parler à mon patron, monsieur...

--Oh! murmura Oswill, je suis vraiment très intéressé. Je vous dérange,

peut-être?

--Oh! non, monsieur, dit le chauffeur... c’est pour les pneus...

Il se tourna vers Dewalter:

--C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai besoin de pneus de

rechange... Si monsieur reste encore un quart d’heure, je peux aller les

acheter...

--Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.

Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il expliqua qu’il prendrait

deux pneumatiques et qu’il ferait le plein d’essence.

Dewalter sortit son portefeuille; ses mains tremblaient légèrement. Il

donna l’argent demandé; le chauffeur s’éloigna.

* * * * *

--Alors? sourit Oswill, impassible... vous disiez que vous êtes toujours

très pauvre?...

--Encore un peu plus, vous voyez, répondit Dewalter.

Il avala un verre de gin.

--Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous buvez comme un Anglais.

De loin, Cinégiak, l’appela:

--Vous venez?

--Non, cria-t-il... Je suis avec un ami. Je reste un peu. Bonsoir.

Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On entendit les mots

rituels sur la porte:

--Tu parles d’un zèbre!

--Ah! mon vieux, quel perroquet!

Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.

V

Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il dit, avec une ironie un

peu blessée:

--Vous attendez la suite? Il est certain que je vous la dois...

Oswill était tassé dans son fauteuil:

--Oh! non, répondit-il, vous ne me devez rien... Mais la semaine

dernière, dans le wagon où je vous ai rencontré pour la première fois et

où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien non plus... Et,

cependant, vous m’avez parlé et vous m’avez fait vos confidences. Je

n’aurais pas écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, s’il n’y

avait pas eu cette histoire de paysages... qui m’a paru typique: je

voulais fermer le volet de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne

pas le faire, parce que vous quittiez la France pour toujours et que

vous vouliez, avec vos yeux, dire un dernier adieu à votre pays... Vous

avez proféré des choses très bien, à ce sujet, entre Tours et

Bordeaux... Alors, parce que je n’avais pas sommeil, je vous ai écouté

avec intérêt.

--Parce que vous n’aviez pas sommeil? répéta Dewalter avec un peu de

dédain.

Oswill, sympathique, le regarda:

--Je dis ça... mais aussi parce que vous me plaisiez. J’ai toujours aimé

beaucoup les gens qui s’en vont très loin... J’ai cru vraiment que vous

partiez... Je me suis imaginé que vous étiez un émigrant authentique et

que vous me racontiez vos malheurs parce que vous étiez tout seul et que

vous saviez que vous ne me reverriez jamais.

Il se leva:

--Et je suis sûr encore que j’avais raison.

--Vous aviez raison.

Dewalter se tut quelques instants avant de poursuivre. Sa voix était

calme. On la sentait pourtant frémissante et blessée:

--J’étais, je suis, un émigrant authentique... Avant cinq jours, je

serai sur la mer... Je ne connaîtrai plus la France... ni personne en

France... En tout, vous aviez raison: quand je vous ai parlé, j’étais si

seul, en traversant, de nuit, mon pays, pour la dernière fois, que je me

suis plaint tout haut... Vous étiez là...

Oswill but son gin:

--Vous ne vous êtes pas plaint: je n’aurais pas écouté. Vous avez dit...

Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement il parla:

--Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit: «Je m’en vais très loin, pour

toujours; laissez-moi regarder par la fenêtre...» J’ai dit: «Je suis

orphelin. J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai fait la

guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas de soutiens. Il me reste

soixante mille francs. Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se

cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai accepté une place au

Sénégal, une place sans avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque

je ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais aimé.» Voilà ce que

j’ai dit...

Oswill souriait:

--Vous avez ajouté: «Je n’ai pas de femme». Alors j’ai dit: «Bravo!» Et,

à Bordeaux: «Bonne chance». Et vous avez dit, vous: «Mon bateau part

dans trois heures»... Je vous retrouve à Biarritz. Vous avez fait

fortune? La carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de soixante

mille francs.

Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait une espèce de

crispation.

--Vous avez peur que je vous trahisse? murmura Oswill. Non, je suis un

excentrique: je suis Anglais et curieux. Je suis probablement le seul...

Je fais des expériences psychologiques. J’étudie pour mon plaisir. J’ai

eu quelques ennuis pour ça... Si vous parlez, je répéterai pas...

Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure étonnante. Il mendiait des

renseignements.

--Vous ne le répéterez pas? dit Dewalter avec ironie. Promettez-le-moi.

Mais Oswill reprit, d’un ton net:

--C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même demain.

Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.

--Taisez-vous, s’il vous plaît.

Mais son œil fouillait Dewalter.

Dewalter haussa les épaules:

--Me taire? Pourquoi?... Aujourd’hui encore, je suis si seul...

Il le regarda mieux:

--Et puis, il est si étonnant de vous retrouver...

--Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à Biarritz... J’y allais,

répondit Oswill.

Dewalter l’interrompit nerveusement:

--Moi je n’y allais pas!

Il s’était mis en marche dans la petite boutique déserte:

--Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous savez le commencement. Je

vous l’ai dit dans le train. Je suis un pauvre bougre qui f... le

camp... Et puis mon bateau n’est pas parti: une avarie aux machines. Dix

jours de retard: vous auriez pu lire ça dans la _Petite Gironde_. Alors,

je suis retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean,

qui sent la sardine et le pétrole. Et j’ai été me loger au Terminus pour

attendre. Et vous savez, la solitude, au Terminus!... Et alors,--admirez

ça,--je suis tombé sur un camarade, un camarade de guerre, Deléone...

--Deléone?

--Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous dis tout.

--Je le connais un peu.

--Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses enfants... Lui, à Paris, où

il fait la noce. Il m’a raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano

pour en faire cadeau à une femme,--je ne sais à qui,--une danseuse qu’il

entretient... enfin, une poule, comme il dit... Il est très riche,

Deléone...

Oswill ricana:

--Pas très riche... Enfin, il a de quoi offrir une Hispano à une

poule,--ou la prêter à un ami.

Dewalter s’arrêta de marcher:

--Il ne me l’a pas prêtée. Oh! non... Deléone ne sait rien de moi. Il

m’a connu sur les lignes. Et là, même uniforme, même vie, intimité...

mais, au fond étrangers... deux étrangers de la même patrie... Bref,

Deléone ignore si je suis riche ou non. Il sait que je suis brave et que

j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. Je dis: «Je vais

au Sénégal.» Il ricane: «Tu vas à la chasse, veinard! profiteur!

Citroën!» Je ne réponds pas. Je dis: «Je suis en panne. Dix jours.»

Alors, il dit,--je l’entends toujours:--«Tu es fou de rester à Bordeaux

dix jours. Va à Biarritz. Je t’y roule.»

--Je t’y roule?

--Oui: «Je t’y emmène en voiture.» Et il ajoute: «C’est le ciel qui

t’envoie...»

Oswill s’amusait beaucoup:

--Comme dans les mélos?

--A peu près, oui.

Dewalter s’arrêta de marcher:

--Ou tout bêtement, comme dans les drames... «C’est le ciel qui

t’envoie...» Depuis, j’ai compris: Deléone a acheté l’Hispano à l’usage

d’une poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour l’essayer. Et,

comme sa femme est à Biarritz, il prend le train à Bordeaux. Il ne veut

pas montrer ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.

Oswill se frotta les mains:

--Ça n’a pas l’air... mais c’est tout de même... c’est l’amour normal:

trahison, abus de confiance. Alors?

--Alors, Deléone me voit et pense: «Avec Dewalter, je peux aller jusqu’à

Biarritz. Je dirai que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme une

lettre à la poste.» ... Il ne m’a raconté son truc qu’au milieu de la

lande et quand j’avais déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à

cause de ce retard de bateau, de passer ici ma dernière semaine de

France.

Oswill jubilait:

--Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. Dans l’amour, les

domestiques sont toujours aux premières loges...

--Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous dites... comme vous avez

vu, articula Dewalter... Et voici l’avatar: je suis arrivé, moi, pauvre

type traqué par la vie, presque par la misère, je suis arrivé à

Biarritz, sur la Côte d’Argent, dans une voiture de multimillionnaire

qui, pour huit jours, était à moi.

Oswill se tordit:

--C’est très rigolo.

Mais Dewalter, soudain parla durement:

--Je ne trouve pas!...

Il le regarda:

--On est bien dans une Hispano! Mieux, je vous assure, que dans une

cabine de seconde à destination de Dakar.

Oswill l’enveloppa d’un regard.

--C’est la vie. Elle a tous les visages... Mais pourquoi vous payez les

pneus?

--Pourquoi je paie les pneus?

Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez hautain et il continua:

--Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz... J’étais dans

l’engrenage... Je me suis battu deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué

ma peau comme lui, aux mêmes endroits... Je n’allais pas lui raconter

brusquement que, la paix revenue, on n’avait plus le même grade... Je

suis descendu au Palais... et c’est alors que vraiment, vraiment, j’ai

vu la méchanceté du destin.

Oswill s’était mis en boule. Il le guettait:

--Vous faites beaucoup d’histoires pour un voyage en première classe.

--Je suis très cabine de luxe... autant que d’autres... vous savez, dit

Dewalter.

--Vous êtes jaloux?

Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit:

--Non, oh! grands dieux, non! Quand je me suis battu, tenez, je savais

bien que ce n’était pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement...

Mais, après, on m’a planté dans la vie... Ma foi, je n’y pensais pas

trop. Je suis un poète à ma façon. Je suis incapable de gagner de

l’argent... Je m’étais résigné... Mais cette aventure inutile...

Sa voix s’altéra:

--... Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si grandes possibilités de

joie, juste comme je m’en vais... ça m’a sonné, je vous assure... et ça

me fait mal.

Il semblait brusquement souffrir beaucoup.

--Je suis sûr que vous ne dites pas tout? glissa Oswill.

--Non, répondit-il douloureusement... Je ne vous dis pas tout, c’est

vrai. Je ne peux pas vous dire tout.

Son visage, sa voix le trahissaient:

--Il y a dix jours, je partais tranquille... rien dans le cœur... pas de

bagages... aujourd’hui... Ah! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin...

Oswill le détaillait avec délectation:

--Vous êtes amoureux?... Vous avez rencontré une femme qui vous a pris

pour ce que vous n’êtes pas!... Elle vous a vu dans l’Hispano?... La

couleur des ailes... Je connais ça... c’est la même chose chez les

coléoptères...

Dewalter coupa:

--Ne blaguez pas... Je suis un pauvre bougre...

Oswill avait un mauvais visage:

--Peut-être vous ne partirez pas?

Dewalter, derechef, le toisa:

--Qu’est-ce que vous dites?

Il prit son chapeau:

--Tenez, voici mon chauffeur... Adieu... C’est drôle: vous avez une

figure fatale dans mes petites histoires. Vous arrivez toujours pour

contrôler ma détresse...

Il lui rappela:

--Ne la racontez pas.

--Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, affirma Oswill.

Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva:

--Laissez-moi encore vous donner un conseil: couchez avec la poule et

allez-vous-en... Autrement, vous n’êtes pas un homme.

Dewalter le regarda avec dégoût:

--Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, n’est-ce pas?

Oswill sourit:

--Moi? Je n’ai pas du tout de sensibilité...

--Veinard!... Allons, bonsoir!

Il sortit brusquement.

Oswill de nouveau but un gin. Il ricana:

--Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire... C’est tout de même

un imposteur... Il est mûr pour l’amour...

Il vit revenir Cinégiak et Laberose.

--Nous sommes tombés à la Réserve sur la petite Mme de Jouvre et son

flirt, dit l’un d’eux. On les gênait, on est parti.

Oswill s’était levé. Il répondit:

--Moi, je serais resté... J’adore regarder les gens mentir.

--Pourquoi mentir?

Oswill frappa l’épaule de Laberose:

--Deux types qui font l’amour mentent toujours l’un à l’autre. Sans

cela, ils se dégoûteraient et ils s’en iraient chacun dans une île

déserte.

A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane, seule, qui

passait:

--Tiens, dit-il, voilà ma femme.

L'homme à l'Hispano · 第 10 / 35 题