l'Arpat. On traverse la rivière sur un pont rustique, fait de deux
arbres jetés d'une rive à l'autre, puis recouverts de branchages et de
terre; et bientôt on atteint le _karéva_. En juillet, la moisson de
blé est déjà faite. De grosses meules de gerbes s'entassent près des
villages; sur les aires, des boeufs foulent les épis pour en faire
sortir le grain. Dans les champs sont encore sur pied le lin déjà mûr
et la plante annuelle qui fournit le coton (_gossypium herbaceum_).
Dans les maïs et le millet picorent de nombreux couples de
tourterelles grises, si peu farouches qu'elles ne se dérangent pas
quand nous passons.
[Illustration: Intérieur du temple de Martand: le repos des coolies
employés au déblaiement.--D'après une photographie.]
Non loin du village de Martand se dresse ce qui fut, il y a bientôt
mille ans, le plus beau temple--ce qui reste encore aujourd'hui les
plus belles ruines du Kachmir. Le site en est magnifique. Le monument
s'élève au pied de la colline, à la naissance d'un de ces grands
plateaux, de formation alluviale, qui bordent comme d'une frange de
falaises toute la ceinture des montagnes et semblent bien être les
restes du lit d'un ancien lac. Ici le _karéva_, de forme triangulaire
et relevé à son extrémité, s'avance au-dessus de la plaine comme une
énorme proue. À gauche, se prolonge obliquement la chaîne dentelée et
encore neigeuse du Pantsal; à droite, trois ou quatre arêtes de
montagne se profilent, les unes derrière les autres, de plus en plus
estompées dans l'éloignement; et, devant vous, c'est toute l'heureuse
vallée, avec les teintes claires de ses rizières, les taches sombres
de ses feuillages, les lacis d'argent de ses fleuves; et ainsi à perte
de vue, depuis les premiers plans qui sont verts, jusqu'aux plus
lointains qui sont bleus. Imaginez enfin tout cela baigné dans cette
belle lumière du Kachmir, à la fois si limpide et si vaporeuse, dans
l'air léger des hauteurs. Que ce soit le matin, quand le soleil, se
levant derrière vous, soulève les brouillards de la vallée, ou bien le
soir, quand il noie les fonds dans la brume d'or du couchant, il est
peu de plus beaux spectacles; et il ne serait pas moins difficile de
trouver un meilleur cadre à ce merveilleux tableau que les hautes
arches trifoliées, bâties par Lalitâditya à la gloire de sa divinité
favorite, le Soleil.
Plus de mille ans ont passé, et les imposantes murailles sont toujours
debout, au milieu d'une cour rectangulaire, bordée d'une colonnade et
flanquée de quatre portes, dont la plus monumentale est celle de
l'ouest. Si, le jour, les débris du temple ont encore grand air, la
nuit, au clair de lune, ils reprennent, comme font souvent les ruines,
un reflet de leur ancienne splendeur.... Ce soir-là, très haut dans le
ciel d'un bleu de saphir, le croissant était suspendu, les cornes en
l'air; l'azur foncé du zénith se dégradait peu à peu en un gris qui
lui-même se teintait doucement, pour finir à l'horizon par une large
bande rose. Sous l'ombre croissante, par l'ampleur des écroulements et
par la massive élégance de ses lignes, le vieux temple hindou revêtait
une majesté comparable à celle des ruines romaines. Deux colonnes,
isolées et reliées encore par leur architrave, ajoutaient à
l'illusion. Ce n'est pas un des moindres attraits du Kachmir que d'y
retrouver jusqu'à des sensations d'Italie.
Au village de Martand, peu d'arbres, partant peu d'ombre. Nous
songeons à établir notre campement sous un bouquet de sapins, près des
ruines, mais l'eau potable manque, à moins de nous contenter de celle
de la mare où vont puiser les ménagères, et qui sert d'abreuvoir aux
troupeaux. Nous décidons d'aller planter nos tentes à Bhavan, à un
mille environ de Martand. Nous y descendons par un chemin étrangement
raviné, mais pour trouver bientôt l'un des plus beaux campements du
Kachmir.
[Illustration: Ruines de Martand: façade postérieure et vue latérale
du temple. D'après des photographies.]
Bhavan possédait autrefois, comme Atchibal et Ver-Nâg, un jardin de
plaisance, ainsi qu'en témoignent les restes d'importants travaux. Au
pied d'une colline presque nue, l'abondante source forme un premier
bassin qui se déverse dans un second plus large, où, sous l'eau
opaline, on voit encore des assises de pierre. De là, le nâga, ou même
les deux nâgas, à ce que disent les brahmanes, coulaient par trois
canaux de granit, celui du milieu faisant cascade. L'eau a aujourd'hui
déserté les canaux ruinés, elle s'égare parmi les capillaires en une
série de cascatelles et s'échappe par un tunnel qu'elle s'est creusé.
C'est là, à la fraîcheur des eaux vives, sous les platanes séculaires
formant une voûte haute comme celle d'une cathédrale et laissant
passer une lumière tamisée d'un doux vert pâle, qu'est établi notre
camp.
Ma première visite fut pour la source où d'innombrables poissons
vivent des offrandes des fidèles. Les brahmanes de l'endroit en font
autant. Bhavan est, en effet, un grand lieu de pèlerinage. À certaines
périodes, les Hindous du Kachmir et même du Pendjâb s'y rendent en
grand nombre, pour célébrer des sacrifices funèbres en l'honneur de
leurs ancêtres morts. Voici, à ce propos, la légende qui me fut
contée: Au commencement des temps, Aditi, femme de Kaçyapa, avait déjà
mis au monde douze fils, appelés Adityas, du nom de leur mère, et qui
sont douze dieux solaires présidant aux douze mois. Elle pensa qu'il
n'y avait rien de bon à attendre d'une treizième grossesse, et elle
jeta un dernier oeuf dans le lac qui recouvrait alors le Kachmir.
Toutefois, cet oeuf dédaigné finit par éclore, et il en sortit un
pauvre petit avorton de soleil qui reçut le nom de Martand, parce
qu'il était né d'un oeuf qu'on avait cru mort. Tout malingre qu'il
fût, il alla bravement trouver son père et sa mère, et leur dit: «Vous
avez donné un mois à chacun de mes frères, j'en veux un pour ma part.»
Le cas aurait pu être embarrassant. Mais il faut savoir que les
brahmanes se servent à la fois d'un calendrier lunaire et solaire. Or
douze mois lunaires ne font que trois cent cinquante-quatre jours,
tandis qu'une année solaire en compte trois cent soixante-cinq et
quelques heures: il en résulte que tous les deux ans et demi le
calendrier lunaire est en retard d'un mois sur le solaire. On compense
cette différence en intercalant un mois lunaire complémentaire. C'est
ce mois que Martand reçut en apanage: aussi bien n'a-t-il été inventé
que pour cela; enfin, ce mois intercalaire est consacré au culte des
_pitris_, des «pères», c'est-à-dire des ancêtres morts. On conçoit que
les cérémonies seront infiniment plus méritoires si on les accomplit
au lieu même qui fut le berceau du dieu de ce mois.
Il faut voir avec quel empressement, au retour de chaque saison
sainte, les deux cents ou deux cent-cinquante brahmanes officiants ou
pourohitas de Bhavan vont à la rencontre des pèlerins de l'Inde,
munis, si l'on peut dire, de leur «livre des visiteurs». C'est une
liste de tous ceux pour qui ils ont déjà officié. Quiconque peut avoir
une vague parenté avec l'une des personnes inscrites leur appartient
de droit. Ils s'en emparent sur le champ et le pèlerin ne se tirera
pas de leurs mains sans y laisser quelques plumes. C'est, pendant tout
un mois, une période d'abondance. On prétend que les poissons même du
Nâg, trop gavés, refusent les grains de riz et de maïs grillé qu'on
leur jette. Mais il ne s'agit pas seulement, pour _pourohitas_ de
faire bombance, il leur faut aussi songer à économiser pour l'avenir.
Chacun d'eux compte bien mettre de côté quelques centaines de roupies.
Étant donné que, sauf cas de disette, deux ou trois roupies par mois
suffisent à nourrir un homme, et quatre ou cinq par an à le vêtir
confortablement, cela leur permettra d'attendre sans trop d'impatience
le prochain pèlerinage. Cette année-là, une pauvre petite veuve de
quinze ans avait donné à elle seule, pour le salut de son mari, deux
cents roupies: on se montrait le brahmane à qui était échue cette
bonne aubaine. Un autre vint m'avertir qu'il était le _pourohita_ en
titre des Sahebs et m'invita d'office à m'inscrire sur son livre
contre argent comptant. Car il n'est de pires mendiants au monde, et
il est curieux d'observer combien les Hindous les méprisent tout en
les employant. Pour un brahmane de bonne maison, le nom de _pourohita_
serait une véritable injure.
[Illustration: Place du campement sous les platanes, à
Bhavan.--D'après une photographie.]
Mais, en somme, il faut bien que tout le monde vive, et ces pauvres
gens ont aussi leurs qualités. Ainsi, mon soi-disant aumônier hindou
me fut très précieux: il fit toutes mes commissions, se chargea de
veiller au ravitaillement et à la réparation du mobilier du camp
pendant mon séjour à Bhavan, et m'indiqua le meilleur four du village
où faire cuire la pâtisserie. Enfin, ils éprouvent le besoin de mettre
leur conscience en repos en rendant à la divinité une partie de ce
qu'ils ont pris aux fidèles. Avec le mois intercalaire, leur saison
venait de finir. Le 28 juillet 1896, ils se cotisèrent pour célébrer,
en manière d'action de grâces, une sorte de sacrifice pique-nique.
Sous un beau platane, au bord de la rivière, on avait établi un petit
bûcher carré; et tout le jour on jeta dans les flammes des fleurs, des
fruits, du beurre fondu ou _ghî_, du miel, du riz, du maïs, sans
compter du sucre candi et autres douceurs du même genre. Au pied de
l'arbre, les chanteurs de textes sacrés ne se taisaient point, et
toujours revenait le «Svaha» monotone accompagnant le geste machinal
de l'officiant. S'il faut tout dire, je contribuai aussi de mon obole
au sacrifice; mais, en retour, je fus autorisée de la meilleure grâce
du monde à en prendre des instantanés: l'un d'eux vient de passer sous
les yeux du lecteur.
[Illustration: La Ziarat de Zaïn-Oud-Din, à Eichmakam.--Photographie
Bourne et Shepherd, à Calcutta.]
À propos de _pourohitas_, j'ai été, à Bhavan, témoin d'une petite
comédie assez amusante. J'ai dit que j'avais engagé les services d'un
pandit de Srînagar. Un jour qu'il prenait le frais près des tentes, à
l'ombre des beaux platanes, nonchalamment pelotonné au creux de son
siège favori,--une vieille chaise de bord transformée en chaise de
camp,--accourt un brahmane de l'endroit qui jette son turban à ses
pieds. Il n'est pas de façon plus solennelle de faire appel à la
charité de quelqu'un, ni de se mettre sous sa protection, corps et
âme. Or c'est de l'âme que souffrait le pauvre homme. Voici son
histoire telle que le pandit me la conta. Ce brahmane, un peu sot,
avait une femme très jolie et un méchant voisin; celui-ci lui prit
celle-là. Les personnes soucieuses de sauver l'honneur de la
corporation prétendirent qu'il l'avait enivrée dans du lait, sur le
chemin, un jour qu'elle se rendait chez son père; puis, la jetant dans
un bateau, il l'avait emmenée jusqu'à Srînagar, où il la garda quelque
temps. Un beau matin, la panditânî reparut au village, et son mari,
bonnement, la reprit chez lui. Jusqu'ici l'aventure est banale. Le
plaisant de l'affaire, c'est que le voisin étant musulman, la femme
avait perdu sa caste en sa compagnie, et que le pauvre brahmane
«tomba» à son tour de la sienne pour avoir accueilli au pigeonnier le
retour de la voyageuse. Aucun de ses collègues ne voulait plus
s'asseoir à sa table, ni rien accepter de sa main. Ses malheurs
domestiques se compliquaient d'excommunication majeure. Il y avait
bien de quoi faire rouler son turban dans la poussière. «Toi,
disait-il, tu es un pandit de la ville; sage et savant, tu connais les
textes sacrés; fixe ma pénitence et sois mon arbitre. Je ferai tout ce
que tu auras décidé.» Ces flatteries allèrent, sans doute, au coeur du
pandit, qui aussitôt mit sa plus belle robe pour aller conférer de
l'autre côté du ruisseau avec les _pourohitas_ réunis en assemblée
plénière. Puis il passa tout le reste du jour à élaborer,--en
sanscrit, s'il vous plaît,--son arrêt de justice, en y joignant tous
les considérants appropriés. Il ne manqua pas, avec les explications
nécessaires, de m'en donner la primeur, tant il semblait ravi de la
sagesse de sa sentence. La femme était condamnée à observer le voeu de
_pruajâpati_. C'est une sorte de neuvaine. Les trois premiers jours,
on ne doit manger qu'une fois le soir, les trois suivants seulement le
matin, et, les trois derniers, rien autre que ce que l'on reçoit en
don. En somme, on n'en meurt pas; mais il paraît qu'il est écrit qu'il
ne faut imposer aux femmes, aux enfants et aux vieillards que des
pénitences légères. Pour le mari, le pandit fut sans pitié. Il était
d'autant moins disposé à le ménager qu'il tenait pour certain que son
cas ne pouvait être que celui d'un imbécile ou d'un méchant homme; en
quoi il exagérait. Toujours est-il que le pauvre brahmane en avait
pour trois jours à ne cesser de répéter sans manger ni dormir, le nom
béni de «Râm! Râm!». Après quoi, purifié par l'énonciation continue
des divines syllabes et l'absorption des cinq produits de la vache
(lait, petit-lait, beurre fondu et deux autres sur lesquels il est
préférable de ne pas insister), il ne lui restait plus qu'à
s'endetter, pour offrir à tous ses collègues brahmaniques un grand
banquet auquel on lui ferait l'honneur de prendre part. Il en advint
comme l'oracle de la grande ville l'avait décidé dans sa sagesse; et
c'est ainsi que le pandit de village dut faire pénitence pour les
péchés de sa panditânî.
À cinq lieues au-dessus de Bhavan, faisant face à la grande vallée,
Eichmakam (le séjour des délices) étage au flanc de la colline ses
maisons dominées par les vieilles murailles de sa ziarat. On dirait un
village d'Ombrie; la ziarat, avec sa loggia italienne, ajoute encore à
la ressemblance, que sa flèche de pagode n'arrive pas à détruire.
C'est le sanctuaire de Zaïn-oud-din, l'un des disciples du grand saint
national du Kachmir, Nour-oud-din. Il est tenu en grande vénération,
surtout par les bateliers, qui y conduisent leurs enfants quand le
moment est venu de couper leur première mèche de cheveux. Ils amènent,
en même temps, volailles et béliers, qu'ils tuent et mangent sur
place. On assure que plus de deux cents personnes vivent ainsi des
offrandes des fidèles. Le mode de répartition est des plus simples:
chacun des moullas, à tour de rôle, encaisse la recette du jour.
La ziarat domine les noyers sous lesquels on campe. On prend pour y
monter l'unique rue, mi-raidillon, mi-casse-cou, bordée d'échoppes
capricieusement alignées. En haut de ce bazar de village, un escalier
conduit à la porte où quelques vieux moullas s'agitent à votre
arrivée, pendant que le frère portier, assis près du gong qu'il frappe
pour sonner les heures, tend la main tout comme un sacristain italien.
Deux des côtés de la cour rectangulaire sont occupés par la galerie
(j'allais dire le cloître), les deux autres par des constructions et
l'entrée du sanctuaire. C'est une toute petite grotte taillée en plein
roc, à peine assez grande pour contenir cinq ou six personnes. Le
moulla, dont c'était le jour de recette, était accroupi près d'une
sorte de grande cage de bois noir cachée sous une housse de cotonnade
peinte et malpropre. C'est le cénotaphe du Saint. Après sa disparition
miraculeuse, on a retrouvé, à cette place, sa lance, sa guirlande et
son pain.
Avant de les laisser quitter la ziarat, on exhibe aux visiteurs ces
reliques et quelques autres; à la longue lance s'est joint un joli arc
en fer forgé et articulé; la guirlande est faite d'une dizaine de
galets de la grosseur d'un petit oeuf, percés au milieu et enfilés à
une cordelette; le fameux pain ressemble à un biscuit pétrifié; vient
enfin une sandale de bois et jusqu'aux cornes de la chèvre du Saint.
Il faut voir avec quelle dévotion prêtres et pèlerins les baisent et
s'en frottent les yeux. Je fus encore plus surprise de là pieuse
déférence avec laquelle notre brahmane vénère ces reliques d'un saint
mahométan. Il gobe visiblement toutes les histoires qu'on lui conte et
qu'à mesure il me traduit; aussi bien la plupart empruntent au terroir
une saveur beaucoup plus hindoue que musulmane, et il est fâcheux que
la place me manque pour les rapporter. Qu'il suffise de dire que ces
suppôts de l'islam, dont quelques-uns ont des têtes dignes de
Rembrandt, se donnent bénévolement le titre de rishis, emprunté aux
plus anciennes traditions de l'Inde. En réalité, pandits ou musulmans
du Kachmir sont de la même mouture et bons à remettre pêle-mêle dans
le même sac. Quitter Bhavan pour Eichmakam, c'est tomber de brahmanes
en moullas.
(_À suivre._) Mme F. MICHEL.
[Illustration: Nâga ou source sacrée de Bhar, entre Bhavam et
Eichmakam. D'après une photographie.]
Droits de traductions et de reproductions réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--4e LIV. Nº 4.--28 Janvier 1905.
[Illustration: Maisons de bois, à Palgâm.--Photographie Bourne et
Shepherd, à Calcutta.]
L'ÉTÉ AU KACHMIR[3]
[Note 3: _Suite._ _Voyez pages 1, 13 et 25._]
Par Mme F. MICHEL.
IV.--Le pèlerinage d'Amarnâth.--La vallée du Lidar.--Les pèlerins
de l'Inde.--Vers les cimes.--La grotte sacrée.--En _dholi_.--Les
Goudjars, pasteurs de buffles.
[Illustration: Palanquin et porteurs.]
Des quatre torrents de montagne, qui se réunissent près d'Anantnâg ou
Islamabâd pour former la rivière maîtresse du Kachmir, le plus
considérable est, sans contredit, celui du Lidar. C'est aussi celui
dont la vallée est la plus pittoresque, et réunit le plus
d'attractions. Quinze lieues durant, du haut des glaciers originels
jusqu'aux plus prochaines rizières, d'abord il dévale en ruisseaux
laiteux, sur les pentes nues des sommets, puis rugit de roc en roc, au
creux de gorges magnifiquement boisées, pour s'étaler enfin, vif et
clair, en maints lits semés de cailloux, à travers la plaine élargie.
Si tant d'écume et de bruit venait à sembler monotone, le décor a des
figurants variés à souhait. Des centaines de pèlerins, arrivant de
tous les coins de l'Inde, remontent à chaque mois d'août le cours
entier du torrent, jusque par delà ses sources, avec leur cortège
obligé de brahmanes et de coolies kachmiris. Leur route est toute
jalonnée de surprenants sanctuaires, les uns construits de main
d'homme et les autres simples jeux de la nature, temples ruinés,
sources sacrées, rochers divins ou lacs de mystère, et dont chacun a
sa légende et sa particulière vertu. C'est ainsi que la vallée du
Lidar s'accommode aux goûts de tout le monde; il y a place pour le
pécheur à la ligne, pour l'amateur de ruines et de paysages, comme
pour le curieux d'humanité. Aussi, n'est-il pas étonnant que le nombre
des visiteurs aille croissant chaque année; quelques-uns même,
délaissant les plaisirs «sportifs» de Goulmarg, la station d'été
officielle, ou reculant devant le long voyage de Sonamarg,
s'établissent, pour laisser passer les grandes chaleurs, aux alentours
de Palgâm; comme eux, je préférai le paisible «village des bergers»
à la «prairie d'or» et même à celle «des roses».
Déjà nous avons visité ensemble toute la partie basse de la vallée,
depuis Bhavan, fertile en brahmanes, jusqu'à Eichmakam, riche en
moullas. Après ce dernier village, la vallée s'étrangle subitement et
désormais la route suit le bord du Lidar. La rivière, elle-même au
lieu de former un inextricable réseau de ruisseaux--dans la traverse
d'Eichmakam à Sallar, j'en ai compté une quarantaine,--ne coule plus
que dans un seul lit, roulant dans ses rapides écumeux d'énormes
troncs de déodars et de sapins.
Nous arrivons à Bhatkote sous une belle averse. En attendant que les
tentes soient debout, je cherche un abri sous la véranda de la petite
mosquée. C'est, comme dans tous les villages, un bâtiment fort
misérable et délabré. Le Kachmiri musulman se soucie moins d'Allah que
des saints locaux et fréquente les ziarats de préférence aux mosquées.
Je ne trouve, comme siège, que le cercueil qui sert à porter en terre
tous les morts des environs.
Pendant ce temps, une scène épique se passait sous les beaux noyers du
campement. Bhatkote est habité par des _maliks_, des seigneurs du
chemin, sans doute descendants de quelque petit râdja commandant
autrefois dans la vallée. Tout musulmans qu'ils soient, il leur reste
le privilège de conduire les pèlerins hindous à Amarnâth et
d'encaisser le quart des offrandes. Un très vieux «chef», sinon le
plus vieux du village, se trouve bientôt aux prises avec le pandit.
Celui-ci demandait du riz que celui-là refusait énergiquement, jurant
«par sa barbe et par le Coran» qu'il n'y en avait pas un grain dans le
village. Le pandit qui, sur ce chapitre, n'entend pas la plaisanterie,
menaçait le vieillard de son bâton. La menace n'était pas sérieuse; le
bonhomme en fut pourtant si effrayé que, défaillant, il dut
s'accroupir au pied d'un arbre pour ne pas tomber, tant il tremblait,
cependant que le _tchaukidar_ (garde-champêtre), pour calmer la colère
plus feinte que réelle du pandit, lui prenait la barbe à la manière
antique en l'appelant «baba-dji» (vénéré père).
Une heure plus tard, le vieux malik, ayant coiffé un beau turban et
endossé une robe verte, vint me donner ses _salâms_ et m'offrir tout
ce dont nous aurions besoin: volailles, beurre, lait, oeufs et
légumes,--pour un bon prix, bien entendu. Après quoi, il m'informa
qu'il était un très vieil homme et qu'on avait tenté de l'assassiner
quand, à l'arrivée, il venait pour me saluer.... J'eus quelque peine à
lui faire entendre raison. Comme à Bhatkote on dit définitivement
adieu aux éternelles rizières, mes gens désiraient légitimement
augmenter, avant d'entrer en montagne, leur provision pourtant déjà
considérable de riz. En exhibant les «parvanas»,--les lettres de
réquisition dont nous nous étions munis à Srînagar,--ils finirent par
en obtenir un peu, mais au prix de 8 _sêrs_ (un _sêr_ est d'environ
800 gr.) à la roupie, ce qui semblait un vol au pandit qui à Bhavan en
obtenait seize pour le même prix, et vingt-quatre à Islamabâd.
Après Bhatkote, la «scenery», comme disent les Anglais, devient de
plus en plus sauvage; en certains endroits, la Vallée se transforme en
une véritable gorge, ne laissant de place qu'au sentier et au torrent.
[Illustration: Ganech-Bal sur le Lidar; le village hindou et la roche
miraculeuse.--D'après une photographie.]
Un peu plus haut, elle s'élargit de nouveau, et l'on arrive à
Ganech-Bal. Le petit village de ce nom est partagé en deux par la
rivière. Sur la rive gauche et sur les premières pentes, trois
maisons, dans quelques champs de maïs (_makhi_) et de blé noir
(_troumba_), forment le village musulman. De l'autre côté, au ras de
l'eau, deux maisons pour les pourohitas et quelques _baradéris_ ou
pavillons de planches, pour les pèlerins: c'est le village hindou.
L'endroit n'en est pas moins célèbre à cause de l'image du dieu auquel
il doit son nom. N'allez pas croire qu'il s'agisse d'une statue, mais
cherchez avec les yeux de la foi, au milieu des rapides de la rivière,
une roche que l'eau courante a vaguement modelée en forme de tête
d'éléphant: voilà Ganech!
Au moment du pèlerinage, quelques judicieuses applications de minium,
laissant deux taches noires pour figurer les yeux, soulignent
heureusement la ressemblance. C'est, en somme, une de ces images
_svayambhou_ (c'est-à-dire nées d'elles-mêmes, naturelles) qui sont si
fréquentes et si vénérées au Kachmir. D'après les brahmanes,
Bout-Shikan, l'iconoclaste, dans sa tournée de destruction, entendit
parler de cette image et résolut de la détruire aussi. Il se mit donc
en route. À la première halte, la nuit, Ganech lui apparut et lui
parla: «Ne va pas plus loin; je te touche les genoux en signe. Et si
cela ne te suffit pas, demain matin, regarde le Lidar: il roulera
rouge.» Il en fut ainsi; mais l'incrédule dédaigna cet avertissement
du ciel; aussi, avant même d'arriver à l'image, périt-il avec toute
son escorte sous les aiguillons d'une nuée d'abeilles. Le dixième jour
de la quinzaine claire de _çrâvan_ (août), en leur chemin pour
Amarnâth, les pèlerins s'y arrêtent. On fait un pont de planches de la
rive à l'idole. Les fidèles lui offrent des gâteaux de farine et de
miel, puis en donnent aux brahmanes du lieu, et enfin en mangent, s'il
en reste.
[Illustration: Le massif du Kolahoi et la bifurcation de la vallée du
Lidar au-dessus de Palgâm. Vue prise de Ganech-Bal. Photographie Jadu
Kissen, à Delhi.]