Palgâm. Sur les anciennes berges de la rivière, situées à présent bien
au-dessus du lit actuel, les tentes des Sahebs font de nombreuses
taches blanches sous les pins bleus et les sapins d'argent,--le
_kairou_ et le _soungal_ des Kachmiris, les _pinus excelsa_, et _abies
webiana_ des botanistes. Il va de soi qu'avec un pareil afflux
d'Européens, les ressources des hameaux voisins sont vite épuisées. Il
faut avoir au moins deux coolies faisant la navette, pour le
ravitaillement et la poste entre Islamabâd ou Srînagar et le
campement. Qui dira jamais les surprises que ménage le retour de ces
commissionnaires improvisés!
Palgâm éparpille ses maisons de bois au pied de l'énorme massif
neigeux du Kolahoi, à la bifurcation des deux principales branches du
Lidar. C'est la branche de droite que remonte vers le nord-est la
route d'Amarnâth. L'époque traditionnelle de la visite de la fameuse
grotte est proche, et, le 17 août, nous faisons nos derniers
préparatifs pour l'excursion.
Nous commençons par confier au lambardâr le gros de nos bagages, pour
n'en garder que tout juste le nécessaire: les tentes et leur mobilier
indispensable, la batterie de cuisine, des vivres pour quinze jours et
des vêtements chauds. Tout compte fait, il reste encore quinze
charges; il nous faut donc quinze porteurs. S'il est facile de trouver
des coolies pour vous conduire d'une étape à l'autre, c'est une tout
autre affaire quand il s'agit de les garder, une semaine ou deux, loin
de leurs villages et de leurs champs. À l'appât d'un bon salaire et
d'une indemnité quotidienne de nourriture (_rasad_), il convient
d'ajouter une douce pression officielle pour achever de décider les
plus hésitants. Toutes les autorités du village étaient convoquées, ce
matin, à cet effet, et discutaient ferme, c'est-à-dire qu'elles
criaient toutes ensemble. Enfin, le lambardâr d'Eichmakam, qui est en
même temps le «jelladar» de toute la vallée, s'emploie à trouver les
quinze coolies qu'il nous faut. Son obligeance n'est pas absolument
désintéressée, et ce gros personnage sollicite, comme récompense, des
bouteilles et des boîtes de conserves vides. Entre temps, il expédie
son _dâk_ ou courrier, un bout de papier plié très étroit, pincé dans
la fente d'une baguette, que ses administrés se repassent de main en
main, jusqu'à destination: le plus étonnant, c'est que ces lettres
arrivent.
Comme la pleine lune approche, nous voyons toute la journée défiler
nombre de ces religieux mendiants que l'on appelle _sâdhous_; s'il
s'agissait de musulmans, on les appellerait des fakirs. Les uns sont
plus ou moins vêtus de cotonnade orange, les autres affublés de robes
semblables à des habits d'arlequin; quelques-uns, presque nus, ont le
corps frotté de cendres. Tous sont porteurs d'un bol à aumônes, tantôt
en cuivre, tantôt fait d'une noix de coco ou d'une courge. L'un d'eux
avait planté le sien en guise de coiffure sur ses cheveux roux,
décolorés par la cendre; c'était à peu près tout son vêtement. Outre
les sâdhous qui, pour la plupart, viennent de l'Inde, des familles
entières de brahmanes montent de Srînagar, hommes, femmes, et même
quelques enfants, dont certains encore à la mamelle. Tout ce monde ne
dépassera pas Palgâm avant deux jours. À ce moment, le surintendant de
police donnera le signal, et un sâdhou, portant la bannière, se mettra
en marche vers Amarnâth; tout le monde suivra.
En attendant, ils campent dans une sorte d'île formée par deux bras de
la rivière. Nous sommes naturellement allés les voir. Ils ont des
tentes de tout genre, la plupart de simples abris drôlement fabriqués
avec trois bâtons coupés dans la djangle, et un morceau de mauvaise
étoffe. La palme appartenait sans conteste à un ascète presque nu,
dont le logis avait pour dôme un parapluie, et un châle comme mur de
clôture. Un autre, très vieux, portant une longue barbe blanche en
pointe, l'air martial, très causeur, nous présente ses trois disciples
et nous conte qu'il vient de Patiala, l'un des États indigènes du
Pendjâb; nous prenons rendez-vous, là-haut, à la grotte.
Tannin, 18 août.
[Illustration: Vallée d'Amarnâth: vue prise de la grotte.--D'après une
photographie.]
Nous voici à Tannin depuis deux heures; le temps de souffler et de
dîner. L'étape est rude depuis Palgâm. Nous sommes partis ce matin à
sept heures après un dernier «bandobast», l'achat de quelques paires
de _poulahor_ ou sandales faites d'herbes tressées, et de _kangris_,
la chaufferette nationale des Kachmiris. Deux paires de chaussures et
un kangri coûtent 3 annas (30 centimes).
Tout le monde était en mouvement dans le camp des pèlerins. Les uns
démolissaient leurs abris pour se draper dans la pièce d'étoffe qui,
la nuit, leur servait de maison. D'autres, très affairés, allumaient
de petits feux. Les plus matineux allaient à la rivière éteindre le
bois qui devait leur servir le soir.
Les ponts rustiques passés, nous avons suivi, au flanc de la montagne,
un sentier abrupt, juste assez large pour une personne. Deux heures
après, nous étions à Preslang, misérable village, le dernier de la
route et où l'on ne peut rien trouver.
À mesure qu'on avance, la vallée devient de plus en plus belle et
sauvage. Le torrent se précipite entre des rochers énormes, formant,
en certains endroits, jusqu'à trois étages de cascades. Sur la rive
gauche, les hautes montagnes neigeuses sont couvertes de sapins,
tandis que la rive droite, exposée au sud, est nue. Elle rachète sa
nudité par les fantastiques découpures de ses pics granitiques. Ici,
une mince aiguille, pointant droit vers le ciel, semble un clocher,
tandis qu'à côté, on croirait voir quelque château fort ruiné ou bien
encore le porche d'un grand temple.
Nous sommes campés au confluent de deux torrents, une réduction de
Palgâm en plus sauvage, dans une clairière bordée de pins et de
bouleaux. Les tentes sont comme adossées à la montagne que nous
gravirons demain, dès l'aube. En attendant, ce soir, la lune éclaire
le grandiose paysage, baignant de lumière le haut des falaises et les
pics qui, de tous côtés, émergent des masses sombres des forêts.
[Illustration: Pandjtarni et le camp des pèlerins: au fond la passe du
Mahagouxas.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Zodji-Pâl, 19 août.
Au sortir du campement, nous avons commencé l'ascension de Pich-bal,
la bien nommée «montagne de la Puce». C'est une falaise, haute d'au
moins 500 mètres, et presque à pic. Le sentier monte tout droit dans
les pierres, «par le chemin de l'eau»,--bien entendu quand elle
descend pendant la fonte des neiges. C'est à peine si, de ci, de là,
il esquisse quelques zigzags; ou bien des roches forment de hautes
marches, sur lesquelles on se hisse comme on peut. Vus d'en haut, nos
pauvres coolies faisaient pitié. Penchés vers la terre, sous le faix
des _kiltas_ et des tentes, qui ressemblaient assez à de grosses
coquilles brunes ou blanches, ils se traînaient péniblement, pareils à
des escargots malades. La ligne des arbres était déjà dépassée, et
tout le monde se plaignait, plus ou moins, des nausées et des
vertiges, premiers symptômes du mal des hauteurs.
Mais cette sorte de gigantesque seuil franchi, quelle joie pour la
caravane de s'affaler pour souffler dans l'herbe fleurie! Nous avions,
en effet, atteint le _marg_. La grande prairie alpestre ressemblait à
un immense jardin rustique, où poussaient, pêle-mêle, pieds
d'alouette, sainfoin, fumeterre, myosotis, campanules, prêles, et, ça
et là, de grosses touffes de chardons jaunes, dont la tige atteint
jusqu'à 3 mètres. Voilà une bien plate énumération; mais avec quels
mots rendre le charme virginal et la fraîcheur de ces plantes des
cimes, qui ne fleurissent que pour Dieu?
Le sentier court, à présent, à mi-côte, le long de la pente herbeuse,
dans une sorte de large val. À gauche, au-dessus de nos têtes,
surplombent de hautes falaises déchiquetées et convulsées, qui
semblent vouloir nous écraser au passage. À droite, au-dessous de
nous, la rivière s'engouffre sous des tunnels de neige ou s'en échappe
en cascades, remplissant ces voûtes naturelles de poussière d'eau et
de bruit. Çà et là, quelques bouleaux s'entêtent encore à pousser.
Beaucoup sont couchés à terre par les avalanches, et leurs branches
tordues et sans feuilles rampent comme des serpents d'argent.
Ailleurs, tout un groupe échevèle ses branches nues, mort sans doute
sous le couteau de l'écorceur. Par places, seulement, ils ont gardé
leur beau feuillage vert sombre.
Soudain, sur la rive droite, une échappée s'ouvre sur de glorieux
glaciers; nous campons juste en face, dans la prairie qui prête à nos
tentes son moelleux tapis. Mais avec la nuit, la pluie et le froid
tombent, et, pour nous chauffer, nous n'avons qu'un feu de bois de
bouleau qui, lentement, noircit, et, par instants, fuse en étincelles,
sans flamber.
Çecha-Nâg, 20 août.
Ce matin, il nous a fallu escalader encore un nouveau gradin
montagneux, un peu moins haut, mais non moins rude. Nous nous élevons
ainsi d'une marche par jour, comme des nains par un escalier de
géants. D'arbres, il n'en est plus question, sauf quelques buissons
rabougris de genévriers, qui se terrent dans le creux des roches.
Nous atteignons enfin le bord d'un lac. Il n'est autre, paraît-il, que
le nâga qui, jadis, demeurait près de Bidj-Bihara, et qui s'est
retiré, par dégoût du monde, dans ces solitudes glacées. Nâg ou lac,
l'aspect en est sinistre et grandiose. Il remplit de son eau vitreuse
une coupe ovale, bordée de pics rugueux; à la tête, un grand glacier
ferme une large échancrure que domine, casquée de neige, la cime noire
du Koh-i-Nour.
J'écris, emballée dans une fourrure, avec un _kangri_ sous mes pieds;
pourtant, le soleil n'est pas couché. Il me cuit la joue droite, la
gauche gèle. J'avais lu quelque chose de semblable dans un récit de
voyage au Tibet, et je ne pouvais y croire. C'est une première
expérience, comme d'ailleurs celle du _kangri_, mais celle-ci plutôt
agréable. Quand je lève les yeux, je ne vois autour de moi que de la
roche et de la neige. C'est toute l'aridité des bords de la mer encore
amplifiée. Les nuages remplissent la gorge étroite par laquelle nous
comptons nous échapper demain du cirque de montagnes qui nous entoure;
on les voit s'abaisser avec le soir le long de leurs flancs. Bientôt,
ils seront sur nous. Quand les coolies se taisent, on n'entend plus
que la rumeur des ruisseaux qui, de tous côtés, dévalent des glaciers
sur les pentes, et le coup de sifflet aigu des marmottes, déchirant
l'air de temps en temps. On a tout à fait l'impression d'un paysage
éternel, tel qu'il restera jusqu'à la consommation des âges, alors que
la terre ne sera plus qu'un astre mort; et c'est comme si nous
touchions les extrémités déjà refroidies de la planète.
[Illustration: Cascade sortant de dessous un pont de neige entre
Tannin et Zodji-Pâl.--D'après une photographie.]
Kêl Nàr, 21 août.
En nous réveillant, ce matin, nous avons trouvé toutes les cimes
d'alentour poudrées de neige fraîche. Une pluie glacée tombe sur nous.
Voici pourtant les pèlerins qui arrivent à la file indienne. Ils sont
pitoyables à voir ainsi, demi-nus et grelottants sous leurs minces
vêtements de coton. Certes, le premier qui mit à la mode le pèlerinage
d'Amarnâth avait le sens et le goût du pittoresque, mais surtout il ne
manquait pas de courage. C'est bien une autre affaire pour ces pauvres
gens que pour nous, qui sommes relativement «confortables». Au fond,
ils y risquent leur vie, et, dans les mauvaises années, beaucoup
périssent de froid. Il est vrai qu'ils ont, pour les soutenir, la foi
et l'espoir de voir Çiva face à face, motif plus entraînant, sinon
même plus excusable, que ma curiosité.
Profitant d'une éclaircie, nous nous décidons, à notre tour, à partir.
Nous débutons par passer un torrent sur un pont de neige; c'est
décidément plus solide qu'on ne croirait. Et voici d'autres ruisseaux
qui nous barrent la route. Il serait étonnant de rencontrer tant d'eau
à de telles hauteurs si les inépuisables réserves des glaciers ne se
dressaient encore bien au-dessus de nous.
Des cris désespérés: c'est un coolie, étalé au beau milieu du torrent,
qui beugle lamentablement en se raccrochant à une pierre. Ses
camarades accourent à son aide et le ramènent au bord. Naturellement,
sur les quinze, c'est celui qui portait le lait et le sucre qui est
seul à prendre ce bain forcé. Par bonheur, la _kilta_ ferme bien, et
notre provision d'épicerie est sauve. Quant au lait qu'il portait à la
main, c'est une offrande involontaire aux nâgas de la contrée.
[Illustration: Le Koh-i-Nour et les glaciers au-dessus du lac
Çecha-Nag.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
L'incident clos, on se hisse encore, en prenant la montagne en flanc,
pour gagner la passe du Mahâgounas, «du grand Serpent». Elle est
couverte de neige, ce qui n'a rien de surprenant; nous sommes à 14 000
pieds d'altitude. Nous peinons dans les pierres éboulées: une moitié
de montagne est tombée dans la passe; le pandit veut qu'un coup de
foudre ait déterminé l'éboulement. Beaucoup de pierres sont arrangées
par trois ou quatre, en sorte de petites maisons comme les enfants en
construisent. Chaque pèlerin en bâtit une et y dépose un sou, que les
maliks de Bhatkote ramassent ensuite. Nous montons toujours. Çà et là,
quelques edelweiss se montrent. Rien ne saurait rendre l'aspect désolé
de cette passe entre ses deux murailles de granit sous le ciel gris;
le vent qui la balaie nous glace jusqu'aux os. Un cairn en marque le
faîte; nous accomplissons en passant le rite d'ajouter notre pierre au
monceau. Puis nous descendons le long de pentes glissantes et
couvertes d'herbes dans une nouvelle vallée, semblable à celle que
nous venons de quitter, mais orientée, celle-ci, vers le nord, et qui
déverse ses eaux, non plus dans le Lidar, mais dans le Sind.
[Illustration: Grotte d'Amarnâth.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
La pluie nous a rattrapés en chemin; la voilà bientôt qui se change en
neige fondue, puis en neige véritable. Les coolies sont bien loin
derrière. Nous nous arrêtons à la première place où l'on puisse songer
à camper, près de Kêl-Nàr, la «gorge de l'Ibex». J'attends là deux
mortelles heures, sous la neige, les tentes, qui n'arrivent toujours
pas. Les voici enfin, on les monte à la diable. Rien à tirer de nos
gens. Les domestiques hindous, qui n'avaient jamais vu tomber de
neige, sont positivement atterrés. Les coolies, qui ont pourtant de
bonnes couvertures de laine, pleurent, disant qu'ils vont tous mourir.
Deux d'entre eux manquent à l'appel, et la nuit vient. Deux autres de
leurs camarades consentent, moyennant un gros _bakchich_, à se mettre
à leur recherche. Pour comble, pas de bois pour faire du feu; tout au
plus peut-on, avec une lampe à alcool, me préparer une tasse de thé.
J'ordonne une distribution générale de sucre, qui est considéré ici
comme un «aliment chaud», je fais mettre les coolies sous la double
toile et jusque dans les «bathrooms» des tentes, où, toute la nuit,
ils grognent, grouillent, geignent, accroupis sur la terre détrempée
de la prairie. Les pieds de mon lit de camp s'y enfoncent, pendant que
les bâtons de la tente plient et craquent sous le poids de la neige
qui charge la toile.
Pandjtarni, 22 août.
La neige a continué à tomber une partie de la nuit; mais ce matin,
quel beau soleil étincelait sur les neiges nouvelles, et avec quel
plaisir bêtes et gens s'y chauffaient! Cela a rendu courage à tout le
monde, et il se trouve qu'après tout personne, pas même les poulets
que nous traînons après nous, n'est _mar-gaya_, «allé mort».
[Illustration: Astan-Marg: la prairie et les bouleaux.--D'après une
photographie.]
L'étape qui nous reste à fournir est, d'ailleurs, fort courte. On
continue à descendre le long de la même vallée, toute fleurie
d'immortelles et de gentianes, en traversant cinq fois le torrent qui
serpente au fond. Les marmottes, assises au bord de leurs trous, nous
regardent passer. En face de nous, derrière quelques montagnes nues,
se dresse le pic d'Amarnâth, terme de notre excursion et but du
pèlerinage. Déjà, ce rocher que nous longeons n'est autre que le
«tambour de Çiva». Les pèlerins ont soin de le faire résonner au
passage, en le frappant d'un galet. Presque aussitôt on arrive à
Pandjtarni. Les «cinq rivières» coulent dans un immense lit, moitié
rocaille, moitié prairie, descendant de deux beaux glaciers,
curieusement striés. Nous ne sommes heureusement pas obligés, comme
les pèlerins, de prendre un bain «frappé» dans chacune d'elles. Nous
installons notre campement au bout de la prairie, près de l'endroit où
les cinq rivières se réunissent pour former le Sangam (confluent). À
cette place, la haute vallée s'étrécit de nouveau, et par la porte
ouverte de ma tente, orientée au nord, je ne vois qu'un triangle de
ciel pâle, qui est celui du Ladâkh ou petit Tibet. Sa frontière n'est
qu'à un jour de marche, mais nous sommes trop tard dans la saison, et
la gorge qui mène à Baltal est, pour le moment, infranchissable.
[Illustration: Campement de goudjars à Astan-Marg.--D'après une
photographie.]
Au soir, les pèlerins sont enfin arrivés. Les officiers de police, que
le mahârâdja mobilise pour le soin temporel des pèlerins, les avaient
retenus à notre campement d'avant-hier, de peur qu'ils ne fussent pris
dans la passe par la neige. Ils sont on retard. À la nuit tombante,
ils arrivent encore le long du sentier, que leur file indienne dessine
à perte de vue. Je suis allée les voir à six heures. Ils remontaient
la berge, tout grelottants de leurs cinq bains consécutifs et le front
barbouillé de jaune et de rouge par les _pourohitas_ qui, dès deux
heures de l'après-midi, les guettaient, accroupis au bord de la
dernière rivière. Quelques tentes étaient déjà debout. Les marchands
qui suivent les pèlerins avaient ouvert boutique pour ceux qui ne
peuvent allumer de feu, soit faute de bois, soit que leurs voeux le
leur interdisent. Il y avait là des vendeurs de _mithaï_ (confiseurs)
et des espèces d'épiciers débitant du mauvais thé et des ingrédients
bizarres, de petites graines d'amarante qui ne rompent pas le jeûne,
des amandes, des noyaux d'abricots, du chanvre à fumer haché très fin,
des tas de choses hétéroclites par petits lots ou dans des sacs
minuscules. Nos coolies eux-mêmes se sont transformés en marchands de
bois; aussitôt les tentes montées, ils étaient partis à l'aventure, et
les voici qui reviennent, chargés de fagotins de genévrier.
C'est une cohue des plus amusantes et bariolées; des gens enfoncent
des piquets de tente, d'autres récurent d'énormes pots de cuivre jaune
où, tout à l'heure, cuira le riz; des sâdhous, et même des sadhounies
de l'Inde, en coudoient d'autres du Ladâk et du Népal; et tous ces
gens grouillent au pied de la montagne, qu'ils graviront demain matin.
Amarnâth, 23 août.
De bonne heure, ce matin, les pèlerins sont partis pour Amarnâth, par
leur chemin spécial, laissant seulement quelques coolies pour garder
le camp. Ce chemin a ses mérites particuliers. D'abord, il est très
dur; il faut franchir une crête à plus de 5 000 mètres d'altitude et
redégringoler de l'autre côté comme on peut. On fait, en outre, ses
dévotions à une aiguille rocheuse, qui passe pour être une image de
Bhairava. On lui offre des gâteaux de farine, du sucre et du _ghî_,
rite d'autant plus méritoire que ces pauvres pèlerins grimpent là-haut
absolument à jeun. Jadis, nombre de sâdhous escaladaient la roche et
se précipitaient à terre, c'est-à-dire, d'après leurs idées, montaient
au ciel. Ce saut périlleux dans l'autre monde est, à présent, interdit
par la police; qu'on nie après cela les progrès de la civilisation!
Sur l'autre versant, on rencontre dans les rochers une fissure qui
forme une sorte de porte naturelle: celui qui l'a franchie n'est plus
condamné à renaître, car c'est là l'idée que les Hindous se font de
leur «salut». Le pandit contait que ceux qui ont quelque chose de
grave sur la conscience sont empêchés de passer: une force mystérieuse
et invincible les arrête, et l'on assure que plus d'un se sent mal à
l'aise en approchant de cette épreuve redoutée. Après quoi, il ne
reste plus qu'à gagner la bienheureuse grotte.
Pour nous autres, profanes, nous nous bornons à prendre, pour y aller,
le chemin que les pèlerins suivent pour revenir; c'est aussi celui
qu'adoptent de préférence les fidèles qui se sentent trop faibles et
les malades assez insensés pour venir chercher ici leur guérison. Il
ne faut pas croire, d'ailleurs, qu'il soit des plus faciles: on est
heureux de trouver place pour un pied à la fois, souvent sur du
schiste émietté qui s'éboule.
[Illustration: Le bain des pèlerins à Amarnâth.--D'après une
photographie.]
Le pis est qu'après avoir monté, il ne reste plus qu'à descendre par un
sentier du même acabit, jusqu'à ce qu'on gagne enfin le lit du torrent
d'Amarnâth, de son nom Amarâvati. On marche au creux de cette lugubre
vallée de mort, tantôt sur des éboulis, tantôt sur des tunnels de neige.
De chaque côté, vous oppressent des montagnes nues, dont la crête est
aussi déchiquetée que celle des vagues un jour de tempête. De
quelques-unes, avec leurs stries bizarrement soulevées, on dirait
d'énormes lames figées dans leur effort vers le ciel. Dans l'une
d'elles, à gauche, on aperçoit enfin une large baie ouverte à mi-côte,
où montent et descendent des files ininterrompues de pèlerins; c'est la
grotte du «Seigneur des immortels». Un jour dans l'an, le 15e jour de la
quinzaine claire de çrâvan, le jour de la pleine lune d'août, les
pèlerins remplissent ainsi la vallée de leur multitude bariolée, où
domine la couleur orange des vêtements des sâdhous, et de la rumeur de
leurs cris. Leur première action est de se baigner dans le ruisseau
d'Amarâvati, qui forme, à gauche de la grotte, trois étages de cascades.
Celui du bas semble réservé aux femmes. Puis, tous les hommes, vêtus
seulement d'un pagne d'écorce de bouleau retenu autour des reins par une
cordelette de même nature, les femmes, drapées d'une pièce d'étoffe
immaculée, tous poussant le même cri: «Amarnâth-Svâmi-ki-Jay! Vive le
seigneur roi des Dieux!» se précipitent vers la grotte. On y accède par
une sorte de rampe, le long de la paroi de gauche. La grande arche
béante, haute comme une voûte de cathédrale, est à moitié comblée à
droite par les éboulements. Les pèlerins se plâtrent la figure, certains
même tout le corps, avec la poudre de la pierre de gypse où elle est
creusée. Il faut les voir à l'entrée de la caverne, les mains étendues,
la tête renversée et la bouche ouverte, guettant éperdûment les
infiltrations de la voûte pour tâcher d'en recueillir au vol quelques
gouttes, car cette eau n'est rien moins que de l'_amrita_, de
l'ambroisie. Enfin, se prosternant de tout leur long, ils pénètrent dans
la grotte.
Le but principal du pèlerinage est la contemplation des sources
glacées qui sont censées représenter Çiva et même sa famille.
Imaginez, dans un retrait, où le soleil ne pénètre jamais, des sortes
de petits dômes de glace. Le plus grand ne serait rien autre qu'une
image naturelle du dieu. Certains prétendent que l'épaisseur de la
glace croît et décroît avec la lune; personne, d'ailleurs, n'est là
pour le voir. Dans l'âme des pèlerins, il n'y a pas l'ombre de
scepticisme. Avec quelle dévotion ils se pressent vers le bloc de
glace, y frottant avec frénésie leurs fronts, leurs bras, leurs torses
nus; quand ils ont fini de se frotter d'un côté, ils recommencent de
l'autre. Puis ils organisent, dans l'ombre froide de la grotte, une
sorte de danse sacrée, rythmée par des battements de mains.