Tandis qu'on dresse les tentes, les chefs de famille apportent le

cahier de certificats de l'équipage. Il en est de curieux; nous

relevons notamment, au passage, celui d'un gentleman qui déclare

quitter le bateau avec indignation «parce qu'il ne peut supporter plus

longtemps la vue de la jolie soeur du batelier, faisant un travail de

cheval.» Mais il ne suffit pas de les lire, nous dûmes aussi

collaborer à cette bizarre collection d'autographes. Après quoi il

fallait voir les salâms, les protestations et l'air de dévotion

comique avec lequel ils portaient à leurs fronts les roupies données

comme _bakchich_, et bien méritées, d'ailleurs, par deux mois de bons

et loyaux services.

(_À suivre._) Mme F. MICHEL.

[Illustration: Temple hindou moderne à Vidjabroer.--D'après une

photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--3e LIV. Nº 3.--21 Janvier 1905.

[Illustration: Brahmanes en visite au Nâga ou source sacrée de

Valtongou.--D'après une photographie.]

L'ÉTÉ AU KACHMIR[2]

[Note 2: _Suite._ _Voyez pages 1 et 13._]

Par Mme F. MICHEL.

III.--Sous la tente.--Les petites vallées du Sud-Est.--Histoires

de voleurs et contes de fées.--Les Ruines de Martand.--De

Brahmanes en Moullas.

[Illustration: Gargouille ancienne, de style hindou, dans le mur d'une

mosquée, à Houtamourou, près de Bhavan.]

Islamabâd, ou, comme l'appellent les Hindous, Anantnâg, est à peu près

situé au confluent des quatre rivières non navigables, Sandran,

Bringh, Arpat et Lidar, branches de l'éventail dont le manche est la

Vitastâ. La vallée de chacun de ces ruisseaux ou plutôt de ces

torrents rivalise de pittoresque avec sa voisine. Que leur charme

agreste ne date pas d'hier, c'est ce que prouvent les villas d'été

qu'y avaient bâties les empereurs mogols, et dont les restes

subsistent toujours. Jehan-Guir, surtout, s'y complaisait en compagnie

de la belle Nour-Mahal, dont le souvenir, à la fois idyllique et

tragique, flotte encore sous l'ombre des platanes plantés par elle. Et

vraiment, quiconque a visité tous les recoins du pays comprend ce que

Bernier nous dit de cet empereur: «qu'il en était devenu tellement

amoureux qu'il ne le pouvait quitter et qu'il disait quelquefois qu'il

aimerait mieux perdre tout son royaume que de perdre Cachemire.»

Islamabâd est le point de départ obligé pour toutes ces excursions

qu'il faut bien faire sous la tente, puisque presque nulle part il n'y

a de _bungalows_. C'est en même temps le point de chargement pour tous

les produits des villages, qui descendent vers Srînagar. Le grand

verger, qui sert de campement, est très animé, ainsi que la berge

bordée d'une nombreuse flottille. Mais, la nuit, les aboiements des

chiens, les hurlements des chacals et les braiements des petits ânes

de charge empêchent tout sommeil. Aussi, je me contente d'une rapide

visite aux sources sacrées et au bazar de la ville. Ou y trouve des

étoffes brodées nommées _gabas_, de toutes teintes et de toutes

tailles, depuis les plus petits tapis de table jusqu'aux rideaux et

portières de plusieurs mètres. Très bon marché et très décoratives,

ces broderies rappellent le dessin des anciens châles. On y fabrique

aussi de jolis rouets de parade, peints et argentés, qui sont donnés

en cadeau de noces aux fiancées kachmiries.

Nous plions bagage dès le surlendemain. Au matin, les tentes sont

abattues et tout le fourniment gît pêle-mêle sur l'herbe. Le _tub_

fraternise avec le garde-manger, la broche du khansama fait commerce

d'amitié avec le sac à ombrelles, la literie voisine avec les

casseroles: c'est un vrai déballage de bohémiens au bord d'un grand

chemin. Aussi bien allons-nous vivre de la même vie nomade que, sages,

ils ont su garder du temps de nos préhistoriques ancêtres. La grosse

affaire est de répartir tout cela en paquets d'un poids sensiblement

égal, d'environ 80 livres. Le _bandobast_ se fait,--entendez que tout

se débrouille,--comme par enchantement. La toile des tentes se roule

autour des bâtons, le lit démontable s'emballe dans sa sangle, la

literie se met à l'abri de la poussière ou de l'humidité dans des

draps caoutchoutés. Vaisselle, batterie de cuisine, provisions de

toutes sortes s'arriment dans le ventre rebondi ou allongé des

_kiltas_, paniers d'osier recouverts de cuir, légers, solides,

imperméables, qu'on fabrique tout exprès dans le pays. Les chaises de

camp s'entassent sur les tables également pliantes. Au total, vingt

charges: il nous faudra donc vingt hommes ou dix poneys pour

transporter après nous dans la djangle tout l'essentiel de la

civilisation. Le chiffre est modeste si l'on songe qu'au grand Mogol,

en déplacement, il fallait trente mille porteurs!

[Illustration: Temple ruiné, à Khotair.--D'après une photographie.]

Le curieux n'est pas qu'il en faille, mais qu'on en trouve. Non

seulement le Kachmir est comme un grand parc mis à la disposition du

visiteur et où il peut dresser sa tente à volonté, mais lui plaît-il

d'aller plus loin, il n'a qu'à dire. Au matin, il trouve, assis près

des tentes, des braves gens du plus proche village qui ont laissé pour

son service leurs maisons et leurs champs. Avec leurs 80 livres sur le

dos, ils iront où il lui plaira de les conduire. Les prix sont fixés:

pour l'étape d'environ 20 kilomètres, 4 annas; pour la mi-étape, 2

annas, c'est-à-dire 40 ou 20 centimes de notre monnaie. Sur un bon

conseil qui me fut donné, j'avais emporté à leur intention quantité de

petites pièces d'argent de 2 et 4 annas. Je faisais ranger les coolies

et veillais à ce que chacun reçût bien son compte. Grâce à ce système,

je n'eus jamais de difficulté pour trouver des porteurs. C'était

plaisir de voir le sourire que chacun d'eux, tour à tour, faisait à sa

piécette, tandis que les derniers de la file touchaient du coin de

l'oeil et se grattaient la tête dans leur inquiétude qu'il n'en restât

pas jusqu'à eux.

C'est à Atchibal, notre première étape, que je me donne pour la

première fois cette comédie. Du pied de la colline, font éruption

trois sources, qui sont aussitôt trois ruisseaux; pour en mieux jouir,

les empereurs mogols avaient creusé des bassins et bâti des terrasses

surmontées de pavillons de plaisance. Tout cela est à présent bien

délabré. Pourtant, les trois cascades jouent encore, et c'est près

d'elles qu'est installé notre campement, à l'ombre des platanes

séculaires, entre quatre ruisseaux qui entretiennent une délicieuse

fraîcheur.

C'est encore à Atchibal que j'apprends la première et dernière

histoire de vol dont j'aie entendu parler au Kachmir. En ce

bienheureux pays, la sécurité est parfaite, dans tous les cas plus

grande qu'en France, où je ne me vois pas bien dormant en pleine

campagne sous un simple abri de toile. Pourtant, fait inouï, on a

tenté la nuit dernière de dérober une malle dans un camp établi de

l'autre côte du village. Un pareil attentat contre la propriété des

Sahebs réclamait une éclatante vengeance; deux inspecteurs de police

sont aussitôt accourus d'Islamabâd. Nous apprenons ce matin qu'ils ont

passé la nuit à bâtonner successivement tous les gens du hameau afin

de leur faire avouer plus vite le crime qu'ils ne peuvent pourtant

pas tous avoir commis. Ce sont là, paraît-il, les procédés ordinaires

de la police; on ne saurait trop s'élever contre eux. Le _lambardâr_

(maire du village) vient en pleurant me prier d'intervenir. J'y

consens: allons demander un peu à ces policiers ce qu'ils croient que

le résident penserait de ces moyens d'enquête.... Mais j'ai mal

compris le discours du bonhomme; ce n'est pas du tout de cela qu'il

s'agit. Les villageois ne se plaignent pas le moins du monde d'avoir

été battus. Qui serait assez bête pour avouer un vol autrement que

sous le bâton? Mais voilà qu'on veut à présent leur extorquer un

cautionnement de 100 roupies qu'ils sont sûrs de ne jamais revoir.

C'est contre cela qu'ils protestent. Ils veulent bien être battus,

mais ils ne veulent pas payer pour l'avoir été! Tant de philosophie de

la part des intéressés a jeté une douche sur mon bel accès

d'indignation et je laisse villageois et policiers s'arranger en

famille.

[Illustration: Nâga ou source sacrée de Khotair.--D'après une

photographie.]

Après les sources d'Atchibal, ce qu'il faut voir dans le fond sud-est

du Kachmir, ce sont celles de Koukar-Nâg et de Ver-Nâg. Des routes

directes y conduisent d'Islamabâd. Mais il vaut mieux, à notre avis,

prendre le chemin des écoliers et aller faire le grand tour par la

vallée de Nauboug. Pour commencer, nous contournons, à l'est, les

collines d'Atchibal et faisons un premier crochet pour rendre visite

au _nâga_ et aux ruines de Kothair. Les pierres des vieux temples sont

toutes rongées par le temps, mais le bassin circulaire de la source

est toujours merveilleux de limpidité; on dirait d'un morceau de ciel

tombé dans un creux de colline.

Nous reprenons le sentier qui escalade à présent un petit rameau

montagneux, fort exposé au soleil, entre deux vallées. Du haut du col,

on voit, en avant, s'ouvrir les vallons tributaires de la Bringh. Les

gens pressés pourraient, en poussant tout droit, gagner Koukar-Nâg par

Sôp et ses mines de fer. Nous tournons au contraire, à gauche, pour

installer le camp à l'ombre des peupliers de Karpour. Plus hauts

encore que ceux de Srînagar, ils forment, au centre d'un petit cirque

de montagnes, un bouquet d'arbres magnifiques. Quelques-uns tombent de

vieillesse. L'un d'eux s'est abattu en travers du sentier: impossible

de remuer une semblable masse. On a trouvé plus court de creuser un

passage au milieu de l'énorme tronc.

Le lendemain, une autre passe nous mène dans la vallée de Nauboug. À

celle-ci, on ne peut reprocher que d'être trop jolie. On dirait d'un

parc bien entretenu. Une claire rivière serpente sur des galets polis

entre des rizières d'un vert incomparable. Au-dessus, les champs de

maïs s'étendent jusqu'aux vergers, qui ne finissent eux-mêmes qu'à la

lisière des sapins. Mais, dans les creux exposés au nord, de grandes

coulées de neige subsistent, et de ci, de là, s'ouvrent des échappées

sur les hautes cimes, qui mêlent dans le bleu du ciel la blancheur de

leurs glaces éternelles à celle des nuages d'été.

Le meilleur campement est à Laram, au-dessus du village, sous des

noyers. Il y faisait si délicieusement frais qu'en plein mois de

juillet je trouvais plaisir, chaque soir, à me chauffer. C'est un des

meilleurs souvenirs de mon voyage que ces soirées passées devant le

feu du campement, où parfois flambait tout un sapin; car le bois ne

manque pas. Rien d'ailleurs ne nous fait défaut de ce qui est

nécessaire au ravitaillement: lait, beurre, oeufs, poulets, prennent

spontanément le chemin du camp. Le miel est délectable. Enfin, ces

bons Kachmiris ont eu l'ingénieuse prévenance de semer de véritables

champs de petits pois et de faire grimper un peu partout des haricots

autour des tiges de maïs. Seulement, on a quelque peine à leur faire

comprendre qu'on désire les manger verts; leur idée est qu'on attende

qu'ils soient _paka_ (cuits), c'est-à-dire mûrs. Plus lard, dans la

vallée du Lidar, à mesure que nous gagnions une altitude plus haute,

nous devions en trouver, très tard dans la saison, qui n'étaient pas

encore secs. Cette découverte fut une joie si pure que je décidai

immédiatement d'en faire part à mes contemporains et de composer dès

mon retour un _Traité sur l'existence des légumes verts dans la

djangle kachmirie_; ainsi me vint la première idée d'écrire les notes

que vous lisez.

En quittant Laram, comme je chemine au petit matin par le sentier

humide, brusquement s'impose à moi, absurde et délicieuse, une

impression de sol natal. Est-ce le pittoresque rétrécissement de la

fraîche vallée et la vue de cette ferme paisible au milieu de ses

vergers de pommiers remplis de gui? Est-ce le joyeux tic-tac que ce

petit moulin mêle à l'allègre rumeur du ruisseau qu'il enjambe, ou le

grisant parfum de miel qui monte de ce champ de blé noir en fleurs?

Sans doute, c'est un peu tout cela qui fait que je me crois, comme par

enchantement, transportée en Basse-Bretagne; et j'éprouve cette joie

qui est peut-être la meilleure récompense du voyageur,--qui est aussi

assurément la meilleure condamnation du voyage,--de goûter après tant

d'inutiles courses la secrète douceur des paysages familiers.

À quelques milles plus loin, on atteint les bords de la Bringh: la

rivière coule très encaissée dans un lit étroit et creusé dans le roc

vif, ce qui donne à ses eaux une teinte particulière d'opale bleutée.

Au-delà du pont qui la franchit, on rejoint la route qui mène du

Kitchwar en Kachmir. Il est rare qu'on n'y rencontre pas quelques

Kichtwaris en voyage avec leur passe-montagne, leur court justaucorps

et leurs inexpressibles _pyndjamas_, dont le fond, sillonné de mille

plis, est tout un poème. Sur le chemin tout droit et ensoleillé, les

arbres des villages font des haltes d'ombre où le repos semble

d'autant plus doux. Comme nous approchons de l'un d'eux, j'entends un

chant bizarre. C'était une sorte de mélopée qui montait, montait

toujours, de plus en plus déchirante, pour finir par des sanglots.

Information prise, c'était le chant de deuil d'une mère dont le fils

était mort trois jours avant. Assise devant sa maison, près de son

rouet délaissé, elle exaltait, dans une improvisation dolente, la

beauté et les qualités du disparu. Chaque matin, jusqu'à la prochaine

quinzaine obscure, elle devait, dès l'aube, manifester à nouveau sa

douleur, jusqu'au moment où une autre femme, parente ou voisine,

venait en silence poser sa main sur la bouche de la vocératrice, et

lui faisait ainsi comprendre qu'elle s'était assez lamentée pour ce

jour-là.

[Illustration: Ver-Nâg: le bungalow au-dessus de la source.--D'après

une photographie.]

Nous plantons les tentes près de Vangam, dans un verger d'abricotiers,

pour visiter, à une petite heure de là, sur la gauche, dans un de ces

charmants vallons dont le pays abonde, la source intermittente de

Soundbrâr. En juillet, ce n'est plus qu'une sorte d'entonnoir bordé de

pierres brutes; mais en avril et mai, la source bouillonne et coule,

dit-on, trois fois par jour. À cette époque, les pèlerins viennent en

foule se baigner dans cette eau supposée sacrée. Rangés en silence

tout autour, ils attendent sa venue, mais si, à son apparition,

quelque sot crie: «La voilà!», l'onde, offensée, immédiatement se

retire; du moins on me l'affirme avec un grand sérieux. Au temps de

Bernier, «cette merveille du Cachemire» était déjà célèbre. Il la

visita et en tenta une explication fondée, vu l'activité de la source

au printemps, sur la fonte des neiges environnantes. Au lieu d'une

cause physique, les Kachmiris assignent à cette intermittence une

raison psychologique bien plus profonde. La déesse (car,

naturellement, la source est fée) s'est dit: «En cet âge de fer, si je

suis ici toute l'année, personne ne fera attention à moi. Je ne

manifesterai donc ma présence que deux mois par an; on ne m'en rendra

que plus d'hommages....» Et le calcul s'est trouvé juste.

[Illustration: Temple rustique de Voutanâr.--D'après une

photographie.]

De Vangam, il n'y a qu'une courte étape jusqu'à Koukar-Nâg. Mais ici

les mots me manquent pour décrire le charme de ce féerique séjour. Que

vous dirai-je? Du pied d'une colline, couverte de pivoines

arborescentes, jaillissent une dizaine de sources qui forment, limpide

et fraîche, une petite rivière; aux bords, les mousses, les fougères,

les myosotis, les reines des prés, se mêlent aux massifs de

boules-de-neige et de rhododendrons. Au-dessus, des jasmins, des

clématites, des rosiers grimpent aux arbres et retombent en

berceaux.... Je sais bien qu'ailleurs il y a de toutes ces choses;

mais nulle part, comme là, tout cela ne murmure, ne fleurit, ne

parfume et n'enchante. Par instants sous la feuillée, ondule un éclair

blanc à tête bleue, qui est un oiseau de paradis, au nom digne des

lieux qu'il habite.... Du moins, ai-je cru y retrouver comme un

vestige de l'antique Éden!

Par intervalles seulement nous arrivent les bruits du monde. Un

vieillard déguenillé, traînant son cheval par le licou, s'est arrêté

près des tentes des domestiques et a conté la nouvelle du jour. Le

mahârâdja est arrivé ce matin dans la Vallée; pour ses débuts, il a

fait bâtonner le tahsildar (le sous-préfet) de Ver-Nâg. La raison: il

n'y avait pas une provision d'herbe suffisante pour ses chevaux.

Justement, je rencontre en me promenant deux jeunes garçons

paisiblement assis à l'ombre, à côté d'un grand faix d'herbe: ils me

font penser aux porteurs de marée de Vatel.

Environ trois lieues nous séparent de la résidence du pauvre

sous-préfet, qui, dit-on, aurait même laissé dans l'algarade une

partie de sa barbe; et depuis il ne se montrait plus. Il suffit de

traverser le petit massif qui sépare la vallée de la Bringh de celle

de la Sandran. Par ce matin de juillet, nous passons près du petit

temple rustique de Voutanâr. Du sentier, des chants nasillards

s'entendaient entre les arbres; c'était le brahmane du lieu qui

faisait sa _poudjâ_. Il était accroupi devant une noire statue de

Vichnou à trois têtes, dont une de sanglier. Il l'avait déjà baignée,

drapée dans un châle et couronnée de fleurs. Autour de lui gisait

l'ordinaire attirail du culte: la conque, pour chasser les mauvais

esprits, la clochette, pour réveiller l'attention du dieu, la lampe

pour l'éclairer, le chasse-mouches pour l'éventer et les cymbales pour

lui faire de la musique. Infatigablement, le vieux prêtre psalmodiait

ses hymnes.... Qui donc disait que tous les dieux étaient morts?

Du haut du raidillon qui monte derrière Voutanâr, la vue est un vrai

coup de théâtre. À nos pieds, au fond de la vallée étroite et semée de

bouquets d'arbres qui marquent les villages, le lit rocailleux de la

Sandran court encadré de rizières et bordé de tamaris en fleurs. Dans

un groupe de peupliers hauts comme des mâts de navire, on aperçoit le

large bassin octogonal de Ver-Nâg. Par derrière, se dresse la

formidable muraille du Banihal et les croupes boisées des contreforts

qui en descendent. Le mince ruban qui les coupe est la route de

Djammou, réservée au mahârâdja. Nous nous heurtons à la barrière

méridionale du Kachmir.

Au-dessus des arcades mogoles en alcôve, dont Jehan-Guir entoura la

merveilleuse source de Ver-Nâg, se dressent, sur trois côtés, des

pavillons, ouverts à tous les vents, qui servent de _bungalows_. La

belle Nour-Mahal y résida peut-être; en tous cas, c'est délice de s'y

installer entre le bassin bleu et la colline verte. Un fouillis de

clématites et de lianes, s'accrochant aux sapins, escalade la pente

presque à pic. L'azur profond de l'eau est sillonné de poissons par

myriades. Le gouffre, de plus de 100 mètres de tour, passe pour

insondable; du moins, le pandit l'assure, ce qui ne l'empêche pas

d'affirmer, non moins catégoriquement, qu'au fond demeure un vieil

anachorète. Voici comment cela s'est su. En ce temps-là, les hommes

n'habitaient le Kachmir que pendant les six mois de belle saison; dès

l'automne, ils s'empressaient de déguerpir pour céder la place à des

démons et des lutins qui, pendant tout l'hiver, régnaient en maîtres

dans la vallée. Une fois, les hommes laissèrent derrière eux un

vieillard qui n'avait plus la force de suivre leurs migrations

périodiques et ne valait pas la peine de son transport. Lutins et

démons se firent un souffre-douleurs de l'intrus; mais, en jouant à la

balle avec lui, ils le laissèrent choir dans le bassin de Ver-Nâg.

Cette maladresse devait leur coûter cher. Au fond de la source, le

pauvre vieux trouva un compatissant ascète qui lui fit présent de deux

choses: un grimoire pour exorciser les démons et un _kangri_ (la

chaufferette kachmirie) pour se défendre du froid. Armé de ces deux

dons précieux, le vieillard passa un hiver des plus confortables, et,

au printemps de l'année suivante, les hommes eurent la surprise de le

retrouver encore vivant. Il leur apprit son secret, et c'est depuis

qu'ils résident à demeure dans la vallée.

Par de petits vallons de plus en plus sauvages, nous pénétrons enfin

dans le bassin fermé de Rozlou, que dominent les rocs et pics

romantiques du sombre Soundrinâr. C'est un fief ou _djâgir_, jadis

concédé par Randjit-Singh. Nous nous installons au village central de

Kantchlou (le Kosroe des cartes!), résidence des hobereaux du canton,

qui ont droit de basse justice. On nous indique une place de campement

sous des noyers, dans ce qui m'a tout l'air d'un cimetière; mais en

campagne, on n'y regarde pas de si près. Les tentes sont à peine

dressées qu'arrivent les présents diplomatiques: des fruits, des

légumes, du miel. Que peut-on bien désirer en échange? Pas

grand'chose; un peu de ce produit de la civilisation qui a nom en

français poudre de pyrèthre et, dans le jargon anglo-indien des

domestiques, _piçou-powder_. On a beau être un seigneur féodal, on

n'en est pas moins réveillé par ses puces.

Le village était plein d'allées et de venues. Informations prises, il

s'agissait d'un mariage, et les maîtres de céans font obligeamment les

honneurs du défilé. La mariée passa la première, portée dans une

litière hermétiquement close; puis vinrent les musiciens, tambourinant

avec rage ou soufflant, avec force contorsions, dans des espèces de

hautbois. Leur cacophonie me fait excuser l'air ahuri du fiancé, un

garçon de douze ans, vêtu d'oripeaux rouge et or et coiffé d'un turban

argenté, surmonté de l'habituelle aigrette de plumes de héron. Juché

sur un cheval, il reconduit ainsi en pompe la jeune épousée chez ses

parents, en attendant qu'ils soient d'âge tous deux à se mettre

vraiment en ménage.

[Illustration: Autel du temple de Voutanâr et accessoires du

culte.--D'après une photographie.]

Ici encore, que de légendes locales! Je m'amuse à les recueillir par

l'intermédiaire du pandit. C'est d'abord les hautes cimes voisines,

encore zébrées de neige, que l'on dit hantées de Yoginis, moitié fées

et moitié sorcières; malheur à qui s'égare dans leur retraite

enchantée: il y laisse au moins sa raison. On nous conte, entre

autres, un tour de leur métier, dont on dirait que Rudyard Kipling

s'est inspiré dans son «Livre de la djangle». Un beau jour,--il y

avait deux ans en 1896,--un Goudjar, en faisant paître son troupeau

dans une prairie alpestre, trouva, assis sur un rocher, un garçon de

quinze ans, muet et nu. Il l'emmena à la ziarat de Valtongou où,

depuis trois mois, on le nourrissait aux dépens de la charité des

fidèles, quand un homme de Shahabâd, venu en pèlerinage, reconnut son

fils qui était perdu depuis douze ans. Nul doute qu'il n'eût été

dérobé et nourri depuis ce temps à l'état sauvage par les Yoginis de

la montagne. C'est encore à Valtongou que réside, pendant les six mois

d'été, un nâga qui est censé passer l'hiver dans l'Inde. Enfin, avant

de quitter la vallée, nous visitons le célèbre et fatidique nâga de

Rozlou où, parfois, l'on entend, la nuit, se battre à grand fracas des

troncs d'arbres morts! Quelque calamité menace-t-elle le pays, il

trace sur la boue desséchée de son lit des signes prophétiques: une

épée annonce la guerre, un van prévoit la famine, mais pour la

_mahâmarî_, la grande tueuse (le choléra), c'est en traits de sang

qu'est prédite sa venue.

[Illustration: Noce musulmane, à Rozlou: les musiciens et le

fiancé.--D'après une photographie.]

De Kantchlou à l'entrée de la vallée du Lidar, il faut, pour

retraverser le Kachmir dans sa largeur, compter trois bonnes étapes et

franchir quatre rivières. Je passe la première, le Vithavatour, sur de

grosses pierres; arrivée au bord de la seconde, la Sandran, je ne suis

pas peu surprise de trouver son lit complètement à sec; comme je

demande où est l'eau, un Kachmiri fait un geste vague: elle est en

train de vaquer à l'irrigation des champs. Quant à la Bringh, elle est

si bien chez elle, qu'il me faut me résigner à emprunter le dos d'un

coolie pour la traverser. Je rencontre au gué une femme battue et

pas contente, qui s'en allait se plaindre à la police d'Islamabâd,

tenant précieusement dans sa main, comme pièces à conviction, les

trois dents qu'une de ses voisines lui avait cassées. Tout ceci nous

ramène de Lokabhavan, notre première halte, à la seconde, près des

frais ombrages d'Atchibal, où nous retrouvons le gros de nos bagages.

[Illustration: Sacrifice brahmanique, à Bhavan.--D'après une

photographie.]

Le Tour du Monde; Kachmir Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 11 段