Sur la gauche, on a laissé le Mahârâdj-gandj, qui est le bazar

neuf,--d'autant plus neuf à présent qu'on vient encore de le rebâtir

après un nouvel incendie. C'est le repaire de tous les gros marchands

de ces bibelots d'argent, de cuivre ciselé et émaillé, de «papier

mâché», de bois sculpté et de broderies, qui sont les grandes

productions artistiques du pays. N'espérez pas leur échapper. Ils vous

poursuivront sur eau comme sur terre; avec une inlassable patience,

ils mettront le siège devant votre tente ou votre bateau,

s'insinueront peu à peu, eux et leurs marchandises, dans la place, et

ne vous tiendront quittes qu'ils ne remportent, inscrite sur leurs

livres, votre commande, livrable fin saison. Entre temps, les

courtiers des banquiers indigènes vous proposent fort poliment

d'escompter vos chèques, tout comme la Banque anglaise, et même, ce

que celle-ci ne saurait faire, de vous délivrer des lettres de change

(en kachmiri, _houndi_) pour les plus lointaines villes de l'Asie

centrale, où ils ont leurs correspondants attitrés. Et enfin, c'est

toute la horde des fournisseurs venant faire leurs offres de services,

tailleurs pour hommes et pour dames (à dix roupies le complet;

spécialité de paletots pour fox-terriers), bottiers pour la ville et

pour la montagne, marchands de fourrures, fabricants d'articles de

voyage et de campement, prêts à vous équiper de pied en cap pour vos

expéditions futures, vous, vos gens, et, si besoin est, vos chiens.

Pour tout ce petit monde grouillant d'artisans et de commerçants, la

mort de l'industrie des châles fut, il y a quelque trente ans, un coup

terrible. On sait que la mode commençait, dès 1870, à en passer; mais

comme ce commerce était entre les mains de nos courtiers et que la

guerre franco-allemande vint arrêter brusquement leurs achats, les

bons Kachmiris établirent tout naturellement une relation entre nos

désastres et leur ruine. La nouvelle de Sedan fut accueillie chez ce

peuple démonstratif par des lamentations publiques, qui, pour être

intéressées, n'en étaient pas moins sincères; et peut-être est-il le

seul qui ait compati à nos malheurs. Une partie des tisseurs de châles

ont retrouvé depuis un gagne-pain dans deux manufactures de tapis,

dont l'une est dirigée par un Français, M. Dauvergne.

Cette crise économique n'est, d'ailleurs, qu'un incident dans

l'histoire récente de la malheureuse capitale de l'heureuse Vallée. On

s'explique assez son air de délabrement quand on songe à tous les maux

qui l'ont éprouvée au cours de ces dernières années: famines, choléra,

inondations et incendies périodiques, rien ne lui a été épargné;

par-dessus tout, elle a eu à souffrir de l'hostilité déclarée de la

nouvelle administration anglaise, qui, bienfait pour le reste du pays,

fut pour elle un malheur. Cette agglomération de cent vingt mille

habitants--pour les trois quarts, artisans ou commerçants musulmans,

et, pour le reste, brahmanes,--pèse d'un poids anormal dans une vallée

fermée de 35 lieues de long sur 10 de large, et qui compte, au plus,

huit cent mille âmes. Jusqu'il y a quinze ans à peine, la tradition

avait été d'exploiter la province au profit de la capitale; le mot

d'ordre des fonctionnaires prêtés--ou imposés--au mahârâdja par le

Gouvernement anglais fut, au contraire, de renverser les rôles et de

sacrifier la ville à la campagne. On ne saurait donner un meilleur

résumé des deux chapitres que M. W. Lawrence,--le fonctionnaire qui a

fait le plus pour attacher son nom à cette transformation,--a

consacrés, dans son intéressant ouvrage (_The Valley of Kashmir_,

Oxford, 1895), à nous faire sentir la différence entre l'ancien régime

et le nouveau. C'était, proprement, tout mettre sens dessus dessous et

vouloir faire marcher le Kachmir sur la tête. Il fallait avoir affaire

à une population aussi douce et malléable pour qu'un si radical et si

brusque changement pût être opéré en si peu de temps; partout

ailleurs, il eût provoqué des troubles, sinon une révolution; mais

s'il se fit sans révolte, il ne se fit pas sans souffrances, au moins

pour les citadins.

[Illustration: Le temple inondé de Pandrethan.--D'après une

photographie.]

Peut-être était-ce aussi leur tour, car il faut avouer que,

jusqu'alors, la vie du paysan kachmiri avait été des plus dures.

C'était déjà un principe des vieux rois hindous que l'on ne devait

laisser aux cultivateurs, gens de basse caste, que tout juste la

quantité de grains nécessaire pour faire les semailles et attendre la

récolte suivante, sans mourir tout à fait de faim. Leur conversion en

masse au mahométisme ne semble pas avoir amélioré leur sort. Rois ou

gouverneurs musulmans continuèrent de les dépouiller à l'envi, et les

Sikhs firent de même. Jacquemond définit le gouverneur de son temps

«le Sikh stupide qui est, pour le présent, en possession de piller ce

malheureux pays», à charge, sans doute, de rendre gorge dans le trésor

de Randjit-Singh à l'expiration de sa charge. Quant à Goulâb-Singh,

l'homme qui vendait couramment ses audiences pour une roupie, il

n'entendait pas raillerie en matière de revenu. Du temps de

Ranbîr-Singh, il y avait bien eu quelques tentatives de réformes, mais

elles avaient échoué, grâce à l'opposition systématique des

fonctionnaires qui, comme il était naturel sous une dynastie hindoue,

étaient des brahmanes ou «pandits». Or tous les pandits, depuis le

_patwari_ de village jusqu'au _vazir-vazarat_ ou gouverneur de

province, en passant par les _tahsildars_ ou chefs de district,

s'entendaient entre eux pour exploiter le plus possible le cultivateur

musulman. La plus grande partie du revenu se payait en nature, et

l'État, après avoir pris, sans façons, aux campagnards, les trois

quarts de leur récolte, la vendait à bas prix aux gens de la ville. En

ce temps-là, nous assure-t-on, une roupie par mois suffisait à faire

vivre son homme. On comprend, dans ces conditions, l'essor des

industries citadines, grâce au bon marché de la main-d'oeuvre; mais ce

n'était pas gai tous les jours pour les villageois qui voyaient la

meilleure part de leur riz mangée par les frelons de la ruche.

[Illustration: Femme musulmane du Kachmir.--Photographie Jadu Kissen,

à Delhi.]

[Illustration: Pandit Narayan, assis sur le seuil du temple de

Narasthân. D'après une photographie.]

Enfin, M. W. Lawrence vint (c'est lui qui parle), chargé du

_settlement_, c'est-à-dire de la révision du cadastre et de la

répartition de l'impôt foncier; il prit sous sa protection le paysan

et déclara, du même coup, la guerre à ceux qu'il appelle ses trois

ennemis, à savoir, dit-il: 1º les pandits des classes officielles; 2º

les chefs de village; 3º la cité de Srînagar. Depuis, il est de fait

que le cultivateur, le _zémindar_, prospère; les autres clans

prétendent même qu'il prospère insolemment. Il a obtenu du _Settlement

officer_ les conditions les plus douces qu'il ait jamais connues; et

ce n'est pas sa faute si, à force de ruses, il n'en a pas obtenu de

plus douces encore. Si quelques erreurs inévitables ont été commises,

et si des abus séculaires n'ont pas été réformés d'un coup de

baguette,--et que, par exemple, les exactions des petits

fonctionnaires indigènes soient loin d'avoir été supprimées,--il n'y a

pas de doute que l'immense majorité des protégés de M. Lawrence ne

soit justement enchantée d'un régime qui, pour la première fois, leur

permet de garder leur riz et de payer tout ou partie de leurs

contributions en espèces. Que dire de ses trois ennemis? Avec l'un

d'eux au moins, la corporation des maires ou _lambardârs_, il a dû

transiger et leur a alloué, pour les apaiser, une indemnité de 5 pour

100 sur le revenu de leur village. Mais pour les brahmanes, et, avec

eux, le reste des habitants de Srînagar, il s'est montré inexorable,

et il faut avouer qu'ils ont été en grand danger de mourir de faim.

Ils subsistent cependant, quoique, à la vérité, d'une vie fort

misérable. Les pandits finiront toujours par s'en tirer; ils ont bien

su s'arranger pour survivre aux persécutions des gouverneurs afghans.

Comme, au temps de la domination mongole, ils ont appris le persan,

voici qu'à présent les jeunes gens se mettent à l'anglais, passent des

examens, reprennent les places. Assurément, la transition actuelle se

fait cruellement sentir dans les familles; ils n'en rentreront pas

moins en maîtres dans cette administration dont M. Lawrence avait

voulu les chasser à jamais, et cela par la force des choses, pour la

bonne raison, qu'étant la partie éclairée et intelligente de la

population, ils redeviendront, bon gré mal gré, la classe dirigeante.

Les plus à plaindre sont assurément les pauvres artisans de Srînagar.

Heureusement pour eux, on n'a pas poussé jusqu'au bout les théories du

_Settlement officer_, qui voulait que la totalité du revenu fût perçue

en argent et que l'État cessât d'être le grand fournisseur de riz des

gens de la capitale. C'est ce qu'on fit en 1891, et il en résulta

l'année suivante une telle famine qu'on n'osa pas recommencer. En

1893, on décida d'amener encore à Srînagar 300 000 _kharvar_ ou

«charges d'âne» (177 livres anglaises) de riz du Roi; au moment de

notre passage, en 1896, on en apportait encore la moitié, et c'est ce

qui empêchait la ville d'être affamée. Un nouvel essai, tenté il y a

trois ans, n'a pas été plus heureux, et cette année même (1904), on a

dû, pour combattre l'excessive cherté, percevoir en nature le tiers du

revenu de deux districts sur quatre.

Que la médaille ait ainsi son revers, la faute en est moins à M.

Lawrence, qu'au régime qu'il était chargé d'inaugurer. Ce qu'il est

venu faire au Kachmir, c'est appliquer simplement à la Vallée le

système qui prévaut dans toute l'Inde anglaise. On sait que l'impôt

foncier y constitue le plus clair du revenu. Ce n'est pas la

politique de l'Angleterre, et pour cause, d'encourager l'industrie

dans ses colonies. On l'a vérifié dernièrement encore, quand

Manchester s'est ému de la concurrence des filatures de coton

anglo-indiennes. L'Inde est, en somme, régie comme une grande

exploitation agricole, à charge pour elle d'acheter à la métropole la

plus grande partie des produits manufacturés dont elle a besoin. Ce

n'est peut-être pas très impérial, mais c'est très pratique. Reste à

savoir si la situation particulière du Kachmir n'appelait pas quelque

modification à ce système. Après tout, l'avenir agricole de ce pays

est aussi restreint que sa partie cultivable. Peut-être eût-il été

plus sage et plus habile de ne pas tout subordonner à l'unique

préoccupation d'obtenir une rentrée facile de l'impôt foncier.

L'adresse de mains des Kachmiris, leur habileté, depuis longtemps

célèbre, dans les arts décoratifs, pouvait être une source bien plus

précieuse de revenus. Ce n'était pas si maladroit, de la part des

anciens rois ou gouverneurs, de sacrifier une partie du revenu de la

terre à la subsistance des artisans de la capitale et à la prospérité

de leurs métiers. Le seul droit sur l'exportation des châles

rapportait à l'État plus de 600 000 roupies; il y avait là des

compensations. Ce que les châles ne donnaient plus, d'autres

industries pouvaient le rendre. Dirons-nous celles que les

administrateurs anglais se vantent d'avoir préconisées? C'est la

fabrication de la bière et des confitures, lesquelles ne peuvent même

pas s'exporter, faute de moyens de transport; l'énoncé seul en est

suffisamment ridicule, et il serait cruel d'insister. Quand le sultan

Zaïn-oul-ab-Din introduisit dans la Vallée la fabrication du papier,

du «papier mâché» et des châles, il se montrait plus avisé. Il est à

craindre qu'en raison de l'enchérissement de la vie et de la

production de camelote à l'usage des touristes, les arts, qui firent

la gloire du Kachmir, n'aillent bientôt rejoindre les industries jadis

si renommées de l'Hindoustan dans la remise aux vieilles lunes.

[Illustration: Pont et bourg de Vidjabroer.--Photographie Jadu Kissen,

à Delhi.]

De tout ceci, nous voudrions tirer deux petites conclusions pratiques.

La première est qu'il est sage de se procurer à Srînagar, en même

temps que la passe nécessaire à tout «Européen, Américain ou

Australien», un _parvana_, sorte de lettre de réquisition, dont on

pourrait user, à l'occasion, soit pour se procurer des coolies sur les

routes trop fréquentées, soit surtout pour assurer le ravitaillement

de ses gens dans les villages écartés, où vous avez toutes les peines

du monde à obtenir des paysans qu'ils vous vendent un peu de leur riz.

L'autre conseil, que nous donnerions volontiers, serait de ne pas

prendre un _shikari_ comme chef de caravane, à moins qu'on ne soit

venu au Kachmir spécialement pour chasser. Si à ces lointaines et

fatigantes expéditions vous préférez la visite de la Vallée,

faites-vous plutôt suivre d'un pandit. Au prix réduit où sont en ce

moment l'instruction et les bonnes manières, vous trouverez aisément,

pour le salaire d'un domestique indien, un brahmane bien élevé,

parlant l'anglais, et capable de vous servir non seulement

d'interprète, mais encore de secrétaire en kachmiri, voire même en

sanscrit et en persan. Il vous rendra les mêmes services comme

intermédiaire auprès des tahsildars et lambardârs rencontrés en route;

et l'on devine que sa familiarité avec le pays lui permettra de

satisfaire à chaque pas votre curiosité, et rendra bien plus

intéressant le voyage; car passer sans comprendre, c'est passer sans

voir.

Les attractions de Srînagar et ses distractions mondaines

épuisées,--nous y reviendrons à l'approche de l'automne,--il est, dès

la mi-juin, temps de repartir; car voici la chaleur qui arrive, et

avec elle les moustiques et parfois quelques cas de malaria. On a

assez souvent comparé le climat de la Basse-Vallée, en été, à celui de

la Lombardie.

Par les méandres qui, vus du haut du Takht-i-Souleiman, dessinent dans

la Vallée comme une palme (le motif décoratif des anciens châles), on

atteint d'abord Pandrethan, qui passe pour être l'ancienne capitale

détrônée par Srînagar. Elle s'étendait sur les premières pentes des

collines, à l'abri des inondations de la Vitastâ. Ses ruines ne sont

plus qu'un chaos de pierres. Seul, un petit temple est encore debout

au milieu de sa cour quadrangulaire qu'a envahie l'eau de son _nâga_:

c'est le nom que les Kachmiris donnent aux fontaines et aux serpents

mythiques à tête humaine, qui sont censés en être les divinités

protectrices. Sur le petit étang, ainsi formé, flotte un bachot. En

voulant m'y embarquer, je me rencontre nez à nez avec mon premier

serpent. Mais celui-ci n'avait rien de mythique, ni non plus celui que

l'on trouva, quelques jours plus tard, roulé sous la natte de ma

tente; après quoi je n'en vis plus, ni ne souhaitai d'en voir

davantage.

La bête tuée à coups de bâton par les handjis, je demande au pandit,

lequel réprouve cet assassinat, s'il la croit venimeuse; au lieu de se

baisser pour examiner sa forme et sa couleur, le voilà qui se dresse

sur ses babouches, le nez en l'air, dans la direction du

nord-ouest.... C'était pourtant bien la réponse à ma question que

l'honnête homme cherchait ainsi dans les nuages. Étant donné que Çiva

réside sur l'Haramouk, qu'il porte comme colliers et bracelets des

serpents, et qu'en sa qualité de divinité tutélaire de la Vallée, il a

promis que la morsure de ces derniers ne serait jamais mortelle en

aucun lieu d'où l'on découvre la cime neigeuse de sa demeure, le

problème se résumait donc à vérifier si, de cette place, on apercevait

la pointe de l'Haramouk. «Tant que vous la verrez, ajouta le pandit,

vous pourrez être tranquille, mais après il faudra se méfier....» Je

préfère me méfier avant.

[Illustration: Ziarat de Cheik Nasr-Oud-Din, à Vidjabroer.--D'après

une photographie.]

Plus en amont, Pampour montre une base de temple hindou, une mosquée,

un pont et des champs où le safran fleurira à l'automne. La récolte de

cette suprême délicatesse des gourmets kachmiris est un monopole

d'État, et la poudre dorée des étamines se paye au poids de l'argent.

On fabrique aussi à Pampour d'excellents biscuits, qui sont d'une

grande ressource en campagne et valent, à mon avis, le meilleur pain.

Je dois, faute de place, brûler les étapes et me borner à énumérer les

buts d'excursion les plus intéressants. De Pampour, sur la rive

droite, on visite les sources sulfureuses de Vian et les ruines des

temples de Ladou. De Kakapour, sur la rive gauche, deux heures de

marche vous conduisent au petit temple, bien conservé, de Panyech,

bijou de l'art kachmiri, sculpté dans l'assemblage de dix blocs de

pierre. Quant aux temples de Narasthân, il faut une bonne journée de

marche pour les découvrir au pied des hautes montagnes neigeuses de

Brariangan. En revanche, les doubles ruines d'Avantipour bordent la

rivière, à moitié enfouies dans les alluvions.

[Illustration: Le temple de Panyech. À gauche, un brahmane; à droite,

un musulman. Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Plus haut se présente le confluent de la Vitastâ et de la Veshau, non

moins sacré, aux yeux des Hindous du pays, que celui de la Vitastâ et

du Sindh. Au-dessus, surplombe un _karéva_, sorte de plateau alluvial

bizarrement découpé en bastion par les eaux; c'est au sommet que

Kaçyapa aurait médité mille ans, avant de dessécher la Vallée. On

pourrait, d'ailleurs, lui reprocher de n'avoir fait sa besogne qu'à

moitié. Quand, dès le début de la saison des pluies, quelque gros

orage vient déverser jusqu'au Kachmir ses trombes d'eau, au moment de

la fonte des neiges, la Vallée, brusquement submergée, se trouve,

faute d'une issue suffisamment large, en passe de redevenir un lac.

Les inondations de juillet 1893 furent désastreuses, celles de juillet

1903 ne le furent pas moins, et l'on estime qu'un sixième des récoltes

a été détruit d'un coup: sans doute les _nâgas_ avaient faim, et le

temps était venu pour eux de prélever leur dîme périodique.

Au pied du _karéva_ de Tsakadar, dans un étang aujourd'hui desséché,

se localiserait, de toute antiquité, une des plus curieuses légendes

du Kachmir. En ce temps-là, un _nâga_ habitait encore l'étang, et des

arbres se miraient dans son eau limpide; un jeune brahmane, en voyage,

vint un jour y chercher l'ombre et la fraîcheur. Comme il s'apprêtait

à entamer ses provisions de route, il aperçut tout à coup devant lui

une jeune fille si belle, qu'à voir sa «figure de lune», il en oublia

de manger. Son trouble et sa confusion augmentèrent, quand il vit que

la belle enfant se contentait, pour tout potage, de racines de lotus.

Ému d'un tendre sentiment, il l'invita à partager son riz, lui apporta

à boire dans une coupe de feuilles, puis, tout en l'éventant, la pria

de lui conter son histoire et de lui expliquer comment, avec de si

beaux yeux, elle faisait si maigre chère. Sans plus de cérémonie, la

_nâgî_,--car c'en était une,--lui répondit que la plus belle fille du

monde ne peut manger que ce qu'elle a; quant à la raison de sa

pauvreté, qu'il en référât à son père; il le trouverait à la _mêla_ du

village voisin,--en Bretagne on eût dit: au pardon,--et le

reconnaîtrait aisément, dans la foule, à son chignon tout ruisselant

d'eau. C'est ce qui arriva: le _nâga_ confie au jeune brahmane que les

temps sont durs, et qu'il est réduit à la plus grande disette; car ces

souterraines divinités ont besoin de grain tout comme les hommes, et

les orages sont leur façon de moissonner les récoltes à leur profit.

Or les champs du voisinage étaient gardés par un ascète si

consciencieux, qu'aucun épi nouveau n'approchait jamais de sa bouche;

et tant qu'il n'en mangeait pas, il était impossible aux _nâgas_ d'y

toucher. C'était pour lui et les siens le supplice de Tantale.

L'amoureux brahmane n'a de cesse qu'il n'ait obligé le père d'une si

jolie fille. Il s'avise du stratagème fort simple de mêler quelques

grains de riz nouveau à la bouillie de l'ascète, quand celui-ci avait

le dos tourné. À peine le vieillard en a-t-il porté une boulette à sa

bouche, que, dans un tourbillon de grêle, le _nâga_ emporte toute la

moisson; reconnaissant, il donne sa fille en mariage au brahmane. Les

deux époux vivaient heureux, mais leur bonheur fut de courte durée. Un

jour que la _nâgî_ était sur sa terrasse, elle aperçut un cheval

détaché de l'écurie, et qui mangeait à même un tas de riz que l'on

avait mis à sécher dans la cour. Elle appelle pour qu'on le chasse,

puis, comme aucun serviteur ne répond, elle y court elle-même,

accompagnée du son argentin de ses bracelets, et le cheval emporte sur

sa croupe l'empreinte dorée de la belle main qui l'avait frappé. Ce

fut l'origine de tout le mal. Cette vue exaspéra les passions du roi

du pays. Il essaya d'abord, vainement, de séduire la jeune femme. Puis

il prétendit l'obtenir de son mari, mais le pandit n'était pas du tout

«Régence» et n'apprécia pas l'honneur que le roi voulait faire à sa

maison. Enfin quand, de guerre lasse, celui-ci envoie ses soldats pour

enlever la _nâgî_ par la force, le brahmane appelle son beau-père à

son secours. Le _nâga_ sort tout en furie de son étang, et en moins de

temps qu'il n'en faut pour le dire, brûle, pêle-mêle, le roi, la ville

et tous ses habitants. Après quoi, dégoûté du monde, et non sans

quelque remords de son accès de vivacité, il se retira dans la

solitude, sur la route d'Amarnâth, où il est encore.

Non loin de là, sur la rive gauche, le gros bourg de Vidjabroer (le

Bij-Bihara des cartes anglaises), possède un temple hindou moderne,

bâti par Goulâb-Singh, et où se conservent de curieuses idoles, et une

jolie _ziarat_ musulmane à triple toit. À chaque pas, d'ailleurs, on y

rencontre des vestiges d'antiquités, et son pittoresque bazar

fourmille d'anciennes monnaies de cuivre. On campe de l'autre côté du

pont, sous des platanes séculaires, non loin de la maison où le

mahârâdja se repose un jour ou deux, quand il vient à Srînagar. Nous y

avons eu la visite d'un vieux fakir musulman, qu'on ne manquerait pas,

en pays civilisé, de coffrer comme vagabond. Les domestiques s'en sont

emparés et lui ont servi un repas copieux: une effroyable quantité de

riz, des _tchapatis_ (sortes d'épaisses galettes qui tiennent lieu de

pain) et du fromage frais, largement saupoudré de sucre, de quoi

rassasier trois hommes; puis ils lui ont présenté un _houka_. Pendant

que notre cuisinier, très dévot musulman, le couvait avec des yeux

attendris de jeune mère pour son nouveau-né, l'affreux bonhomme fumait

béatement, ne lâchant le tube que pour vociférer quelque anathème à

l'adresse de l'humanité qui l'engraisse et le couvre, pendant qu'il

lézarde au soleil, en grattant sa vermine à deux mains. Au physique,

il n'a rien du fakir tel qu'on l'imagine et qu'il est ordinairement.

Énorme, chauve, sous ses sourcils en broussailles ses petits yeux

clignotants toisent insolemment ceux qui l'examinent; son nez camus et

sa longue barbe frisée lui font une tête de vieux faune. Quand le

mahârâdja passe à Vidjabroer, il ne manque jamais de le faire

demander; mais le vieux fakir, dédaigneux des honneurs, se dérobe et

reste introuvable. Aussi ne vous dirai-je pas son nom: j'ai oublié de

le demander, l'ayant aussitôt baptisé Diogène.

Mais déjà la rivière s'étrécit entre ses rives bordées de chanvre;

bientôt elle se fait moins profonde et le courant plus dur. C'est le

moment pour les bateliers d'invoquer leur saint patron _Dast Guir_,

tout en poussant la perche ou en tirant la cordelle. À un certain

moment, ils sont obligés de marcher dans l'eau, les uns tirant, les

autres poussant le bateau, qu'enfin ils amènent devant le terrain de

campement, à Islamabâd; efforts d'autant plus méritoires, qu'arrivés

là, il ne reste plus qu'à les congédier.

Le Tour du Monde; Kachmir Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 11 段