neuf,--d'autant plus neuf à présent qu'on vient encore de le rebâtir
après un nouvel incendie. C'est le repaire de tous les gros marchands
de ces bibelots d'argent, de cuivre ciselé et émaillé, de «papier
mâché», de bois sculpté et de broderies, qui sont les grandes
productions artistiques du pays. N'espérez pas leur échapper. Ils vous
poursuivront sur eau comme sur terre; avec une inlassable patience,
ils mettront le siège devant votre tente ou votre bateau,
s'insinueront peu à peu, eux et leurs marchandises, dans la place, et
ne vous tiendront quittes qu'ils ne remportent, inscrite sur leurs
livres, votre commande, livrable fin saison. Entre temps, les
courtiers des banquiers indigènes vous proposent fort poliment
d'escompter vos chèques, tout comme la Banque anglaise, et même, ce
que celle-ci ne saurait faire, de vous délivrer des lettres de change
(en kachmiri, _houndi_) pour les plus lointaines villes de l'Asie
centrale, où ils ont leurs correspondants attitrés. Et enfin, c'est
toute la horde des fournisseurs venant faire leurs offres de services,
tailleurs pour hommes et pour dames (à dix roupies le complet;
spécialité de paletots pour fox-terriers), bottiers pour la ville et
pour la montagne, marchands de fourrures, fabricants d'articles de
voyage et de campement, prêts à vous équiper de pied en cap pour vos
expéditions futures, vous, vos gens, et, si besoin est, vos chiens.
Pour tout ce petit monde grouillant d'artisans et de commerçants, la
mort de l'industrie des châles fut, il y a quelque trente ans, un coup
terrible. On sait que la mode commençait, dès 1870, à en passer; mais
comme ce commerce était entre les mains de nos courtiers et que la
guerre franco-allemande vint arrêter brusquement leurs achats, les
bons Kachmiris établirent tout naturellement une relation entre nos
désastres et leur ruine. La nouvelle de Sedan fut accueillie chez ce
peuple démonstratif par des lamentations publiques, qui, pour être
intéressées, n'en étaient pas moins sincères; et peut-être est-il le
seul qui ait compati à nos malheurs. Une partie des tisseurs de châles
ont retrouvé depuis un gagne-pain dans deux manufactures de tapis,
dont l'une est dirigée par un Français, M. Dauvergne.
Cette crise économique n'est, d'ailleurs, qu'un incident dans
l'histoire récente de la malheureuse capitale de l'heureuse Vallée. On
s'explique assez son air de délabrement quand on songe à tous les maux
qui l'ont éprouvée au cours de ces dernières années: famines, choléra,
inondations et incendies périodiques, rien ne lui a été épargné;
par-dessus tout, elle a eu à souffrir de l'hostilité déclarée de la
nouvelle administration anglaise, qui, bienfait pour le reste du pays,
fut pour elle un malheur. Cette agglomération de cent vingt mille
habitants--pour les trois quarts, artisans ou commerçants musulmans,
et, pour le reste, brahmanes,--pèse d'un poids anormal dans une vallée
fermée de 35 lieues de long sur 10 de large, et qui compte, au plus,
huit cent mille âmes. Jusqu'il y a quinze ans à peine, la tradition
avait été d'exploiter la province au profit de la capitale; le mot
d'ordre des fonctionnaires prêtés--ou imposés--au mahârâdja par le
Gouvernement anglais fut, au contraire, de renverser les rôles et de
sacrifier la ville à la campagne. On ne saurait donner un meilleur
résumé des deux chapitres que M. W. Lawrence,--le fonctionnaire qui a
fait le plus pour attacher son nom à cette transformation,--a
consacrés, dans son intéressant ouvrage (_The Valley of Kashmir_,
Oxford, 1895), à nous faire sentir la différence entre l'ancien régime
et le nouveau. C'était, proprement, tout mettre sens dessus dessous et
vouloir faire marcher le Kachmir sur la tête. Il fallait avoir affaire
à une population aussi douce et malléable pour qu'un si radical et si
brusque changement pût être opéré en si peu de temps; partout
ailleurs, il eût provoqué des troubles, sinon une révolution; mais
s'il se fit sans révolte, il ne se fit pas sans souffrances, au moins
pour les citadins.
[Illustration: Le temple inondé de Pandrethan.--D'après une
photographie.]
Peut-être était-ce aussi leur tour, car il faut avouer que,
jusqu'alors, la vie du paysan kachmiri avait été des plus dures.
C'était déjà un principe des vieux rois hindous que l'on ne devait
laisser aux cultivateurs, gens de basse caste, que tout juste la
quantité de grains nécessaire pour faire les semailles et attendre la
récolte suivante, sans mourir tout à fait de faim. Leur conversion en
masse au mahométisme ne semble pas avoir amélioré leur sort. Rois ou
gouverneurs musulmans continuèrent de les dépouiller à l'envi, et les
Sikhs firent de même. Jacquemond définit le gouverneur de son temps
«le Sikh stupide qui est, pour le présent, en possession de piller ce
malheureux pays», à charge, sans doute, de rendre gorge dans le trésor
de Randjit-Singh à l'expiration de sa charge. Quant à Goulâb-Singh,
l'homme qui vendait couramment ses audiences pour une roupie, il
n'entendait pas raillerie en matière de revenu. Du temps de
Ranbîr-Singh, il y avait bien eu quelques tentatives de réformes, mais
elles avaient échoué, grâce à l'opposition systématique des
fonctionnaires qui, comme il était naturel sous une dynastie hindoue,
étaient des brahmanes ou «pandits». Or tous les pandits, depuis le
_patwari_ de village jusqu'au _vazir-vazarat_ ou gouverneur de
province, en passant par les _tahsildars_ ou chefs de district,
s'entendaient entre eux pour exploiter le plus possible le cultivateur
musulman. La plus grande partie du revenu se payait en nature, et
l'État, après avoir pris, sans façons, aux campagnards, les trois
quarts de leur récolte, la vendait à bas prix aux gens de la ville. En
ce temps-là, nous assure-t-on, une roupie par mois suffisait à faire
vivre son homme. On comprend, dans ces conditions, l'essor des
industries citadines, grâce au bon marché de la main-d'oeuvre; mais ce
n'était pas gai tous les jours pour les villageois qui voyaient la
meilleure part de leur riz mangée par les frelons de la ruche.
[Illustration: Femme musulmane du Kachmir.--Photographie Jadu Kissen,
à Delhi.]
[Illustration: Pandit Narayan, assis sur le seuil du temple de
Narasthân. D'après une photographie.]
Enfin, M. W. Lawrence vint (c'est lui qui parle), chargé du
_settlement_, c'est-à-dire de la révision du cadastre et de la
répartition de l'impôt foncier; il prit sous sa protection le paysan
et déclara, du même coup, la guerre à ceux qu'il appelle ses trois
ennemis, à savoir, dit-il: 1º les pandits des classes officielles; 2º
les chefs de village; 3º la cité de Srînagar. Depuis, il est de fait
que le cultivateur, le _zémindar_, prospère; les autres clans
prétendent même qu'il prospère insolemment. Il a obtenu du _Settlement
officer_ les conditions les plus douces qu'il ait jamais connues; et
ce n'est pas sa faute si, à force de ruses, il n'en a pas obtenu de
plus douces encore. Si quelques erreurs inévitables ont été commises,
et si des abus séculaires n'ont pas été réformés d'un coup de
baguette,--et que, par exemple, les exactions des petits
fonctionnaires indigènes soient loin d'avoir été supprimées,--il n'y a
pas de doute que l'immense majorité des protégés de M. Lawrence ne
soit justement enchantée d'un régime qui, pour la première fois, leur
permet de garder leur riz et de payer tout ou partie de leurs
contributions en espèces. Que dire de ses trois ennemis? Avec l'un
d'eux au moins, la corporation des maires ou _lambardârs_, il a dû
transiger et leur a alloué, pour les apaiser, une indemnité de 5 pour
100 sur le revenu de leur village. Mais pour les brahmanes, et, avec
eux, le reste des habitants de Srînagar, il s'est montré inexorable,
et il faut avouer qu'ils ont été en grand danger de mourir de faim.
Ils subsistent cependant, quoique, à la vérité, d'une vie fort
misérable. Les pandits finiront toujours par s'en tirer; ils ont bien
su s'arranger pour survivre aux persécutions des gouverneurs afghans.
Comme, au temps de la domination mongole, ils ont appris le persan,
voici qu'à présent les jeunes gens se mettent à l'anglais, passent des
examens, reprennent les places. Assurément, la transition actuelle se
fait cruellement sentir dans les familles; ils n'en rentreront pas
moins en maîtres dans cette administration dont M. Lawrence avait
voulu les chasser à jamais, et cela par la force des choses, pour la
bonne raison, qu'étant la partie éclairée et intelligente de la
population, ils redeviendront, bon gré mal gré, la classe dirigeante.
Les plus à plaindre sont assurément les pauvres artisans de Srînagar.
Heureusement pour eux, on n'a pas poussé jusqu'au bout les théories du
_Settlement officer_, qui voulait que la totalité du revenu fût perçue
en argent et que l'État cessât d'être le grand fournisseur de riz des
gens de la capitale. C'est ce qu'on fit en 1891, et il en résulta
l'année suivante une telle famine qu'on n'osa pas recommencer. En
1893, on décida d'amener encore à Srînagar 300 000 _kharvar_ ou
«charges d'âne» (177 livres anglaises) de riz du Roi; au moment de
notre passage, en 1896, on en apportait encore la moitié, et c'est ce
qui empêchait la ville d'être affamée. Un nouvel essai, tenté il y a
trois ans, n'a pas été plus heureux, et cette année même (1904), on a
dû, pour combattre l'excessive cherté, percevoir en nature le tiers du
revenu de deux districts sur quatre.
Que la médaille ait ainsi son revers, la faute en est moins à M.
Lawrence, qu'au régime qu'il était chargé d'inaugurer. Ce qu'il est
venu faire au Kachmir, c'est appliquer simplement à la Vallée le
système qui prévaut dans toute l'Inde anglaise. On sait que l'impôt
foncier y constitue le plus clair du revenu. Ce n'est pas la
politique de l'Angleterre, et pour cause, d'encourager l'industrie
dans ses colonies. On l'a vérifié dernièrement encore, quand
Manchester s'est ému de la concurrence des filatures de coton
anglo-indiennes. L'Inde est, en somme, régie comme une grande
exploitation agricole, à charge pour elle d'acheter à la métropole la
plus grande partie des produits manufacturés dont elle a besoin. Ce
n'est peut-être pas très impérial, mais c'est très pratique. Reste à
savoir si la situation particulière du Kachmir n'appelait pas quelque
modification à ce système. Après tout, l'avenir agricole de ce pays
est aussi restreint que sa partie cultivable. Peut-être eût-il été
plus sage et plus habile de ne pas tout subordonner à l'unique
préoccupation d'obtenir une rentrée facile de l'impôt foncier.
L'adresse de mains des Kachmiris, leur habileté, depuis longtemps
célèbre, dans les arts décoratifs, pouvait être une source bien plus
précieuse de revenus. Ce n'était pas si maladroit, de la part des
anciens rois ou gouverneurs, de sacrifier une partie du revenu de la
terre à la subsistance des artisans de la capitale et à la prospérité
de leurs métiers. Le seul droit sur l'exportation des châles
rapportait à l'État plus de 600 000 roupies; il y avait là des
compensations. Ce que les châles ne donnaient plus, d'autres
industries pouvaient le rendre. Dirons-nous celles que les
administrateurs anglais se vantent d'avoir préconisées? C'est la
fabrication de la bière et des confitures, lesquelles ne peuvent même
pas s'exporter, faute de moyens de transport; l'énoncé seul en est
suffisamment ridicule, et il serait cruel d'insister. Quand le sultan
Zaïn-oul-ab-Din introduisit dans la Vallée la fabrication du papier,
du «papier mâché» et des châles, il se montrait plus avisé. Il est à
craindre qu'en raison de l'enchérissement de la vie et de la
production de camelote à l'usage des touristes, les arts, qui firent
la gloire du Kachmir, n'aillent bientôt rejoindre les industries jadis
si renommées de l'Hindoustan dans la remise aux vieilles lunes.
[Illustration: Pont et bourg de Vidjabroer.--Photographie Jadu Kissen,
à Delhi.]
De tout ceci, nous voudrions tirer deux petites conclusions pratiques.
La première est qu'il est sage de se procurer à Srînagar, en même
temps que la passe nécessaire à tout «Européen, Américain ou
Australien», un _parvana_, sorte de lettre de réquisition, dont on
pourrait user, à l'occasion, soit pour se procurer des coolies sur les
routes trop fréquentées, soit surtout pour assurer le ravitaillement
de ses gens dans les villages écartés, où vous avez toutes les peines
du monde à obtenir des paysans qu'ils vous vendent un peu de leur riz.
L'autre conseil, que nous donnerions volontiers, serait de ne pas
prendre un _shikari_ comme chef de caravane, à moins qu'on ne soit
venu au Kachmir spécialement pour chasser. Si à ces lointaines et
fatigantes expéditions vous préférez la visite de la Vallée,
faites-vous plutôt suivre d'un pandit. Au prix réduit où sont en ce
moment l'instruction et les bonnes manières, vous trouverez aisément,
pour le salaire d'un domestique indien, un brahmane bien élevé,
parlant l'anglais, et capable de vous servir non seulement
d'interprète, mais encore de secrétaire en kachmiri, voire même en
sanscrit et en persan. Il vous rendra les mêmes services comme
intermédiaire auprès des tahsildars et lambardârs rencontrés en route;
et l'on devine que sa familiarité avec le pays lui permettra de
satisfaire à chaque pas votre curiosité, et rendra bien plus
intéressant le voyage; car passer sans comprendre, c'est passer sans
voir.
Les attractions de Srînagar et ses distractions mondaines
épuisées,--nous y reviendrons à l'approche de l'automne,--il est, dès
la mi-juin, temps de repartir; car voici la chaleur qui arrive, et
avec elle les moustiques et parfois quelques cas de malaria. On a
assez souvent comparé le climat de la Basse-Vallée, en été, à celui de
la Lombardie.
Par les méandres qui, vus du haut du Takht-i-Souleiman, dessinent dans
la Vallée comme une palme (le motif décoratif des anciens châles), on
atteint d'abord Pandrethan, qui passe pour être l'ancienne capitale
détrônée par Srînagar. Elle s'étendait sur les premières pentes des
collines, à l'abri des inondations de la Vitastâ. Ses ruines ne sont
plus qu'un chaos de pierres. Seul, un petit temple est encore debout
au milieu de sa cour quadrangulaire qu'a envahie l'eau de son _nâga_:
c'est le nom que les Kachmiris donnent aux fontaines et aux serpents
mythiques à tête humaine, qui sont censés en être les divinités
protectrices. Sur le petit étang, ainsi formé, flotte un bachot. En
voulant m'y embarquer, je me rencontre nez à nez avec mon premier
serpent. Mais celui-ci n'avait rien de mythique, ni non plus celui que
l'on trouva, quelques jours plus tard, roulé sous la natte de ma
tente; après quoi je n'en vis plus, ni ne souhaitai d'en voir
davantage.
La bête tuée à coups de bâton par les handjis, je demande au pandit,
lequel réprouve cet assassinat, s'il la croit venimeuse; au lieu de se
baisser pour examiner sa forme et sa couleur, le voilà qui se dresse
sur ses babouches, le nez en l'air, dans la direction du
nord-ouest.... C'était pourtant bien la réponse à ma question que
l'honnête homme cherchait ainsi dans les nuages. Étant donné que Çiva
réside sur l'Haramouk, qu'il porte comme colliers et bracelets des
serpents, et qu'en sa qualité de divinité tutélaire de la Vallée, il a
promis que la morsure de ces derniers ne serait jamais mortelle en
aucun lieu d'où l'on découvre la cime neigeuse de sa demeure, le
problème se résumait donc à vérifier si, de cette place, on apercevait
la pointe de l'Haramouk. «Tant que vous la verrez, ajouta le pandit,
vous pourrez être tranquille, mais après il faudra se méfier....» Je
préfère me méfier avant.
[Illustration: Ziarat de Cheik Nasr-Oud-Din, à Vidjabroer.--D'après
une photographie.]
Plus en amont, Pampour montre une base de temple hindou, une mosquée,
un pont et des champs où le safran fleurira à l'automne. La récolte de
cette suprême délicatesse des gourmets kachmiris est un monopole
d'État, et la poudre dorée des étamines se paye au poids de l'argent.
On fabrique aussi à Pampour d'excellents biscuits, qui sont d'une
grande ressource en campagne et valent, à mon avis, le meilleur pain.
Je dois, faute de place, brûler les étapes et me borner à énumérer les
buts d'excursion les plus intéressants. De Pampour, sur la rive
droite, on visite les sources sulfureuses de Vian et les ruines des
temples de Ladou. De Kakapour, sur la rive gauche, deux heures de
marche vous conduisent au petit temple, bien conservé, de Panyech,
bijou de l'art kachmiri, sculpté dans l'assemblage de dix blocs de
pierre. Quant aux temples de Narasthân, il faut une bonne journée de
marche pour les découvrir au pied des hautes montagnes neigeuses de
Brariangan. En revanche, les doubles ruines d'Avantipour bordent la
rivière, à moitié enfouies dans les alluvions.
[Illustration: Le temple de Panyech. À gauche, un brahmane; à droite,
un musulman. Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Plus haut se présente le confluent de la Vitastâ et de la Veshau, non
moins sacré, aux yeux des Hindous du pays, que celui de la Vitastâ et
du Sindh. Au-dessus, surplombe un _karéva_, sorte de plateau alluvial
bizarrement découpé en bastion par les eaux; c'est au sommet que
Kaçyapa aurait médité mille ans, avant de dessécher la Vallée. On
pourrait, d'ailleurs, lui reprocher de n'avoir fait sa besogne qu'à
moitié. Quand, dès le début de la saison des pluies, quelque gros
orage vient déverser jusqu'au Kachmir ses trombes d'eau, au moment de
la fonte des neiges, la Vallée, brusquement submergée, se trouve,
faute d'une issue suffisamment large, en passe de redevenir un lac.
Les inondations de juillet 1893 furent désastreuses, celles de juillet
1903 ne le furent pas moins, et l'on estime qu'un sixième des récoltes
a été détruit d'un coup: sans doute les _nâgas_ avaient faim, et le
temps était venu pour eux de prélever leur dîme périodique.
Au pied du _karéva_ de Tsakadar, dans un étang aujourd'hui desséché,
se localiserait, de toute antiquité, une des plus curieuses légendes
du Kachmir. En ce temps-là, un _nâga_ habitait encore l'étang, et des
arbres se miraient dans son eau limpide; un jeune brahmane, en voyage,
vint un jour y chercher l'ombre et la fraîcheur. Comme il s'apprêtait
à entamer ses provisions de route, il aperçut tout à coup devant lui
une jeune fille si belle, qu'à voir sa «figure de lune», il en oublia
de manger. Son trouble et sa confusion augmentèrent, quand il vit que
la belle enfant se contentait, pour tout potage, de racines de lotus.
Ému d'un tendre sentiment, il l'invita à partager son riz, lui apporta
à boire dans une coupe de feuilles, puis, tout en l'éventant, la pria
de lui conter son histoire et de lui expliquer comment, avec de si
beaux yeux, elle faisait si maigre chère. Sans plus de cérémonie, la
_nâgî_,--car c'en était une,--lui répondit que la plus belle fille du
monde ne peut manger que ce qu'elle a; quant à la raison de sa
pauvreté, qu'il en référât à son père; il le trouverait à la _mêla_ du
village voisin,--en Bretagne on eût dit: au pardon,--et le
reconnaîtrait aisément, dans la foule, à son chignon tout ruisselant
d'eau. C'est ce qui arriva: le _nâga_ confie au jeune brahmane que les
temps sont durs, et qu'il est réduit à la plus grande disette; car ces
souterraines divinités ont besoin de grain tout comme les hommes, et
les orages sont leur façon de moissonner les récoltes à leur profit.
Or les champs du voisinage étaient gardés par un ascète si
consciencieux, qu'aucun épi nouveau n'approchait jamais de sa bouche;
et tant qu'il n'en mangeait pas, il était impossible aux _nâgas_ d'y
toucher. C'était pour lui et les siens le supplice de Tantale.
L'amoureux brahmane n'a de cesse qu'il n'ait obligé le père d'une si
jolie fille. Il s'avise du stratagème fort simple de mêler quelques
grains de riz nouveau à la bouillie de l'ascète, quand celui-ci avait
le dos tourné. À peine le vieillard en a-t-il porté une boulette à sa
bouche, que, dans un tourbillon de grêle, le _nâga_ emporte toute la
moisson; reconnaissant, il donne sa fille en mariage au brahmane. Les
deux époux vivaient heureux, mais leur bonheur fut de courte durée. Un
jour que la _nâgî_ était sur sa terrasse, elle aperçut un cheval
détaché de l'écurie, et qui mangeait à même un tas de riz que l'on
avait mis à sécher dans la cour. Elle appelle pour qu'on le chasse,
puis, comme aucun serviteur ne répond, elle y court elle-même,
accompagnée du son argentin de ses bracelets, et le cheval emporte sur
sa croupe l'empreinte dorée de la belle main qui l'avait frappé. Ce
fut l'origine de tout le mal. Cette vue exaspéra les passions du roi
du pays. Il essaya d'abord, vainement, de séduire la jeune femme. Puis
il prétendit l'obtenir de son mari, mais le pandit n'était pas du tout
«Régence» et n'apprécia pas l'honneur que le roi voulait faire à sa
maison. Enfin quand, de guerre lasse, celui-ci envoie ses soldats pour
enlever la _nâgî_ par la force, le brahmane appelle son beau-père à
son secours. Le _nâga_ sort tout en furie de son étang, et en moins de
temps qu'il n'en faut pour le dire, brûle, pêle-mêle, le roi, la ville
et tous ses habitants. Après quoi, dégoûté du monde, et non sans
quelque remords de son accès de vivacité, il se retira dans la
solitude, sur la route d'Amarnâth, où il est encore.
Non loin de là, sur la rive gauche, le gros bourg de Vidjabroer (le
Bij-Bihara des cartes anglaises), possède un temple hindou moderne,
bâti par Goulâb-Singh, et où se conservent de curieuses idoles, et une
jolie _ziarat_ musulmane à triple toit. À chaque pas, d'ailleurs, on y
rencontre des vestiges d'antiquités, et son pittoresque bazar
fourmille d'anciennes monnaies de cuivre. On campe de l'autre côté du
pont, sous des platanes séculaires, non loin de la maison où le
mahârâdja se repose un jour ou deux, quand il vient à Srînagar. Nous y
avons eu la visite d'un vieux fakir musulman, qu'on ne manquerait pas,
en pays civilisé, de coffrer comme vagabond. Les domestiques s'en sont
emparés et lui ont servi un repas copieux: une effroyable quantité de
riz, des _tchapatis_ (sortes d'épaisses galettes qui tiennent lieu de
pain) et du fromage frais, largement saupoudré de sucre, de quoi
rassasier trois hommes; puis ils lui ont présenté un _houka_. Pendant
que notre cuisinier, très dévot musulman, le couvait avec des yeux
attendris de jeune mère pour son nouveau-né, l'affreux bonhomme fumait
béatement, ne lâchant le tube que pour vociférer quelque anathème à
l'adresse de l'humanité qui l'engraisse et le couvre, pendant qu'il
lézarde au soleil, en grattant sa vermine à deux mains. Au physique,
il n'a rien du fakir tel qu'on l'imagine et qu'il est ordinairement.
Énorme, chauve, sous ses sourcils en broussailles ses petits yeux
clignotants toisent insolemment ceux qui l'examinent; son nez camus et
sa longue barbe frisée lui font une tête de vieux faune. Quand le
mahârâdja passe à Vidjabroer, il ne manque jamais de le faire
demander; mais le vieux fakir, dédaigneux des honneurs, se dérobe et
reste introuvable. Aussi ne vous dirai-je pas son nom: j'ai oublié de
le demander, l'ayant aussitôt baptisé Diogène.
Mais déjà la rivière s'étrécit entre ses rives bordées de chanvre;
bientôt elle se fait moins profonde et le courant plus dur. C'est le
moment pour les bateliers d'invoquer leur saint patron _Dast Guir_,
tout en poussant la perche ou en tirant la cordelle. À un certain
moment, ils sont obligés de marcher dans l'eau, les uns tirant, les
autres poussant le bateau, qu'enfin ils amènent devant le terrain de
campement, à Islamabâd; efforts d'autant plus méritoires, qu'arrivés
là, il ne reste plus qu'à les congédier.