C'est le Kachmir des Sikhs qu'a visité Jacquemond en 1831 et dont la

vice-royauté lui fut, dit-on, offerte. Ne craignez pas que votre

modestie soit mise à pareille épreuve: cet heureux temps n'est plus! Sur

sa route, à l'aller et au retour, notre compatriote avait eu l'occasion

de rencontrer un Râdjpoute du clan des Dogras que la faveur de

Randjit-Singh avait fait râdja de Djammou. Déjà Goulâb-Singh--c'était le

nom de ce condottiere--convoitait le Kachmir. Tant que vit le vieux

«lion» ou, comme l'appelle encore Jacquemond, le vieux «renard» du

Pendjâb, nous le voyons rôder alentour sans y pénétrer; l'un après

l'autre, il conquiert les pays limitrophes, le Kichtwar, le Ladâkh, le

Skardo. Randjit-Singh mort, il sait habilement ménager sa fortune entre

les Sikhs et les Anglais. Enfin par un traité en date du 16 mars 1846,

le Gouvernement britannique «transfère et cède, au mahârâdja

Goulâb-Singh et aux héritiers mâles de son corps, toute la contrée

accidentée ou montagneuse située à l'est de l'Indus et à l'ouest de la

Ravi...» En échange, le nouveau mahârâdja payait la somme de 75 lakhs de

roupies (un lakh vaut 100 000) et s'engageait à offrir un tribut annuel

de chevaux, de chèvres et de châles. On dit que ceux-ci sont encore

livrés et que la défunte reine-impératrice en faisait des cadeaux de

noces qui n'avaient rien de ruineux. Ce traité était pour Goulâb-Singh

un coup de maître. On assure qu'en quelques années, il retrouva, dans le

revenu de la Vallée, la somme qu'il avait payée pour l'acquérir. Jamais

on n'ôtera de la tête des Kachmiris l'idée que, pour obtenir tant

d'avantages, il devait avoir fait croire aux Anglais que tout le pays à

lui cédé n'était que montagnes et collines stériles, et la rédaction

même du traité le donne assez à penser. En fait, leur but était de

séparer Goulâb-Singh de la cause des Sikhs et de s'en faire un allié

contre eux; trois ans plus tard, quand, en 1849, ils eurent

définitivement annexé le Pendjâb, ils se trouvèrent avoir constitué sur

leur flanc un royaume presque indépendant et, qui plus est, confinant

aux territoires chinois et russes. C'est l'erreur de cette politique à

courte vue qu'ils s'occupent aujourd'hui de réparer au nom des intérêts

impériaux de la défense de l'Inde; et voilà sous quel prétexte ils

reprennent pour rien ce qu'ils n'ont d'ailleurs pas vendu bien cher.

[Illustration: La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à

Baramoula.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Mais assez causé politique. Occupons-nous de vous assurer le vivre et

le couvert. Vous les trouverez pour quelques jours à l'hôtel que le

progrès ou le malheur des temps vient de faire établir à Srînagar et

dont l'inauguration de la route carrossable avait d'ailleurs rendu

l'ouverture nécessaire. Mais on ne vient pas au Kachmir pour vivre à

l'hôtel,--autant alors aller en Suisse,--et du reste vous ne

connaîtrez rien du pays ni de son charme qu'à condition d'avoir une

installation indépendante et ambulante et de mener (ou de vous

imaginer mener) dans ce magnifique décor de «Haute-Asie» la vie

errante de nos hypothétiques ancêtres aryens. C'est là encore une

fois, conscient ou non, tout le secret de l'attrait subtil et prenant

de la saison kachmirie. C'est l'évasion hors des ridicules et

perpétuelles entraves de notre société, où tout est devenu matière à

contravention, depuis l'acte de prendre du bois à la forêt jusqu'à

celui de puiser de l'eau à l'océan; c'est la réalisation de ce qui

reste, depuis l'Eden, la vocation et le rêve de l'homme, la royauté au

sein d'une nature amie; c'est enfin la satisfaction de ce puissant et

obscur instinct de vagabondage qui fait qu'au fond de tout civilisé un

nomade sommeille. La marque, et peut-être aussi la rançon de ce retour

(oh! combien mitigé, d'aucuns diraient perfectionné) aux moeurs de

l'humanité primitive, c'est l'importance énorme et insoupçonnée dans

le cadre artificiel de nos villes, que prend soudain le double

problème de l'abri et du ravitaillement.

Quelques renseignements seront peut-être encore ici les bienvenus.

Vous pourrez vous procurer à Srînagar, dans les boutiques des

inévitables Parsis, toutes les conserves européennes; mais vous ferez

mieux pendant votre séjour de vous approvisionner, comme fait

d'ailleurs le reste de la flottante colonie étrangère, aux marchés

voisins du pont de l'Amira-Kadal. Bien entendu vous n'y trouverez de

boeuf «ni pour amour ni pour argent», au grand scandale des Anglais,

qui se dédommagent en consommant force boîtes de _corned beef_.

L'interdiction est maintenue en vigueur par la dynastie hindoue

régnante et le meurtre d'une vache, jadis puni de mort, coûterait

encore à un indigène une quinzaine d'années de prison, et, à un

Européen, l'expulsion du royaume. En dehors de cette viande prohibée,

parce que trop sacrée, et de celle de porc que votre cuisinier

musulman se résignera malaisément à préparer, parce que trop impure,

votre table pourra être abondamment servie: mouton excellent,

succulentes volailles, légumes, oeufs et beurre frais, rien ne manque

au «bazar». Ne vous étonnez pas si votre cuisinier rapporte du marché

les victuailles enveloppées dans de l'écorce de bouleau: c'est

l'ancien papier du pays, comme en témoignent les vieux manuscrits, et

l'on continue à s'en servir pour maint usage domestique. Voulez-vous

enfin un aperçu des prix, qui, d'ailleurs, ont tendance à monter en

raison de l'affluence des touristes? Un quartier de mouton, 30 sous de

notre monnaie; un poulet, de 6 à 10; une livre de beurre ou une

douzaine d'oeufs, 4; et le reste à l'avenant. Encore rencontre-t-on

des gens qui se plaignent de la cherté des vivres et vantent le bon

temps où, pour la roupie, on avait le mouton tout entier.

Voilà pour la table. Quant à l'abri, si vous n'avez déjà pris vos

précautions à Lahore, vous aurez tôt fait d'acheter ou de louer dans

une des agences de Srînagar les tentes et le mobilier de camp

nécessaires. Vous ferez dresser votre maison de toile,--bien plus

confortable que vous ne pouvez croire, si vous n'en avez jamais

essayé,--sur la rive et dans les environs de la Résidence, sous les

ombrages de l'un des _bâghs_, que se sont appropriés les Européens. Il

y a le Mounchi-Bâgh, qui est un verger au bord du Djhilam, réservé aux

gens mariés et aux dames seules; il y a le Tchinar-Bâgh qui est un

magnifique bois de platanes sur le déversoir du lac, à l'usage des

célibataires hommes; et ainsi l'ivraie est séparée du bon grain.

Surtout, vous vous assurerez la disposition d'une de ces barques

indigènes que l'on appelle des _doungas_: elle vous servira de logis

en même temps que de véhicule, au cours de vos premiers déplacements.

Ni la roulotte du bohémien, ni même «la maison du berger», dont parle

le poète, ne vous mènerait bien loin au Kachmir; pendant ces derniers

jours du printemps, où les eaux sont encore hautes, le bateau vous

conduira, au contraire, éveillé ou dormant, par la rivière et les

lacs, à tous les coins les plus intéressants de la vallée. Pour vous

qui descendez de voiture, moulu de cahots, ahuri de trompette et

suffoqué de poussière, vous verrez que vous ne perdrez pas au change

en troquant votre _tonga_ contre une _dounga_.

(_À suivre._) Mme F. MICHEL.

[Illustration: Nos tentes à Lahore.--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--2e LIV. Nº 2.--14 Janvier 1905.

[Illustration: «Dounga» ou bateau de passagers au

Kachmir.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]

L'ÉTÉ AU KACHMIR[1]

[Note 1: _Suite._ _Voyez page 1._]

Par Mme F. MICHEL

II.--La «Vallée heureuse» en dounga.--Bateliers et

Batelières.--De Baramoula à Srînagar.--La capitale du

Kachmir.--Un peu d'économie politique.--En amont de Srînagar.

[Illustration: Vichnou porté par Garouda, idole vénérée près du temple

de Vidjabroer (hauteur 1m40).]

La _dounga_ est un bateau plat, pointu aux deux extrémités, long d'une

dizaine de mètres et recouvert d'un toit en nattes de roseaux.

D'autres nattes, se roulant à volonté comme des stores, forment la

fermeture des côtés, la porte et les séparations intérieures. À

l'avant, se trouve une petite véranda; puis vient une chambre (la

mienne avait exactement 4 mètres de long sur 1m80 de large), et enfin

une pièce plus petite qui sert de cabinet de toilette; à l'arrière, la

famille du batelier grouille, pagaye et dort dans un espace

invraisemblablement restreint. Bateau et équipage se louent au mois

pour une vingtaine de roupies le tout; et l'on y est très

«confortable» (bien que le lit de camp, si bas qu'il soit, dépasse le

plat-bord du bateau), à la condition de se réserver l'entière

propriété de son vaisseau et de le meubler à sa fantaisie. Les

domestiques suivent dans un autre, où l'on cuisine; qu'en cours de

route l'heure du repas sonne, la cuisine flottante accoste, et vous

êtes servi sans qu'il soit besoin de vous arrêter. Un petit bateau

léger, qu'on appelle _shikara_ et qui sert à la chasse aux oiseaux

d'eau et aux courses rapides, complète la flottille; avec cela, vous

pouvez circuler partout sur la rivière et sur les lacs du Kachmir. La

mode de ces habitations flottantes, que les Anglais appellent

_house-boats_, a bien passé de la Tamise au Djhilam; on en peut louer

de fort bien agencées pour la saison. Mais, outre que cela revient

beaucoup plus cher, ce sont de lourdes et encombrantes machines qui,

dès que les eaux baissent, risquent à chaque instant de s'échouer;

puis la _dounga_ est plus couleur locale; et enfin dans aucun cas l'on

n'échappe aux handjis!

Les handjis sont les bateliers du Kachmir; caste peut-être méprisable,

à coup sûr méprisée, ils tiennent pourtant une grande place dans la

vie du pays. Jusqu'à ces dernières années, tous les transports se

faisaient par eau. Il y a beau temps que les Kachmiris ont découvert

que leur rivière est un chemin qui marche; aussi, la Vihat, comme ils

l'appellent, est-elle couverte de barques, depuis les gros chalands de

charge, jusqu'aux légères _doungas_ de passagers. Les handjis de cette

dernière catégorie sont les plus mal famés de tous. On dit le plus

grand mal de la vertu de leurs femmes; il est vrai que l'on vante

aussi leur beauté.

Espérons que le reproche n'est pas plus mérité que la louange. Du

moins, si les malheureuses créatures ont eu, dans leur prime jeunesse,

un moment de fraîcheur, la dure vie qu'elles mènent les a vite

flétries. Elles pagayent, pontent, ou tirent la cordelle sans relâche;

puis il leur faut décortiquer le riz ou concasser le maïs dans de

lourds mortiers de bois, à l'aide d'un grand pilon; enfin, elles ont,

en plus, le souci d'élever toute une nichée d'enfants qui, d'ailleurs,

sont charmants. Leur seul délassement est de se quereller d'un bateau

à l'autre. Ces querelles de handjis sont passées en proverbe au

Kachmir. Leur répertoire d'injures, au dire de ceux qui les

comprennent, laisse bien loin derrière lui celui des cochers

parisiens. Le plus souvent, les femmes seules s'en mêlent et

s'invectivent avec fureur, tandis que les hommes écoutent en fumant et

marquent les points sans cesser de rire. Parfois, le soir tombe, et

l'inspiration n'est pas encore épuisée; alors, chacune des mégères

renverse, à l'avant de sa barque, une marmite ou un panier. C'est un

geste symbolique; la querelle est enfermée là-dessous pour la nuit; au

matin, on retourne l'ustensile, et la voici qui repart de plus belle.

Dès Baramoula, j'ai fait connaissance avec la naïve astuce de ces

handjis tant calomniés. Il s'agissait, au milieu de la flottille

amarrée au bord, de nous choisir des barques. De tous côtés, c'était à

mon adresse des appels et des supplications, mêlés de larmes et de

prosternements, de gens se jetant sur mes pieds pour en essuyer du

front la poussière, toute la comédie dont ils sont coutumiers en

pareil cas. Et toujours un cri dominait: «_Kiline_, Hazour, _kiline_!»

C'est leur façon de prononcer le mot anglais «clean», la propreté

étant naturellement la qualité requise par les arrivants européens.

Mon choix fait, les autres bateliers cessèrent aussitôt leurs

pathétiques prières; leur tour viendrait une autre fois. Je n'ai,

d'ailleurs, pas eu à me plaindre des miens, sauf qu'ils avaient, comme

tous leurs congénères, la détestable habitude de jacasser jour et

nuit, en dépit de tous mes «_tchoup!_», ce qui est la manière de leur

crier «silence!» en langue hindoustanie. Il y eut bien quelques

querelles entre les femmes des deux bateaux; mais elles n'osaient trop

m'en rebattre les oreilles, et il était plaisant de voir par instants,

quand elles ne se croyaient pas observées, l'air de rage concentrée

avec lequel elles se crachaient silencieusement, à l'adresse l'une de

l'autre, tout leur réciproque mépris.

[Illustration: Enfants de bateliers jouant à cache-cache dans le creux

d'un vieux platane.--D'après une photographie.]

Mais, une fois embarqué, quel délice de se réveiller dans sa _dounga_

qui, insensiblement, glisse sur le beau fleuve transparent et calme.

Si une bonne heure de paresse a son prix, c'est à voir de son lit, par

la natte à peine soulevée, défiler les vertes rives dans la fraîcheur

du matin. À la vérité, le paysage immédiat n'a rien que de déjà vu, et

peut-être sa popularité, parmi les Anglo-Indiens, vient-elle de ce

qu'il leur rappelle les prés de la Tamise. Nous avons, le premier

jour, remonté de Baramoula jusqu'à Sopour par un de ces temps tièdes

et voilés, comme en ont nos étés du nord; les fonds se perdaient dans

une brume blanche, et, plus près, les ombrages, les grasses prairies

peuplées de troupeaux, les beaux champs bien cultivés, les larges

perspectives à peine ondulées et fermées de lignes d'arbres, tout

était aussi bien une des belles vallées de chez nous. Vers midi, les

rideaux de gaze qui voilaient l'horizon se déchirèrent, et, dans la

nue diaphane, apparurent, uniques à voir, les cimes neigeuses qui

encerclent la vallée, vaste émeraude sertie d'argent; et alors cela

valut le voyage.

Sans plus de peine, vous pouvez visiter, au cours de cette indolente

navigation, les curieuses et célèbres ruines du Kachmir. Toutes les

vieilles capitales et presque toutes les fondations religieuses des

rois, dont les Chroniques nous entretiennent, jalonnent la rivière,

qui est la grande artère du pays. Les seuls noms des villages que l'on

rencontre, Pampour, Lattapour, Avantipour, forcent d'ailleurs les plus

profanes à connaître les noms de Padma, de Lalitâditya,

d'Avantivarman. Le bourg de Sopour devrait lui-même son nom à Souyya,

l'ingénieur de ce dernier prince qui, dit-on, rectifia et cura le

cours de la Vitastâ. Si l'on en croit la _Râdjataranginî_, il se

serait borné à vider les coffres du roi dans la rivière! Aussitôt,

tous les citoyens s'empressèrent d'aller en fouiller le lit pour

retrouver les dinnars d'or, tant et si bien qu'elle s'en trouva

désobstruée.

[Illustration: Batelières du Kachmir décortiquant du riz, près d'une

rangée de peupliers. Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]

Le procédé est simple, sinon à la portée de tous les esprits et de

toutes les bourses. Ce fut une autre affaire, au temps du farouche

Mihirakoula, pour remuer un seul rocher; il faut dire qu'un génie s'y

était embusqué, qui se riait de tous les efforts. Toutefois, un rêve

avertit le roi qu'il n'y fallait que la main d'une honnête femme. Les

dames de la cour et de la ville passèrent l'une après l'autre, par

ordre de préséance, et le roc ne bougeait toujours pas; ce fut

seulement quand vint le tour de l'épouse d'un pauvre potier qu'il

consentit à se mettre en branle. De fureur, Mihirakoula fit mettre à

mort, non seulement les femmes coupables, mais encore leurs maris et

leurs frères, pour les punir de les avoir si mal gardées; et il en

périt ainsi trois _crores_, c'est-à-dire trente millions! Ce n'est pas

la seule histoire qu'il y aurait à conter; le peu que je viens d'en

dire n'est que pour vous exciter à en lire davantage dans la

traduction anglaise,--à moins, bien entendu, que vous ne préfériez

l'édition sanscrite,--du Dr M. A. Stein.

Un pont à la mode kachmirie, qui en vaut bien une autre, de petits

sanctuaires hindous, une mosquée, un bazar de village, quelque huit

cents maisons à toit anguleux comme chez nous, et non plus en terrasse

comme dans l'Inde, voilà Baramoula, et voilà encore, en plus petit,

Sopour. Les ponts surtout amusent l'oeil par la nouveauté de leur

silhouette. Ils sont entièrement en bois. Leurs piles sont formées de

rangs de solives superposées alternativement en long et en large. De

loin, on dirait assez bien un tas de planches que l'on veut faire

sécher. À la base, en amont, une sorte d'éperon, construit de solides

madriers et rempli de grosses pierres, rompt l'effort du courant; par

en haut, les piles vont s'élargissant et les pièces de bois parallèles

au fil de l'eau se font de plus en plus longues, jusqu'à ce qu'enfin

elles se trouvent assez rapprochées pour qu'on puisse aisément jeter,

de l'une à l'autre, les traverses du tablier. Ces ponts à jour, outre

la simplicité et le bon marché de leur construction, ont encore

l'avantage de résister aux crues, qui passent à travers leurs

interstices sans les entraîner. Jadis, ils étaient bordés de maisons

et de boutiques à la façon du Pont-au-Change de nos ancêtres ou du

Ponte Vecchio de Florence; mais partout ces superstructures ont brûlé

et n'ont pas été rebâties.

Derrière Sopour, s'ouvre le Voular, le plus grand lac du Kachmir.

N'étaient quelques belles nappes d'eau libre, on dirait plutôt une

immense prairie d'herbes aquatiques, où se posent des oiseaux au

plumage éclatant. Partout flottent en cette saison de vieilles noix,

ou mieux des châtaignes d'eau (_singhara_), hérissées de quatre

longues épines, qui sont un des produits du lac et la suprême

ressource des Kachmiris en temps de famine. Dans des barques plates,

chargées à couler bas, les riverains recueillent, pour leur bétail,

les herbages de ce pré de nénuphars et de lotus. Ils chantent en

arrachant avec leurs mains les larges feuilles humides à tiges

visqueuses et le vent emporte très loin ces mélancoliques mélopées

hindoues, qui recommencent sans fin.

Les bateliers ont très grand'peur du Voular; c'est qu'il est

fréquemment visité par des orages brusquement descendus des montagnes,

et auxquels leurs bateaux plats et trop chargés du haut ne sauraient

résister. Ils n'ont d'autre ressource que de gagner au plus vite le

bord avant que les vagues n'embarquent. Goulâb-Singh, dit-on, faillit

y périr. Aussi, au lieu de traverser le lac pour gagner l'embouchure

de la grande rivière, les handjis se hâtent-ils de rejoindre, le long

de la rive méridionale, l'entrée du canal de Norou. C'est ce que

firent les nôtres, et non sans raison: au soir, le vent tomba soudain

sur nous, soulevant les nattes et menaçant de jeter à l'eau mobilier

et habitants. Nous trouvons, par bonheur, l'abri d'une levée de terre,

et toute l'équipe de handjis, hurlant d'effroi, s'empresse d'augmenter

les amarres et d'assujettir le toit du bateau. Après quoi, il n'y eut

qu'à s'endormir paisiblement, défendu de la pluie et des rafales par

cet excellent abri de roseaux tressés.

Ces orages s'en vont aussi vite qu'ils sont venus. Au matin, nous

repartons sur l'eau calme et miroitante. L'occasion est belle, au

début de la saison, pour gagner, par les étangs intérieurs, le

voisinage des ruines de Patan. Les _doungas_ glissent sur les

nénuphars en fleurs ou se coulent à travers les grands roseaux peuplés

de sarcelles; la transparence de l'eau est telle qu'on peut compter

les brins de mousse qui tapissent le fond. Un petit canal conduit

jusqu'à de grands platanes isolés dans la plaine près du village,

ignoré des cartes, de Palhallan. Aucune place de campement ne paye

moins de mine; mais on y est comme sur la plate-forme d'un magique

panorama, d'où la vue s'étend de l'Haramouk au Toutakouti et du

Kadjnâg au Brahma-Sakoul, sur l'immense cirque de montagnes neigeuses.

[Illustration: Campement près de Palhallan: tentes et

doungas.--D'après une photographie.]

À quelques kilomètres plus loin, les vieux temples de Patan, fortement

éprouvés en 1885 par le dernier tremblement de terre, achèvent de

crouler. Palhallan, magnifiquement ombragé de mûriers, de noyers, de

platanes séculaires et de peupliers où s'accroche la vigne, a aussi sa

curiosité: c'est sa héronnière. Des centaines de hérons vont et

viennent, faisant la navette entre les lacs voisins et les grands

arbres où ils ont logé leur nichée. Il est comique de les voir se

poser avec un geste maladroit de leurs longues pattes. D'autres se

font les plumes ou méditent, le cou rentré dans les épaules, au bout

d'un rameau desséché; car les cimes dépouillées semblent souffrir de

cet excès d'habitants. On est en droit de s'étonner que l'art kachmiri

n'ait pas tiré du héron le même parti que les Chinois et les Japonais

de leurs cigognes, d'autant que c'est un oiseau royal, dont la chasse

est interdite. Jadis, les gens de qualité portaient, fixée par un

joyau à leur turban, une aigrette de plumes de héron, et le fermage de

la cueillette comptait dans les revenus de l'État. Dans ces dernières

années encore, le fermier avait à payer 268 roupies et à fournir 2 999

plumes, pas une de plus, pas une de moins. Mais la mode s'en va, et

les aigrettes ne reparaissent qu'à l'occasion des mariages, dans le

costume de mascarade dont on affuble le fiancé.

La maison flottante se remet en marche à travers les étangs

transparents et fleuris pour regagner le canal de Norou, qui

s'embranche à Shadipour sur le bras principal de la Vitastâ; juste en

face, se jette le Sindh, formant ainsi un vrai carrefour de rivières.

Ce confluent est aux yeux des brahmanes un lieu aussi sacré que le

point de jonction du Gange et de la Djamna; sur un îlot circulaire, un

petit platane, pareil à l'arbre éternel dont les pèlerins vénèrent

encore le tronc dans les souterrains du fort d'Allahabâd, est censé

ne connaître ni déclin ni croissance. Détail qui a son prix, on pèche

à cette place vénérée d'excellents poissons appelés _mahsirs_. De là,

en descendant la grande rivière, on aurait vite fait d'atteindre le

pont de Soumbal, et, par un étroit déversoir, les eaux vertes et

profondes du petit lac Manusbal, où une réduction de temple kachmiri

achève de s'enliser dans la vase. Si, au contraire, on la remonte,

bientôt se dessine, dans le lointain, le fort sikh de Hari-Parvat, qui

est la citadelle de Srînagar. Par derrière, se profile, plus haut

encore, servant d'écran au soleil levant, une colline couronnée d'un

sanctuaire brahmanique, ce qui n'empêche pas les musulmans de

l'appeler Takht-i-Souleiman, c'est-à-dire «Trône de Salomon».

[Illustration: Troisième pont de Srînagar et mosquée de Shah Hamadan;

au fond, le fort de Hari-Parvat.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]

Srînagar est coupé en deux par la rivière qu'elle borde pendant plus

de 5 kilomètres. Sept ponts relient les deux rives. J'ai, pour ma

part, eu l'impression d'arriver dans une ville demi-ruinée. Il

semblerait que les maisons, dont beaucoup sont étayées, ont été

laissées en état d'équilibre instable par le dernier tremblement de

terre, en attendant que le prochain achève de les jeter à bas. Elles

n'en sont que plus pittoresques, avec leurs petites loggias à l'étage

supérieur, leurs volets ajourés, sur lesquels, l'hiver, on colle du

papier pour remplacer les vitres absentes, et surtout leurs toits de

terre couverts de touffes d'iris et d'herbes folles, ondoyant au

moindre souffle. Tour à tour défilent des mosquées, avec leur triple

toit également fleuri, et les temples hindous, dont les dômes oblongs

sont revêtus de plaques de fer blanc, hélas! empruntées à des bidons

de pétrole. Des quais et de grands escaliers, bâtis de vieilles

pierres sculptées, bordent la rivière. Des femmes y descendent emplir

leurs cruches de terre rouge ou de bronze; leurs petites sandales de

bois, retenues par un simple champignon passé entre l'orteil et le

premier doigt, claquent sur les marches glissantes, et c'est miracle

qu'elles ne se rompent pas le cou; leurs longues robes de laine ont

parfois des teintes délicieusement passées: vieux vert, bleu pâli,

grenat foncé. Les _shikaras_ sillonnent en tous sens la rivière, aussi

nombreux que les fiacres dans une rue de Paris.

Le Tour du Monde; Kachmir Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 11 段