vice-royauté lui fut, dit-on, offerte. Ne craignez pas que votre
modestie soit mise à pareille épreuve: cet heureux temps n'est plus! Sur
sa route, à l'aller et au retour, notre compatriote avait eu l'occasion
de rencontrer un Râdjpoute du clan des Dogras que la faveur de
Randjit-Singh avait fait râdja de Djammou. Déjà Goulâb-Singh--c'était le
nom de ce condottiere--convoitait le Kachmir. Tant que vit le vieux
«lion» ou, comme l'appelle encore Jacquemond, le vieux «renard» du
Pendjâb, nous le voyons rôder alentour sans y pénétrer; l'un après
l'autre, il conquiert les pays limitrophes, le Kichtwar, le Ladâkh, le
Skardo. Randjit-Singh mort, il sait habilement ménager sa fortune entre
les Sikhs et les Anglais. Enfin par un traité en date du 16 mars 1846,
le Gouvernement britannique «transfère et cède, au mahârâdja
Goulâb-Singh et aux héritiers mâles de son corps, toute la contrée
accidentée ou montagneuse située à l'est de l'Indus et à l'ouest de la
Ravi...» En échange, le nouveau mahârâdja payait la somme de 75 lakhs de
roupies (un lakh vaut 100 000) et s'engageait à offrir un tribut annuel
de chevaux, de chèvres et de châles. On dit que ceux-ci sont encore
livrés et que la défunte reine-impératrice en faisait des cadeaux de
noces qui n'avaient rien de ruineux. Ce traité était pour Goulâb-Singh
un coup de maître. On assure qu'en quelques années, il retrouva, dans le
revenu de la Vallée, la somme qu'il avait payée pour l'acquérir. Jamais
on n'ôtera de la tête des Kachmiris l'idée que, pour obtenir tant
d'avantages, il devait avoir fait croire aux Anglais que tout le pays à
lui cédé n'était que montagnes et collines stériles, et la rédaction
même du traité le donne assez à penser. En fait, leur but était de
séparer Goulâb-Singh de la cause des Sikhs et de s'en faire un allié
contre eux; trois ans plus tard, quand, en 1849, ils eurent
définitivement annexé le Pendjâb, ils se trouvèrent avoir constitué sur
leur flanc un royaume presque indépendant et, qui plus est, confinant
aux territoires chinois et russes. C'est l'erreur de cette politique à
courte vue qu'ils s'occupent aujourd'hui de réparer au nom des intérêts
impériaux de la défense de l'Inde; et voilà sous quel prétexte ils
reprennent pour rien ce qu'ils n'ont d'ailleurs pas vendu bien cher.
[Illustration: La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à
Baramoula.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Mais assez causé politique. Occupons-nous de vous assurer le vivre et
le couvert. Vous les trouverez pour quelques jours à l'hôtel que le
progrès ou le malheur des temps vient de faire établir à Srînagar et
dont l'inauguration de la route carrossable avait d'ailleurs rendu
l'ouverture nécessaire. Mais on ne vient pas au Kachmir pour vivre à
l'hôtel,--autant alors aller en Suisse,--et du reste vous ne
connaîtrez rien du pays ni de son charme qu'à condition d'avoir une
installation indépendante et ambulante et de mener (ou de vous
imaginer mener) dans ce magnifique décor de «Haute-Asie» la vie
errante de nos hypothétiques ancêtres aryens. C'est là encore une
fois, conscient ou non, tout le secret de l'attrait subtil et prenant
de la saison kachmirie. C'est l'évasion hors des ridicules et
perpétuelles entraves de notre société, où tout est devenu matière à
contravention, depuis l'acte de prendre du bois à la forêt jusqu'à
celui de puiser de l'eau à l'océan; c'est la réalisation de ce qui
reste, depuis l'Eden, la vocation et le rêve de l'homme, la royauté au
sein d'une nature amie; c'est enfin la satisfaction de ce puissant et
obscur instinct de vagabondage qui fait qu'au fond de tout civilisé un
nomade sommeille. La marque, et peut-être aussi la rançon de ce retour
(oh! combien mitigé, d'aucuns diraient perfectionné) aux moeurs de
l'humanité primitive, c'est l'importance énorme et insoupçonnée dans
le cadre artificiel de nos villes, que prend soudain le double
problème de l'abri et du ravitaillement.
Quelques renseignements seront peut-être encore ici les bienvenus.
Vous pourrez vous procurer à Srînagar, dans les boutiques des
inévitables Parsis, toutes les conserves européennes; mais vous ferez
mieux pendant votre séjour de vous approvisionner, comme fait
d'ailleurs le reste de la flottante colonie étrangère, aux marchés
voisins du pont de l'Amira-Kadal. Bien entendu vous n'y trouverez de
boeuf «ni pour amour ni pour argent», au grand scandale des Anglais,
qui se dédommagent en consommant force boîtes de _corned beef_.
L'interdiction est maintenue en vigueur par la dynastie hindoue
régnante et le meurtre d'une vache, jadis puni de mort, coûterait
encore à un indigène une quinzaine d'années de prison, et, à un
Européen, l'expulsion du royaume. En dehors de cette viande prohibée,
parce que trop sacrée, et de celle de porc que votre cuisinier
musulman se résignera malaisément à préparer, parce que trop impure,
votre table pourra être abondamment servie: mouton excellent,
succulentes volailles, légumes, oeufs et beurre frais, rien ne manque
au «bazar». Ne vous étonnez pas si votre cuisinier rapporte du marché
les victuailles enveloppées dans de l'écorce de bouleau: c'est
l'ancien papier du pays, comme en témoignent les vieux manuscrits, et
l'on continue à s'en servir pour maint usage domestique. Voulez-vous
enfin un aperçu des prix, qui, d'ailleurs, ont tendance à monter en
raison de l'affluence des touristes? Un quartier de mouton, 30 sous de
notre monnaie; un poulet, de 6 à 10; une livre de beurre ou une
douzaine d'oeufs, 4; et le reste à l'avenant. Encore rencontre-t-on
des gens qui se plaignent de la cherté des vivres et vantent le bon
temps où, pour la roupie, on avait le mouton tout entier.
Voilà pour la table. Quant à l'abri, si vous n'avez déjà pris vos
précautions à Lahore, vous aurez tôt fait d'acheter ou de louer dans
une des agences de Srînagar les tentes et le mobilier de camp
nécessaires. Vous ferez dresser votre maison de toile,--bien plus
confortable que vous ne pouvez croire, si vous n'en avez jamais
essayé,--sur la rive et dans les environs de la Résidence, sous les
ombrages de l'un des _bâghs_, que se sont appropriés les Européens. Il
y a le Mounchi-Bâgh, qui est un verger au bord du Djhilam, réservé aux
gens mariés et aux dames seules; il y a le Tchinar-Bâgh qui est un
magnifique bois de platanes sur le déversoir du lac, à l'usage des
célibataires hommes; et ainsi l'ivraie est séparée du bon grain.
Surtout, vous vous assurerez la disposition d'une de ces barques
indigènes que l'on appelle des _doungas_: elle vous servira de logis
en même temps que de véhicule, au cours de vos premiers déplacements.
Ni la roulotte du bohémien, ni même «la maison du berger», dont parle
le poète, ne vous mènerait bien loin au Kachmir; pendant ces derniers
jours du printemps, où les eaux sont encore hautes, le bateau vous
conduira, au contraire, éveillé ou dormant, par la rivière et les
lacs, à tous les coins les plus intéressants de la vallée. Pour vous
qui descendez de voiture, moulu de cahots, ahuri de trompette et
suffoqué de poussière, vous verrez que vous ne perdrez pas au change
en troquant votre _tonga_ contre une _dounga_.
(_À suivre._) Mme F. MICHEL.
[Illustration: Nos tentes à Lahore.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--2e LIV. Nº 2.--14 Janvier 1905.
[Illustration: «Dounga» ou bateau de passagers au
Kachmir.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]
L'ÉTÉ AU KACHMIR[1]
[Note 1: _Suite._ _Voyez page 1._]
Par Mme F. MICHEL
II.--La «Vallée heureuse» en dounga.--Bateliers et
Batelières.--De Baramoula à Srînagar.--La capitale du
Kachmir.--Un peu d'économie politique.--En amont de Srînagar.
[Illustration: Vichnou porté par Garouda, idole vénérée près du temple
de Vidjabroer (hauteur 1m40).]
La _dounga_ est un bateau plat, pointu aux deux extrémités, long d'une
dizaine de mètres et recouvert d'un toit en nattes de roseaux.
D'autres nattes, se roulant à volonté comme des stores, forment la
fermeture des côtés, la porte et les séparations intérieures. À
l'avant, se trouve une petite véranda; puis vient une chambre (la
mienne avait exactement 4 mètres de long sur 1m80 de large), et enfin
une pièce plus petite qui sert de cabinet de toilette; à l'arrière, la
famille du batelier grouille, pagaye et dort dans un espace
invraisemblablement restreint. Bateau et équipage se louent au mois
pour une vingtaine de roupies le tout; et l'on y est très
«confortable» (bien que le lit de camp, si bas qu'il soit, dépasse le
plat-bord du bateau), à la condition de se réserver l'entière
propriété de son vaisseau et de le meubler à sa fantaisie. Les
domestiques suivent dans un autre, où l'on cuisine; qu'en cours de
route l'heure du repas sonne, la cuisine flottante accoste, et vous
êtes servi sans qu'il soit besoin de vous arrêter. Un petit bateau
léger, qu'on appelle _shikara_ et qui sert à la chasse aux oiseaux
d'eau et aux courses rapides, complète la flottille; avec cela, vous
pouvez circuler partout sur la rivière et sur les lacs du Kachmir. La
mode de ces habitations flottantes, que les Anglais appellent
_house-boats_, a bien passé de la Tamise au Djhilam; on en peut louer
de fort bien agencées pour la saison. Mais, outre que cela revient
beaucoup plus cher, ce sont de lourdes et encombrantes machines qui,
dès que les eaux baissent, risquent à chaque instant de s'échouer;
puis la _dounga_ est plus couleur locale; et enfin dans aucun cas l'on
n'échappe aux handjis!
Les handjis sont les bateliers du Kachmir; caste peut-être méprisable,
à coup sûr méprisée, ils tiennent pourtant une grande place dans la
vie du pays. Jusqu'à ces dernières années, tous les transports se
faisaient par eau. Il y a beau temps que les Kachmiris ont découvert
que leur rivière est un chemin qui marche; aussi, la Vihat, comme ils
l'appellent, est-elle couverte de barques, depuis les gros chalands de
charge, jusqu'aux légères _doungas_ de passagers. Les handjis de cette
dernière catégorie sont les plus mal famés de tous. On dit le plus
grand mal de la vertu de leurs femmes; il est vrai que l'on vante
aussi leur beauté.
Espérons que le reproche n'est pas plus mérité que la louange. Du
moins, si les malheureuses créatures ont eu, dans leur prime jeunesse,
un moment de fraîcheur, la dure vie qu'elles mènent les a vite
flétries. Elles pagayent, pontent, ou tirent la cordelle sans relâche;
puis il leur faut décortiquer le riz ou concasser le maïs dans de
lourds mortiers de bois, à l'aide d'un grand pilon; enfin, elles ont,
en plus, le souci d'élever toute une nichée d'enfants qui, d'ailleurs,
sont charmants. Leur seul délassement est de se quereller d'un bateau
à l'autre. Ces querelles de handjis sont passées en proverbe au
Kachmir. Leur répertoire d'injures, au dire de ceux qui les
comprennent, laisse bien loin derrière lui celui des cochers
parisiens. Le plus souvent, les femmes seules s'en mêlent et
s'invectivent avec fureur, tandis que les hommes écoutent en fumant et
marquent les points sans cesser de rire. Parfois, le soir tombe, et
l'inspiration n'est pas encore épuisée; alors, chacune des mégères
renverse, à l'avant de sa barque, une marmite ou un panier. C'est un
geste symbolique; la querelle est enfermée là-dessous pour la nuit; au
matin, on retourne l'ustensile, et la voici qui repart de plus belle.
Dès Baramoula, j'ai fait connaissance avec la naïve astuce de ces
handjis tant calomniés. Il s'agissait, au milieu de la flottille
amarrée au bord, de nous choisir des barques. De tous côtés, c'était à
mon adresse des appels et des supplications, mêlés de larmes et de
prosternements, de gens se jetant sur mes pieds pour en essuyer du
front la poussière, toute la comédie dont ils sont coutumiers en
pareil cas. Et toujours un cri dominait: «_Kiline_, Hazour, _kiline_!»
C'est leur façon de prononcer le mot anglais «clean», la propreté
étant naturellement la qualité requise par les arrivants européens.
Mon choix fait, les autres bateliers cessèrent aussitôt leurs
pathétiques prières; leur tour viendrait une autre fois. Je n'ai,
d'ailleurs, pas eu à me plaindre des miens, sauf qu'ils avaient, comme
tous leurs congénères, la détestable habitude de jacasser jour et
nuit, en dépit de tous mes «_tchoup!_», ce qui est la manière de leur
crier «silence!» en langue hindoustanie. Il y eut bien quelques
querelles entre les femmes des deux bateaux; mais elles n'osaient trop
m'en rebattre les oreilles, et il était plaisant de voir par instants,
quand elles ne se croyaient pas observées, l'air de rage concentrée
avec lequel elles se crachaient silencieusement, à l'adresse l'une de
l'autre, tout leur réciproque mépris.
[Illustration: Enfants de bateliers jouant à cache-cache dans le creux
d'un vieux platane.--D'après une photographie.]
Mais, une fois embarqué, quel délice de se réveiller dans sa _dounga_
qui, insensiblement, glisse sur le beau fleuve transparent et calme.
Si une bonne heure de paresse a son prix, c'est à voir de son lit, par
la natte à peine soulevée, défiler les vertes rives dans la fraîcheur
du matin. À la vérité, le paysage immédiat n'a rien que de déjà vu, et
peut-être sa popularité, parmi les Anglo-Indiens, vient-elle de ce
qu'il leur rappelle les prés de la Tamise. Nous avons, le premier
jour, remonté de Baramoula jusqu'à Sopour par un de ces temps tièdes
et voilés, comme en ont nos étés du nord; les fonds se perdaient dans
une brume blanche, et, plus près, les ombrages, les grasses prairies
peuplées de troupeaux, les beaux champs bien cultivés, les larges
perspectives à peine ondulées et fermées de lignes d'arbres, tout
était aussi bien une des belles vallées de chez nous. Vers midi, les
rideaux de gaze qui voilaient l'horizon se déchirèrent, et, dans la
nue diaphane, apparurent, uniques à voir, les cimes neigeuses qui
encerclent la vallée, vaste émeraude sertie d'argent; et alors cela
valut le voyage.
Sans plus de peine, vous pouvez visiter, au cours de cette indolente
navigation, les curieuses et célèbres ruines du Kachmir. Toutes les
vieilles capitales et presque toutes les fondations religieuses des
rois, dont les Chroniques nous entretiennent, jalonnent la rivière,
qui est la grande artère du pays. Les seuls noms des villages que l'on
rencontre, Pampour, Lattapour, Avantipour, forcent d'ailleurs les plus
profanes à connaître les noms de Padma, de Lalitâditya,
d'Avantivarman. Le bourg de Sopour devrait lui-même son nom à Souyya,
l'ingénieur de ce dernier prince qui, dit-on, rectifia et cura le
cours de la Vitastâ. Si l'on en croit la _Râdjataranginî_, il se
serait borné à vider les coffres du roi dans la rivière! Aussitôt,
tous les citoyens s'empressèrent d'aller en fouiller le lit pour
retrouver les dinnars d'or, tant et si bien qu'elle s'en trouva
désobstruée.
[Illustration: Batelières du Kachmir décortiquant du riz, près d'une
rangée de peupliers. Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]
Le procédé est simple, sinon à la portée de tous les esprits et de
toutes les bourses. Ce fut une autre affaire, au temps du farouche
Mihirakoula, pour remuer un seul rocher; il faut dire qu'un génie s'y
était embusqué, qui se riait de tous les efforts. Toutefois, un rêve
avertit le roi qu'il n'y fallait que la main d'une honnête femme. Les
dames de la cour et de la ville passèrent l'une après l'autre, par
ordre de préséance, et le roc ne bougeait toujours pas; ce fut
seulement quand vint le tour de l'épouse d'un pauvre potier qu'il
consentit à se mettre en branle. De fureur, Mihirakoula fit mettre à
mort, non seulement les femmes coupables, mais encore leurs maris et
leurs frères, pour les punir de les avoir si mal gardées; et il en
périt ainsi trois _crores_, c'est-à-dire trente millions! Ce n'est pas
la seule histoire qu'il y aurait à conter; le peu que je viens d'en
dire n'est que pour vous exciter à en lire davantage dans la
traduction anglaise,--à moins, bien entendu, que vous ne préfériez
l'édition sanscrite,--du Dr M. A. Stein.
Un pont à la mode kachmirie, qui en vaut bien une autre, de petits
sanctuaires hindous, une mosquée, un bazar de village, quelque huit
cents maisons à toit anguleux comme chez nous, et non plus en terrasse
comme dans l'Inde, voilà Baramoula, et voilà encore, en plus petit,
Sopour. Les ponts surtout amusent l'oeil par la nouveauté de leur
silhouette. Ils sont entièrement en bois. Leurs piles sont formées de
rangs de solives superposées alternativement en long et en large. De
loin, on dirait assez bien un tas de planches que l'on veut faire
sécher. À la base, en amont, une sorte d'éperon, construit de solides
madriers et rempli de grosses pierres, rompt l'effort du courant; par
en haut, les piles vont s'élargissant et les pièces de bois parallèles
au fil de l'eau se font de plus en plus longues, jusqu'à ce qu'enfin
elles se trouvent assez rapprochées pour qu'on puisse aisément jeter,
de l'une à l'autre, les traverses du tablier. Ces ponts à jour, outre
la simplicité et le bon marché de leur construction, ont encore
l'avantage de résister aux crues, qui passent à travers leurs
interstices sans les entraîner. Jadis, ils étaient bordés de maisons
et de boutiques à la façon du Pont-au-Change de nos ancêtres ou du
Ponte Vecchio de Florence; mais partout ces superstructures ont brûlé
et n'ont pas été rebâties.
Derrière Sopour, s'ouvre le Voular, le plus grand lac du Kachmir.
N'étaient quelques belles nappes d'eau libre, on dirait plutôt une
immense prairie d'herbes aquatiques, où se posent des oiseaux au
plumage éclatant. Partout flottent en cette saison de vieilles noix,
ou mieux des châtaignes d'eau (_singhara_), hérissées de quatre
longues épines, qui sont un des produits du lac et la suprême
ressource des Kachmiris en temps de famine. Dans des barques plates,
chargées à couler bas, les riverains recueillent, pour leur bétail,
les herbages de ce pré de nénuphars et de lotus. Ils chantent en
arrachant avec leurs mains les larges feuilles humides à tiges
visqueuses et le vent emporte très loin ces mélancoliques mélopées
hindoues, qui recommencent sans fin.
Les bateliers ont très grand'peur du Voular; c'est qu'il est
fréquemment visité par des orages brusquement descendus des montagnes,
et auxquels leurs bateaux plats et trop chargés du haut ne sauraient
résister. Ils n'ont d'autre ressource que de gagner au plus vite le
bord avant que les vagues n'embarquent. Goulâb-Singh, dit-on, faillit
y périr. Aussi, au lieu de traverser le lac pour gagner l'embouchure
de la grande rivière, les handjis se hâtent-ils de rejoindre, le long
de la rive méridionale, l'entrée du canal de Norou. C'est ce que
firent les nôtres, et non sans raison: au soir, le vent tomba soudain
sur nous, soulevant les nattes et menaçant de jeter à l'eau mobilier
et habitants. Nous trouvons, par bonheur, l'abri d'une levée de terre,
et toute l'équipe de handjis, hurlant d'effroi, s'empresse d'augmenter
les amarres et d'assujettir le toit du bateau. Après quoi, il n'y eut
qu'à s'endormir paisiblement, défendu de la pluie et des rafales par
cet excellent abri de roseaux tressés.
Ces orages s'en vont aussi vite qu'ils sont venus. Au matin, nous
repartons sur l'eau calme et miroitante. L'occasion est belle, au
début de la saison, pour gagner, par les étangs intérieurs, le
voisinage des ruines de Patan. Les _doungas_ glissent sur les
nénuphars en fleurs ou se coulent à travers les grands roseaux peuplés
de sarcelles; la transparence de l'eau est telle qu'on peut compter
les brins de mousse qui tapissent le fond. Un petit canal conduit
jusqu'à de grands platanes isolés dans la plaine près du village,
ignoré des cartes, de Palhallan. Aucune place de campement ne paye
moins de mine; mais on y est comme sur la plate-forme d'un magique
panorama, d'où la vue s'étend de l'Haramouk au Toutakouti et du
Kadjnâg au Brahma-Sakoul, sur l'immense cirque de montagnes neigeuses.
[Illustration: Campement près de Palhallan: tentes et
doungas.--D'après une photographie.]
À quelques kilomètres plus loin, les vieux temples de Patan, fortement
éprouvés en 1885 par le dernier tremblement de terre, achèvent de
crouler. Palhallan, magnifiquement ombragé de mûriers, de noyers, de
platanes séculaires et de peupliers où s'accroche la vigne, a aussi sa
curiosité: c'est sa héronnière. Des centaines de hérons vont et
viennent, faisant la navette entre les lacs voisins et les grands
arbres où ils ont logé leur nichée. Il est comique de les voir se
poser avec un geste maladroit de leurs longues pattes. D'autres se
font les plumes ou méditent, le cou rentré dans les épaules, au bout
d'un rameau desséché; car les cimes dépouillées semblent souffrir de
cet excès d'habitants. On est en droit de s'étonner que l'art kachmiri
n'ait pas tiré du héron le même parti que les Chinois et les Japonais
de leurs cigognes, d'autant que c'est un oiseau royal, dont la chasse
est interdite. Jadis, les gens de qualité portaient, fixée par un
joyau à leur turban, une aigrette de plumes de héron, et le fermage de
la cueillette comptait dans les revenus de l'État. Dans ces dernières
années encore, le fermier avait à payer 268 roupies et à fournir 2 999
plumes, pas une de plus, pas une de moins. Mais la mode s'en va, et
les aigrettes ne reparaissent qu'à l'occasion des mariages, dans le
costume de mascarade dont on affuble le fiancé.
La maison flottante se remet en marche à travers les étangs
transparents et fleuris pour regagner le canal de Norou, qui
s'embranche à Shadipour sur le bras principal de la Vitastâ; juste en
face, se jette le Sindh, formant ainsi un vrai carrefour de rivières.
Ce confluent est aux yeux des brahmanes un lieu aussi sacré que le
point de jonction du Gange et de la Djamna; sur un îlot circulaire, un
petit platane, pareil à l'arbre éternel dont les pèlerins vénèrent
encore le tronc dans les souterrains du fort d'Allahabâd, est censé
ne connaître ni déclin ni croissance. Détail qui a son prix, on pèche
à cette place vénérée d'excellents poissons appelés _mahsirs_. De là,
en descendant la grande rivière, on aurait vite fait d'atteindre le
pont de Soumbal, et, par un étroit déversoir, les eaux vertes et
profondes du petit lac Manusbal, où une réduction de temple kachmiri
achève de s'enliser dans la vase. Si, au contraire, on la remonte,
bientôt se dessine, dans le lointain, le fort sikh de Hari-Parvat, qui
est la citadelle de Srînagar. Par derrière, se profile, plus haut
encore, servant d'écran au soleil levant, une colline couronnée d'un
sanctuaire brahmanique, ce qui n'empêche pas les musulmans de
l'appeler Takht-i-Souleiman, c'est-à-dire «Trône de Salomon».
[Illustration: Troisième pont de Srînagar et mosquée de Shah Hamadan;
au fond, le fort de Hari-Parvat.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Srînagar est coupé en deux par la rivière qu'elle borde pendant plus
de 5 kilomètres. Sept ponts relient les deux rives. J'ai, pour ma
part, eu l'impression d'arriver dans une ville demi-ruinée. Il
semblerait que les maisons, dont beaucoup sont étayées, ont été
laissées en état d'équilibre instable par le dernier tremblement de
terre, en attendant que le prochain achève de les jeter à bas. Elles
n'en sont que plus pittoresques, avec leurs petites loggias à l'étage
supérieur, leurs volets ajourés, sur lesquels, l'hiver, on colle du
papier pour remplacer les vitres absentes, et surtout leurs toits de
terre couverts de touffes d'iris et d'herbes folles, ondoyant au
moindre souffle. Tour à tour défilent des mosquées, avec leur triple
toit également fleuri, et les temples hindous, dont les dômes oblongs
sont revêtus de plaques de fer blanc, hélas! empruntées à des bidons
de pétrole. Des quais et de grands escaliers, bâtis de vieilles
pierres sculptées, bordent la rivière. Des femmes y descendent emplir
leurs cruches de terre rouge ou de bronze; leurs petites sandales de
bois, retenues par un simple champignon passé entre l'orteil et le
premier doigt, claquent sur les marches glissantes, et c'est miracle
qu'elles ne se rompent pas le cou; leurs longues robes de laine ont
parfois des teintes délicieusement passées: vieux vert, bleu pâli,
grenat foncé. Les _shikaras_ sillonnent en tous sens la rivière, aussi
nombreux que les fiacres dans une rue de Paris.