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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--1re LIV. Nº 1.--7 Janvier 1905.
[Illustration: En «rickshaw» sur la route du Mont Abou--D'après une
photographie.]
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL.
I.--De Paris à Srînagar.--Un guide pratique.--De Bombay à
Lahore.--Premiers préparatifs.--En tonga de Rawal-Pindi à
Srînagar.--Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir.--Retour à la
vie nomade.
Passez-vous l'été au Kachmir? La question n'est pas aussi saugrenue
qu'elle peut sembler aux sédentaires Français que nous sommes. Je sais
des gens qui le font et ne s'en portent que mieux. La «season» y est
admirable. On trouve de tout dans cette heureuse contrée, une vallée
comme en Touraine, des sources et des ruisseaux comme en Bretagne, des
arbres et des gazons comme en Angleterre, des montagnes comme en
Suisse, des ruines comme en Italie, et, comme en nul de ces pays, la
liberté!--je veux dire le droit d'aller et de venir au gré de votre
humeur, roi en votre bateau et seigneur en votre tente, amarrant ou
démarrant à votre guise, plantant ou levant le camp à votre fantaisie,
sans que jamais aucune clôture, aucun écriteau, ni aucun garde
champêtre vienne vous arrêter. Ajoutez enfin l'étonnant bon marché de
la vie; et, au total, cela est infiniment plus intéressant, plus
hygiénique et, après tout, pas beaucoup plus coûteux qu'une saison
dans telle ville d'eaux à la mode.
[Illustration: L'éléphant du touriste à Djaïpour.]
À quiconque voudrait tenter l'aventure, ces notes sont dédiées. Elles
n'ont d'autres prétentions que de donner les quelques renseignements
dont on pourrait avoir besoin. Si, ça et là, aux informations se
mêlent quelques impressions, on pardonnera celles-ci en faveur de
celles-là.
Pour commencer, Srînagar n'est qu'à vingt jours et à moins de 2 000
francs de Paris. Comptons: de Marseille, les paquebots des Messageries
maritimes vous conduiront en quinze jours et pour 1 375 francs jusqu'à
Bombay. De Bombay, le train express,--en dehors duquel il n'est point
dans l'Inde de salut,--vous mènera en soixante-quatre heures
vingt-cinq minutes jusqu'à Rawal-Pindi, et vous paierez en première
classe 93 roupies 9 annas, soit, au taux actuel de la roupie, environ
160 francs. En courant ensuite la poste, vous atteindrez Srînagar en
deux jours. Une place dans le courrier se paye 45 roupies, une voiture
spéciale revient à 130.
Si le touriste n'a pas passé l'hiver précédent dans l'Inde, il fera
bien d'arriver à Bombay dès les premiers jours de mars. Plus tard il
risquerait de trouver la chaleur déjà accablante. En remontant vers le
nord, il aura encore le temps de visiter Ahmedabad et ses mosquées; le
mont Abou et ses sanctuaires djaïns, bijoux de marbre ciselé; la ville
rose de Djaïpour d'où un éléphant le conduira à Amber, la vieille
capitale désertée; Agra et sa fameuse merveille du Tadj-Mahal,
assurément le plus beau monument qu'en aucun lieu du monde l'amour ait
jamais élevé à la mort; Mathourâ, patrie du dieu Krichna, et ses quais
bordés de temples où les singes disputent aux tortues du fleuve les
offrandes des pèlerins; l'impériale Delhi, dont la campagne, jonchée à
perte de vue de ruines imposantes, a le même air de grandeur et de
désolation que celle de Rome; Amritsar, la ville sainte des Sikhs, qui
mire dans un étang les coupoles d'or de son temple trop vanté....
Enfin le voici à Lahore.
Là, que de choses encore à voir: le beau musée, les rues pittoresques
de la ville indigène, le fort d'Akbar, la mosquée d'Aureng-Zeb; celle
de Vazir-Khân, toute revêtue de précieux carreaux de faïence; les
jardins mogols de Shalimar, et, au delà du grand pont de bateaux de la
Ravi, ceux de Shah-Dehra où Jehan-Guir, de son vivant grand libertin,
opère après sa mort des miracles; puis les innombrables tombeaux qui
font de Lahore et de sa banlieue comme une vaste nécropole et peuvent,
pendant des mois, donner un but nouveau à chaque promenade du soir. On
nous en voudrait de ne pas mentionner celui de la pauvre Anarkali,
dont le nom signifie «Bouton de grenade» et qui fut, dit-on, enterrée
vive, en la fleur non épanouie de sa jeunesse, pour avoir une fois
rendu son sourire à ce même Jehan-Guir, du temps qu'il n'était encore
que le prince héritier Sélim. Et pourtant, j'eus une surprise plus
émue en visitant la maison où vécut le général Allard,--un de ces
officiers de la grande armée qui firent, à charge de revanche, la
fortune de Randjit Singh,--et où il donna l'hospitalité à Jacquemond;
sous un kiosque du jardin, une simple dalle de marbre porte ces mots
en français: MARIE ALLARD, _six mois_.
[Illustration: Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns
du Mont Abou.--D'après une photographie.]
Entre temps, le touriste fera ses préparatifs de nomade civilisé. Il
commencera par se procurer une tente légère, mais pourtant double, du
modèle dit: «Cottage suisse» ou «tente de Kaboul». Puis il réunira un
mobilier de camp comprenant un lit démontable, des chaises et des
tables pliantes; de la batterie de cuisine, plus volontiers un jeu de
casseroles en aluminium rentrant les unes dans les autres; un four de
campagne, de la vaisselle émaillée, des chandeliers ou des lampes de
jardin; enfin le très petit nombre d'objets qui sont vraiment
indispensables. Il peut d'ailleurs remettre jusqu'à son arrivée au
Kachmir une partie de ces acquisitions et louer le reste à l'une des
agences de Srînagar.
Surtout qu'il ne manque pas d'engager, dès Lahore, deux de ces
précieux domestiques indiens, si habiles à assurer le confort de leur
maître au milieu de toutes les tribulations des déplacements
quotidiens. L'un lui servira de _khitmatgar_ (valet de chambre);
l'autre sera le _khansama_ (cuisinier). Leur salaire mensuel est de 12
à 16 roupies, plus une indemnité de 8 roupies quand on les emmène loin
de chez eux, à charge de se nourrir eux-mêmes. Ces musulmans du
Pendjâb sont en général des gens de confiance et parfaitement sobres,
ce que ne sont pas toujours les domestiques qui guettent dans les
ports de mer l'arrivée des globe-trotters. Assurez-vous seulement
qu'ils soient bien de même secte, pour éviter de fâcheux conflits. Les
miens s'étaient fort bien entendus durant la campagne, mais tout finit
par des grincements de dents! Pendant les derniers temps de mon
séjour à Srînagar, j'avais dû accepter et rendre quelques invitations,
et c'est assez la coutume des domestiques que de s'inviter en même
temps que les maîtres; or, un beau soir que les miens se trouvaient à
dîner chez des Lahoris comme eux, le khansama qui était _sunnite_ et
très dévot, apprit avec horreur que le khitmatgar appartenait à la
secte des Chyites, et c'est ainsi qu'après avoir fraternisé six mois,
ils découvrirent qu'ils étaient ennemis jurés, pour la raison qu'il y
a plus de mille ans le calife Omar extermina la famille d'Ali, gendre
du Prophète.
[Illustration: Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi.--Dessin
de Massias, d'après une photographie.]
Que le touriste s'en fie au khitmatgar pour trouver, chaque jour, à la
même place, sous sa main, à table, près de son lit ou dans les poches
de la tente, tous les objets dont il a coutume de se servir. À toute
heure, le cri de «Koï hai!» qui équivaut au «Holà, quelqu'un!» de nos
pères, trouvera celui-ci prêt à répondre, empressé et ingénieux, et
portant sur l'épaule la serviette qui est comme l'insigne de sa
charge. Veillez seulement à ce qu'il en change souvent! C'est avec
elle qu'il essuie l'assiette qu'il vous apporte; avec elle qu'il
époussette, à l'occasion, vos vêtements et vos chaussures; avec elle
qu'au matin, en faisant votre lit, quand vous avez campé trop près
d'un village, il chasse à petits coups bienveillants les puces, à demi
asphyxiées par la poudre de pyrèthre dont il eut soin la veille de
saupoudrer vos draps; c'est avec elle encore qu'il fouaille les
coolies qui tardent à dresser les tentes et à disposer le camp; car il
s'improvise chef de caravane, et les bons Kachmiris que houspillait le
mien,--un freluquet qu'ils auraient écrasé d'une chiquenaude,--ne
manquaient jamais de lui donner respectueusement du «Sirdar!»... ni
plus ni moins que le titre que portait lord Kitchener de Khartoum
quand il commandait l'armée anglo-égyptienne! Il se piquait d'ailleurs
d'être de bonne famille, mais des malheurs domestiques avaient
contrarié son éducation; aussi ne prétendait-il pas au titre de poète
comme le khitmatgar d'un de mes amis, qui charmait ses loisirs à
composer des vers persans. Du moins il était fidèle; à la différence
d'autres qui ont, tous les quinze jours, à enterrer la même
belle-mère, il ne m'a jamais demandé qu'une demi-journée de congé.
C'était à Lahore, pour se marier! Et comme, généreusement, je lui
offrais la journée tout entière, il protesta qu'il tenait à être de
retour à temps pour me servir mon déjeuner.
Quant au khansama, sans doute, il volera un peu son maître; c'est le
métier qui veut ça. En revanche, on peut être assuré de trouver
partout, même en pleine djangle, et par quelque temps qu'il fasse, le
repas prêt à l'heure et cuit à point. Par la pluie ou le vent, au coin
d'un bois, sur un feu qui flambe entre deux pierres, dans des
circonstances où le meilleur maître-queux européen ne songerait qu'à
rendre son tablier, ces cuisiniers indiens réalisent couramment et
d'impeccable façon le menu classique: potage, entrée, légumes, rôti,
entremets. Lorsque le mien vint, le premier jour de son entrée en
charge, me demander dans son jargon anglo-indien comment je désirais
le rôti: _Half-paka, three quarters paka ya bahout paka_, «mi-cuit,
aux trois quarts cuit ou très cuit», je connus que je possédais un
virtuose doué du sentiment des nuances. Je dois dire qu'il les
réalisait imperturbablement, et à la broche; car je lui avais, une
fois pour toutes, inculqué l'idée que mes principes s'opposaient à ce
que les rôtis se fissent à la casserole; et je le vois encore, à telle
étape, sous l'ondée, abritant d'une main avec un parapluie, et
tournant mélancoliquement de l'autre devant la braise le poulet du
soir. En pareilles matières, n'invoquez jamais votre goût ni votre
estomac; ils n'en ont cure. Parlez vaguement de rites ou simplement de
coutume (_dastour_) que vous tenez à observer: vous serez sûr d'être
obéi, et ils vous en estimeront davantage d'avoir ce qu'ils ne
manqueront pas de prendre pour des pratiques religieuses, dans le
genre des leurs. Quelques plats à la mode de France vinrent ainsi, au
nom du _french dastour_, remplacer fort avantageusement les éternelles
«côtelettes de poulet» (_sic_) et les fades légumes à l'anglaise.
Grâce moitié à de laborieuses explications, moitié à des
démonstrations pratiques, ces recettes furent assimilées par le
cuisinier avec une telle maestria que, quand je le congédiai au bout
de la saison, il ne parlait de rien moins, fort de sa science accrue,
que de se faire engager chez un lieutenant-gouverneur.
Au Kachmir, le touriste renforcera encore sa maison de deux ou trois
autres domestiques à 8 ou 10 roupies par mois. Il lui faudra d'abord
un _bhichti_ (porteur d'eau) qui cumulera sans doute les fonctions de
_masalchi_ (laveur de vaisselle). Les familles un peu nombreuses
traînent même à leur suite un _dhobi_ (blanchisseur) particulier
attaché à leur service. Enfin il y aura encore le «balayeur»,--celui
que Jacquemond appelait le grand-maître de la garde-robe,--homme de si
basse caste, qu'il soigne les chiens et mange pêle-mêle les restes de
votre table; inutile d'ajouter qu'il est au ban de la société. Et
quand, arrivant fatigué à l'étape, vous aurez vu le cuisinier réclamer
au _bhichti_ de l'eau qu'il fera chauffer sur du bois ramassé par le
balayeur pour vous préparer selon les rites une simple tasse de thé,
que vous apportera le khitmatgar, vous admirerez,--si du moins vous
n'êtes pas à bout de patience,--cette élégante division du travail.
Lahore, en avril, est encore plein de roses. Mais si le voyageur veut
s'assurer que la chaleur de l'Inde n'est pas «un mythe solaire», comme
le proclament souvent les touristes d'hiver, qu'il s'attarde seulement
jusqu'en mai et attende le premier «orage de poussière», après 117° ou
120° Fahrenheit (48° centigrade) à l'ombre; tout comme jadis les
compagnons d'Alexandre, il déclarera que l'expérience est suffisante
et insistera pour se retirer sans demander son reste. Le départ pour
les montagnes ne lui semblera que plus doux. Il sera déjà temps pour
lui de s'approvisionner de glace pour faire sans encombre les neuf
heures d'express qui le séparent de Rawal-Pindi. Il passera sans
s'arrêter devant l'amorce des routes que suivirent Bernier et
Jacquemond par le Pir-Pantsal ou Pantch. Le Kachmir a maintenant sa
voie carrossable, passant par Mari (orth. anglaise: Murree). On parle
même d'y pousser un chemin de fer électrique; mais alors ce sera
l'invasion des hordes de l'agence Cook et la fin du «paradis des
Indes». Hâtez-vous pendant qu'il en est temps encore!
[Illustration: Les «karévas» ou plateaux alluviaux formés par les
érosions du Djhilam. D'après une photographie.]
L'express de Calcutta arrive à deux heures du matin à Rawal-Pindi, un
des grands «cantonnements» ou stations militaires du Pendjâb. Il sera
bon d'avoir d'avance écrit à l'indispensable Dhanjibhoy,
l'entrepreneur de transports, dont les voitures roulent sur toutes les
routes de l'Inde du Nord, pour retenir une _tonga_. C'est un petit
chariot à deux roues, fort bas et médiocrement suspendu, recouvert
d'une épaisse bâche blanche, qui est la chaise de poste du pays; il y
a place pour trois personnes, plus le cocher, et les menus bagages.
Les malles et caisses viennent d'ordinaire en _ekkas_, voitures
indigènes fort ingénieusement construites, qu'on peut louer de
Rawal-Pindi à Srînagar pour 35 ou 40 francs, et qui, attelées au même
poney indigène, accomplissent le voyage en quatre ou cinq jours. On
les fait d'ordinaire accompagner, pour plus de sûreté, par l'un des
domestiques.
Sitôt les bagages chargés à la gare, on part, sous les étoiles du ciel
immuablement pur, à travers les rues de Rawal-Pindi, au risque
d'écraser les dormeurs rangés sur des _tcharpaïs_ (lits indigènes)
devant leur porte. Les premiers milles sont rapidement franchis le
long de la route plate; mais bientôt la silhouette des montagnes sur
lesquelles meurt l'étoile du matin, apparaît dans des blancheurs
d'aurore. Avec délices on respire la fraîcheur retrouvée. On monte et
les relais se font plus courts. La route longe le lit d'un torrent
bordé de lauriers roses, puis devient de plus en plus montante et
pittoresque. Les pentes se couvrent de sapins; des églantiers s'y
accrochent, les revêtant jusqu'à la cime de leurs touffes blanches et
parfumées. Les ravins sont pleins de fougères et de fraisiers en
fleurs. La route monte de plus belle. Aux derniers relais le _saïce_
(palefrenier), qui d'ordinaire se tient à l'arrière sur le marchepied,
passe à l'avant de la tonga, et, assis sur le brancard de gauche, aide
le cocher à fouetter ses deux chevaux. On fait ainsi plus de 60
kilomètres en six heures, en même temps qu'on monte à 2000 mètres de
hauteur.
[Illustration: «Ekkas» et «tongas» sur la route du Kachmir: vue prise
au relais de Rampour.--D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
Mari, la station d'été à la mode du Pendjâb, éparpille sur plusieurs
crêtes ses églises, ses hôtels, ses magasins européens, ses cottages
entourés de verdure et ses jolies promenades remplies d'amazones et de
cavaliers. Au sud, la vue s'étend sur l'immense plaine couleur de
_khaki_, au nord sur les hautes cimes neigeuses qui semblent barrer la
route de Kachmir. On se sent renaître dans cet air pur et frais,
descendu de l'Himalaya, l'éternel «séjour des neiges», alors que, la
veille encore, on étouffait sous le vent artificiel des _pankas_.
Cependant, après avoir tant monté, il faut redescendre,--bien entendu
sans frein,--à mi-côte des pentes boisées, le long de précipices dont
ne vous séparent que quelques quartiers de roc échelonnés au bord de
la route. À chaque relais, pas un cheval qui ne plonge et se cabre au
moment de démarrer; puis ils trottent de façon tout à fait paisible
comme si, après avoir protesté pour la forme, ils se résignaient à
leur sort. Un seul cheval suffit dans la descente. Tous d'ailleurs, au
fort de la saison, sont maigres et écorchés à faire pitié. Pourtant au
deuxième relais après Mari, on nous amena par hasard un cheval en bon
état, gras, le poil luisant, la peau intacte. Il ne fallut pas moins
de quatre _saïces_ pour l'atteler, après quoi il ne répondit aux coups
de fouet que par des ruades folles. Comme le cocher insistait, il usa
de son grand moyen; reculant soudain, il alla violemment jeter la
voiture contre les pierres qui bordaient la route du côté de la
vallée. À vingt pas plus loin, rien n'aurait empêché la dégringolade,
et on nous aurait ramassés avec armes et bagages à 500 mètres plus
bas. Les gens du village et les conducteurs d'une caravane au repos
regardaient, avec intérêt, se préparer l'accident. Nous avons
immédiatement réclamé un autre cheval: c'est tout ce que demandait le
premier; et tandis qu'on amenait un de ses compagnons, moins ingénieux
ou plus bonasse, le vicieux animal, aussitôt dételé, remontait tout
seul reprendre à l'écurie sa place accoutumée et son repas interrompu.
Cependant, à force de descendre, la route atteint enfin le creux de la
vallée du Djhilam ou Vitastâ. Elle suit jusqu'au pont de Kohala le
bord de la blanchâtre et puissante rivière, grossie d'eau de neige.
Changée en furieux torrent, elle écume et gronde, affolée de remous et
de rapides dans son lit de rochers, elle si calme au Kachmir! Des bois
flottés, membres épars des beaux cèdres déodars des montagnes, y
tournoient, entraînés aux plaines du Pendjâb. Les ruines de l'ancien
pont suspendu, remplacé par un pont de pierre, racontent les
fantasques sursauts des inondations. De l'autre côté de ce pont, nous
sommes dans les États du mahârâdja de Djammou et Kachmir; à preuve
que, de ce côté du Djhilam, on donne une roupie de péage aux
fonctionnaires anglais et, de l'autre côté, une roupie l/2 aux gens du
mahârâdja pour le droit de route et le droit de pâturage des bêtes de
somme. Quant aux droits de douane, ils ne sont pas faits pour les
_sahebs_ ou «seigneurs», entendez les Européens.
La route continue, désormais, le long de la rive gauche du Djhilam,
pour ne plus la quitter: bonne route quand elle est en état, et dont
un de nos chemins vicinaux de France peut donner une idée assez juste.
Elle court en corniche, un peu au-dessus du fleuve écumant et furieux,
dans l'étroite vallée où le soleil oublié se fait de nouveau sentir. À
chaque pas, il lui faut traverser d'innombrables _nallas_ ou vallées
latérales. Ce sont, en général, de délicieux ravins où, du haut des
montagnes, l'eau dévale en cascades, quelquefois même en puissants
torrents, et qui, tous, vaudraient une visite. Chacun d'eux a son
pont, d'ordinaire emporté à chaque brusque fonte des neiges et
reconstruit avec une inlassable patience par les ingénieurs de l'État.
De temps à autre, on rencontre un de ces glissements de terrain qui,
au début de la saison, rendent fréquemment la route infranchissable.
On déblaye juste la place de la voiture, le reste des éboulis est jeté
au Djhilam. Presque au milieu de mai, nous avons trouvé de nombreux
coolies encore occupés à réparer la route; mais il suffit qu'il en
reste un soupçon pour que la _tonga_ continue à passer à toute volée.
Un cahot vous jette dans la crevasse béante, un autre vous en retire;
le cocher vous prévient d'un mot bref: «_Khabardar!_ Prenez garde»! Et
tout est dit.
[Illustration: Le vieux fort sikh et les gorges du Djhilam à
Ouri.--D'après une photographie.]
Nous avons, le premier jour, fait ainsi 90 kilomètres avec bien des
_khabardars_ à la clef. Ce sont naturellement les passages les plus
périlleux que choisit le cocher pour lâcher les rênes et souffler dans
sa trompette. Les accidents sont, d'ailleurs, extrêmement rares, et on
finit par goûter ces galopades éperdues sur des ponts sans parapets et
ces brusques tournants pris à toute volée. Toutefois, les gens nerveux
feront bien de s'absorber, aux tournants surtout, dans la
contemplation de la paroi droite de la route, pour ne point voir le
Djhilam, où le moindre écart les précipiterait, et où les grands
sapins, emportés comme des fétus de paille, leur prédisent assez leur
sort. Cette paroi a d'ailleurs son intérêt; faite, le plus souvent, de
cailloux roulés de nuances diverses, grès et porphyres, veinés et
polis comme nos galets de l'Océan, elle a été sûrement tranchée dans
un ancien lit du fleuve. Parfois même des tunnels sont percés au
travers, et l'on ne passe pas sans quelque appréhension sous ces blocs
suspendus, à peine cimentés dans leur gangue de terre.
[Illustration: Shêr-Garhi ou la «maison du lion», palais du mahârâdja
à Srînagar.--Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.]
Tous les 20 kilomètres, ou à peu près, si le désir vous prend de vous
arrêter, un bangalow (hind. _bângla_) est prêt à vous recevoir.
Quelques-uns, notamment à Domel, Garhi et Ouri, sont suffisamment
approvisionnés. Vous n'y risquez pas de voir se répéter l'anecdote
classique du bangalow de l'Inde, dont le dernier poulet,--suprême
ressource,--vient toujours de s'enfuir dans la djangle à votre arrivée
«par respect pour Votre Honneur!» Ici, le khansama vous sert
immanquablement le déjeuner ou le dîner à l'anglaise, et fournit en
plus, aux amateurs, du «Kachmir Barsac» ou du «Kachmir Médoc» fabriqué
à Srînagar. Quant aux chambres, elles sont assez propres, mais
sommairement meublées.
[Illustration: L'entrée du Tchinar-Bâgh, ou bois-des-platanes,
au-dessus de Srînagar; au premier plan une «dounga», au fond le sommet
du Takht-i-Souleiman.--Photographie Jadu Kissen, à Delhi.]
La vallée, un peu fermée d'abord après Kohala, s'élargit bientôt au
confluent de la Kichen-ganga, près de Domel. En même temps, on cesse
brusquement de courir du sud au nord pour tourner au sud-est. Une des
curiosités de l'étape de Garhi est son pont de cordes. Imaginez des
deux côtés de la rivière, large d'environ 80 mètres, deux solides
montants renforcés par une poutre transversale et maintenus par
d'énormes tas de gros galets. D'une rive à l'autre, deux cordes,
faites de lanières de cuir légèrement tordues, les relient deux à
deux; ce sont les rampes. Aux poutres transversales se suspend une
autre corde de cuir; c'est le chemin. Les trois cordes sont maintenues
en position par des fourches de bois en forme de V, placées à environ
3 mètres les unes des autres. Sur cet appareil instable, les Kachmiris
se promènent portant d'énormes faix d'herbe ou un pot au lait placés
en équilibre sur leur tête; il est vrai que ceux qui possèdent des
chaussures les passent à leur ceinture avant d'y monter, ce qui leur
permet de se servir de leurs pieds à la façon des singes. D'ailleurs,
il y a un passeur qui, pour deux _annas_, charge sur son dos les gens
sujets au vertige ou effrayés par les rapides qui roulent à grand
fracas sous ce chemin de clown. Ce passeur est une manière d'Hercule
qui porte un homme comme une plume; il a soin, préalablement, de
s'attacher sur le dos son client au moyen d'une large écharpe dont il
se noue solidement les bouts sur la poitrine, gardant ainsi toute sa
liberté de mouvements. Un autre pont semblable, mais moins long, se
voit encore près d'Ouri, au-dessous du vieux fort Sikh, dont les
murailles de briques et de pisé semblent placées là comme un décor
dans le paysage.
[Illustration: Ruines du temple de Brankoutri. D'après une
photographie.]
Mais comment décrire tous les pittoresques tableaux qui, tour à tour,
s'encadrent entre les montants de la capote de la voiture et auxquels
on ne donne qu'un regard en passant? Et de même il nous faut renoncer
à énumérer les mille et un incidents de la route: rencontres
d'_ekkas_, de chars à boeufs ou de longues théories de chameaux qui
vont, remuant les lèvres comme s'ils marmottaient des patenôtres. Puis
ce sont les villages, avec leurs huttes basses à toit plat formant
véranda; les bazars, où ont encore cours de vieilles monnaies à
légendes grecques; les sanctuaires, que marquent des drapeaux
triangulaires de couleurs diverses,--sans parler de l'émotion de
rigueur à chacun des relais! Vus encore sous un buisson, près de leurs
chevreaux et de leur jeune chien aboyant à la _tonga_ qui passe, deux
jolis petits pâtres kachmiris, Daphnis et Chloé à leur âge
d'innocence; et Chloé appuyait tendrement sa toque de drap rouge
contre le turban sale de Daphnis....
Et ainsi, de ce paradis, la route même est délicieuse. D'ailleurs, à
partir de Rampour, tout annonce l'approche du Kachmir. Les pentes sont
couvertes de sapins et de cèdres déodars, le chemin bordé de peupliers
et de platanes. Déjà, à Brankoutri, on passe devant un premier temple
en ruines. Celui de Baniyar, mieux conservé, debout au milieu de sa
cour quadrangulaire, donne une idée très nette de ce qu'étaient les
vieux édifices d'autrefois. Voici bientôt que paraissent les iris,
cette fleur symbolique de la contrée. Soudain, la rivière assagie se
fait unie comme un miroir, et le long couloir, où nous trottons depuis
deux jours, débouche brusquement dans «l'heureuse vallée» par
l'étroite porte de Baramoula, qui est en même temps la seule issue
pour tout le drainage de ses eaux.
De Mari à Baramoula, on compte 200 kilomètres, soit, si l'on marche,
neuf étapes, et, si l'on court la poste, une trentaine de relais. La
route, commencée en 1880, était terminée en 1890 jusqu'à l'entrée de
la vallée; mais la section de Baramoula à Srînagar n'a été livrée
qu'en 1897. Dès 1896, les ponts étaient finis, et le rouleau à vapeur,
image de notre civilisation niveleuse, achevait d'écraser dans le
ballast plus d'une pierre empruntée aux vieilles ruines hindoues. La
route traverse, en effet, la plaine alluviale où l'on ne trouverait
pas un caillou; la montagne est loin; les entrepreneurs avaient trouvé
plus court de prendre comme carrière les vieilles capitales du pays.
Cette année-là, les premières voitures commencèrent à rouler à travers
le Kachmir, regardées avec plus de curiosité par les paysans que chez
nous les automobiles. Maintenant, tous les véhicules suivent
couramment jusqu'à Srînagar, laissant à mi-chemin le vieux bourg et
les temples ruinés de Patan. Si vous êtes impatients d'arriver,
poussez de suite jusqu'à la capitale; mais du moins, en y entrant,
arrêtez-vous sur le pont par lequel la route franchit la rivière, pour
vous donner le temps de souffler un peu.
[Illustration: Types de pandis ou brahmanes kachmiris.--Photographie
Jadu Kissen, à Delhi.]
Aussi bien l'Amira-Kadal, le premier en amont des sept ponts de
Srînagar et le seul construit à l'européenne, est devenu le
rendez-vous habituel des nouvellistes de la cité. C'est là qu'ils
discutent des affaires publiques et font courir toutes les semaines le
bruit que les Afghans sont entrés à Lahore et que les Russes ont
franchi les Pâmirs. Nous y serons bien pour regarder et causer un
instant. Un marché se tient des deux côtés, et les gens passent et
repassent, pour la plupart de grands gaillards au teint à peine
basané, vêtus d'une robe de laine qui se souvient plus ou moins
d'avoir jadis été blanche, et enturbannés de calicot. Ce sont,
d'ailleurs, de braves gens, à la façon dont l'entendait le
globe-trotter qui, dans une gare du Pendjâb, outré de l'insolence d'un
coolie, allait s'enquérant de sa race avant de se risquer à sévir. Les
Kachmiris sont de la bonne espèce; on peut les battre impunément, ils
ne font que tendre le dos. Ce n'est pas comme les Afghans de la
frontière qui auraient tôt fait de riposter à la bourrade par un coup
de coutelas mortel. Les voyant si forts et si débonnaires, les Anglais
en ont tout de suite conclu qu'ils étaient couards. Les
préféreraient-ils enclins au meurtre et au brigandage? Il est vrai que
pour les Afghans, dont la bravoure ne fait pas question, les Anglais
se tirent d'affaire en prétendant qu'ils sont «traîtres». Ce parti
pris dans le choix des qualificatifs les plus malsonnants prouve
seulement, ce que l'on sait déjà, que les Anglais ne sont guère
contents que d'eux-mêmes. Quelques Kachmiris, piqués de ce reproche de
lâcheté, soutiennent que la robe, qui est leur costume national, leur
fut imposée par les conquérants musulmans, en vue d'efféminer leur
caractère. L'histoire est spécieuse et paraîtrait même convaincante,
si ceux qui l'ont imaginée pouvaient se passer de leur _kangri_. Le
kangri est la chaufferette indigène, bol de terre garni d'osier et
rempli de charbons et de cendres, qui, dès qu'il fait un peu frais, ne
quitte pas le Kachmiri plus que son ombre; il passe ses jours accroupi
sur elle, il couche avec elle la nuit, et c'est à elle qu'il doit les
fréquents incendies de ses demeures et les cicatrices de brûlures dont
il est le plus souvent couturé. Or le kangri ne va pas sans les plis
de la large robe à longues manches sous lesquels, frileusement, on
l'enfouit; et comme le Dr M. A. Stein assure qu'il en était déjà
question dans les vieilles chroniques, il faut renoncer à la légende
d'un Kachmir, jadis peuplé de héros, tous braves parce que portant
culottes.
Mais vous commencez à discerner entre les passants des nuances de
types et de costumes. Laissons de côté quelques Sikhs, Pendjâbis et
autres immigrés de l'Inde; les Kachmiris eux-mêmes n'ont pas tous même
religion ni même caste. En gros ils se partagent entre hindous et
musulmans. Ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux: des cent
vingt mille habitants de la capitale, plus des trois quarts professent
l'islamisme, et, dans les campagnes, la proportion est plus forte
encore. Il semble que cette conversion de la masse de la population,
qui date seulement du XIVe siècle, se soit produite sans violence et
nullement à la suite d'une invasion de conquérants. Les cultivateurs
et les gens de peu, qui n'avaient qu'à gagner au change, embrassèrent
tous la religion étrangère; les brahmanes, qui avaient tout à y
perdre, s'attachèrent désespérément au culte que leur avaient légué
leurs aïeux, seule justification des privilèges attachés à leur caste.
Les musulmans les stigmatisent naturellement de l'épithète de
_bout-parast_ (adorateurs d'idoles); mais eux-mêmes sont-ils bien sûrs
d'être des «vrais croyants» orthodoxes? En fait, ils ont gardé toutes
les superstitions hindoues sous un léger vernis d'islam, et les
docteurs de la Mecque les flétrissent à leur tour du nom de
_pir-parast_ (adorateurs de saints). Si les brahmanes sont la
minorité, ils restent de beaucoup la classe la plus intelligente et la
plus cultivée, encore que tous ne justifient pas par de suffisantes
études le titre de _pandit_ (lettré), qu'ils se donnent uniformément.
Déjà, vous les distinguez aisément de leurs compatriotes musulmans à
la marque sectaire qu'ils portent au front, au tour particulier de
leur turban et à l'écharpe jetée sur leurs épaules.
Maintenant que vous avez fait une première connaissance avec les
Kachmiris, êtes-vous curieux de savoir qui les gouverne? Regardez en
aval, puis en amont. Là, tout près, sur la rive gauche, cet
entassement d'horribles bâtisses est le Shêr-Garhi, comme on appelle
le palais du mahârâdja; là-bas en amont, sur la rive droite, vous
distinguez entre les peupliers et les platanes la place de l'élégante
villa du résident anglais. Du résident ou du mahârâdja, lequel est le
vrai roi de Kachmir? Les petits enfants même le savent et les
vieillards ne s'y trompent pas. Un brahmane centenaire, nous disant
tous les _sarkars_ (gouvernements) qu'il avait vu passer dans sa vie,
énumérait les Afghans Douranis, les Sikhs de Randjit-Singh, les
Râdjpoutes Dogras de Goulâb-Singh... et les Anglais de la reine. Il
est presque dommage, pour la beauté du fait, qu'il n'ait pas aussi vu
les Russes.
[Illustration: Le quai de la résidence; au fond, le sommet du
Takht-i-Souleiman.--Photographie Jadu Kissen, à Dehli.]