ce 15 mai 1874.
Ma très chère Jeanne:
Pendant que votre frère Jules écrit à votre père pour lui expliquer
les causes du retard que nous éprouverons avant de nous rendre à
Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quittée,
ma chère amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
parvenir de mes nouvelles. Jules raconte à votre père les détails
de l'hivernement et je vais me borner à vous parler du sujet qui
m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chère Jeanne,
les serments d'affection et de fidélité que je vous jurai la veille
de mon départ? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, où mon
coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
forêts où nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
coeur de femme l'aura déjà deviné. Chaque jour, j'ai pensé à vous, ma
chère amie, comme j'aime à croire que vous avez pensé à moi. Chaque
jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhaité le retour
au foyer afin d'obtenir le doux privilège de vous appeler ma femme.
Encore trois grands mois à attendre dans l'impatience et dans
l'ennui, mais je me console avec l'idée que ces trois mois de
travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
consacrerai, en passant à Montréal, à l'achat d'un joli trousseau
pour ma fiancée. «À quelque chose, malheur est bon», n'est-ce pas,
chère amie? Veuillez, ma chère Jeanne, présenter à votre vénérable
père, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
que Jules est le plus rude et plus fidèle travailleur du chantier. Au
revoir, chère et tendre amie, et chérissez bien le souvenir de celui
qui ne pense qu'à vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
vous. Aux premiers jours de septembre!
Votre fiancé devant Dieu,
Pierre Montépel.
La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lèvres, et relut
avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
qu'elle considérait déjà comme son protecteur naturel. En dépit du
délai qu'elle se voyait forcée de subir avant le retour de Jules et
de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
qu'aucun accident n'était arrivé aux voyageurs pendant l'hivernement.
Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
qui l'unissaient à Pierre Montépel, elle se fit un devoir de raconter
à monsieur et à madame Dupuis et à leurs enfants, les détails des
événements qui précédèrent la mort du père Girard et la conduite
énergique et dévouée de son fiancé devant l'opposition de ses
parents. Tous furent unanimes à lui exprimer la joie qu'ils
ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-même qui
s'était tenu à l'écart pour écouter le récit de Jeanne, la félicita
vivement du bonheur que paraissait lui réserver un avenir prochain.
Le pauvre garçon s'était fait violence pour cacher son trouble. On
avait remarqué, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
d'importance, que son caractère était devenu plus triste depuis son
retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
continué à le traiter avec la plus grande familiarité, mais le jeune
homme paraissait fuir sa société, tout en restant dans les bornes
d'une amitié bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
cette réserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
et que son retour à la santé ferait disparaître tout cela.
Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans incident, et l'on se
trouva bientôt aux premiers jours de septembre, époque à laquelle
on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continué de
correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
plaisir que le père Jean-Louis Montépel s'était rendu lui-même à
Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait forcée de travailler
dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
cru devoir décliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
maintenant le chef de la famille.
On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commençait à éprouver
une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reçu de
nouvelles du Canada. Elle s'était rendue chaque soir au bureau de
poste, mais l'employé qui la connaissait, lui avait invariablement
répondu la phrase sacramentelle: «Nothing for you, Miss Girard». Les
quinze, seize et dix-sept de septembre se passèrent ainsi, et Jeanne
devenait nerveuse à l'idée qu'un accident avait peut-être retardé le
retour de son frère et de son fiancé. Heureusement que ses craintes
étaient chimériques, car elle reçut, le dix-huit au soir, qui se
trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
voyageurs étaient à Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'était
empressé d'écrire à sa soeur pour lui annoncer leur arrivée au
village. Sa lettre datée du jeudi 17 septembre, annonçait en outre
qu'il partirait de Montréal, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
arriverait à Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.
Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à la famille Dupuis,
et la pauvre enfant était si heureuse qu'elle lut à haute voix, en
présence de ses amis, la lettre de son frère:
Contrecoeur, ce 17 septembre 1874.