Michel Dupuis avait appris pour la première fois, en parcourant la
lettre que Jules Girard adressait à son père, le fait que la main
de Jeanne n'était pas libre et que son coeur appartenait depuis
longtemps à Pierre Montépel. Le pauvre garçon ne s'était jamais avoué
à lui-même la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
mais un frisson avait parcouru tout son être et l'avait rendu faible,
lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
annonçaient que Jeanne en aimait un autre.
Michel, malgré son inexpérience du monde avait alors compris qu'il
aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
généreuse lui avait conseillé la résignation, mais son coeur blessé
se révoltait parfois à l'idée de la fatalité qui l'avait placé dans
une position aussi cruelle.
La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva à Fall River, le
jeune homme avait résolu de souffrir en silence et de cacher à sa
famille la passion qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur.
Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lèvres, les détails
de la grande démonstration du 24 juin, et de redire à Jeanne la bonne
nouvelle que lui avait confié le vieux docteur de Contrecoeur. Toute
la famille Dupuis fut étonné, comme Michel l'avait été lui-même, en
apprenant que Jeanne les quitteraient bientôt pour accepter la main
de Pierre Montépel; car la jeune fille n'avait jamais soufflé mot de
son amour, même à ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
l'heureux dénouement de ses épreuves, et Michel lui remit ensuite les
lettres que Jules et Pierre avaient adressées à Contrecoeur. Après
avoir pris connaissance de la lettre de son frère, Jeanne se renferma
dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
cachet de gomme de résine dont le jeune homme s'était servi, à défaut
de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commença la lecture, toute
tremblante d'émotion: