C'est avec un sentiment de contentement mêlé d'une profonde douleur
que je t'écris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
t'imaginer qu'elle a été ma surprise en apprenant la mort de notre
père vénéré, et ton départ pour les États-Unis avec une famille
étrangère. Je restai atterré par ce double malheur, et Pierre ton
fiancé éprouva une douleur bien légitime. Nous arrivions en nous
faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappâmes à la
porte de la chaumière paternelle, une femme que je ne connaissais
pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
nous cherchions. Je lui dis qui j'étais, et la pauvre femme, sans
préambule, m'annonça immédiatement la mort de notre vieux père et
ton départ de Contrecoeur. Je croyais rêver, mais on me dit de
m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
renseignements voulus. Ah! chère soeur, le malheur t'a rudement
éprouvée depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
tu as pu résister aux coups d'une expérience aussi terrible. J'ai lu
les lettres que tu avais déposées entre les mains du docteur, à mon
adresse, et je me suis trouvé consolé par la certitude que tu avais
bravement supporté ton malheur. Pierre, comme tu le sais déjà, est
complètement réconcilié avec son père, et je me suis rendu moi-même à
Lavaltrie où l'on m'a reçu avec toutes les démonstrations de la plus
franche cordialité. Madame Montépel a grande hâte de te connaître et
sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
s'efforcera de te faire oublier le passé. Mon premier devoir a été
de me rendre à Montréal et de commander un monument pour la tombe
de notre père, et Pierre a insisté pour qu'il fût de moitié dans
les dépenses. Nous partirons de Montréal samedi soir le 19, et nous
serons à Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
bonne pour te rendre à la gare afin que nous n'éprouvions pas de
difficultés pour te trouver, en arrivant là-bas. Si tu travailles
encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
te verras forcée de les quitter sous peu. Pierre se joint à moi pour
t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
qui nous séparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie
pas de te faire bien belle pour recevoir ton fiancé. Le brave garçon
mérite que nous lui soyons reconnaissants pour sa généreuse amitié.
À dimanche prochain!
Ton frère qui t'aime,