L'histoire des Girard

Quand on est vieux, quand le soir tombe

Sur notre jour qui va finir,

On rencontre au bord de la tombe

La grande ombre du souvenir.

Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,

Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;

Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance,

Ils vont! Dieu les conduise au port!

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers

1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à

Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble

chaumière de Contrecoeur.

Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père

la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des

sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté

silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:

--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?

--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche

de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te

consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner

avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même

avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel

comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur;

mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos

enfants s'y soumettront.

--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves

enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de

peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de

m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre

Montépel.

Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait

en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles

du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme

s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui

s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.

--Eh bien, frère, que t'a répondu papa?

--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous

saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre

père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi

qui te le promets.

--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il

dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me

faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il

n'allait pas aimer M. Pierre?

--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?

--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?

--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te

faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici

demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.

La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:

--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce

que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,

de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.

--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le

titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien

titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit.

Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.

On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.

Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa

soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à

Jules et à son père.

Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage

permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux

du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et

jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce

vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,

et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses

amours.

La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se

rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la

bienvenue.

Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la

dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard

parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le

temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder

ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de

joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un

canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules

et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard

se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui

tendant la main:

--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait

part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les

amis de mon fils sont aussi les miens.

Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien

de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la

main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de

l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il

fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,

elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur

ému du jeune homme.

La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins

bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.

Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut

pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert

un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut

terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:

--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à

l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai

dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai

donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse

mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,

vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me

prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour

le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,

si vous avez consulté votre père à ce sujet?

--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que

je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il

m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui

regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père

et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous

n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.

--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.

Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans

l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette

union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous

dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.

Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter

les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent

rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire

sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres

réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous

répondrai alors, mais pas auparavant.

Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne

devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y

avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans

une circonstance aussi solennelle?

Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait

causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de

l'histoire promise:

--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que

je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu

loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et

les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et

honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes

d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.

avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et

aventureuse de «coureur des bois».

C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.

Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après

trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du

nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous

descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres

et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot

d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière

Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes

une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière

Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être

suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route

du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous

atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages

hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du

Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes

pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière

Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions

voyager qu'à petite journée.

Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes

sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la

rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à

perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon

tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil

et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,

j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un

chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,

et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis

une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon

excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles

autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma

présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui

abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai

mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui

me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier

quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,

convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main

pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai

vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.

Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une

langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.

J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau

bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon

interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je

lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,

et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,

au milieu de ces forêts, il me répondit:

--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur

les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une

tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps

ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe

noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à

prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père

est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route

des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin

de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour

recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le

grand voyage d'où l'on ne revient pas.

Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes

pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.

Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes

compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui

enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté

qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la

franchise de ses intentions.

Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un

peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais

promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac

Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut

décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide

indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont

il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix

continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit

désigné sur les bords du lac Mistissimi.

Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la

direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des

Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent

que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le

jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait

chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne

de confiance au chef de la tribu.

Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,

nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint

homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait

dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac

de voyage.

Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se

trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient

adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de

plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à

âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en

cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus

grande confiance.

J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service

probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie

à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.

Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de

cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,

de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières

confidences de ses lèvres mourantes?

Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos

camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après

avoir fait une chasse magnifique.

Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un

coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une

jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai

aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment

plus tendre, et je la priai de partager mon sort.

Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la

promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac

Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du

supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés

d'après les ordres du missionnaire expirant.

Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je

conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la

mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.

Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble

demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa

demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un

petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.

Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le

seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village

m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école

de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister

et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous

dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne

se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne

passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception

d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.

Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma

surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je

vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui

j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède

encore cette communication dont je vais vous faire connaître le

contenu.

Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il

déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:

Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.

Montréal, ce 20 juin 1827.

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 26 / 64 题