Doubles projets

Ce n'était point la vague rêverie

Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,

Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,

En essayant sur ses légers pipeaux

Un air d'amour pour la beauté chérie.

D'un soin plus grave il semble inquiété;

Tout le trahit, ses discours, son silence;

Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,

Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.

(Millevoye.)

[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74),

dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait

osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune

fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce

n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même

avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été

inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il

avait dit à Pierre:

Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et

moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.

N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa

soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser

l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas

encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?

Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles

incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre

qu'il pouvait espérer?

Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la

grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:

--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés

et tu me sembles agir d'une manière étrange.

--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la

lassitude après les travaux du jour, voilà tout.

Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put

s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour

la nuit:

--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout

agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son

silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?

Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous

roche.

--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se

laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce

que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,

et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à

l'établir quelque part.

--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion

satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire

une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes

ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir

notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec

son éducation.

--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et

son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses

convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de

Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent

maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en

fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer

maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!

Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et

l'impertinence de son fils.

--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes

pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper

de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher

Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».

Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,

mais il finit par s'apaiser:

--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que

le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour

avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.

Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît

en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît

vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que

son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour

notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin

de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez

raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une

difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie

fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des

Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en

affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put

aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en

réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à

la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le

marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?

--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre

pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme

comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais

il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il

faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir

notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à

dédaigner.

--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre

comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout

cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai

moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler

l'affaire.

La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait

étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets

de ses parents.

Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la

grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble

chaumière de Contrecoeur?

Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et

sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il

avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de

ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait

comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour

pour la jeune fille.

Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il

avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et

à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux

n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec

franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus

court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa

passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales

du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les

bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher

les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations

du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,

n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait

l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su

faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les

passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une

femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su

tenir parole.

Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions

aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend

timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait

hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et

lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de

savoir comment Jeanne répondrait à son amour.

Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble

apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien

née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû

connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas

encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,

mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,

il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce

vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se

prononcer en dernier lieu sur son bonheur.

Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de

suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la

voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,

qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.

Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula

sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la

grève, à préparer son canot d'écorce.

Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de

sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et

craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient

grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il

voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se

connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil

exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et

fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de

la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la

grand'messe.

Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre

au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au

déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta

dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on

apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche

tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit

devant le portail de l'église.

Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.

Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte

de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers

Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon

plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la

paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait

d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades

qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil

les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait

y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.

Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture

roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.

Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison

des Montépel et Pierre disait à la fermière:

--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur

visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard

peut-être.

Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.

La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit

s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups

d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,

le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en

respirant l'air du grand fleuve.

La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et

lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait

Pierre, elle lui répondit:

--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque

chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète

encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,

mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.

--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien

«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se

passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse

le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!

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Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 25 / 64 题