adresses, et vous en faites un grand écrivain; M. D... se sert chez lui
de marmites autoclaves, et d’économe vous le transformez en économiste;
M. L... est un gros propriétaire qui défriche de temps à autre dans son
parc quelques arpents de terre pour y semer du gazon, et vous le citez
comme un habile agronome; M. L... est à la recherche d’une houillère, et
vous le placez au niveau de l’industriel à hautes conceptions; M. P...
est à la tête d’une administration où il ne paraît jamais, et vous le
proclamez le plus infatigable et le plus dévoué des administrateurs; M.
M... est un général fort connu pour n’avoir jamais livré bataille, et
vous en faites le plus modeste et le plus prudent des généraux; M. O...
n’a de titres que dans la science gastronomique... entre vos mains il
devient un homme de goût dans les arts. En un mot, il est essentiel de
prouver que tous vos amis ont de l’esprit et que vos adversaires sont
des imbéciles... mais pour cela il ne faut pas que vos amis parlent trop
et que vos adversaires n’ouvrent jamais la bouche.
Ne craignez pas surtout d’enrôler sous vos drapeaux les caméléons et les
apostats... Sans eux vous risqueriez de n’avoir personne... et
d’ailleurs ce sont gens très-bons à mettre en avant pour recevoir les
premiers feux de la mitraille.
Une coalition n’étant pas un parti, mais une fusion de partis divers, ce
n’est pas assez, pour la discipliner, d’avoir deviné les secrets de son
orgueil. Les partis sont ombrageux et se méfient de vous autant que
d’eux-mêmes; reconnaître à l’un plus d’importance qu’à l’autre...
caresser celui-ci un peu plus que celui-là n’est point d’une bonne
politique: la plupart des chefs de coalition ont commis cette faute,
indice de leur peu de connaissance du cœur humain. Les partis ligués
entre eux contre un ennemi commun n’admettent pas d’aristocratie de
distinction et veulent vivre sur le pied de l’égalité. Chacun a sa
valeur et se fait illusion sur elle! Cette illusion détruite, ses armes
se brisent, son courage tombe sans force... Il faut respecter à tout
prix le mensonge de cette puissance factice... vos alliés les plus
faibles sont toujours les plus exigeants et les plus orgueilleux... Tous
également sont à flatter, à séduire, à protéger; mais sans affectation
dans les manières, sans hauteur ni bassesse dans le langage. Rien n’est
plus facile que de crier aux partis: Je vous donnerai de l’or, des
places, des sinécures, des rubans, des cordons, vos entrées à l’Opéra;
mais il est adroit de dire seulement: En me servant, vous vous élèverez
tous!... avec moi vous pourrez tout gagner par vous-mêmes!... De la
sorte, les habiles vous regardent comme le juste et noble appréciateur
de leur mérite, et les hommes nuls se croient habiles; vous donnez de la
confiance au talent et faites rêver la médiocrité.
Que le jour du triomphe vous trouve calme et impassible!... Devant le
ministère, frappé de vos boules vengeresses, sachez maintenir vos amis,
vos véritables anis dans les limites de la modération. Les soldats
politiques sont de tous les soldats, sans en excepter même les Bédouins
et les Kabyles, les moins soumis et les moins obéissants. Ils s’enivrent
de leur succès en matamores, et font de la gloire... une orgie en place
publique. Mais n’empêchez pas ces saturnales parmi vos alliés, parmi ces
appuis d’un jour dont le sort ne peut vous intéresser, et dont les
importunités sont à craindre. Laissez-les se rouler dans l’arène du
combat, même après la victoire, secouant fièrement leurs lauriers, dont
ils finissent presque toujours par se fustiger les uns les autres...
qu’ils se querellent, se disputent, se menacent! Excitez-les même à
s’entre-déchirer, en ayant l’air de les mettre d’accord. Vous profitez
habilement de leurs luttes intestines, et votre règne n’est pas
troublé!...
MÉDITATION XXXVII.
Des ambitions rentrées.
La pauvre humanité est sujette à une foule de maladies plus ou moins
graves, maladies physiques, maladies morales. Les premières torturent le
corps, les secondes l’esprit ou le cœur; mais les tourments de l’esprit
sont bien autrement redoutables! Qu’est-ce, en effet, que la pierre ou
la gravelle en comparaison d’un chagrin domestique, pierre de tous les
moments qui vous écrase et que vous ne pouvez broyer? Qu’est-ce que la
goutte en comparaison de l’orgueil blessé? la colique mise en balance
avec l’amour contrarié; la migraine, la névralgie, la gastrite auprès de
la vanité et de l’ambition déçues? et qu’est-ce qu’un œil de moins si
vous avez un titre de plus? une jambe trop courte si vous marchez droit
sur le terrain de la faveur? un bras amputé si celui qui vous reste est
digne de porter le bâton de maréchal de France?...
Il y a des médecins patentés pour les maladies physiques; je n’en
connais point pour les maladies morales. C’est leur bon côté... mais
celles-ci ont l’inconvénient d’engendrer quelquefois les autres, et, par
conséquent, ne vous préservent pas toujours des médecins patentés. Ainsi
on pleure, on se chagrine, on se désespère; on veut en finir avec la
vie; on lit le traité de Platon sur l’immortalité de l’âme; cela se
conçoit; c’est un moral détraqué; mais vous n’avez pas plus tôt gémi de
la sorte pendant deux ou trois ans, que votre vue s’éteint, votre
poitrine s’altère, votre embonpoint s’efface, vos cheveux blanchissent,
vos forces diminuent, et que vous donnez incessamment prise à toutes les
infirmités du corps... ce qui fait les délices de la faculté; car la
décomposition de la matière sous la maligne influence de l’esprit est
toujours pour elle un sujet d’études nouvelles... et dès que vous
mourez, autre agrément pour la science! Les phrénologistes s’emparent de
votre crâne et l’examinent avec le plus grand soin, surtout si vous avez
eu le bonheur d’être un grand poëte, un grand artiste, un grand ministre
ou un grand scélérat! Voilà pourquoi les applications de la phrénologie
sont devenues si fréquentes!...
La plus impitoyable des maladies morales est sans contredit la déception
de l’amour-propre, désignée vulgairement sous le nom d’_ambition
rentrée_. Un mal rentré est un mal qui se répercute indistinctement dans
toutes les parties du corps; mais l’ambition rentrée ne se répercute
qu’au cerveau. Voilà pourquoi elle est si dangereuse et produit
quelquefois le délire ou la folie. Les causes en sont innombrables. Elle
atteint surtout les hommes politiques, les faibles comme les forts, les
petits comme les grands. Les faibles en souffrent, les forts en meurent
quelquefois. Elle ne grandit pas les petits et rapetisse singulièrement
les grands. C’est d’ordinaire à la suite des coalitions qu’elle se
déclare avec le plus de violence; elle a presque alors le caractère
d’une épidémie. Elle frappe sur tous les bancs, à droite, à gauche, au
centre, sans distinction d’âge ni d’opinion; tant les passions ont été
excitées par l’appât du butin; tant chacun a senti naître ses
prétentions avec la facilité de les satisfaire.
Voyez ce grand homme à l’œil terne, au teint pâle, aux traits amaigris,
au corps effilé et sec, à la contenance embarrassée. Il désirait un
ministère, non comme un homme d’état, mais comme une femme coquette et
volontaire désire une parure; et il ne croyait pas que personne osât lui
disputer cette juste récompense due à son zèle et à son dévouement... Et
cependant il ne l’a pas obtenue... Son génie est resté méconnu... génie
méconnu, génie en disponibilité! Aussi comme il souffre! Son ambition se
refoule dans son cœur; il ne mange plus, ne boit plus, ne dort plus...
Il a l’air d’avoir une gastrite... En vain il demande du secours, en
vain il appelle un remède à ses douleurs. Ce remède n’existe que dans
l’objet de sa convoitise... Convaincu de cette vérité, tout le monde lui
crie: Vous ne guérirez de vos blessures qu’en vous appliquant un
cataplasme de portefeuilles!... mais un pareil cataplasme ne se trouve
pas chez l’herboriste!...
Un ministre tombé n’est pas moins à plaindre que le député qui ne
réussit pas à s’élever sur ses ruines. Il ne peut se consoler de sa
chute et languit d’_une ambition rentrée_. Je ne cite pas les noms de
tous les ministres déchus qui en ont été atteints. La liste en serait
trop longue!
L’orateur dont le mépris pour le pouvoir est un sentiment normal aspire
avec ardeur à la souveraineté de la parole. Mais cette ambition comme
une autre a ses jours de deuil. S’il rompt une lance avec un de ses
rivaux et qu’il succombe dans la lutte... quelle honte pour lui! Le
voilà pris bien vite d’_une ambition rentrée_.
Tel autre a rêvé une réforme sociale, et, au lieu de recevoir des éloges
et des applaudissements, il s’entend dire que c’est lui, lui génie
réformateur, qui est bon à mettre à la réforme... Encore un individu
atteint d’_une ambition rentrée_!
Tel autre a l’insatiable désir de dîner à la table royale, depuis qu’il
ne trouve plus un restaurateur qui veuille lui faire crédit... La table
royale traite gratis et restaure l’amour-propre, deux conditions
essentiellement politiques; mais le présomptueux gastronome n’est pas
convié... et il étouffe d’une indigestion d’_ambition rentrée_!
Tel autre, sans valeur à la chambre, espère y suppléer en se donnant de
la valeur littéraire, et va un jour, par une belle matinée, frapper aux
portes de l’Académie, chambre des beaux-esprits. Cet homme, assez
bel-esprit pour un député, mais trop bien portant pour un académicien,
voudrait qu’on pût au moins dire de lui à la chambre: Voilà un
académicien! et à l’Académie: Voilà un député! Il obtiendrait ainsi dans
la première assemblée le titre qu’il ne mérite pas dans la seconde, et
dans la seconde le titre qu’il ne mérite pas dans la première... Au
milieu de celle-ci il passerait peut-être pour un grand écrivain; dans
le sein de l’autre, pour un profond législateur... Admirable calcul dont
l’effet serait de le réhabiliter dans une position compromise par la
conquête d’une position nouvelle. Mais calcul inutile! En vain il court
trouver les quarante, l’un après l’autre, en ayant soin de cacher son
bagage littéraire sous sa toge de tribun; chaque immortel écarte un peu
la toge et découvre le paquet de l’homme de lettres... Adieu, quarante!
plus de fauteuil!... Le malheureux tombe victime d’_une ambition
rentrée_!
Je ne finirais pas si je citais tous les exemples de ce funeste mal. On
peut, sans être taxé d’exagération, évaluer au moins à cinquante ou
soixante le nombre de députés qui, à chaque session, en sont atteints.
Dès l’ouverture des chambres les premiers symptômes s’en font sentir.
Toutes les questions gouvernementales sont remises à l’ordre du jour. On
recommence à discuter ce que l’on a longuement discuté l’année
précédente... Savoir si le ministère est fort, capable, homogène,
parlementaire, en un mot, s’il est toujours digne de la confiance du
monarque et de la nation. Il peut l’être du monarque, mais jamais de la
nation... parce que, sans doute, la nation est beaucoup plus difficile,
et qu’elle paye assez pour l’être... ce que nos députés savent à
merveille... Or, dans la discussion de l’adresse, chacun s’empresse de
le prouver. Chacun alors espère, se félicite, se frotte les mains à
chaque argument lancé contre le ministère... Il tombera, dit celui-ci
d’un air convaincu. Il ne tombera pas, dit l’autre en ayant l’air de
penser le contraire... La discussion terminée, le scrutin prononce et
maintient le ministère... Aussitôt se développent les ravages de
l’_ambition rentrée_. La chambre n’est plus alors qu’un hôpital
politique, mais peu moral, d’ambitieux râlant sur leurs bancs, le fouet
de l’opposition à la main, le cri de la vengeance sur les lèvres et le
désespoir dans le cœur!...
Vous trouverez toujours en eux des auxiliaires. Leur mécontentement
exploité avec adresse peut vous être plus utile que les bienfaits de la
faveur. Le mécontent ne respecte rien et se livre, n’ayant pas de
ménagements à garder; l’homme en crédit qui vous protége tremble
toujours, non pas pour vous, mais pour lui; il ne vous sert qu’à demi
dans la crainte de se compromettre; il veut bien vous faire plaisir,
mais à la condition de ne se causer ni soucis ni inquiétudes; il prévoit
ce qui peut lui être défavorable sans calculer tout ce qui peut vous
être avantageux; son crédit, c’est sa vie, son dieu, son idole. Il
aimerait mieux ne jamais en user que de s’exposer à le perdre un jour...
Vive le mécontent! c’est le meilleur de tous les protecteurs
politiques... Brutal, tapageur, il vous rend service en croyant se
venger. Il vous suit, tête baissée, dans les entreprises les plus
difficiles et les plus dangereuses. Peu lui importe! il est tout à vous,
si vous lui promettez d’être tout à lui!
MÉDITATION XXXVIII.
Du Courtier de Ministères.
Dans la seconde partie de cet ouvrage nous avons parlé du courtier
d’élections; nous dirons quelques mots sur le courtier de ministères.
Le caractère du courtier d’élections n’était point difficile à définir.
Tout le monde peut approcher de cet homme; on le rencontre sur les
boulevards, dans les tabagies, les spectacles, les restaurants, les
maisons de jeu clandestines où l’on trouve l’avantage de pouvoir être
égorgé sans avoir un sergent de ville derrière soi.
Mais il n’en est point de même du courtier de ministères!
Celui-ci est d’ordinaire un personnage mystérieux, fantastique, souvent
réduit à l’état de théorie ou de principe, quelquefois perdu dans
l’abstraction d’une idée plus ou moins profonde.
A l’exemple de l’industriel électoral, il ne fait point métier de son
savoir-faire, et ne l’exerce ordinairement que par occasion, par
aventure. On ne peut pas, en s’adressant à son comptoir de
portefeuilles, lui dire comme à l’autre: «Vendez-moi ceci, vendez-moi
cela!... J’aime le maroquin rouge avec la justice ou la guerre... Ma
femme adore les finances; mais donnez-moi plutôt les travaux publics...
Je suis ami du repos et de la vie contemplative!»
Le courtier de ministères, essentiellement variable, n’a point
d’enseigne sur sa boutique, ou, pour mieux dire, ne travaille qu’en
chambre. Il n’est habituellement commissionné que par la couronne. C’est
tantôt un duc et pair, un maréchal d’empire, dit de France, ou bien un
petit avocat, un avoué, un professeur...
La couronne dit au courtier: Formez-moi un ministère; mais quelque chose
de solide à l’épreuve de la mitraille parlementaire! Que cela me dure
autant qu’un fort détaché... Mettez-y le temps... choisissez!...
Et le courtier, fidèle à ce précepte, se met presque toujours en tête du
ministère qu’il est chargé de constituer; mais l’enfantement de ce
ministère est toujours laborieux.
Souvent il arrive que ceux dont il voudrait ne veulent pas de lui, et
qu’il dédaigne les gens disposés à le prendre pour collègue.
Les premiers pourraient lui être utiles; les seconds n’ont point ce
talent. Il consent bien à procurer des portefeuilles, mais à la
condition de ne point compromettre le sien. Il se fait ainsi payer le
prix de sa commission.
Homme d’une humeur facile, d’un caractère élastique, dont l’épine
dorsale s’assouplit devant vous en raison du degré d’influence que vous
avez dans le parlement, il juge les événements les plus graves d’après
les données de son optimisme, acceptant dans toutes les occasions
possibles le rôle de conciliateur et d’intermédiaire avec un zèle, une
ardeur que ne rebutent ni les difficultés de la tâche entreprise, ni les
dégoûts, les ennuis, les affronts même dont quelquefois sont payés ses
efforts. A son air humble, à sa démarche composée, au salut profond,
respectueux dont il gratifie tous les candidats au ministère, chacun
devine en lui la haute mission à laquelle il est appelé.
Toujours armé de l’encensoir politique, il flatte ceux qu’il veut
séduire avec une effronterie qui paraîtrait impertinente, si la
flatterie, par ses excès même, ne ressemblait d’autant plus à la vérité.
Il est capable de comparer la chambre des députés à l’assemblée
constituante, de mettre en parallèle une mouche avec un aigle, de placer
le plus mince avocat de province au rang des Berryer et des Lamartine,
pourvu que cette mouche ou cet avocat ait chance d’obtenir un
portefeuille et de pouvoir bourdonner longuement, en style de procédure
gouvernementale, sans se jeter en étourdi dans les toiles d’araignée de
l’opposition. Pour lui, le talent c’est la possibilité d’arriver au
pouvoir, et surtout de s’y maintenir.
Aussi les candidats les plus récalcitrants, s’ils ont ce mérite, sont
entourés par lui de toutes sortes de piéges. Il leur montre partout des
fleurs, des lauriers, des couronnes, l’empire du monde reposant dans le
creux de leur main, des ovations populaires, des batailles gagnées...
dans les rues, sur tous les cœurs; des arcs de triomphe ombrageant leur
tête!... Il est prodigue alors de tous les trésors de la terre, couvant
sa proie d’un regard fascinateur qui pénètre jusques au fond de l’âme et
y fait entrer goutte à goutte le venin de la séduction.
Le courtier de ministères, aspirant à la présidence du conseil, est,
comme je l’ai dit plus haut, tantôt un grand personnage à talons rouges,
ou un petit bourgeois avec de gros souliers sans talons. Le simple
bourgeois n’est pas moins fier que le haut personnage; au contraire, il
est plus difficile dans son choix, il tient à avoir des noms; un duc et
deux ou trois comtes lui sont absolument nécessaires pour siéger _sous
lui_!... Le personnage titré n’éprouve pas ce besoin: il s’accommode
assez volontiers du plus simple entourage de la démocratie, pourvu que
cet entourage le serve de ses lumières et de son éloquence. Il sait,
lui, que les titres aujourd’hui n’ont plus de valeur! L’autre n’a pas
l’air de s’en douter; quoique ennemi de l’aristocratie, il aime fort les
aristocrates et les prend volontiers à son service... De la sorte il
croit s’anoblir sans cesser d’être tribun; il ne sent plus ses souliers
bardés de fer, mais d’argent, comme les sabots d’un cheval au sacre d’un
empereur ou d’un roi.
Le trafiquant de portefeuilles n’est pas toujours en position de pouvoir
s’associer au ministère qu’il est chargé de constituer. Alors cet
entremetteur sort tout simplement du garde-meuble de la couronne; il n’a
point d’appui dans le parlement, mais il est en faveur à la cour; on
l’appelle assez communément familier du château, sorte de serviteur
dynastique déguisé pompeusement sous le titre d’intendant ou d’officier
d’ordonnance. Il n’a point d’opinion à lui, ne fait usage que de celle
de son maître, a pour chaque parti, dont il caresse l’influence, un
sourire sur la bouche et un anathème dans le cœur; il voudrait qu’il n’y
eût qu’un seul parti en France... le sien! afin de ne se trouver jamais
en contradiction avec personne, tant il est bon, généreux, conciliant!
tant il abhorre les discussions irritantes! Il aime la paix, cette paix
du cœur et de l’esprit dont s’accommodent si bien la paresse et
l’insouciance. C’est l’olivier à la main, enveloppé dans un exemplaire
de la Charte, qu’il se présente à ses amis comme à ses ennemis; son
talent diplomatique consiste surtout à calmer l’ambition des uns et à
exciter celle des autres. Les premiers sont toujours prêts à se ruer sur
la proie qui ne leur est pas même offerte; les seconds s’éloignent
souvent de celle qu’on leur jette aux pieds. L’entremetteur royal dit à
ses partisans: Ayez le courage de ne rien demander; à ses antagonistes:
Que voulez-vous? parlez! nous pouvons nous entendre! Et quelquefois il
parvient à faire un heureux mélange de ces deux races, en prenant trois
ou quatre amis d’un côté et deux ou trois ennemis de l’autre; il marie
le centre avec la gauche ou la droite, le principe parlementaire avec la
pensée immuable, et de cette union, non d’affection, non de convenances,
non de fortunes, naît ce qu’on appelle en français moderne un ministère
de coalition!
Comme les gens qui le composent ne peuvent pas naturellement se
souffrir, à l’exemple du vertueux Lamourette, inventeur du baiser
constitutionnel, cousin germain de celui de Judas, ils s’embrassent tout
d’abord avec acclamation et au milieu de larges étreintes, ainsi qu’on
fait à la comédie... Ils se promettent réciproquement d’être toujours
d’accord, de se faire des concessions mutuelles, de se donner la main
deux ou trois fois par jour, de s’estimer, de s’admirer, de s’applaudir
en gens bien élevés, toujours contents d’eux-mêmes; de s’aider l’un par
l’autre, comme les associés d’une compagnie d’assurances; de prêcher la
conciliation de tous les cœurs de juillet, bien plus encore par
l’exemple que par le précepte... Magnifiques paroles!... beaux semblants
d’amitié!... Mais heureux! mille fois heureux, si, au bout de quelques
mois d’exercice, ces ministres très-chrétiens ne sont pas devenus des
Turcs, des hérétiques, des anthropophages, et ne se mangent pas entre
eux!...
Le chef de l’état n’a pas l’air de s’apercevoir de leurs dissentiments
aussi longtemps que leur concours lui est utile; mais à compter du jour
où le pouvoir dont ils sont armés devient un obstacle à ses desseins, il
laisse voir la plaie qui les dévore, déchire le voile sous lequel se
cache le spectacle de leurs discordes, et ces grands ministres tombent
de tout leur poids!...
Les députés mauvais coucheurs (qu’on me pardonne cette expression
pittoresque) sont ordinairement intercalés, dès qu’on le peut, dans ces
sortes de ministères. On essaye ainsi d’user la rude écorce de leur
puritanisme au contact attrayant du sceptre ministériel. On a vu même
quelquefois des puritains devenir courtisans, mais rarement des
courtisans devenir puritains. Le pouvoir est comme la pomme dont mangea
notre mère Ève: quand on en a goûté, on sait tout le bien qu’on peut se
faire.
Il est essentiel pour tout législateur en voie de progrès de bien
connaître les courtiers de portefeuilles, soit à la chambre, soit au
château. Sans se mettre à la poursuite de leurs bonnes grâces, il ne
faut pas cependant repousser leur amitié. Radical ou conservateur, vous
devez être avec eux dans les relations ordinaires de la vie, doux et
aimable comme si vous n’apparteniez à aucun parti; mais sous ces dehors
de politesse, vous n’en gardez pas moins votre fierté; officiellement
vous restez l’homme du peuple au degré de votre opinion, et vous vous
parez en public de toute l’âpreté du caractère civique.
Avant tout, le grand art, pour vous, est de paraître nécessaire au
pouvoir et non désireux de l’obtenir. A cet indice inquiétant, les
entremetteurs de portefeuilles ne manqueront pas de vous inscrire sur
leur carnet dynastique au nombre des sauveurs de la patrie, et bientôt
vous ferez partie de cette pépinière d’hommes d’état qui tour à tour se
succèdent au ministère, le quittent, s’en emparent, le laissent
échapper, y reviennent tôt ou tard, non à la satisfaction du pays, mais
à celle de leur immense amour-propre.
MÉDITATION XXXIX.
Des Conspirations de Salon
OU
DE L’INFLUENCE DES FEMMES SUR LA FORMATION DES MINISTÈRES.
J’entends dire partout: Les femmes aujourd’hui ne font plus les
ministres... (je parle dans un sens tout politique). Cela était bon du
temps de Louis XV, où l’on vivait sous le règne de Cotillon I, de
Cotillon II, de Cotillon III: il suffisait alors, pour devenir premier
ministre, de faire sourire la sultane favorite ou de lui baiser
gracieusement la main; un portefeuille sortait de dessous son éventail
avec autant de facilité qu’une lettre de cachet... Madame de Pompadour
disait au monarque: Il faut prendre _chose_!... On prenait _chose_, et
le ministère était constitué!...