parti, on a de la popularité; votant docile, on obtient des honneurs et
des emplois lucratifs... Or, le pouvoir, la popularité et l’argent
constituent également ce que nous appelions tout à l’heure une
position... Le pouvoir donne le commandement, si cher à l’orgueil
humain; la popularité donne la gloire, et l’argent quelquefois l’un et
l’autre. Mais tout le monde n’est pas appelé à jouir indistinctement de
ces faveurs. Tel a tout juste assez de capacités pour voter avec
complaisance, et ne pourrait jouer ni le rôle de ministre ni celui de
chef d’opposition; tel, fort bien placé à la tête de l’opposition,
ferait triste figure dans un ministère; tel autre, dont la vocation est
toute ministérielle, se trouverait gêné sans doute au sein de
l’opposition. N’avons-nous pas tous les jours la preuve de cette triste
vérité?
Ainsi, ne dussiez-vous livrer votre vie qu’aux jouissances du scrutin,
encore faut-il vous y prendre avec adresse pour déposer votre boule dans
l’urne fatale; encore faut-il que vous ne soyez pas au-dessous de cette
mission, beaucoup moins facile qu’on ne le croit vulgairement... Un
votant qui, dans sa servile brutalité, s’écrie à tout moment: «Moi, je
vote pour le ministère!» est un homme sans tact, sans connaissance de
nos mœurs, sans égard pour les susceptibilités de l’opinion; ces mots,
d’un retentissement honteux, effaroucheront toujours les oreilles
électorales les moins délicates... Votez pour le ministère si c’est
votre bon plaisir; l’état est lucratif, comme il y a lieu de le croire,
dans tous les gouvernements possibles, sans en excepter les plus
parlementaires; mais sachez au moins colorer votre vote d’un vernis
d’amour pour le bien public, alors même que vous vous montrez le plus
contraire aux intérêts du pays. Si vous ne pouvez éviter le blâme d’une
erreur, détournez de vous au moins l’accusation d’une lâcheté politique;
vous ne serez pas flétri si l’on peut dire de vous seulement: il se
trompe; mais il n’est ni complaisant, ni rampant, ni servile!...
Le plus grand nombre de nos législateurs se bornent à ce rôle épineux
avec plus ou moins d’habileté; mais aucun d’eux, en arrivant à la
chambre, ne songe d’abord à le remplir; tous y entrent avec des
velléités d’ambition fort peu réalisables; tous y viennent dans l’espoir
de devenir au moins ministres ou chefs d’opposition, et quelquefois même
dictateurs de la meilleure des républiques... Que ne peut-on espérer
avec les fictions du gouvernement représentatif?
J’ai dit plus haut que les allures de l’opposition et de l’amour du
pouvoir ne se mariaient pas heureusement ensemble. Mais il est un genre
d’opposition qu’on peut se permettre avec fruit, quand on aspire à la
possession d’un portefeuille... car pour devenir ministre, il faut
rarement commencer par être ministériel... Cette opposition, je
l’appellerai simplement contradiction... Ainsi, le député combat le
pouvoir sans chercher à l’écraser; la critique de ses actes n’est point
dans sa bouche l’expression de la haine, mais une entente mieux comprise
de l’action gouvernementale... Il dit aux ministres: Vous faites mal; et
il se pose en homme capable de mieux faire; il ne traite point la
couronne en ennemie; respecte son inviolabilité, ses prérogatives... De
cette manière, il jette adroitement un appât aux centres, caresse
l’opposition d’une main amie, se fait craindre du pouvoir, assez pour se
rendre un jour nécessaire à son salut, pas assez pour paraître jamais
antipathique à son exercice!...
Il n’en est point de même des députés dont l’opposition violente et
impitoyable combat sans relâche pour le triomphe d’un principe, sans
arrière-pensée de spéculation parlementaire... Ceux-là se contentent de
la gloire pure du radicalisme... aucun d’entre eux ne saurait, sans être
taxé de folie ou couvert de ridicule, songer à s’emparer du timon de
l’état... Pour qu’ils le pussent raisonnablement, il faudrait que le
gouvernement devînt comme eux radical, ou fût autre qu’il est;
supposition peu vraisemblable dans les circonstances présentes. Aussi,
pour caractériser leur exclusion des régions du pouvoir, se sert-on
aujourd’hui du mot _impossible_, mot ancien que Napoléon avait rayé du
dictionnaire, et que la chambre a ressuscité pour lui donner une
application toute nouvelle. On dit sans avoir l’air de faire une
plaisanterie: M. Garnier-Pagès est _impossible_... M. Arago est
_impossible_!... Il y a à la chambre une foule d’_impossibilités_ de ce
genre, et le nombre s’en augmente à la déconfiture de chaque ministère.
Un ministre tombé devient quelquefois par cela seul un ministre
_impossible_... Mais nous avons beaucoup d’exemples du contraire... Les
plus grandes difficultés s’aplanissent toujours devant les
_impossibilités_ repentantes!...
Homme de contradiction plutôt que d’opposition, vous, sans fiel et sans
haine, mais non sans gloire, dans tous les temps vous restez _possible_.
Cependant pour vous donner de la consistance, il est essentiel de vous
faire appuyer par d’autres contradicteurs. Le député ambitieux trouve
facilement un entourage d’ambitieux subalternes dont le zèle et le
dévouement sont proportionnés à l’importance de ses moyens
d’élévation... C’est la cour de l’homme politique... Puissant, il la
traite en maître et s’en fait obéir; faible, il en est l’esclave et
tremble devant elle. Ainsi qu’à la cour des rois, l’amitié n’a point là
de racines dans le cœur... c’est une amitié froide, calculée, souvent
perfide, toujours hypocrite... Vos alliés, comme ceux d’un souverain,
n’ont point d’embrassements pour vous... Courtisans cupides, même en
donnant la main, ils ont encore l’air de la tendre! Étudiez savamment
cette nature jalouse et insatiable; flattez, remuez, échauffez les
passions; rassemblez sous votre bannière tous vos soldats épars; faites
entrevoir à leurs yeux l’appât d’un riche butin; promettez tout, s’il le
faut, au risque plus tard de ne rien donner!...
Certes, il vaudrait mieux vaincre seul que de triompher avec de pareils
alliés; mais cette cohorte volante, en vous poussant au ministère, est
pour ainsi dire la dot que vous apportez au pouvoir; dot aussi obligée
que celle d’une jeune fille à établir... Plus vous aurez d’amis à votre
suite, plus votre dot sera confortable, et plus la couronne, en bonne
mère de famille, sera disposée à traiter avec vous.
Maintenant, vous me demandez si, pour être ministre loyal et excellent
ministre, il faut être orateur. Entendons-nous, s’il vous plaît! il y a
orateur et orateur, comme il y a ministre et ministre. Si vous aspirez à
la présidence du conseil, ce poste étant tout politique et vous appelant
sans cesse à la tribune pour discuter les affaires générales du royaume,
il est bon de connaître les secrets de l’éloquence aussi bien que ceux
de la diplomatie... Je sais cependant des ministres fort honnêtes qui
n’étaient initiés ni dans les uns ni dans les autres; mais cela ne fait
pas loi... un président du conseil doit savoir agir et parler; il y va
des intérêts de la nation et de bien autre chose... A la bonne heure si
votre ambition se borne à la possession d’un portefeuille de spécialité,
comme celui des finances, du commerce ou des travaux publics; le coup
d’œil de l’aigle ne vous est pas nécessaire; il suffit alors de savoir
compter jusqu’à douze cents millions et plus, et de pouvoir quelquefois
expliquer les affaires.
Les spécialités sont utiles, mais en général peu éloquentes; et les
capacités qui ne sont qu’éloquentes ne sont pas toujours utiles.
Le beau idéal du talent parlementaire serait de réunir la connaissance
des affaires aux ressources de l’art oratoire; double condition que
remplissent fort peu de législateurs. Soyez de ce nombre, si vos forces
vous le permettent, brillez comme une étoile au milieu des nuages qui
vous environnent; mais quoi qu’il arrive, entendez les affaires
autrement qu’un avocat gonflé de paroles, qui sait tout et ne sait rien;
parlez mieux qu’un manufacturier, ne discutez pas plus mal qu’un
maréchal de France. Ainsi vous serez assez éloquent pour devenir un
passable orateur, et assez instruit pour n’être pas un trop mauvais
ministre!
Une chose essentielle surtout à observer, c’est un faux semblant de
désintéressement et de patriotisme. Tous les candidats au ministère sont
toujours prêts à se sacrifier à l’intérêt général; leurs paroles sont
comme du miel dont ils enduisent le vase parlementaire, qui fait avaler
leur candidature à la majorité! A voir ces victimes si pâles, si
langoureuses, quelques bonnes gens tremblent parfois pour leur santé et
finissent par les plaindre, édifiés surtout de leur zèle et de leur
dévouement héroïques. A peine armées du pouvoir, les victimes se
redressent, s’arrondissent, prennent une figure radieuse et ne donnent
plus à la chambre d’autre inquiétude que celle de les voir trop bien se
porter!...
Pour peu qu’il y ait en vous de l’assurance et de l’habileté, le
ministère, combattu par vous et dont vous convoitez les dépouilles, tour
à tour vous flatte, vous caresse, vous attaque et toujours vous
espionne; à l’affût de vos moindres démarches, il s’étudie d’une main
traîtresse à vous atteindre au défaut de la cuirasse; ou, luttant corps
à corps avec vous, cherche à vous arracher votre masque. Tantôt c’est un
piége qu’il tend sous vos pas, un piége couvert de fleurs et préparé par
la corruption... Alors il vous tend la main, s’incline devant vous, vous
propose un traité d’alliance par l’offre d’un poste brillant, envié,
recherché de tous, mais qui vous repousserait du théâtre de la guerre et
vous éloignerait de lui... Par exemple, une ambassade en Perse ou en
Amérique! Vains détours! Vous n’aimez pas à voyager; vous préférez la
France à l’Amérique et à la Perse; la France, pays si cher à votre cœur!
D’ailleurs vous ne vous sentez pas fait pour remplir de si hautes
fonctions; vous voulez rester député... ce que, lui, traduit par ces
mots: Il s’obstine à devenir ministre!...
Cependant, tout en résistant aux séductions des hommes du pouvoir, tout
en les combattant à outrance, ne les traitez pas en ennemis dans la vie
privée. Laissez vos armes à la tribune; faites un moment trêve à vos
traits et à vos sarcasmes; après avoir terrassé le ministère devant le
peuple, aidez-le à se relever un peu dans l’intérieur d’un salon; mettez
quelque baume sur ses blessures, diminuez la honte de ses défaites! vous
n’en paraîtrez que plus fort et plus grand! vous donnerez de la sorte
une aussi haute idée de l’aménité et de la douceur de votre caractère
que de la puissance de votre talent... et la renommée d’un bon caractère
vaut bien celle d’un heureux génie!...
Les bons caractères ne sont pas communs en politique... il en est
jusqu’à trois que l’on pourrait citer...
Un bon caractère a quelquefois même tenu lieu de génie... La cour
surtout apprécie cette précieuse qualité... car ne dédaignez pas la
cour!... Elle n’est point sans influence; quoique soumise au pouvoir
parlementaire, elle sait lutter d’adresse avec lui; le pouvoir est
puissant, mais brutal et crédule; sa force à elle réside dans le
sentiment de sa faiblesse, cause nécessaire de son astuce et de sa
duplicité... quelquefois rivale vaincue, elle se relève maîtresse
victorieuse... Elle se joue sans remords d’un ennemi toujours prêt à
l’écraser... plus elle est menacée, plus elle étend le cercle de ses
intrigues, plus elle cherche à préserver d’un coup mortel ses
prérogatives chancelantes... si on était plus juste envers elle,
peut-être serait-elle plus franche et plus sincère!... comme tous ceux
qui tendent la main, elle demande beaucoup pour obtenir peu!... Elle
n’obtient pas toujours des ministres bien faits, bien vêtus, bien rasés,
aimables, policés, des ministres à manières de dandys, des ministres
_gants jaunes_; mais elle appuie les ministres _bons_, bien plus encore
que les bons ministres... Soyez donc ou montrez-vous bon, oublieux des
injures et pas trop sauvage; la cour a horreur des vertus qu’elle ne
fait point danser... un ministre pédant et philosophe est pour elle un
trouble-fête, elle si peu pédante, si peu philosophe! et dont l’éclat ne
brille qu’au milieu des plaisirs! Souriez-lui, ne fût-ce que du bout des
lèvres! ne froncez pas les sourcils sous ses plafonds dorés; ne tournez
pas le dos à ses amis ou n’en tournez que la moitié! et tout doucement
elle vous poussera de sa main satinée vers le ministère, fortifiant
votre parti du sien et sans souci de vos principes, avec lesquels elle
espère trouver des accommodements.
Les ambitieux qui, enveloppés dans leur toge de tribun, croient arriver
au pouvoir sans l’assistance et en dépit même de la cour, peuvent
réussir sans doute, mais ils mettront plusieurs années à conquérir un
poste qu’avec un peu plus de discrétion et de souplesse ils eussent
obtenu dans l’espace d’une session; et le temps qu’ils perdent à
combattre sans intérêt, sans profit pour eux comme pour le pays, accuse
au moins la faiblesse de leurs moyens stratégiques et fait douter de
leur habileté.
Mais s’il est bon de vous hâter, il ne faut pas non plus céder avec trop
d’empressement à votre envie de parvenir, et vous jeter à la tête du
premier remaniement ministériel. Il y a de ces replâtrages sans aucune
consistance, et qui, au moindre dégel parlementaire, fondent comme la
neige aux premiers rayons du soleil. Évitez les ministères de
transition; c’est ainsi qu’on nomme ce replâtrage en style de
représentant. Souvent le pouvoir, pour se débarrasser d’un ambitieux
importun dont il redoute les services, l’y intercale avec adresse; il
n’est plus alors qu’un zéro sans valeur placé devant des chiffres à demi
effacés, incapables de lui en donner aucune. Entrer dans un ministère de
transition, c’est d’avance donner sa démission de ministre. Attendez une
occasion favorable. Qu’un portefeuille ne soit ni un présent ni une
aumône, mais une conquête heureuse et méritée!...
Le député tacticien emploiera encore avec succès le secours des
_coalitions_, des _ambitions rentrées_, du _courtier de ministère_ et
des _conspirations de salon_. Nous allons traiter de ces matières dans
les Méditations suivantes.
MÉDITATION XXXVI.
Des Coalitions.
Les coalitions sont défendues par la loi comme dangereuses et immorales.
Coalitions de maîtres, coalitions d’ouvriers, coalitions de militaires,
coalitions d’écoliers, etc... toutes sont marquées du sceau de
l’indiscipline et de la révolte. On se coalise pour se venger, et non
pour obéir et se soumettre. Les coalitions de rois ne sont pas plus
édifiantes. Qui ne se souvient, à ce propos, de la sainte alliance,
composée, comme chacun sait, du la générosité d’Alexandre, de la
clémence de Guillaume, du désintéressement de Georges et des affections
de famille de François? Qui ne se rappelle qu’à l’aide de ces vertus
saintement alliées, notre honneur national en a été quitte pour une
rançon de sept à huit cent millions, que ces susdites vertus ont daigné
mettre dans leur poche... sans compter un pot-de-vin de quarante
départements retirés à la France, dans l’intérêt du repos européen?...
Époque mémorable! c’était le bon temps des coalitions... cela se faisait
en grand... avec des congrès et des traités, avec le doigt de la
Providence et la lance des cosaques... Tous les empires
s’enrichissaient, s’agrandissaient à nos dépens... Tous nageaient dans
la joie et vivaient dans l’abondance... excepté le nôtre!... Cela devait
être ainsi, disait-on, pour notre bonheur!...
Sommes-nous toujours aussi heureux?... Je l’ignore; mais nous ne sommes
pas entièrement déshérités des belles et philanthropiques coalitions...
Il nous reste les coalitions parlementaires, les seules autorisées chez
nous, non par la loi, mais par ceux qui la créent... Les députés n’ont
de compte à rendre à personne; ils savent ce qu’ils font, quand ils le
savent bien... Ils sont autrement instruits que des militaires et ne
ressemblent pas à des ouvriers.
Si quelquefois, à de certaines époques où les pavés jouent un rôle
politique, ils sont un peu moins que des ouvriers, ils deviennent alors
un peu plus que des rois!... Souverains de par la constitution, ne
sont-ils pas revêtus d’un caractère d’inviolabilité au moins égale à
l’inviolabilité royale... quand ils ne se mêlent pas trop de ses
affaires? Pendant six mois de l’année ils sont insaisissables comme une
inscription de rente sur le grand-livre; ce n’est qu’après la session
qu’ils sont réellement tenus de payer leurs dettes... N’est-ce pas là
une fort jolie prérogative?... Combien d’illustres personnages ne
demanderaient que celle-là!... Ils pourraient au moins se promener la
moitié de l’année!...
Or, les mandataires de la nation, ainsi favorisés par le privilége, ce
dont personne ne murmure, excepté leurs créanciers, ont certes le droit,
malgré la lettre et l’esprit des lois dont ils sont les pères, un peu
dégénérés peut-être à dire vrai, d’admettre pour leur usage particulier
le principe des coalitions. Ce principe est utile, nécessaire, vital,
organique... pour eux, nous le croyons;--pour nous,--ils l’assurent!...
Eh bien! va pour le principe!... Mais comment nos législateurs se
l’appliquent-ils?... Qu’entendent-ils par coalition?... Je vais vous le
dire...
Une coalition à la chambre est, pour nous servir d’une expression
pittoresque, une macédoine politique, composée d’opinions hétérogènes,
d’ambitions ennemies, de haines jalouses, d’amitiés suspectes... et le
but de la coalition est presque toujours le renversement du ministère...
Dans ce cas-là les ministres sont des hommes antiparlementaires, odieux
à la chambre et à la nation, des ministres Pompadour et dignes de la
régence, des gouvernants sans dignité, sans énergie, sans patriotisme,
sourds à tous les avertissements de l’opinion publique, boulonnés,
vissés à leur portefeuille, s’attachant au pouvoir comme un malheureux
qui se noie s’attache à un faible roseau; ne voyant pas ou ne voulant
pas voir que l’heure de la retraite a sonné pour eux, et que, semblables
à de riches moribonds, ils ont des héritiers pressés de jouir de leurs
dépouilles... Les insensés!... Alors se déploie sans pitié contre eux
l’artillerie de la raison parlementaire. Les députés coalisés se donnent
tous la main en frémissant de joie, et forment la chaîne autour de ce
ministère maudit... Mais la belle chaîne de députés!... On en compte
quelquefois deux cents, enchaînés ainsi de bonne amitié, et les deux
tiers au moins ne peuvent pas se souffrir... Ils s’embrassent
aujourd’hui; hier ils se menaçaient du poing; ils ont interrompu le
cours de leurs injures pour se faire réciproquement les compliments les
plus flatteurs... En un clin d’œil la physionomie de tous les partis a
changé; les nuances les plus heurtées se sont fondues... Tout le monde
est bien _pensant_... tout le monde a l’intelligence de la situation...
Il n’y a plus de Pyrénées, a dit une tête à perruque de l’ancien régime;
la chambre dit avec un accent non moins sublime, mais sans la perruque
de Louis XIV: Il n’y a plus de ministres!...
Et en effet que peut faire ce pauvre ministère contre une pareille levée
de boucliers?... Il faut bien qu’il tombe; mais il ne tombe pas toujours
sans honneur. Sa chute amène le dénoûment de la coalition, et alors
commencent les meilleures scènes de cette comédie... Il s’agit de se
partager le butin, de faire curée de portefeuilles... et tout le monde
de se jeter pêle-mêle sur cette riche proie... L’un veut la part du
lion, l’autre veut mieux encore... celui-ci parle en vizir, celui-là
lorgne en autocrate. Le moins gourmand exige au moins un morceau où il y
ait à manger pour quatre ou pour six... et comme en totalité il n’y a
guère à manger que pour huit, la discorde se glisse bientôt parmi les
affamés, lions de la troupe, chefs actuels de la coalition... Les
compliments, les protestations d’amitié, les embrassements de la veille
sont oubliés, ou si par dépit on se souvient encore d’avoir donné la
main en pareille compagnie, on la secoue en l’air avec force comme pour
la purifier du contact impur dont elle a été souillée. Tous les talents
sont contestés; personne n’entend plus rien au gouvernement du pays...
Les accusations les plus graves ne sont pas épargnées; d’honnête on
devient fourbe, d’habile maladroit, de désintéressé cupide, de vertueux
rempli de vices, d’éloquent bavard; chacun jette dans un coin les loques
dont il s’est couvert pour cacher les couleurs de son parti; chacun
reprend sa physionomie, ses allures naturelles, regrettant au fond du
cœur de les avoir un moment déguisées.
Tel fut le résultat de la coalition de 1838.
M. Thiers, l’un de ses héros, avait inscrit sur son chapeau sa fameuse
maxime en lettres majuscules, et qui, semblable au panache de Henri IV,
le faisait reconnaître dans la mêlée. Cette maxime lui est plus chère
que la vie et aura plus de durée peut-être que son _Histoire de la
Révolution française_, qui en est le développement. Digne de Tacite,
incomprise des disciples de Machiavel, elle est l’effroi de la cour et
l’espoir des hommes parlementaires. Les hypocrites en font grand bruit
pour arriver au ministère, et ne s’en servent pas pour y rester. On en
discute merveilleusement la théorie à la tribune; on hésite toujours à
la mettre en pratique. Tantôt c’est une arme avec laquelle on menace,
tantôt c’est un hochet dont on s’amuse. M. Thiers seul paraissait assez
fort pour se risquer avec elle dans les régions du pouvoir. Aussi tous
les mécontents répondirent-ils à son appel, non comme à l’ordre d’un
chef, ils n’en voulaient pas ostensiblement reconnaître, mais dévoués à
l’auteur d’une maxime dont le sens profond constatait leur omnipotence,
et autour de laquelle ils aimaient à se grouper.
Cette coalition ne sera point la dernière. Vous, jeune ambitieux, souple
et patient, téméraire et prompt, docile et ferme, à la première occasion
distinguez-vous et sachez profiter des fautes de vos prédécesseurs...
Une coalition est le meilleur moyen collectif pour s’emparer du pouvoir,
quand il est employé avec tact et discernement... En avez-vous
besoin?... et se fait-elle trop attendre?... provoquez-la... rien n’est
plus facile à l’aide de vos amis politiques; vous formez avec eux le
noyau de la coalition. Ne craignez ni les moqueries, ni les sarcasmes,
ni les injures; on peut vous traiter de rebelle et de factieux, vous
êtes fort de votre conscience... on nomme toujours ainsi les hommes
énergiques dont on craint l’indépendance... ou au moins ce qui en a
l’air. A force de crier à tout le monde: On nous trompe! on se joue de
nous!... les moins crédules finiront par vous croire, et vos rangs se
grossiront. Aux plus timides, vous dites: Qu’avez-vous à craindre? les
conservateurs sont avec nous... Aux plus poltrons: Nous avons du courage
pour tous! Aux plus incertains, aux plus irrésolus: Le centre gauche
nous seconde!... Aux plus monarchiques: Les légitimistes sont des
nôtres!... Aux plus scrupuleux: Nous comptons un abbé dans nos rangs!...
Aux plus apathiques: Nous ne demandons qu’à être tranquilles!... Aux
plus ministériels enfin: Nous le serons plus que vous... quand nous
serons ministres!...
Ainsi vos forces grossissent à vue d’œil, et tous les jours vous en
faites le dénombrement. L’arrivée d’une recrue est toujours un nouvel
argument en faveur de votre système... vous proclamez à son de trompe la
conquête d’une illustration, d’une célébrité du siècle, conquête
ordinairement suivie de celles d’un assez grand nombre de médiocrités;
mais entre vos mains les médiocrités s’élèvent à la hauteur du génie;
vous connaissez l’art de faire des réputations aux gens qui n’en ont
pas.