Ne revenons pas sur le passé. Les mœurs de cette époque ne ressemblent

pas certes à celles de la nôtre. Quatre-vingts ans nous séparent à peine

des caprices de madame de Pompadour, des espiégleries de madame Dubarry;

et à voir notre sagesse, notre gravité, notre pudeur, il semblerait

qu’une barrière de dix siècles s’élève entre nous et ces Vénus

poudrées!... Nous valons mieux que nos pères, et surtout que nos mères,

comme l’affirment beaucoup d’historiens. Je ne le conteste pas. Aucune

femme, fût-ce la plus dévote, la plus dévouée à l’ordre monarchique, ne

consentirait, dans ce temps austère et constitutionnel, à jouer le rôle

d’une madame Poisson au risque de devenir marquise ou duchesse. Les

sentiments de la nation sont purs. Le gouvernement représentatif est

fort chaste. Trois pouvoirs non-seulement s’y pondèrent, mais s’y

observent d’un œil scrupuleux. Il serait beau de voir l’un d’eux prendre

de ces libertés fort antérieures à celles de 1789, et renouveler le

spectacle des galanteries de l’Œil-de-bœuf. Une favorite serait un

non-sens constitutionnel. Avec un monarque inviolable, à quoi servirait

une pareille souveraine?... Elle ne couvrirait pas ce que couvrent des

ministres responsables. Le budget ne lui donnerait ni bracelet, ni

collier, ni dentelles, ni rentes, ni apanages... Rien n’est moins galant

qu’un budget... il n’a d’entrailles que pour ceux qui le votent; il dit

alors: «Ça me connaît...» Mais une favorite! il n’y aurait pour elle que

le superflu des cassettes... et elle manquerait du nécessaire!... Elle

ne pourrait pas faire mettre quatre chevaux à sa voiture, aller tous les

jours à la comédie et fonder des hospices, ne fût-ce que pour s’assurer

une retraite! Au surplus, c’est précisément dans le but d’empêcher le

retour de ces sirènes qu’a été inventé le gouvernement à bon marché.

Mais avant l’établissement du gouvernement de ce nom, beaucoup d’autres

non moins dispendieux ont d’abord remplacé le règne du bon plaisir. Il y

avait bien aussi un peu de plaisir sous ces divers régimes; mais le

plaisir n’était pas toujours bon... Si l’on se plaisait à dicter des

lois, on ne les dictait pas en riant; si on imposait un joug, il n’était

point d’or, mais de fer; au lieu de l’arbitraire de la volupté, vous

aviez la volupté de l’arbitraire. L’influence des femmes s’est modifiée

selon l’esprit du temps. Elle a été tour à tour bienfaisante,

charitable, intéressée, faible, puissante. La suppression des sultanes

favorites n’a jamais empêché d’autres sultanes de se mêler un peu des

affaires générales et particulières du royaume. Le régime de la terreur

ne les épouvantait pas. Que de fois n’ont-elles pas intercédé en faveur

d’un malheureux voué à la mort! que de fois n’ont-elles pas sauvé un

père, un fils, un époux!... Les dictateurs de la république craignaient

leurs prières et leurs larmes, quelquefois plus fortes que leurs arrêts!

Rien pour eux n’était plus dangereux que de les écouter, quand ils ne

voulaient pas absoudre!...

Sous le directoire, l’influence féminine suivit une autre marche et eut

une autre portée. Barras aimait à sacrifier aux grâces bien plus que sur

les autels de la patrie. Il se laissait couronner de fleurs par elles au

milieu des festins et des fêtes, tandis que nos armées vaincues

manquaient de pain et voyaient leurs premiers lauriers se faner et se

flétrir. Subjugué par un sourire, il faisait droit à tous les placets de

la beauté, lui accordait des récompenses, des pensions, des fournitures;

pour elles, il redevenait l’antique chevalier français; il ne

s’enveloppait dans sa toge et ne restait Romain que pour la laideur!...

Napoléon, plus farouche, ne voyait dans la plus belle moitié du genre

humain que des femmes de ménage, dont la principale mission était de lui

donner des conscrits. Il eût fait de madame de Staël son premier

ministre, si madame de Staël eût porté des bottes et des pantalons.

Madame de Staël, femme bel-esprit, lui paraissait moins utile au pays

que le dernier de ses soldats!...

La restauration vint relever l’empire des femmes, si longtemps méconnu

sous le règne de ce conquérant. La plupart des courtisans qui se

traînèrent à la suite de Louis XVIII avaient vécu dans les régions

galantes de l’Œil-de-bœuf, et crurent un moment à la résurrection de

l’ancien _ordre de choses_. Quelques-uns même passaient en revue tous

les membres de leur famille pour tâcher d’y découvrir une femme aimable

et jolie qui fût digne d’occuper le trône des Pompadour! Ce trône était

autrefois recherché par les filles les mieux nées. Il se formait des

partis pour ou contre les prétendantes; il y avait les roses rouges et

les roses blanches de la souveraineté en jupon. On était plus heureux

qu’un roi d’élever à cet insigne honneur soit sa femme, sa fille ou sa

sœur, quand elle était belle, décente, instruite et bien élevée... On

n’exceptait que sa mère... Les douairières, vu leur grand âge et leurs

infirmités, n’étaient pas admises à concourir. Ainsi, on se rendait

utile et agréable à son souverain, et on immortalisait le nom de sa

famille, dont la souche se greffait d’illustres rejetons... Mais toutes

ces belles idées, renouvelées du dernier siècle, se dissipèrent bientôt

en fumée devant les événements de 1814... Les roués les plus obstinés

virent clairement qu’en présence de la Charte, pudiques amours du

peuple, une courtisane royalement patentée ne pourrait se soutenir: on

renonça donc à l’un des ornements de l’ancienne cour. Louis XVIII

d’ailleurs était vieux et podagre. Qu’avait-il besoin d’une

maîtresse?... cet emploi dans sa maison eût été une sinécure; mais veuf

et sans enfants, il voulut au moins se donner une amie: c’était un

milieu honnête entre une femme légitime et une maîtresse pavoisée de la

pourpre royale. De là peut-être est né le principe de ce fameux système

à bascule, si savamment mis en œuvre par M. Decazes!...

P. L. Courier prétend dans un de ses opuscules que cent voix à acheter à

la chambre ne coûtaient pas autant à Louis XVIII qu’un mois de madame

Ducayla: assertion bien hasardée! Je me rappelle bien qu’il a été fait

grand bruit d’une certaine Bible donnée à madame Ducayla par Louis

XVIII, Bible dont tous les feuillets étaient des billets de banque...

C’était une édition illustrée à la manière de ce monarque; mais il ne

fallait voir dans le don de ce précieux Évangile qu’un cadeau

d’étrennes, une surprise du jour de l’an dont on n’essaye pas deux fois

l’effet pittoresque... Un livre de cette valeur n’a jamais qu’un

exemplaire!...

Madame Ducayla n’était ni une Diane de Poitiers, ni une Montespan, ni

une Maintenon, encore moins une Pompadour ou une Dubarry; car elle

n’était ni fière, ni dévote, ni amoureuse, ni légère, ni

inconséquente... Elle se bornait consciencieusement à son rôle d’amie,

prenait du tabac, et parlait latin avec son ancien maître... Pour le

charmer, il lui suffisait de vanter Nicot et de louer Horace. Avait-elle

quelques grâces à demander?... la citation de quelques vers heureux ou

l’irruption gracieuse de ses doigts dans la tabatière royale les lui

faisait obtenir. La mode et la politique, sujet futile ou grave,

détournaient rarement le cours naturel de la conversation. Louis XVIII

ne comprenait rien aux chiffons et n’aimait point les comédies du

parlement; madame Ducayla le savait si bien, que jamais il ne lui vint

dans la pensée de faire nommer ministre le moindre de ses valets; elle

laissait cette besogne à d’autres, et Louis XVIII lui en savait gré.

Aussi se plaisait-il avec elle, bien plus qu’avec Decazes et Pasquier,

dont il aimait pourtant l’esprit plein de finesse et d’atticisme.

A la mort de Louis XVIII, madame Ducayla se retira de la cour: Charles X

ne prenait point de tabac et méprisait Horace. Les femmes, sous le règne

de ce roi, autrefois galant comme Henri IV, mais devenu pieux comme

Louis IX, furent tout à fait annihilées... Leur reste d’influence fut

remplacé par le pouvoir des hommes d’église. Le plus beau titre alors

était celui de dévot. Les grands seigneurs allaient à la messe de même

que les roturiers qui voulaient le devenir. On faisait bien encore la

cour aux femmes, mais en priant, mais en joignant les mains; les

rendez-vous galants se donnaient bien plus souvent dans les chapelles

que dans les salons. Si on se prenait la main, c’était avec un chapelet;

si on s’offrait quelque chose, c’était de l’eau bénite; le sentiment

n’en allait pas moins son train pour cela; mais il était gêné, guindé,

tremblant comme le péché dans un confessionnal; une Marion Delorme, une

Manon Lescaut, une Dubarry n’eût pas été comprise à cette époque... La

cour alors n’eût pas même toléré une Maintenon avec ses vêtements noirs

et décents jusqu’à l’exagération.

Le mysticisme religieux avait tellement gagné toutes les classes, que

l’on cite aujourd’hui des tribuns farouches qui, à cette époque, ne

dédaignaient pas de se promener un cierge à la main. Ils s’en sont

repentis, sans doute, car ils mentaient à leur conscience et faisaient

acte de plate flagornerie, au lieu de rendre hommage à la religion. Faux

dévots, ils ont joué le rôle de Tartuffe, mais, comme lui, n’ont pas été

chassés de la maison de leur bienfaiteur; plus adroits, ils ont chassé

leur bienfaiteur avec le masque du libéralisme. O Molière!... si tu

vivais!...

La révolution de 1830 n’a point réhabilité à la cour l’influence

politique des femmes. Cependant cette cour n’a pas hérité des formes

austères et mystiques de la précédente. La famille royale est pieuse,

sans doute: elle se rend à l’église sans afficher le moindre faste, et

écoute la messe avec recueillement au milieu des fidèles qu’elle étonne

par sa simplicité et sa modestie; osant se souvenir que la pauvreté et

l’humilité de Jésus-Christ le faisaient reconnaître de tous comme le

sauveur du monde... mais les chapelles de nos palais ne retentissent

plus de saints cantiques, plus de directeurs titrés, plus de jeûnes,

plus de coups de discipline!

Dans cet état de choses, le gouvernement a plutôt l’air de proscrire que

de favoriser les pratiques religieuses. Néanmoins, si l’homme pieux

n’est plus encouragé, il n’est pas défendu aux femmes d’être dévotes;

elles peuvent se donner à Dieu, mais sans renoncer pour cela aux

jouissances mondaines. Leur dévotion est encore une vertu, mais une

vertu peu lucrative qui ne rapporte ni titres, ni honneurs, ni

richesses... aussi est-elle peu fervente, et ne ressemble-t-elle

nullement à celle des siècles passés; dévotion sans caractère,

passe-temps de la matinée, où la passion du plaisir se retrempe pour les

fêtes du soir; car cette passion a besoin également d’être stimulée;

comme la dévotion, elle est flasque et languissante, et semble sortir de

cœurs inertes et blasés; on rit, on danse, on chante encore... mais quel

rire forcé! quelle danse froide! quels chants lugubres!... On a vraiment

l’air aujourd’hui de ne s’amuser qu’en bâillant! règne de la liberté!

siècle sans couleur, où l’ennui civilise la nation, en la faisant tomber

en léthargie.

Notre indifférence est devenue si grande que nous n’aimons pas plus le

vice que la vertu, la gloire que la honte... nous ne sommes ni grands,

ni magnifiques, ni dévots comme sous Louis XIV, ni libertins comme sous

la Régence, ni corrompus comme sous Louis XV, ni révolutionnaires comme

sous Louis XVI, ni belliqueux comme sous la République et Napoléon; nous

sommes un peu de tout cela; nous ressemblons à tout et à rien; sans

originalité, notre physionomie s’altère, et notre énergie s’endort dans

la négation de toutes les croyances.

Une cour est-elle possible avec ces passions éteintes?... On nomme

souvent la cour... mais la cour, en termes de polémique, signifie

aujourd’hui tout autre chose qu’une réunion de courtisans et de

favorites: on se moque trop des uns pour les craindre, on ne craint pas

assez les autres pour s’en moquer... et cependant celles-ci me

sembleraient plus redoutables si quelqu’un était à redouter. La femme de

cour a moins dégénéré que le courtisan; mais, trop en vue sur un théâtre

dont l’accès est ouvert à tout le monde, elle n’ose publiquement y

aiguiser ses armes, et si elle combat pour ou contre tel ou tel

ministère, c’est sans bruit, à la sourdine, et le visage voilé.

Dans les salons bien plus qu’à la cour, nous retrouverons l’influence

politique des femmes. Le pouvoir des salons est peut-être celui de tous

qui, dans nos temps de destruction et d’apathie, s’est le mieux

conservé. Napoléon vainement essaya de l’abattre; la guerre qu’il fit

aux salons ne fut pas plus heureuse que sa campagne de Russie. Les

femmes parlaient contre lui et malgré lui... c’est la seule chose qu’il

ne put empêcher durant son règne. Madame de Staël avait son salon et y

conspirait à son aise; elle fut exilée, il est vrai, mais son esprit

d’opposition ne le fut pas, et continua d’animer toutes les

conversations de l’époque. Depuis lors toutes les femmes célèbres, soit

par leurs titres, leur naissance ou leur fortune, eurent un salon où

s’agitaient les questions d’état, quelquefois mieux que dans le conseil

des ministres. Aujourd’hui ces questions se réduisent à une seule. Dans

nos salons comme à la chambre, il s’agit toujours de renverser le

pouvoir existant pour en reconstituer un nouveau. Les femmes bien plus

que nous aiment le changement en politique comme en toute autre chose.

Si un ministre leur déplaît, elles commencent par le tourner en

ridicule, lui trouvent le nez trop long, la bouche trop grande, les

jambes trop courtes, et ne manquent jamais de dire aux députés qui les

écoutent: Si vous gardez cet homme, je ne vous reçois plus.

La taille de M. Thiers, dont il n’est plus permis de juger les

proportions, a été pendant longtemps une des principales causes de son

exclusion du pouvoir. Les femmes ne pouvaient pas comprendre un homme

d’état sous une enveloppe aussi exiguë; elles le trouvaient bon pour

mordre, mais non pour être mordu. Elles en faisaient l’abbé Morellet du

gouvernement représentatif. La force du talent a fait triompher M.

Thiers de ces haines féminines, dont un vieux levain cependant reste

encore. Ses belles ennemies ne peuvent lui pardonner d’avoir autant

d’esprit que M. de Calonne sans en avoir un peu les agréments

extérieurs. Elles ne manquent jamais de dire à ses partisans: Eh bien!

qu’advient-il de notre idole?... grandit-elle enfin?... A quoi ces

messieurs répondent: Elle grandit toujours!...

Toutes les laideurs ne sont point proscrites par les femmes, il y en a

de fort agréables pour elles... rien, par exemple, n’était plus beau à

la tribune que la laideur de Mirabeau. Ce monstre séduisant improvisait

des aventures galantes aussi bien que des discours, et passait

généralement pour le _lion_ parlementaire de l’époque. Si les femmes

peuvent aujourd’hui qualifier du titre de monstre leurs plus chauds

adorateurs, elles le doivent à Mirabeau.

Ce qu’elles détestent surtout dans un homme politique, c’est une

tournure mesquine et commune. Ce défaut les frappe tout d’abord; et si

elles conspirent contre lui, elles le font remarquer à tout le monde,

comme la preuve irrécusable de sa basse origine et de ses goûts

vulgaires.

Le prestige de la naissance a bien moins perdu de sa force auprès

d’elles qu’auprès de nous. Naturellement curieuses, elles aiment assez à

savoir d’où l’on vient, d’où l’on sort, et plus encore à le dire. Ce ne

sont pas elles qui croient que le nom d’un prince ou d’un duc ne résonne

pas mieux que celui de M. Chamillard, ou Godard. Elles comptent pour

quelque chose les bonnes manières de l’aristocratie; ces manières sont

de leur sexe; elles sont fines et délicates... tandis que les façons

heurtées et bourgeoises du juste-milieu les choquent et les surprennent

bien plus qu’elles ne les flattent. La charte sans doute luit pour tout

le monde, même pour les gens mal élevés; mais dans les salons

politiques, où règnent la grâce et la beauté, il y a une suprématie, une

ligne de démarcation pour le talent et la bonne éducation. On n’obtient

pas là un sourire aussi facilement qu’un portefeuille à la chambre; car

un sourire est quelquefois maître et de la chambre et des portefeuilles

et du trône. L’influence des femmes, ne vous y trompez pas, est toujours

grande, quoique bien différente de celle d’autrefois. Alors elle

résultait d’une seule volonté, aujourd’hui elle est collective, émanant

d’un cercle. Chaque salon a son parti, son drapeau, sa bannière. Le plus

nombreux, le plus adroit, le plus actif, fait sentir son poids dans la

balance gouvernementale; un ministre malotru y est stigmatisé comme le

député présomptueux qui aspire sans raison à se mettre à sa place. Pour

eux, on y creuse l’abîme qui doit les engloutir; pour d’autres, plus

habiles et plus heureux, on y prépare la voie qui mène aux honneurs et à

la puissance.

Les femmes se trompent rarement dans le choix de leurs protégés. Elles

ont, pour découvrir leurs qualités les plus secrètes, un tact et un

discernement peu commun. Parmi ces qualités, celle qu’elles prisent le

plus est la reconnaissance du cœur; elles ont horreur de l’ingratitude,

vertu de ceux qui n’ont plus besoin de vous!... Aussi s’arrangent-elles

toujours de manière à vous retenir dans leur dépendance, vous laissant

tout juste assez de liberté pour adorer leurs chaînes, jamais assez pour

avoir le loisir de les briser.

Leur éducation, sans être sérieuse, est néanmoins beaucoup plus complète

que celle des couvents d’autrefois. Quelques journaux, quelques romans

politiques, autres journaux de l’époque, se glissent bien de temps à

autre dans les pensionnats. La théorie des trois pouvoirs n’y est pas

inconnue. Les plus jeunes filles savent qu’il y a de par le monde une

chambre législative où chaque année l’on pétitionne sur le

rétablissement du divorce, et où la plupart d’entre elles ont l’honneur

de voir siéger un père ou un oncle partisan de cette mesure; ce qui est

bien propre à leur suggérer des réflexions philosophiques au sujet de

leur tante ou de leur mère! De bonne heure elles apprennent ainsi à

penser. Lancées dans le monde, leur esprit se développe sous les

impressions du gouvernement représentatif, surtout si elles ont épousé

un homme de cour, un ambassadeur, un général ou un professeur... et

alors elles se surprennent quelquefois à envisager la question du

divorce non moins favorablement que leurs augustes parents. Rien

d’ailleurs ne devient étranger à leur sagacité naturelle: chez les

femmes la force de l’esprit c’est la subtilité; la profondeur c’est la

finesse; l’étendue c’est la variété. Elles ont en outre un immense

avantage sur nos docteurs politiques, c’est de ne pas ennuyer, c’est de

mettre les questions les plus abstraites à la portée des intelligences

les plus frivoles; c’est de comprendre et de faire concevoir avec un

mot, un geste, un regard, parce que le mot est piquant, le geste

gracieux, le regard expressif. On les écoute avec attention, car on les

entend avec plaisir. Vingt députés dans un cercle où causent deux ou

trois femmes spirituelles n’ont pas un mot à placer, mais le lendemain

se dédommagent à la tribune, en répétant un peu moins bien toutefois ce

qu’elles ont dit avec tant de charme; et l’auditoire ne manque jamais de

les trouver admirables ce jour-là! Aussi, avant de prononcer un

discours, vont-ils cherchant leurs inspirations dans l’entretien de ces

femmes supérieures que je pourrais nommer, mais dont je ne veux pas

blesser la modestie. Autant que possible je ne nomme personne et laisse

deviner. Assez d’autres sans moi désignent les gens par leur nom, seul

moyen pour eux de les faire reconnaître dans leurs tableaux.

Le jeune député dont l’ambition est d’arriver au ministère, doit donc

s’assurer d’abord de la bienveillance de nos divinités de salon. Sous

leur aile protectrice il formera le noyau de son parti, jettera les

germes d’une coalition, verra poindre l’aurore de sa célébrité. Les

femmes aiment à lancer un nouvel athlète dans l’arène politique, athlète

paré de leurs couleurs et fort de leur appui. Le danger, le bruit et la

guerre plaisent à leur imagination: c’est une vie active et dévorante où

elles se délassent du repos auquel nos lois les ont condamnées. Elles

n’exercent aucun droit politique; mais du fond de leur boudoir font

mouvoir comme des marionnettes ceux qui se montrent si fiers de les

posséder. Pauvres législateurs!... vous n’oseriez avouer cette

influence, cette tyrannie peut-être, mais tyrannie irrésistible d’un

sexe plus adroit, plus fertile en expédients, plus dissimulé que le

vôtre! Ne dites-vous pas sans cesse: L’opinion publique réprouve cette

loi! l’opinion publique abandonne le ministère!... Et qu’est-ce que

l’opinion publique, si ce n’est l’opinion des femmes, l’opinion des

salons où les femmes tiennent toujours le dé de la conversation?

Une autre preuve de cette puissance réelle, c’est la nature même du

gouvernement représentatif, ou, si l’on veut, l’état de commérage auquel

ce gouvernement se trouve réduit. On dit qu’il se compose de trois

pouvoirs... Il serait beaucoup plus juste d’affirmer qu’il se décompose

en quinze ou vingt coteries... Et qui s’entend le mieux à organiser une

coterie?... Qui règne dans une coterie avec le plus de grâce et

d’habileté?... Qui parle dans une coterie le langage le plus

caractéristique?... N’est-ce point la femme?... toujours la femme?...

Les gouvernements les plus bavards, ou, pour m’exprimer d’une façon plus

polie, les gouvernements de libre discussion sont ceux où elle peut

naturellement déployer ses mille ressources, et les utiliser dans un

degré de supériorité vraiment désespérante pour le sexe masculin...

CONCLUSION.

Les principes de haute stratégie développés dans ce livre ne sont pas

seulement applicables à la France constitutionnelle, mais encore à tous

les peuples plus ou moins ornés des formes représentatives: ils

produiront des résultats magiques en Angleterre, en Amérique, en

Belgique, en Espagne comme dans nos quatre-vingt-six départements.

Modifiés selon les mœurs, les usages de chacune de ces nations, ils

pénétreront en conquérants dans les cortès, les congrès, les parlements;

seront radicaux avec les uns, conservateurs avec les autres, compris

aussi facilement dans une taverne que dans un palais, sur les tréteaux

du tribun castillan que sous le balcon de la coquette Andalouse!... Les

passions humaines partout se ressemblent et parlent la même langue;

partout la ruse et l’adresse sont souveraines... A l’aide de ma

tactique, il n’est pas un coin dans le monde où l’homme habile ne sache

mettre en œuvre ses brillantes qualités, et ne devienne un de ces héros

qui enchaînent et font trembler la multitude quand ils ne s’en font pas

adorer!...

Couronné des lauriers de la députation, ce qu’il faut désirer le plus

pour faciliter votre élévation, c’est un ministère tant soit peu

parlementaire; un ministère de ce caractère original se découvre à

chaque instant; il est promptement atteint et blessé à mort... Mais avec

un ministère peu sensible aux affronts et qui ne place le triomphe de

son amour-propre que dans la possession du pouvoir, la lutte est plus

difficile... Ses membres ne se rendent pas après une défaite; car une

défaite a presque toujours pour eux l’air d’une victoire... Ils

ressemblent fort alors à ce Gascon qui, sur le point de recevoir un coup

de pied dans le ventre, se retourne brusquement, et le reçoit du côté

opposé, dans une région non moins charnue, en criant tout joyeux à son

interlocuteur: Vous êtes bien attrapé... vous avez cru me le donner en

face!...

Néanmoins, le ministère le plus tenace, le plus chevillé à son banc, ne

résistera pas longtemps à vos attaques. L’exemple des députés qui

jusqu’à ce jour ont combattu sans succès ne peut vous intimider; ils ont

échoué parce qu’ils ignoraient l’art de combattre. L’ensemble de vos

coups, préparé avec prudence, dirigé avec mesure, est d’un succès

infaillible... Mais une fois ministre, ne vous rengorgez pas trop, et

souvenez-vous encore de mes leçons; elles ne vous seront pas inutiles

pour vous défendre contre ceux qui voudraient vous arracher votre

sceptre; si elles ont servi à vous ÉLEVER au faîte des grandeurs, elles

serviront aussi à vous y MAINTENIR!...

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

Introduction 1

PREMIÈRE PARTIE.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

MÉDITATION I.

De la députation.--Son origine.--Son utilité 9

MÉDITATION II.

De la nature du député 16

MÉDITATION III.

Des constitutions 25

MÉDITATION IV.

Des partis 31

MÉDITATION V.

De l’émancipation électorale 41

MÉDITATION VI.

De la conscience 48

MÉDITATION VII.

Du patriotisme 56

MÉDITATION VIII.

Du serment politique, ou de M. de Talleyrand 66

MÉDITATION IX.

De la chambre des députés dans ses rapports avec la chambre

des pairs 79

TRANSITION 84

DEUXIÈME PARTIE.

CAMPAGNE ÉLECTORALE.

MÉDITATION X.

Préliminaires 91

MÉDITATION XI.

Du cens d’éligibilité 96

MÉDITATION XII.

De la couleur de la candidature 99

§ I. Du candidat ministériel 103

§ II. Du candidat de l’opposition 108

MÉDITATION XIII.

Des amorces 116

MÉDITATION XIV.

Stratégie électorale 124

§ I. Du tailleur électeur 130

§ II. Du carrossier électeur 135

§ III. De l’épicier électeur 141

§ IV. De la femme de l’électeur 146

§ V. Du chien et du chat de l’électeur 152

MÉDITATION XV.

Stratégie administrative 160

§ I. Du préfet 163

§ II. De la femme du préfet 174

§ III. Du maire 183

§ IV. De la femme du maire 186

§ V. De quelques autres autorités des deux sexes 189

§ VI. Des commis, des garçons de bureau et de la livrée 194

MÉDITATION XVI.

Des ruses de guerre 199

MÉDITATION XVII.

Du compétiteur et du courtier d’élection 204

§ I. Du compétiteur 204

§ II. Du courtier d’élections 207

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 25 / 26 段