L’orateur qui bégaye ne blesse point la vue, mais fatigue l’ouïe. D’une

présomption sans égale, plus il bégaye, plus il veut parler! et plus il

parle, plus il croit avoir d’esprit! Sa plus grande difficulté est de

commencer et de finir une phrase; il accompagne l’enfantement de chaque

mot d’une horrible grimace; et quand il tient un mot, il le tient si

bien qu’il a toutes les peines du monde à s’en séparer!... Sa fierté

date du siècle de Démosthènes. Il dit et ne se lasse pas de dire en deux

ou trois temps: Le prince des orateurs bégayait! Oui, sans doute,

Démosthènes bégayait; mais, pour vaincre ce défaut, il mettait des

cailloux dans sa bouche... Et lui qu’a-t-il mis jusqu’à présent dans la

sienne?... Des truffes peut-être... Je ne sache pas que ce dernier moyen

produise le même effet!...

L’orateur bègue aime surtout à improviser; pendant qu’il prononce un

mot, il a le temps de trouver une phrase; pendant qu’il prononce une

phrase, le temps de méditer un discours. Les efforts de sa langue

embarrassée agacent les nerfs de l’auditoire; chacun voudrait lui venir

en aide, et pour ainsi dire lui arracher de ses lèvres frémissantes les

paroles qui ne peuvent s’en échapper. L’auditoire, quand il occupe la

tribune, est une enclume dont il est le marteau.

L’orateur bègue reste court impunément. Alors il lui suffit de grincer

des dents comme sous l’empire d’une contraction musculaire; on le

suppose luttant avec un mot dont la prononciation est raboteuse et tient

sa langue chevillée. Mais que l’orateur dont la parole est libre et

dégagée se garde bien de s’arrêter brusquement au milieu d’une

période... Un orateur peut manquer d’idées, mais de mots, jamais!... Il

doit ressembler à un fleuve dont le cours se poursuit sans interruption,

soit qu’il roule des eaux limpides, soit qu’il ne roule que du gravier.

Cependant tous les orateurs ne sont pas des fleuves majestueux; il y a

bien par-ci par-là quelques petits ruisseaux, entravés de temps à autre

dans leur marche incertaine.

Citons un exemple, mais un exemple qui puisse servir de leçon. Un

ministre l’a donné autrefois à la chambre. Le hasard a voulu que je

fusse témoin de cet événement. Après un exorde brillant, cherchant à

établir différentes catégories de jacobinisme, M. M... s’égara dans un

labyrinthe de paroles dont il ne put sortir. Alors que fit-il? Il

s’évanouit, aimant mieux faire mentir les apparences de sa bonne

constitution que perdre sa réputation oratoire. Les uns ont cru cet

évanouissement réel, les autres simulé. Quant à moi, je penche

involontairement à l’avis de ces derniers; mais je déclare, à la gloire

du ministre, que de ma vie, si je ne suis pas dans l’erreur, je ne vis

un évanouissement aussi bien joué. Jamais petite maîtresse dans sa

stratégie de boudoir n’approcha de cette profonde habileté. L’orateur

parut frappé comme d’un coup de foudre! A peine les huissiers eurent-ils

le temps d’accourir jusqu’à lui pour le recevoir dans leurs bras. La

séance fut suspendue au milieu des plus vives angoisses; car les

ministres en cet état inspirent toujours de l’intérêt. Et le lendemain

M. M... reparut victorieusement à la tribune.

Les orateurs peu sûrs d’eux-mêmes ne perdront pas de vue cet exemple

mémorable, et, plutôt que de rester court, l’imiteront avec adresse. La

tribune est un champ de bataille où l’on ne guérit pas des blessures de

l’amour-propre.

MÉDITATION XXXIII.

De la tenue de l’Orateur.

Scène tirée d’un proverbe inédit[9].

[9] Historique.

PERSONNAGES: Un député et son valet de chambre.

Le député dont il est question a de l’aisance et loge dans ses meubles.

Jean, son valet de chambre, est un domestique tout politique et assez

instruit pour lire les journaux.

LE DÉPUTÉ, _achevant sa toilette_.

Jean, mon habit!...

JEAN.

Lequel monsieur veut-il?

LE DÉPUTÉ.

Mon habit noir...

JEAN.

Celui que monsieur a mis la semaine dernière, le jour où il a parlé à la

chambre pendant deux heures... et où la chambre a fait tant de bruit!...

LE DÉPUTÉ.

C’est bon! c’est bon!... Faites-moi grâce de vos réflexions.

JEAN.

Si monsieur tient à son habit noir... le voilà! mais il est beaucoup

trop étroit...

LE DÉPUTÉ.

En effet, il me gêne... Je ne puis pas lever les bras... je manque

toutes mes invocations...

JEAN.

Et monsieur est si beau quand il invoque!...

LE DÉPUTÉ.

Décidément vous avez raison, Jean!... Je ne mettrai pas cet habit; j’y

ai l’air grêle, efflanqué, petit...

JEAN.

Et quel effet pour monsieur qui est si grand! (_Se plaçant à côté de son

maître._) Je suis sûr que monsieur est presque aussi grand que moi...

Adjugé l’habit... à toi, mon garçon!

LE DÉPUTÉ.

Que dis-tu?...

JEAN.

A toi, mon garçon, l’habit... Monsieur n’en veut plus, je m’en couvre...

LE DÉPUTÉ.

Mais cet habit est presque neuf...

JEAN.

Il ne faisait pas cet effet-là l’autre jour à la chambre... Je voudrais

que monsieur eût entendu ce qu’on en disait dans les tribunes; l’un me

soufflait tout haut dans l’oreille pendant que monsieur parlait: Voilà

un orateur bien râpé... L’autre: Je ne connais pas l’opinion de ce

député, mais il est blanc sur toutes les coutures!... Celui-ci: Est-ce

que ce beau parleur représente les clercs d’huissier de la banlieue?...

Celui-là: Il a vraiment l’air d’un commissaire des morts de troisième

classe!... Enfin, c’était dérisoire, abominable, scandaleux...

LE DÉPUTÉ.

Et tu n’as pas imposé silence à ces bavards?...

JEAN.

Ah! bien oui!... Ces bavards traitaient monsieur de tel...

LE DÉPUTÉ.

Il n’y a que des misérables qui peuvent se conduire de la sorte dans le

sanctuaire de la loi... (_A part._) Peut-être mon discours a-t-il été un

peu trop long jeudi dernier... On a bâillé...

JEAN, _qui écoutait_.

Oui, monsieur; j’ai vu beaucoup de bouches s’ouvrir comme la gueule de

notre _Terre-Neuve_ quand il a envie de dormir. Quels fours, bon Dieu...

ça faisait peur!...

LE DÉPUTÉ.

Voilà à quelles comparaisons mes collègues s’exposent... mais ils sont

incorrigibles!... surtout quand je parle.

JEAN.

L’habit est cause de tout... que monsieur se tranquillise!

LE DÉPUTÉ.

Eh bien, garde-le... et donne-moi mon habit puce.

JEAN.

L’habit puce de monsieur?... mais il tire un peu sur le violet... Avec

cet habit, monsieur a l’air d’un évêque.

LE DÉPUTÉ.

Diable!... et moi qui vais justement parler aujourd’hui contre le

ministère des cultes!

JEAN.

Et puis les évêques ne sont pas à la chambre en odeur de sainteté...

LE DÉPUTÉ.

Passe-moi mon habit bleu...

JEAN, _secouant la tête_.

Bleu de roi?... c’est encore une couleur qui ne plaît pas à tout le

monde...

LE DÉPUTÉ, _avec impatience_.

Je ne puis pas cependant me rendre en robe de chambre au

Palais-Bourbon?...

JEAN.

Et cependant le Palais-Bourbon... c’est la chambre. Si monsieur mettait

sa veste de chasse avec ses boutons à tête de sanglier... Quoique

monsieur ne tue jamais rien, il aurait l’air d’un chasseur... ça ne

compromet pas...

LE DÉPUTÉ.

Moi!... en veste!... y penses-tu?...

JEAN.

Ce serait populaire et fraternel... Quelques-uns de nos représentants ne

s’en privent pas... on prétend même que l’année prochaine les députés ne

seront plus admis qu’en veste... Eh bien, je n’en serais pas fâché!...

s’il en était ainsi, j’aurais l’espoir de faire un jour partie de la

chambre, vu la simplicité de mon costume.

LE DÉPUTÉ.

Veux-tu bien te taire, maraud!

JEAN.

Je parle comme un homme libre... Le soleil luit pour tout le monde.

LE DÉPUTÉ.

Tu as des principes bien arrêtés, mon garçon.

JEAN.

Cela se conçoit... je végète... Quand on n’a pas vingt mille livres de

rente, on a des principes... c’est une consolation.

LE DÉPUTÉ.

Je comprends maintenant pourquoi tu en veux tant à mes habits...

JEAN.

Vos habits sont vieux et mal faits, monsieur... voilà pourquoi je ne

peux pas les souffrir... ça me revient de droit de défroque... Est-ce

que je pourrais me résigner à voir sur le dos de mon maître ce que

j’oserais tout au plus mettre sur le mien? Fi donc!... et monsieur est

député, orateur... monsieur peut devenir ministre...

LE DÉPUTÉ, _se rengorgeant_.

Allons donc!... quelle plaisanterie!...

JEAN, _avec importance_.

Le bruit en court dans le haut monde.

LE DÉPUTÉ.

Tu me flattes, misérable!

JEAN, _d’un ton mystérieux_.

Le cocher de M. Soult m’en a glissé un mot dans l’oreille.

LE DÉPUTÉ.

Propos de cocher!

JEAN.

Ce cocher est un de mes amis politiques... il a connu le cocher de

l’empereur et a bu quelquefois avec celui de M. de Talleyrand... Oh! le

vieux rusé!... c’est la plus forte tête de l’époque: il ne verse

jamais... que dans son verre, et il se désaltère avec une facilité...

Quel diplomate!... il sait toujours tout avant les autres, et il m’a

encore dit ce matin: Que ton maître se tienne bien sur ses jambes, et

nous verrons!...

LE DÉPUTÉ, _d’un air pensif_.

Avec tes commérages tu vas me faire manquer l’heure de la séance.

JEAN.

Monsieur ne se presse pas ordinairement pour cela... mais qu’il ne

méprise pas les conseils de mon cocher. Ce digne homme est instruit à

l’avance de toutes les révolutions ministérielles; il devine ce qui se

passe à la cour rien qu’à la manière dont trottent ses chevaux... Mais

je fais une réflexion... si monsieur devenait ministre, resterais-je son

valet de chambre?

LE DÉPUTÉ.

Pourquoi pas.

JEAN.

Monsieur ne pourrait-il pas me donner une petite sous-préfecture?

LE DÉPUTÉ.

Une sous-préfecture à mon valet de chambre!

JEAN.

Cela ne s’est donc jamais vu?

LE DÉPUTÉ.

On ne le verrait pas du moins sous mon ministère... mais je ne suis pas

ministre... Je veux un habit...

JEAN.

Si monsieur mettait une redingote?

LE DÉPUTÉ.

Impossible, Jean!... Il faut que je parle aujourd’hui... et un orateur

en redingote... est-ce convenable?...

JEAN.

J’en ai vu, monsieur, et de très-mal brossées encore...

LE DÉPUTÉ.

On appelle cela le déshabillé du génie.

JEAN.

Mais ce pauvre génie, avec de pareilles idées, on finira par le mettre

tout nu!... quel génie!...

LE DÉPUTÉ.

C’est le genre anglais. Nos voisins sont tirés à quatre épingles pour

monter à cheval, et ils déclameront en caleçons devant cinq ou six cents

personnes. Je respecte trop la chambre et me respecte trop moi-même pour

me présenter devant elle avec des vêtements dont je rougirais dans un

salon... Libre à quelques-uns de mes collègues d’affecter ce cynisme de

toilette... cela peut être une marque d’indépendance, mais non une

preuve de goût. Il y a souvent plus de simplicité dans la recherche

d’une mise élégante que dans l’affectation d’un négligé désordonné; et

ce négligé ne rend-il pas plus évidentes les imperfections physiques

dont notre pauvre nature législative est amplement pourvue? Tel a une

figure longue et pâle comme celle de Bazile, et n’a point de col de

chemise; un autre manque de carrure, et boutonne son habit jusqu’au

menton; celui-ci a la taille contrefaite, et découvre ses épaules;

celui-là a des mains énormes, et les parements de son habit sont trop

courts. L’un a le cou long comme un héron, et il est cravaté à la Colin;

un autre est l’image vivante de Bacchus ou de Silène, et il est

enveloppé d’une monstrueuse redingote café au lait qui le grossit

encore... Et le talent gagne-t-il à ces façons de toilette familières,

sans à-propos, sans grâce, sans dignité? Non, certes! Cicéron se serait

bien gardé de se présenter aux rostres avec une tunique trop courte ou

une toge crottée... Quand les yeux sont charmés l’âme est à demi

vaincue... Jean, je ne mettrai pas de redingote.

JEAN.

Monsieur a trop bien parlé pour que je ne sois pas de son avis et ne lui

conseille pas tout de suite de changer de tailleur... Le sien le trompe

et s’entend avec les ennemis du gouvernement représentatif... Si nous

prenions celui de M. Odilon Barrot... voilà un homme bien mis...

celui-là ne se fait pas habiller par son portier!...

LE DÉPUTÉ.

Barrot, en effet, a une tenue très-convenable... mais un peu trop

coquette pour la gravité de mon extérieur...

JEAN.

Alors, adressons-nous au tailleur de M. Thiers... si toutefois M. Thiers

a un tailleur... Je soupçonne fort qu’il achète ses habits tout faits,

n’ayant pas la patience de les attendre... Il est si vif!... Parlez-moi

de ce petit grand homme!... en voilà un qui m’amuse!... Monsieur devrait

bien adopter son genre!...

LE DÉPUTÉ, _à part_.

Ce garçon fait sans cesse des épigrammes sans s’en apercevoir!

JEAN, _se frappant le front_.

Je tiens le tailleur de monsieur: un Staub, un Thomassin

parlementaire... le tailleur de M. Vigier...

LE DÉPUTÉ.

Allons donc!...

JEAN.

M. Vigier est le plus beau de nos députés... Il ne lui manque que la

parole!... Mais quel port!... Comme il représente bien son pays!...

LE DÉPUTÉ.

Dis plutôt le boulevard des Italiens... en gants jaunes et en bottes

vernies!... Je ne puis pas souffrir cet Antinoüs... Je lui trouve un

physique séditieux... pour la chambre...

JEAN.

Cet anti-Brutus, comme monsieur l’appelle, est trop séduisant

peut-être... Eh bien! n’ayons rien de commun avec lui... Prenons

ailleurs notre modèle, un modèle riche en beautés morales... M. Guizot,

M. Berryer... Le tailleur du premier travaille pour les colléges; celui

du second pour les séminaires... Et tous deux travaillent bien!...

LE DÉPUTÉ.

Assez! assez!... nous verrons cela plus tard!... En attendant, donne-moi

mon habit bleu... c’est le moins usé, le mieux fait, celui dans lequel

je suis le plus à mon aise...

JEAN, _à part_.

Je le crois bien... un véritable sac...

LE DÉPUTÉ.

Allons!... dépêche-toi... je suis en retard d’une heure... (_Il met son

habit._) Qu’on ne m’attende pas pour dîner... Je fais partie d’une

commission qui aujourd’hui dîne chez Véfour... Nous travaillerons là...

nous serons plus tranquilles...

JEAN.

Le verre à la main!... Mais, je vous en prie, monsieur, ne travaillez

pas trop... Vous avez la santé délicate...

LE DÉPUTÉ.

Le travail... c’est ma vie...

JEAN, _à part_.

Chez Véfour... Se fait-il illusion!... Quand pourrai-je travailler comme

mon maître?... (_Haut._) Pardon, monsieur! vous avez du blanc sur votre

habit. (_Il le brosse._) Du blanc sur du bleu... ça ne fait que deux

couleurs... Avec un peu de rouge, vous seriez tricolore... comme

l’écharpe du commissaire de police...

(_Le député ne répond pas, et s’en va_.)

JEAN, _le rappelant_.

Monsieur! monsieur!...

LE DÉPUTÉ, _revenant_.

Eh bien!...

JEAN.

Monsieur oublie son parapluie...

LE DÉPUTÉ.

Que le diable t’emporte!... Le temps est superbe!...

JEAN.

Oui... mais le baromètre descend... Nous pourrons avoir de l’orage...

LE DÉPUTÉ.

N’importe... je ne me chargerai pas d’un parapluie... Si le temps

change... tu me l’apporteras à la chambre...

JEAN.

Monsieur n’aimerait-il pas mieux que je lui amenasse une voiture?...

LE DÉPUTÉ, _avec impatience_.

Je préfère marcher... Tu sais bien que l’exercice m’est nécessaire... Au

surplus, je te donne congé pour toute la journée... Tu pourras, si tu le

veux, aller flâner un peu avec le cocher de M. Soult...

JEAN.

Et demain j’apporterai peut-être à monsieur quelques bonnes

nouvelles!...

Le député sort, et Jean se met à déjeuner, ayant pour nappe et serviette

_le Moniteur universel_.

MÉDITATION XXXIV.

De l’Interrupteur.

Après l’orateur, il n’est pas un homme à la chambre dont il soit plus

curieux d’étudier l’esprit et le caractère que l’interrupteur. Sans

passion pour lui-même, il se passionne sans cesse contre les autres;

s’il discutait, il serait de glace; il a du vif-argent dans les veines

quand il entend discuter. N’abordant jamais la tribune, il bondit sur

son banc comme s’il allait l’escalader... Il ne parle que pour

interrompre, il n’interrompt que pour empêcher de parler. Il vous saisit

à la gorge partout où il peut vous surprendre, entre deux virgules,

après un point d’interrogation, au milieu d’un soupir, dans un moment

d’aspiration, à la fin d’un hoquet oratoire... Très-scrupuleux sur les

lois de la langue française, il est aussi rigoureux que la grammaire...

Quand il la sait bien, il ne vous pardonne pas une faute de français; il

se moque au moindre mot dont le sens n’est pas à la portée de son

intelligence; il repousse une phrase dont il ne soupçonne pas la

véritable valeur; il s’effarouche d’un regard dans lequel il croit lire

une menace... se récrie contre un geste dont la franchise lui paraît un

affront... n’ayant pas plus d’égards pour l’improvisation que pour le

discours écrit ou récité. L’improvisateur peut encore braver ses

attaques... mais le récitateur! mais le lecteur!... La mémoire du

récitateur se trouble; la vue du lecteur se couvre d’un nuage... Oh!

comme alors l’interrupteur se frotte les mains!... comme il se sent

joyeux d’avoir mis en déroute l’improvisateur de contrebande!... d’avoir

frappé de cécité le lecteur ennuyeux! Aussi, le récitateur et le lecteur

regardent-ils l’interrupteur comme une des plus grandes plaies du

gouvernement représentatif. L’interrupteur est pour eux la mouche qui

vient bourdonner autour de leurs oreilles ou se fixer sur le bout de

leur nez, mouche à dard, guêpe ou bourdon; les chatouillements de la

moins perfide sont aussi redoutables que les piqûres de la plus

méchante; et à l’exemple de ces insectes ennemis, la rage de

l’interrupteur s’accroît en raison de tous les efforts qu’on fait pour

se mettre à l’abri de ses atteintes. Docile ou rebelle, il veut une

proie, et dans le délire de son audace, ne respecte pas même la sonnette

du président. En vain le président l’interpelle et cherche à l’intimider

par le déploiement de toutes ses forces, mercuriales, rappels à l’ordre,

avertissements des huissiers; l’interrupteur ne courbe point la tête, se

plaît dans le désordre dont il est le moteur, et aussitôt le calme

rétabli, aspire à fomenter de nouveaux troubles. Son plaisir, son

bonheur, sa vie est d’interrompre, il interrompt toujours. Quand il n’a

pas interrompu dans une séance, nouveau Titus, il a perdu sa journée.

Essentiellement taquin, s’il n’eût pas été interrupteur législatif, il

se fût fait cabaleur de théâtre.

L’interrupteur n’a pas moins d’amour-propre que l’orateur... Il trouve

de l’esprit, de la finesse, du génie dans ses moindres interruptions...

Allons donc!... ou bien: Bah! bah!... assez! assez!... oh! oh!... ah!

ah!... sont les mots piquants dont il aime le plus à se servir pour

dérouter l’orateur; car il ne s’exprime guère que par monosyllabes, et

bien rarement il emploie plus de trois ou quatre mots à la fois! Si, par

aventure, une phrase entière s’échappe de sa bouche, c’est pour lui tout

un discours, qui lui fait monter le sang au visage, tant il paraît

surpris lui-même de ses efforts oratoires. L’ellipse et l’élision

constituent le caractère de son éloquence, dont l’adverbe et

l’interjection sont les fleurs. L’adjectif le plus mince et le

substantif le plus court, habilement jetés par lui, en disent plus

quelquefois que ne le pourrait faire la plus inépuisable faconde. Le

plus léger mouvement des lèvres le rend incisif, profond... Il y a plus

de ressource pour lui dans une lettre que pour un autre dans tout

l’alphabet. Les vingt-quatre signes dont l’alphabet se compose sont des

superfluités dont il n’use jamais: cinq ou six lui suffisent pour sa

consommation journalière. Le sage, dit-on, est économe de paroles...

lui, fait mieux... il est économe de lettres!...

L’habileté de l’interrupteur consiste surtout à ne pas laisser proclamer

ce qu’il croit inutile ou dangereux à sa cause. Mais, emporté par ses

habitudes, il nuit souvent à ceux qu’il veut servir. Il n’est, à

proprement parler, ni légitimiste, ni républicain, ni bonapartiste, ni

ministériel... il est interrupteur, interrompant et ses amis et ses

ennemis, pour louer comme pour blâmer, pour siffler comme pour

applaudir. Aussi, que de fois le suppose-t-on hostile, quand il n’est

que bienveillant!... que de fois a-t-on pris un murmure improbateur pour

l’expression de sa joie et de sa reconnaissance!...

Par cette raison, l’interrupteur a peu de partisans au Palais-Bourbon.

Il y est toléré, mais jamais encouragé; néanmoins, ceux qui s’élèvent le

plus contre lui deviennent quelquefois ses plus fougueux imitateurs. Il

y a tant de force communicative dans le pouvoir et l’exemple de cet

homme, qu’à de certaines phases législatives la chambre se lève en masse

pour interrompre un orateur trop hardi, trop téméraire. Alors les rôles

changent: si par intervalles l’orateur parvient à se faire entendre, ce

n’est plus la chambre qui interrompt l’orateur, c’est l’orateur qui

interrompt le tumulte de la chambre.

L’interrupteur peut devenir entre vos mains un instrument utile.

Voulez-vous terrasser un adversaire sans de grands efforts de talent? le

jour où vous devez occuper la tribune, signalez à l’interrupteur le rude

jouteur qui s’apprête à vous attendre dans la lice. Vous l’intéressez

facilement à votre fortune: parlez-lui comme à l’homme dont le goût est

le plus sûr, dont le genre de critique est le plus redoutable. Plein de

zèle et de dévouement pour vous, il tracassera, agacera votre ennemi sur

tous les points de son discours, lui criera bravo quand il aura dit une

sottise, l’accueillera d’une épithète impertinente quand il touchera à

une démonstration logique, l’interrompra au beau milieu d’un mouvement

oratoire, frémira sur son banc au moindre trait décoché contre vous.

Partout il l’entravera dans sa marche, comme un sabot empêche les roues

d’une voiture de tourner. Ainsi préparé, votre triomphe sera facile;

vous aurez parlé avec calme, il se sera exprimé avec colère; le calme a

pour soi les apparences de la raison; la colère a toujours l’air d’avoir

tort. Sans talent peut-être, vous paraîtrez en avoir déployé; et lui,

plein de mérite, je le suppose, passera pour un génie qui s’est trompé

et peu en garde contre les humaines faiblesses!...

L’interrupteur est ordinairement fort exact à la chambre, persuadé de

toute l’importance de sa mission, pour le moins égale, selon lui, à

celle du plus fameux orateur. Là il se pose en aristarque, en zoïle, en

souverain juge des lois et des convenances parlementaires, sans se

douter que presque toujours il blesse les unes et ne comprend pas les

autres!...

MÉDITATION XXXV.

De la tactique du Député.

Cette tactique est difficile, plus difficile peut-être que celle d’un

général d’armée. Un général a pour guide sa méthode, son système, ses

plans arrêtés, résultant des traditions et des règles de l’art; il n’a

pas tous les jours à livrer bataille, tous les jours il n’assiége pas

une place forte et ne monte pas à l’assaut; au lieu que le député,

général ou soldat de l’armée parlementaire, marche à l’aventure sur un

terrain accidenté et brûlant, où souvent échouent les plus savantes

combinaisons, où les petites choses engendrent les grands événements, où

les grands événements produisent les petites choses, où tantôt faible,

tantôt fort, faible en étant fort, fort en paraissant faible, il est en

butte aux traits des siens comme à ceux de ses ennemis, où tous les

jours il y a combat, siége, assaut, défaite et victoire; où les

amours-propres les mieux constitués et les réputations les plus

brillantes ne trouvent point grâce devant les feux de file de la

parole!...

La tactique parlementaire est un travail de tous les jours, de toutes

les heures, de tous les moments; elle exige la connaissance de l’injuste

bien plus que du juste, de la profondeur dans l’art de dissimuler, une

grande souplesse de caractère, peu de compassion pour les autres,

beaucoup d’indulgence et d’admiration pour soi-même... Les tacticiens

les plus habiles sont en général les plus égoïstes, les moins

scrupuleux.

Le député, comme chacun sait, et pour me servir d’une expression

populaire, n’est pas venu à la chambre pour le roi de Prusse; il n’y est

pas même venu pour le roi qui règne et ne gouverne pas; il y est venu

pour un autre souverain... pour le peuple, qu’il personnifie dans son

individualité!... Son but, comme à tous les gens bien nés, est tout

naturellement de songer à s’élever assez haut sur le piédestal

législatif pour servir les intérêts populaires, c’est-à-dire les siens.

On appelle cela se créer une position!

Pour y arriver, trois moyens se présentent:

Le premier, en devenant ministre;

Le second, chef de parti;

Le troisième, votant docile!...

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 22 / 26 段