lustre pour retrouver les vestiges de l’éloquence antique... car d’abord
garrottés, bâillonnés par l’arbitraire, leurs membres ne furent guère
plus libres que les orateurs florentins. Il arrivait souvent qu’un
député des communes, pour un discours au parlement était mis en prison
par ordre du roi... Mais depuis... quelle différence!... Ce furent les
rois qui non-seulement se virent emprisonnés, mais décapités selon le
bon plaisir du parlement... A compter de cette ère d’indépendance, la
tribune devint réellement une arène de libre discussion; et bientôt les
Walpole, les Chatam, les Pitt, les Fox parurent. L’Angleterre put enfin
dire avec un juste orgueil: «J’ai mon Cicéron!... j’ai mon Démosthènes;»
tandis que sa voisine, bien plus fière, bien plus heureuse qu’elle,
s’écriait dans l’enthousiasme de la liberté et sur les décombres d’un
trône: «Moi, j’ai Mirabeau!» Mirabeau dont le nom seul était plus
éloquent que tous les discours de la tribune antique et du parlement des
trois royaumes, Mirabeau dont le forum était l’enceinte du monde, et
qui, du haut de la tribune, planait sur tout le genre humain. Il n’est
point de peuple qui, malgré le bruit de ses chaînes, n’entendît sa voix
puissante et ne redressât la tête pour respirer quelques parcelles de
cette atmosphère de liberté qui venait jusqu’à lui... L’Angleterre
seule, se renfermant dans le cercle étroit de son égoïsme jaloux, ne
voyait en Mirabeau que l’expression rivale d’une révolution plus
complète que la sienne. Pitt et Burke osaient injurier ce superbe
tribun... Pitt et Burke osaient insulter à sa popularité européenne,
sans craindre que la violence de leurs invectives ne relevât encore la
majesté de ses paroles... O mille fois béni le nom de Fox, ami de la
France, orateur généreux et populaire, bien plus grand que Pitt et
Burke! il a tendu la main à Mirabeau, comme un grand homme tend la main
à un autre grand homme, sans lui demander compte ni de ses travers ni de
ses erreurs, mais seulement poussé par cette noble sympathie qui unit
toutes les gloires.
La plupart de ces orateurs, comme ceux de l’antiquité, comme ceux de nos
jours, avaient d’abord exercé la profession d’avocat, de rhéteur ou
d’homme de lettres. C’est dans le sanctuaire de la justice, au sein des
écoles ou dans le domaine de la littérature qu’ils avaient préludé à la
discussion des grands intérêts de l’ordre social, et les travaux de
l’esprit chez quelques-uns d’entre eux n’avaient pas empêché les
distractions du cœur.
Les honneurs de la tribune n’étaient pas une pâture suffisante au génie
de Fox et de Mirabeau; ils dévoraient le plaisir comme la gloire, aussi
formidables dans une orgie que sur le champ parlementaire. La vie de
Shéridan, ainsi que le fait remarquer un de nos plus spirituels
écrivains, a été marquée par trois passions violentes et
très-dispendieuses: la première pour les cantatrices, la seconde pour le
jeu, et la troisième pour le vin; trilogie assez peu oratoire, qui
cependant n’a pas détourné Shéridan de ses occupations littéraires et
législatives. Dans _l’École de la Médisance_, il s’élevait de toute la
force de son talent contre l’envie et le plaisir de médire, tandis que
lui-même au parlement, par ses fines ironies et ses piquants sarcasmes,
semblait dédaigner la morale qu’il enseignait au théâtre. Mais cet
esprit moqueur n’a pu sauver ses discours de l’oubli; comme toutes les
harangues de tribune, ils sont morts avec les débats qui les avaient
enfantés. _L’École de la Médisance_ a survécu seule à l’orateur. Quand
on parle de Shéridan comme membre du parlement d’Angleterre, on se
rappelle toujours qu’il est auteur de comédies estimées; si, au
contraire, on le cite comme écrivain dramatique, on se souvient rarement
qu’il a fait partie de la chambre des communes. Heureux privilége des
lettres! Sous leur noble patronage, les œuvres du génie ne craignent pas
la main du temps!
Un peuple d’où surgissent des hommes d’une pareille trempe est
naturellement enclin à exercer son esprit avec rudesse; instruit à la
fois par le précepte et l’exemple, il se venge de son état de malaise
quand il ne peut se venger autrement, à coups de brocards et de
sobriquets, quelquefois insultants pour la majesté gouvernementale. Tout
le monde sait que les Anglais un jour se sont avisés de saluer le
parlement du titre de _croupion_, titre qui pendant vingt ans a volé de
bouche en bouche.
En France, où l’on aime passionnément la plaisanterie, on n’aurait pas
cette hardiesse de langage; les sobriquets, les bons mots sont pris dans
une sphère d’idées plus élevée.
Laissons au parlement son singulier sobriquet, à Fox sa profondeur et
son ironie, à Wilkes sa véhémence tribunitienne, à Pitt l’énergie de sa
haine contre la France, à Burke son immense instruction et sa perruque
ronde; mais soyons fiers de nos Barnave, de nos Cazalès, de nos
Vergniaud, de nos Camille Desmoulins, entre les mains desquels l’opinion
publique, cette souveraine du monde, a placé le sceptre de l’éloquence
parlementaire!...
Si je n’ai pas mis à la suite de ces glorieux noms quelques noms plus
modernes, c’est que j’ai craint de blesser la modestie de mes
contemporains!...
MÉDITATION XXXII.
§ Ier.--_De l’orateur qui improvise._
Beaucoup de gens prétendent qu’improviser n’est pas chose difficile, et
ils citent à l’appui de leur opinion le grand nombre de ceux qui
improvisent; d’autres assurent, au contraire, que l’improvisation
oratoire est un des miracles de la parole, que l’exercice de cet art
dépend non-seulement d’une prédisposition naturelle, mais encore d’une
instruction profonde et variée, d’une étude constante et suivie, d’une
réunion d’éminentes qualités qui se rencontrent rarement dans le même
homme; et ils nomment, à l’aide de cette assertion, le petit nombre de
bons improvisateurs. Les premiers ont raison; les seconds n’ont pas
tort! Il ne s’agit que de s’entendre!...
Nous voyons en effet beaucoup d’orateurs qui parlent d’abondance avec
une facilité incroyable, de la bouche desquels les mots s’échappent
comme des gerbes d’eau d’une machine hydraulique, véritables
improvisateurs de libretti parlementaires, abordant tous les sujets
comme ils goûtent de tous les vins, capables de disserter pendant une
demi-journée sur la pluie et le beau temps, analysant une question comme
ils compteraient les fétus d’une botte de paille, faisant un câble d’un
cheveu, d’une barre de fer une aiguille, trouvant toujours trop courts
leurs développements oratoires, quoique l’impatience et l’ennui de leurs
auditeurs leur prouvent toujours qu’ils sont trop longs; qui se lèvent
et se couchent en parlant, déjeunent et dînent en parlant, se promènent
et se reposent en parlant, lorgnent, admirent, s’amusent, bâillent et
dorment en parlant; gens infatigables, ébréchant l’instrument de la
parole à force de s’en servir!... Ceux-là ne sont pas des
improvisateurs, mais des bavards insupportables qu’il faut fuir,
exécrer, maudire, et dont l’habileté n’est pas même comparable à celle
de ces improvisateurs de tragédies qui font des vers à la toise, mais ne
ressemblent ni à Racine ni à Corneille!...
L’orateur, le véritable orateur, ne procède pas ainsi: le talent, chez
lui, n’est pas une intempérance de langue, une infirmité de la nature;
ses discours sont loin de rappeler ces traînées de fourmis voyageuses
qui couvrent la route et que rien ne saurait rompre; il parle quand il
faut parler, et surtout réfléchit avant de prendre la parole. Il est
concis sans sécheresse, abondant sans prolixité, disert sans pédantisme,
passionné sans aigreur, poli sans manières. Jamais de clinquant dans
l’or de ses paroles! Il éblouit et n’aveugle pas... Toujours prêt à
commencer comme à finir une discussion, les murmures approbateurs
l’accompagnent à la tribune; le regret de l’en voir descendre le suit
jusqu’à son banc! A ces conditions, n’est pas improvisateur qui veut!
L’art oratoire, vu de cette hauteur, n’est pas facilement abordable; il
faut, pour y réussir, un mérite immense, d’autant plus extraordinaire,
que la source de qualités nécessaires à ce mérite se compose
d’incohérences et d’oppositions. Ainsi, les deux plus grands leviers de
l’improvisation sont: d’une part, la facilité de l’élocution et la
précision du langage; de l’autre, l’instruction et la mémoire. Vous les
possédez, je l’admets; mais comment les maintiendrez-vous dans une
balance égale?... comment résisterez-vous à l’envie de dire tout ce que
vous savez, tout ce que vous avez retenu? et de le dire avec toutes les
ressources d’un langage orné, sans faillir à l’économie des mots, si
essentielle pourtant à la lucidité des pensées et à l’énergie du
discours?...
Malgré votre habileté et votre expérience, vous serez le plus souvent
traînant, confus et prolixe; et en homme de talent, vous le sentirez
bien mieux que votre auditoire; mais entraîné par la chaleur de
l’improvisation, vous dépasserez les limites fixées par le goût et par
vous-même, gémissant tout bas de votre impuissance!
Éloquent, vous aimez à parler, comme un homme doué d’une jolie voix aime
à faire des roulades; cela est naturel; mais le chanteur le plus habile,
vous ne l’ignorez pas, se perd quelquefois dans ses fioritures.
Les trop longues périodes sont les fioritures de l’éloquence. Évitez les
points d’orgue!... soyez avare des richesses de votre génie. Moins vous
donnerez, plus vous paraîtrez généreux! De tous les orateurs que nous
avons à la chambre, en connaissez-vous un seul qui ne soit un peu
prodigue?
L’improvisation a plus d’une fois été l’écueil des plus beaux talents
parlementaires. Un orateur dont l’amour-propre ne le cède pas au talent,
après avoir occupé la tribune pendant deux heures, restera convaincu, le
malheureux, que pendant tout ce laps de temps il a eu du bon sens et de
l’esprit. Du bon sens et de l’esprit pendant deux heures!... mais
beaucoup de grands hommes n’ont passé à la postérité que pour en avoir
eu pendant cinq minutes!... L’abbé Sieyès n’est célèbre que pour avoir
dit ces mots: «Qu’est-ce que le tiers-état?...» Sans son fameux baiser
que serait devenu l’abbé Lamourette?... Sans le 9 thermidor Tallien
serait mort ignoré et n’aurait jamais été le mari de sa femme. Le
marquis de Chauvelin ne s’est illustré que par des monosyllabes!... Une
seule bataille a suffi à Moreau pour en faire le rival de Bonaparte!...
Le jour où il écrivit sa charte, Louis XVIII était plus fort que les
baïonnettes russes pour reconquérir ses droits! L’histoire civile et
politique des peuples fourmille d’hommes célèbres dont un seul acte, une
seule pensée, une seule phrase, un seul mot a immortalisé le nom!...
Triomphez donc par un mot, si un mot suffit à la victoire! Il faut qu’en
toute circonstance l’orateur soit maître de lui-même; c’est un mors
qu’il se met dans la bouche et que la raison doit gouverner.
Les députés qui se destinent aux aventures de la tribune, car tous n’ont
pas cette ambition, se garderont bien de débuter par une improvisation
de longue haleine. Les premières inspirations surtout doivent être
courtes et modestes. Casimir Périer ne s’est risqué pour la première
fois à la tribune qu’avec une timide circonspection; il a d’abord
tâtonné, bégayé, balbutié, puis il a parlé, puis il a été éloquent; puis
il est devenu un improvisateur habile.
M. P..., député de la restauration, était possédé du désir de briller à
la tribune; mais le ciel lui avait refusé le don de la parole. Il se mit
donc à étudier l’art d’improviser et prit même un professeur
d’improvisation, à l’exemple de M. Jourdain, qui prit un maître de
langue... Néanmoins, il ne devint guère plus savant; son professeur ne
lui apprenait rien, sinon qu’un discours improvisé n’est ni un discours
récité ni un discours écrit, et qu’un discours écrit, un discours
récité, n’est point un discours improvisé. Il avait beau, pour s’exercer
dans l’art de l’éloquence, faire des philippiques contre sa femme ou
lancer des réquisitoires contre ses domestiques, il restait court devant
sa femme, et ses domestiques se moquaient de lui. Enfin, impatienté de
ses nombreuses défaites, mais toujours sous l’empire de cette idée fixe
qui le poussait à la tribune, il alla trouver un de ses collègues,
orateur célèbre, qui maniait la parole avec beaucoup de dextérité, et le
pria de l’initier dans les secrets de sa science. «Mon secret, répondit
l’orateur en riant, est celui de tout le monde... je parle...--Rien que
cela?...--Pas davantage!...--C’est peu de chose, en effet, répliqua-t-il
avec naïveté; mais c’est précisément ce que je ne sais pas faire; car je
suis bien sûr que si je parlais, j’improviserais aussi bien qu’un
autre.»
§ II.--_De l’orateur qui récite._
Le discours récité est l’hypocrisie de l’éloquence!
Un député n’est pas improvisateur, et il veut avoir l’air de l’être! Que
lui faut-il pour cela? de la mémoire... Il en aura. Il écrira ses
discours et les encadrera dans sa tête avec tous les points et virgules,
points d’admiration, points d’exclamation, points d’interrogation, sans
oublier les traits d’union! et le voilà parti avec tout ce bagage, bien
décidé à être chaud, brillant, énergique, à émouvoir, persuader,
convaincre l’assemblée. En vain de temps en temps il force les
intonations de sa voix, lève les bras, tourne la tête et multiplie ses
gestes, à l’exemple des anciens... personne ne se sent ému, pas même
lui!... L’auditoire s’ennuie, cause, bâille ou sommeille; ce que voyant,
le coupable ne manquera pas de se récrier contre l’injustice de
l’auditoire... non pendant son discours, car il en perdrait le fil, mais
après être descendu de la tribune, en recevant sur son banc les
félicitations de quelques amis goguenards.
Parmi les récitateurs, il faut distinguer deux classes d’orateurs: ceux
qui ont du talent et point d’audace, ceux qui ont de l’audace et point
de talent.
Les derniers ne peuvent tromper la chambre sur leur mode de discourir;
tout en eux les trahit, l’action, la voix, le regard. Ils récitent leur
harangue avec assurance, mais sans y faire jamais la moindre variante
que telle ou telle circonstance peut nécessiter, et comme un enfant
gâté, content de lui-même, récite: _Maître corbeau sur un arbre
perché_!...
Les autres, au contraire, ont quelquefois l’art de déguiser leur
supercherie. Orateurs par instinct, mais peu confiants dans leurs
forces, ils apprennent un discours par cœur moins pour en retenir les
mots que les pensées. Si la chaleur du débit les échauffe, car ceux-là
ont de l’âme et des entrailles, bientôt les entraves du discours préparé
se brisent. Plus d’efforts de mémoire! plus de gestes compassés!... Le
récitateur disparaît dans un mouvement sublime, et l’orateur, comme un
aigle, rompant les filets qui l’emprisonnent, s’élève, bondit, devient
superbe, pathétique, improvise, étonné lui-même du pouvoir de sa
parole!...
Le général Foy était du nombre de ces derniers. Jamais il n’est arrivé à
la tribune sans avoir tout son discours logé dans sa mémoire; mais il se
livrait à de si éloquentes digressions, à de si beaux mouvements
oratoires, qu’une interruption, un mot, un geste suffisait pour
provoquer, que la chambre avait peine à comprendre comment cet homme
avait besoin de s’étayer à la tribune d’une préparation écrite. Foy lui
apparaissait alors comme un palmier superbe et vigoureux auquel on
aurait mis un tuteur!...
Son collègue le général Lamarque récitait également ses discours avec la
prétention d’avoir l’air de les improviser. Son débit n’avait point la
chaleur et l’entraînement de la parole du général Foy; mais il avait
autant et peut-être plus d’art!... Sa mémoire était prodigieuse. Il y
avait toujours, pour ainsi dire, en elle deux étages: le premier pour
les discours, le second pour les répliques. En laissant à dessein dans
les harangues quelques parties faibles sur lesquelles il était bien sûr
d’être attaqué, il pouvait facilement à l’avance préparer une réponse à
ces attaques; et, d’ordinaire, cette réponse se trouvait tellement
juste, qu’il lui arrivait rarement d’y changer un seul mot. Par ses
savantes dispositions il enlaçait si bien son adversaire, que celui-ci,
en le combattant, croyait bien réellement suivre ses inspirations,
tandis qu’il n’obéissait qu’aux insinuations de Lamarque. L’habile
homme!... Je ne sais si une pareille tactique n’est pas aussi
extraordinaire que l’improvisation même!
On peut dire de Foy et de Lamarque que leur mémoire avait de l’esprit et
du cœur!...
Aussi longtemps que le public ne fut point dans le secret, ces deux
hommes passèrent pour d’habiles et éloquents improvisateurs. Aujourd’hui
même, où la vérité a percé, vous ne feriez pas accroire à une foule de
gens que les improvisations de ces illustres généraux n’étaient pas
réelles et reposaient sur des préparations écrites, longuement élaborées
dans le silence du cabinet!...
Cependant, de pareils récitateurs sont rares. Il serait dangereux de les
prendre pour modèles. Les imitateurs ne sauraient s’approprier leur
verve et leur chaleur, qualités essentielles dans ce mode de discourir;
ils resteraient ce que sont presque tous les récitateurs, c’est-à-dire
des automates parlant!...
§ III.--_De l’orateur qui lit._
Les députés qui lisent leur discours se croient bien supérieurs à ceux
qui les improvisent et les récitent; ils se croient littérateurs.
Suivant eux, l’improvisateur n’a ni plan, ni méthode, ni style, et le
récitateur est le double de l’improvisateur. Ils ne conçoivent pas que
l’orateur soit autre chose qu’un grand livre par demandes et par
réponses, où les meilleures pages sont celles qui ont été méditées le
plus longtemps. En effet, parlez-moi de ceux qui écrivent leurs
discours!... Quinze jours avant l’ouverture des débats, ils s’inspirent
avec ordre et patience, rassemblent tous les matériaux qu’ils prennent
partout où il y a quelque chose à prendre, en bâtissent leur harangue
avec un soin minutieux, l’élèvent, l’abaissent, l’allongent, la
raccourcissent, mais le plus souvent l’allongent; discours en trois
points et plus, avec exorde, oraison, péroraison; où il y a un
commencement, un milieu... et souvent pas de fin! où l’exorde est doté
d’une superbe image, où l’oraison brille d’une métaphore surprenante, où
la péroraison est enrichie de trois mots nouveaux; où il y a de l’ironie
au quatrième feuillet, de la bonne et franche gaieté au quinzième et des
larmes au vingt-troisième; chef-d’œuvre de style pour lequel on a au
moins usé une douzaine de plumes métalliques et taillé deux ou trois
douzaines de plumes d’oie!... Voyez l’orateur écrivain se dirigeant vers
la tribune, une main de papier sous le bras!... Je dis une main... mais
combien de fois cette main ne vous fait-elle point l’effet d’une
rame!... Il est fier, joyeux, enchanté de lui-même, et s’il a le bonheur
de succéder à un improvisateur, il ne manque pas de lui lancer, en le
rencontrant sur les marches de la tribune, un de ces regards moqueurs et
ironiques qui semblent lui dire: Bon Français!... comme tu viens de
parler mauvais français!... Et en déroulant son cahier, il semble
négligemment laisser tomber cette phrase sur l’assemblée: Vous allez
enfin entendre du style!... et il commence, et il lit avec ou sans
lunettes; tournant les feuillets avec lenteur, et si rarement, qu’ils
semblent collés les uns contre les autres; s’arrêtant à chaque alinéa
pour être bien sûr de n’en passer aucun; recommençant une phrase peu
distinctement lue; appuyant sur les brèves quelquefois plus que sur les
longues, ne vous faisant pas grâce d’une virgule; buvant un verre d’eau
sucrée entre deux parenthèses; changeant son cahier de main pour ne pas
se fouler le poignet; reprenant haleine de quart d’heure en quart
d’heure par un temps d’arrêt désespérant, sans daigner s’apercevoir que
le temps a des ailes! Si quelquefois il se croise les bras, après avoir
déposé son cahier sur la tribune, c’est pour rappeler au silence ou
réveiller l’auditoire causant ou endormi; car l’auditoire n’est pas
toujours sensible aux charmes du beau style; l’auditoire se montre
souvent peu reconnaissant de toutes les peines qu’on prend pour lui
plaire... mais n’importe!... Le lecteur ne perd pas courage, il le
comblera de ses bienfaits jusqu’à la dernière ligne, dût-il employer le
secours de la redoutable sonnette!... secours qui finit quelquefois par
être un accompagnement obligé de sa voix... Oh! alors, adieu belles
périodes! belles pensées! nous sommes dans le siècle du vandalisme!...
_Le Moniteur_, heureusement, _le Moniteur_ reste à l’orateur pour le
consoler de cet outrage!...
Tous ceux qui lisent leurs discours ne les ont pas toujours composés.
Parmi cette classe d’orateurs il se trouve, sans contredit, des
écrivains pleins de mérite et de talent; mais combien de députés
vaniteux, dévorés du désir de se donner de l’importance, veulent
absolument figurer à la tribune, malgré toute la conscience de leur
nullité!... Ils ne savent ni parler ni écrire, et ils ambitionnent les
palmes de l’orateur ou de l’écrivain. Dans cette fièvre de gloire, il
faut bien qu’ils aient recours à la main d’autrui. Oh! pardon, si je
touche à cette corde délicate... mais vous le savez tous, puissants
législateurs!... la main d’un secrétaire habile a plus d’une fois aidé
votre paresse ou votre insuffisance, Il n’y a pas encore au
Palais-Bourbon de ligne de douanes intellectuelles où l’on puisse saisir
l’esprit de contrebande... Cet esprit y pénètre indistinctement sur tous
les bancs, voire même sur le banc ministériel... S’il était soumis à un
droit d’entrée, le trésor ferait certes de gros bénéfices!
Quel que soit leur mérite, les discours écrits, lus par leurs auteurs ou
leurs éditeurs responsables, ont une influence narcotique dont rien ne
saurait vous préserver.
Les bons assoupissent.
Les médiocres endorment.
Les mauvais font ronfler!...
La vue seule d’un cahier invite le député à prendre une position
commode, prévoyant bien que Morphée sera là plus fort que la Charte!...
Il regrette alors son lit, et donnerait son banc législatif pour un
oreiller.
Avant qu’il soit peu de temps, les discours écrits auront disparu de la
tribune, où l’improvisation et la récitation, sa pâle copie, seront
seules tolérées!...
§ IV.--_De l’orateur qui éternue, se mouche, bégaye ou reste court._
Notre pauvre humanité est sujette à une foule de petites infirmités dont
il faut avec soin cacher le triste spectacle. Toléré dans le secret du
ménage, l’aspect en devient insupportable aux yeux du public. Éternuez,
mouchez-vous, bégayez au sein de l’intimité, passe encore! et le
contraire est mille fois préférable; mais de grâce contenez-vous; faites
violence à votre indiscrète nature en présence d’une assemblée nombreuse
et délicate, d’ailleurs peu disposée à vous pardonner vos écarts.
Un orateur occupe la tribune, et, au milieu d’une phrase pathétique,
déchirante, il éternue... une fois! deux fois! trois fois! comme s’il
était chez lui, en se mettant la main devant le nez en guise de
visière... Le touchant tableau, n’est-ce pas? Oh! alors il s’expose à
s’entendre apostropher par ce cri égoïste et railleur: Que le ciel vous
bénisse!... Cri maudit, signal d’une hilarité bruyante et générale à
laquelle il se laisse entraîner lui-même... Le moyen après cela de
reprendre le fil d’un discours grave et sérieux!
Celui qui se mouche est encore plus coupable... Se moucher à la
tribune!... ah! grand Dieu! Il y a des gens qui n’osent pas se moucher
devant leur femme!... Voyez-vous un foulard à grands carreaux venir
s’interposer au milieu d’une phrase harmonieuse? guidé par les doigts de
l’orateur, il se roule despotiquement autour de son nez, qui aussitôt
résonne comme un clairon de fantassin ou un tambour de basque... O
honte! autant vaudrait n’avoir pas de nez que d’en exposer ainsi à la
chambre les besoins et les faiblesses!