Dans une pareille situation, est-il étonnant qu’une œuvre de l’art n’ait

qu’une existence éphémère; qu’une statue de David n’occupe point les

cent bouches de la renommée, et que les vers de M. de Lamartine, ces

vers si profonds, si harmonieux, trouvent à peine des lecteurs? Bien

plus! ces hommes eux-mêmes, entraînés par le torrent de la politique,

semblent avoir répudié leur art, et sont ou veulent être députés. Le

souffle de la tribune les a atteints; ce souffle destructeur qui flétrit

les fleurs du poëte, ternit les couleurs du peintre et renverse le

marbre du statuaire. Si les plus hautes intelligences n’ont pas la force

de résister à son empire, il faut que cet empire soit bien puissant,

bien attractif et surtout bien exclusif de toute gloire étrangère à la

sienne.

On ne s’informe pas aujourd’hui si vous êtes lettré, savant,

académicien, riche ou pauvre, bête ou spirituel... On sait seulement si

vous êtes député... qu’importe le reste! ce titre vous tient lieu de

tout...

Si Voltaire et J.-J. Rousseau eussent vécu de nos jours, ils n’eussent

pas été philosophes, mais députés!...

L’éloquence parlementaire, par les grands sujets qu’elle traite, égaye

peu l’imagination, mais agrandit l’esprit, le passionne, et l’habitue

aux discussions les plus arides et les plus abstraites. Elle embrasse

toutes les sciences, traite de Dieu comme de l’homme sans craindre l’un,

sans se dévouer à l’autre. Son mysticisme est hypocrite, sa religion

douteuse; elle ne professe point l’athéisme, mais l’envisage sans

terreur. Ses inspirations lui viennent d’en bas, et elle aspire à

s’élever bien haut. Le monde à ses yeux n’a pas été achevé par la main

du créateur; elle y aperçoit toujours un reste de chaos qu’elle voudrait

régler et où se perd son orgueil. L’œuvre de la perfectibilité humaine

semble réservée à son génie; elle le dit, elle le proclame! et son œuvre

est encore le chaos!... Elle marche à la conquête de toutes les

intelligences, et déjà règne dans un grand nombre de gouvernements,

partout différente d’allure et de caractère, mais partout dominatrice et

jalouse de ses droits.

L’éloquence parlementaire, autrefois si puissante, si redoutable en

Angleterre, était le génie de la guerre et non l’instrument de quelques

esprits mercantiles ou factieux... Elle avait alors pour organes les

Chatam et les Fox; elle comptait sous ses drapeaux ce ministre fameux

qui aimait mieux ruiner son pays que souscrire à son asservissement.

Elle ne se personnifie pas chez nous dans des ministres aussi

heureusement téméraires; eux sans doute ne dédaignent pas de compter par

milliards, mais ils dépensent en paix et souscrivent à tout!...

L’éloquence parlementaire vit au jour le jour et ne laisse rien après

elle. Les discours de la veille sont dévorés par ceux du lendemain.

L’admiration de l’auditoire est fugitive comme les heures. Le peuple

n’est ému que de ce qu’il entend... ce qu’il a entendu meurt dans sa

mémoire. Le triomphe d’aujourd’hui lui fait oublier le triomphe d’hier;

résultat désespérant pour la gloire de l’art, mais fort heureux pour

celle d’un grand nombre d’orateurs, de ces orateurs à double face, dont

les prétendus principes sont des piéges tendus à la crédulité publique,

qui ont prêté vingt serments sans en respecter un seul, dont le drapeau

est un manche à balai trouvé dans un carrefour, et au bout duquel flotte

indifféremment un pan de leur habit ou un morceau de leur gilet, pourvu

qu’il soit aux couleurs du pouvoir existant.

L’un des plus grands inconvénients de l’éloquence parlementaire est de

se répéter. Dès qu’elle s’est emparée d’une idée vigoureuse et féconde,

elle ne la quitte plus... elle s’y attache comme la serre d’un aigle

s’attache à sa proie, la retourne dans tous les sens, la dépèce, la

dissèque, pour la retourner, la dépecer, la disséquer encore... et fait

si bien qu’elle finit souvent, sans profit pour personne, par en ôter

toute la substance et la rendre à l’état de néant. Développée avec

précision, en temps utile et opportun, elle eût vivement frappé les

esprits; délayée mal à propos dans vingt discours, elle court le risque

de paraître fausse et nuisible, par toute la peine qu’on prend pour en

faire ressortir la justesse et l’utilité!...

Née du bouleversement des empires, l’éloquence parlementaire se ressent

essentiellement de son origine. Elle se plaît dans le trouble et

l’agitation, appelle sans cesse les tempêtes pour avoir le plaisir de

les conjurer, n’est jamais plus radieuse qu’à l’approche d’une

catastrophe, jamais plus tranquille et plus belle que lorsque le sang

inonde nos cités. D’une nature excitante, inquiète et nerveuse, il faut

qu’elle ait la fièvre pour qu’elle se porte bien. Le calme la tue, le

repos lui ôte toutes ses forces. Les convulsions sont son état

naturel... Mais aussi, que de puissance et de grandeur dans cette

éloquence fière et passionnée!... Comme elle sait remuer le cœur,

l’enchaîner, l’électriser du feu de son génie! S’adressant à tous et

pour tous, elle vous fait partager sa haine contre l’aristocratie de

l’or et de la naissance, en vous ouvrant la porte des honneurs et des

richesses! elle abat ses ennemis comme elle sert ses amis... avec la

rapidité de l’éclair; et si parfois elle pardonne aux uns leurs injures,

elle punit les autres de leur trop de bonheur... Elle n’envie rien,

étant maîtresse de tout... gronder, tonner, foudroyer, pour elle c’est

parler!... Le peuple s’agite et demande du travail s’il l’écoute; il

reste calme et travaille s’il ne l’entend pas. Toujours en mouvement,

l’éloquence parlementaire veut que tout marche autour d’elle avec le

torrent des événements qui traversent le siècle, marqués de sa

redoutable empreinte! Les abîmes au-dessus desquels elle se joue sont

larges et profonds; mais elle ne daigne pas même y laisser tomber ses

regards, tant elle a foi dans son heureuse étoile, tant elle est sûre

d’elle-même, tant elle méprise le danger!... Ni le feu ni la mitraille

ne se peuvent mesurer avec elle; le canon qui gronde, elle lui impose

silence! le fer qui menace, elle le brise!... Il y a en elle plus que du

fer, du feu, de la mitraille! il y a l’autorité de la loi, l’énergie de

la passion, le sentiment du pouvoir!... Partout où elle se déploie, sous

un hangar, dans un jeu de paume, au milieu d’un palais ou sur la place

publique, elle est toujours souveraine absolue, soit qu’elle s’enveloppe

de haillons, soit qu’elle brille sous la pourpre!

L’éloquence parlementaire a une liberté d’action bien supérieure à celle

de la presse, malgré tout le tranchant de cette dernière arme.

L’éloquence parlementaire, c’est la presse parlée, moins la pénalité. Ce

que la presse n’ose pas dire, elle le fait dire à la tribune, dont les

écarts ne sont combattus que par le rappel à l’ordre, qui ordinairement

augmente le désordre et ne le punit pas.

MÉDITATION XXX.

De la Blague parlementaire.

Le mot _blague_ n’avait pas cours autrefois dans notre société polie.

Relégué au fond des halles, dans les tavernes, les tabagies, il passait

pour trivial et commun. Il eût été impossible de l’employer sans donner

une idée défavorable et de son éducation et de son ton et de ses

manières. S’en servir, c’était presque jurer. Les femmes se bouchaient

les oreilles et se couvraient les yeux pour ne pas l’entendre, comme

elles font encore aujourd’hui au moindre mot inconvenant. Mais, depuis

quelques années, ce terme énergique a, comme la France, éprouvé les

bienfaits d’une révolution; il s’est élevé jusqu’à nous, gens de bonne

compagnie; car personne n’oserait soutenir que nous soyons descendus

jusqu’à lui... Il a obtenu droit de bourgeoisie dans tous les

dictionnaires, voire même des titres de noblesse dans le dictionnaire de

l’Académie... Il est admis dans les salons et les cercles, à Paris comme

à la campagne, au Musée du vieux Louvre comme aux galeries historiques

de Versailles; il n’est pas un palais où on ne lui ouvre la porte à deux

battants. N’en soyez pas surpris... L’établissement du gouvernement

représentatif a rendu ce mot nécessaire.

Ainsi il est aujourd’hui permis de dire, sans être accusé du violer la

langue et les lois de la politesse, en parlant de tel ou tel homme

d’état: C’est un blagueur! de telle ou telle phrase ronflante: C’est une

blague!... L’éloquence parlementaire, je le sais bien, n’a pas encore

accepté ostensiblement la qualification de _blague_. Elle est fière,

cette éloquence!... et elle ne veut pas être une parvenue! Elle a,

dit-elle, une généalogie, son blason brille des vieilles couleurs de

l’antiquité... mais qui nous prouve que le mot _blague_ n’avait pas un

équivalent dans la langue grecque, et que Phocion, Périclès et

Démosthènes n’étaient quelquefois traités de blagueurs? Les Athéniens

n’étaient pas plus bêtes que les Parisiens, soyez-en sûr; on blaguait

sur la place _Agora_ avec autant d’aplomb qu’en face du pont de la

Concorde... mais il est vrai de dire que la civilisation ayant fait

d’immenses progrès depuis l’établissement de la place Agora, les

Athéniens sont restés sans doute, sous le rapport de la blague, bien

loin derrière nous. Les siècles ne marchent pas impunément!...

Qu’est-ce au fond que la _blague_? Une éloquence perfectionnée à l’usage

de tous ceux qui ont une langue bien déliée et du front pour deux; l’art

de dire ce qu’il ne faut pas croire, ou de faire croire ce qu’on n’ose

pas dire; la _blague_ n’est ni un mensonge ni une vérité; c’est

quelquefois une plaisanterie, une exagération, un puff! mais le plus

souvent c’est un puff... considéré dans ses rapports avec l’intérêt

populaire.

Depuis cinquante ans, nous fatiguons la tribune; depuis les belles

journées de la Constituante, nous avons avalé plus de discours que les

Anglais n’ont mangé de pommes de terre; et leurs pommes de terre valent

mieux que nos discours, ce qui les justifie un peu de ce monotone régal:

l’éloquence parlementaire, en un mot, nous sort pour tous les pores...

Avec des gens blasés comme nous le sommes sur toutes les beautés

oratoires d’un demi-siècle, où en serait notre gouvernement si la

_blague_, cette divinité de l’époque, née à Marseille, baptisée à

Bordeaux, et venue d’Orléans, n’était là pour nous tenir en haleine?...

Oui, je le soutiens, c’est la _blague_, la plus sincère expression du

puff, qui nous a empêchés, nous tous prolétaires, ministres, députés,

gardes nationaux, rois, pairs de France, je place chacun selon l’ordre

indiqué par les maîtres des cérémonies de la réforme électorale,--qui

nous a empêchés, dis-je, d’échouer sur l’océan des constitutions avec le

vaisseau de l’état... _O blague!_ prends garde! je veux parler de toi,

mais non parler comme toi!...

Calculez attentivement tous les effets de son pouvoir. Un ministre vient

nous dire à la tribune: Nous avons vaincu en Afrique... Abd-el-Kader est

détruit... Blague parlementaire!...

Un autre s’écrie: Le pays est prospère; nous avons de l’or dans nos

coffres... plus d’emprunt... Blague parlementaire!...

Celui-ci vous souhaite une bonne année... Blague parlementaire!...

Celui-là prétend qu’il n’a trouvé dans la coupe du pouvoir que de la

lie... Blague parlementaire!...

Tel orateur déclare hautement qu’il n’a dans le cœur ni fiel ni haine...

Blague parlementaire!...

Tel autre que ses cheveux ont blanchi sous le poids de ses travaux

législatifs... Blague parlementaire!...

Tel autre qu’il s’est appauvri dans le maniement des affaires

publiques... Blague parlementaire!...

Tel autre que, durant le cours de son mandat, il ne s’est laissé

exploiter ni par sa femme, ni par sa famille, ni par ses amis; et n’a

jamais ambitionné qu’un sourire de la patrie, sourire d’une bonne mère à

son fils bien-aimé... Blague très-parlementaire!...

Tel autre qu’il se félicite d’être un député populaire... Blague

parlementaire!...

Tel autre qu’il est peu sensible à l’ingratitude de ses concitoyens...

Blague parlementaire!...

Tel autre qu’il n’envie ni les succès de son voisin ni le bonheur de ses

amis... Blague parlementaire!...

Tel autre qu’il est toujours prêt à sacrifier au salut de la France tout

ce qu’il possède de beaux garçons et de bons écus... En temps de paix

très-bonne blague parlementaire!...

Tel autre qu’il a découvert le secret de rendre la France heureuse, et

qu’un jour viendra où sa position lui permettra de le divulguer...

Blague parlementaire!...

Tel autre qu’il veut une diminution dans les impôts, des économies dans

le budget, et la suppression de toutes les sinécures... Blague

parlementaire!...

Tel autre qu’il n’a point désiré la députation, se sentant indigne d’une

position si élevée... Blague parlementaire!...

Tel autre qu’il parle en public pour la première fois... Blague

parlementaire!... toujours blague parlementaire!...

Et la blague triomphe au delà de tous vos vœux. D’une allure vive et

entraînante, elle a de l’éclat, de la chaleur, du mouvement; elle flatte

ceux qu’elle veut séduire, et séduit ceux qu’elle a flattés. Elle est à

peu près comme une courtisane agaçante, sans pudeur, sans moralité, mais

dont les charmes sont assez puissants pour dissimuler ses vices! Que

pourrait la vérité en face d’une pareille ennemie? la vérité toute nue,

sèche, froide, glacée comme l’eau du puits d’où elle sort!

Blaguer un peuple essentiellement blagueur, n’est-ce pas d’ailleurs lui

parler sa langue?...

Si on la lui parle tous les jours, ne vous en fâchez pas! Ce peuple

l’aime, la comprend, l’admire; il se presse aux rostres pour l’entendre,

et s’il applaudit, s’il trépigne, soyez sûr qu’il a été régalé d’une

bonne blague.

Sans ce charlatanisme de paroles (on nomme encore ainsi la blague), que

d’orateurs célèbres seraient privés de leurs meilleures ressources!

Combien d’autres resteraient muets et n’eussent pas vécu un jour! La

blague est pour eux la science universelle; elle leur tient lieu de

talent, d’esprit, de génie, les inspire, les grandit, les met en

évidence!... C’est leur muse fidèle avec son clinquant, son fard, ses

grimaces... Par elle ils ne doutent de rien; pleins d’audace et

d’assurance, nouveaux Titans, ils escaladeraient le ciel, si pour eux le

ciel valait la peine d’être escaladé... Mettez-les au défi! ils feront

un pont de Toulon à Alger!...

Le blagueur parlementaire est après Robert Macaire le type le plus

heureux et le plus original de notre époque!...

MÉDITATION XXXI.

Des Orateurs anciens et modernes.

Si nous voulions remonter à l’époque de la création, nous verrions que

la damnation du genre humain est une des conséquences de l’art oratoire,

que c’est avec des fleurs de rhétorique bien plus qu’avec celles du

paradis terrestre que Satan, l’éloquent Satan, a séduit la mère du

monde. Ève s’est trouvée sans défiance contre la dialectique de ce

reptile, fort de son infernale expérience, de la variété de ses

connaissances et de sa profonde duplicité. Mais à côté de ce fâcheux

triomphe de l’éloquence des temps primitifs, quel plus frappant exemple

de la force de la parole que ces mots simples prononcés par le Créateur,

se débrouillant dans le chaos: Que la lumière soit faite!... et la

lumière était faite avant la fin même de la phrase. Sublime

éloquence!... éloquence divine, il est vrai; mais sur la terre, malgré

les assertions sceptiques de la philosophie moderne, tout n’émane-t-il

pas de la Divinité?... L’homme est fait à l’image de Dieu, pour être

grand et éloquent comme lui. Sans obtenir des résultats aussi prodigieux

que ceux de ce maître suprême, il s’est élevé cependant par les efforts

de la science à une grande hauteur, et l’instrument de la parole est

devenu entre ses mains le sceptre du monde moral.

Ne soyons donc pas surpris que l’éloquence religieuse ait précédé

l’éloquence des intérêts civils, bien plus utile aux peuples, mais bien

moins puissante sur leur imagination timide et superstitieuse. Dans les

temps les plus reculés, les prêtres ont exercé à leur profit l’art

oratoire. Les nations se soulevaient à la voix d’un homme inspiré de

l’esprit divin. Bien avant Démosthènes Moïse était orateur!

Chez les Grecs et les Romains l’éloquence n’était point parlementaire,

mais seulement populaire, c’est-à-dire qu’elle émanait du peuple; ayant

pour théâtre la place publique, et pour auditoire la foule assemblée,

ses formes avaient quelque chose d’âpre et de dur. Elle n’était ni

fardée, ni parfumée, ni attifée comme la nôtre, ne procédait point par

circonlocutions pour dire d’une manière entortillée et obscure ce qu’on

peut exprimer par un mot ou par un geste, ne se mutilait pas pour se

renfermer dans les limites trop étroites de l’urbanité, mais avait une

franche et libre allure, un langage pur, des mouvements prompts,

décisifs, passionnés, le sentiment de sa force et la conviction de son

succès.

Cependant les Athéniens avaient une susceptibilité de goût que n’osaient

affronter les orateurs les plus habiles. Personne, selon Plutarque,

n’allait jamais à la place publique sans avoir demandé aux dieux la

grâce de ne rien dire d’imprudent, rien qui ne fût nécessaire, rien qui

ne fût convenable... Cette prière était une préparation oratoire... et

quelle prière!... comme elle devrait bien, à l’ouverture de nos

sessions, remplacer la messe du Saint-Esprit, que l’on ne célèbre plus

par respect pour les convenances politiques!...

Phocion, silencieux au pied de la tribune, cherchait, avant d’y monter,

le moyen de s’exprimer de la manière la plus brève et la plus

laconique... Autre exemple qu’il serait bon de suivre et que l’on ne

suivra pas!...

Après la pureté, la concision du langage, la qualité la plus éminente de

l’orateur était l’action... L’action est l’éloquence du corps!... Et

s’il faut en croire encore Démosthènes, il la regardait comme le premier

mobile du talent; car un jour, interrogé par un Athénien sur les

principales qualités de l’art oratoire, il répondit qu’il n’en

connaissait que trois: L’action, l’action, l’action!... ce qui prouve

combien la passion animait la tribune antique, en présence de ce peuple

tumultueux dont il fallait à la fois émouvoir le cœur et charmer

l’esprit.

L’opinion un peu exagérée de Démosthènes semble avoir été sanctionnée

depuis par celle de Voltaire, qui dit quelque part de Cromwell orateur:

Un geste de cette main qui avait gagné tant de batailles et tué tant de

royalistes, faisait plus d’effet que toutes les périodes de Cicéron.

Nous acquerrons une nouvelle preuve de cette vérité en nous reportant un

instant aux séances de la convention, et nous figurant à la tribune le

citoyen Robespierre, levant un bras ou tournant la tête. Quelle

éloquence devait être plus terrible qu’un mouvement de cet homme?... Et

cependant Robespierre, dit-on, n’était pas éloquent... je l’admets;

néanmoins, je suis sûr que jamais orateur, par sa simple pantomime, n’a

plus ému, serré, bouleversé le cœur et fixé l’attention de son

auditoire!

Les orateurs romains, à l’exemple des Grecs, dont ils furent les

imitateurs, se faisaient aussi remarquer par la véhémence de l’action.

Crassus possédait l’art de faire éclater son énergie, sa douleur, jusque

dans le mouvement de son doigt... Mais à côté de cette véhémence

musculaire, il y avait quelquefois de la prétention et de l’afféterie

dans les poses, une recherche étudiée dans les gestes, une disposition

dans toutes les manières qui indiquaient le besoin de viser aux coups de

théâtre. Cette facilité de parler aux yeux, qui remplaçait parfois le

véritable talent, avait mis en renom un assez grand nombre d’orateurs.

Alpuchrius Saturnius, par la richesse de ses vêtements, la façon

pittoresque dont il se drapait, l’élégance de son maintien et

l’arrangement de sa coiffure, brillait bien plus que par la grâce et la

beauté de son élocution. Hortensius, orateur plus habile, employait avec

tant d’art toutes les ressources des séductions extérieures, qu’on ne

pouvait décider si on avait plus de plaisir à l’entendre qu’à le voir.

Les Romains étaient sensibles aux charmes de l’euphonie. Si les

déductions de la logique éclairaient leur esprit, l’harmonie du langage

touchait leur cœur, et l’émotion du cœur, n’est-ce pas pour l’esprit une

seconde lumière? Caïus Gracchus, pénétré de cette vérité, s’étudiait

particulièrement à rendre ses périodes sonores et mélodieuses; et pour

être plus sûr de ne point manquer à cette condition, avait soin, toutes

les fois qu’il parlait en public, de faire placer derrière lui un

musicien habile qui lui donnait le ton sur une flûte d’ivoire... usage

dont l’éloquence moderne a cru pouvoir se passer, et dont on regrette

pourtant l’abandon.

Les cris étaient regardés comme l’expression du mauvais goût et de

l’inhabileté. Cicéron raillait assez plaisamment les orateurs qui s’y

livraient, en les comparant à des boiteux qui montent à cheval par

impossibilité d’aller à pied. Le peuple, beaucoup moins scrupuleux que

Cicéron sur l’atticisme des expressions, les comparait à des chiens, les

appelait aboyeurs, marchands de colère et d’injure (_rabulæ_).

Il y avait aussi à Rome des orateurs qui n’étaient que récitateurs, dont

la plus grande besogne était d’apprendre par cœur leurs discours, pour

venir ensuite les débiter de mémoire; mais, plus prudents que les

nôtres, ils se faisaient assister d’un souffleur qui avait en main le

cahier de l’improvisation, et parfois, lorsqu’il le pouvait, escamotait

quelques feuillets de ce chef-d’œuvre... L’habile souffleur! aimé des

dieux et des hommes!

Certains mouvements de l’orateur étaient réglés aux rostres d’une

manière toute classique. Ainsi il ne fallait point, sous peine de blâme

et de moquerie, que la main allât plus haut que les yeux et plus bas que

la poitrine... Se frapper le front et le haut de la jambe passait pour

un signe de chaleur et d’émotion. Cette partie de l’éloquence antique a

été importée chez les modernes: beaucoup d’orateurs du temps la

pratiquent avec succès; ils ne sont jamais plus touchants que lorsqu’ils

se frappent... La commodité de leurs vêtements leur vient surtout en

aide.

Ni Quintilien, ni Pline, ni Cicéron, ni Tacite, ne disent nulle part que

les orateurs fissent usage pendant leurs discours, non d’eau sucrée, car

alors il n’était pas encore question de l’existence du sucre de canne ou

de betterave, mais d’eau miellée, d’ambroisie, de vin de Chypre ou de

Falerne. L’histoire garde à ce sujet le plus mystérieux silence...

Néanmoins il est à présumer que les orateurs de ce temps buvaient comme

les nôtres.

Si du grand théâtre de l’antiquité nous passons aux scènes du moyen âge,

nous ne retrouvons l’orateur politique que dans l’orateur chrétien, et

le forum que dans les conciles. Saint Augustin fut la lumière de cette

époque obscure et barbare... Aussi véhément que Démosthènes, aussi

subtil que Cicéron, il avait sur eux l’immense avantage d’être le

représentant d’une vérité formidable dont il était plein et qui

débordait dans ses paroles.

Le sénat de Venise, vers le même temps, ne délibérait que dans le

mystère; il n’ouvrait publiquement la bouche que pour promulguer des

lois de sang...

A Florence, il y avait une tribune, mais on proscrivait si vite, que les

orateurs n’avaient pas le temps d’achever leurs discours... Mieux vaut

le silence que cette éloquence dangereuse dont chaque mot renferme pour

vous la mort!... Aussi le plus grand des orateurs florentins est-il

Machiavel, qui jamais n’a rien dit... Il n’a parlé que dans ses livres

avec la profondeur de Tacite et l’expérience de Néron!...

La tribune polonaise, élevée par moments au milieu des agitations de

l’anarchie guerrière, est encore bien éloignée de la véritable

éloquence; on n’y était orateur que le sabre à la main et l’habit taché

de sang.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 20 / 26 段