avantage, c’est de pouvoir se régaler d’eau sucrée; non que l’usage de
cette boisson rafraîchissante soit interdit aux derniers; mais elle ne
coule pour eux qu’à la buvette... Il n’est point permis au législateur
inactif, mollement étendu sur son banc, de s’en abreuver dans le
sanctuaire de la loi... Il est donc essentiel que ceux qui aiment l’eau
sucrée soient orateurs. Si j’en juge par un bon nombre de discours, je
parierais presque, Dieu me pardonne! que beaucoup de Cicérons montent à
la tribune non par amour pour les fleurs de rhétorique, mais par amour
pour l’eau sucrée; et je dirais même plus: si, au lieu d’eau sucrée, il
entrait dans les habitudes et les convenances parlementaires de donner
une boisson plus relevée, plus agréable, plus piquante, comme du vin de
Champagne, de Chypre ou de Hongrie, je soupçonne fort que la France
compterait un plus grand nombre de talents oratoires[8]. Quoi qu’il en
soit, l’eau sucrée, telle qu’elle est ou telle qu’elle pourrait être,
est d’un merveilleux secours pour l’orateur; on peut la regarder comme
l’huile de l’éloquence parlementaire; sans elle le gosier semble se
rétrécir, la langue se paralyse, la salivation s’arrête; mais avec elle
et à petites doses répétées, l’appareil de la parole marche et
fonctionne aussi facilement que les rouages de la machine la plus
compliquée, quand ils ont été convenablement graissés. Il ne faut donc
pas s’étonner, et encore moins prendre de l’humeur, si un orateur
interrompt fréquemment le fil de son discours pour se donner le temps de
boire... Ces gorgées d’eau dont il s’abreuve sont nécessaires au
débordement de son éloquence; plus il boit, plus ses paroles deviennent
coulantes, plus sa voix a d’éclat et de charme, plus ses cris passionnés
sortent avec retentissement du fond de sa poitrine. Il y a des orateurs
qui se griseraient, si l’eau sucrée pouvait griser!...
[8] M. Thiers boit quelquefois du vin au lieu d’eau sucrée. Il est le
seul orateur qui se permette cette licence... Mais il parle tant...
et il est d’un pays où l’eau n’a pas cours, si ce n’est dans la
Garonne!...
On conçoit que le député bavard et prolixe boive comme il parle,
c’est-à-dire avec abondance; et cependant il est à remarquer que
l’orateur sobre de paroles ne l’est pas toujours d’eau sucrée, et se
livre parfois à des excès bien plus inconsidérés; d’où il suit que la
consommation d’eau sucrée à la chambre, malgré le petit nombre
d’orateurs, est vraiment prodigieuse. Nous avons compté par
approximation les coups de sonnette de la présidence, énumérons
maintenant tous les verres d’eau sucrée qui se boivent à son nez et à sa
barbe dans l’espace d’une session.
Une dizaine d’orateurs, terme moyen, compris les ministres, qui parlent
et boivent comme les députés, montent journellement à la tribune. Ce
n’est pas trop d’accorder deux verres d’eau sucrée par tête; car il
arrive souvent qu’un verre a été entamé et non fini par un orateur
pressé de quitter la tribune, sans que le député qui lui succède ait
jamais consenti à l’achever, ce qui pourtant serait économique! Ce reste
d’eau sucrée est abandonné par la chambre, dans sa munificence et sa
générosité, à ses garçons de service _à titre de pourboire_...
Deux verres par tête d’orateur donnent ainsi vingt verres par séance,
cinq cent soixante verres par mois et trois mille trois cent soixante
verres par session... et nous sommes au-dessous de la vérité. Nous
pouvons hardiment tripler ce nombre, si nous ajoutons à la consommation
des orateurs celle des penseurs distraits à la buvette.
Le verre d’eau sucrée n’a pas toujours l’honneur d’avoir pour lit
l’estomac d’un grand homme. Il est sujet à un grand nombre de
vicissitudes. Quelquefois souffleté par la gesticulation fougueuse de
l’orateur, il va se briser au pied de la tribune; ce qui excite toujours
un gros rire dans la chambre, et surtout parmi les députés non buveurs,
charmés de trouver une occasion de se venger d’un verre dont leurs
lèvres n’ont pu approcher.
Un jour, M. ***, dans un moment d’enthousiasme, atteignit de la main son
verre d’eau, mais d’une manière si violente que ce verre fut précipité
jusqu’au milieu de l’assemblée, surprise de recevoir une averse de pluie
sucrée, et alla se briser contre le front d’un législateur endormi. M.
*** ne put dissimuler sa joie dès qu’il se fut assuré que le dormeur en
avait été quitte pour la peur et la honte d’avoir été pris en flagrant
délit. C’est un avertissement salutaire, s’écria-t-il en se frottant les
mains; monsieur saura dorénavant tout le danger qu’il y a à dormir
pendant que je parle.
Une autre fois, le verre d’eau sucrée fut également victime d’un
mouvement oratoire, mais où le machiavélisme d’un calcul perfide entrait
peut-être pour quelque chose. Il fut lancé par M. V., à la suite d’un
geste véhément contre un député qui avait l’habitude de réfuter ses
arguments... Réfute celui-là, si tu peux, dit-il en descendant de la
tribune.
Le verre d’eau sucrée est donc environné d’écueils; il peut servir la
vengeance d’un orateur, frémir devant le tonnerre de sa voix, ou être la
victime de sa maladresse; trois grands malheurs qui sont pour la chambre
une source de trouble et de confusion, interrompent ses travaux, et
partant nuisent aux intérêts de la France!...
Le verre d’eau sucrée est porté en pompe sur une assiette de porcelaine
blanche et déposé sur le marbre de la tribune avec une gravité toute
représentative... Il n’est pas toujours bien rempli, ce dont l’orateur
se plaint quelquefois à l’huissier par un regard significatif qui du
haut de la tribune tombe d’aplomb sur sa tête comme un coup de foudre.
Mais l’huissier se justifie par un autre regard où il est facile de lire
en termes respectueux: «Il se peut que le verre ne soit pas plein; mais
dès qu’il sera vide, je le remplirai...» Et en effet, il ne manque
jamais à ce soin, dans la crainte sans doute de laisser l’orateur dans
l’embarras, de nuire à la fluidité, à la limpidité de son éloquence...
Mais l’orateur, qui n’ignore pas cela, veut néanmoins éloigner de son
talent tout soupçon d’intempérance; et, pour cette raison, il tient à ce
que son premier verre d’eau soit bien complet, afin de pouvoir débiter
son discours sans être forcé de recourir à un second verre, aimant mieux
d’ailleurs boire deux bons verres d’eau sucrée que deux médiocres, s’il
arrive qu’un seul ne lui suffise pas!...
Le verre d’eau sucrée est avec la sonnette, l’urne et la boule, l’une
des premières nécessités du gouvernement représentatif... O verre d’eau
sucrée!... qui se serait jamais douté avant 1789 de ta force et de ta
puissance!...
MÉDITATION XXVIII.
Théorie de la Tribune.
Nous passons pour le peuple le plus fier, le plus savant, le plus
ingénieux; nous nous piquons de nous donner pour modèles aux autres
nations à la gloire desquelles nous ne croyons pas et que nous regardons
en pitié du haut de notre grandeur; nous parlons sans cesse de
l’importance de nos découvertes, de l’originalité de nos créations, de
la multiplicité de nos inventions, multiples il est vrai, si l’on en
juge par le nombre de brevets qui se distribuent chaque jour; mais, au
fond, qu’avons-nous créé, découvert, inventé? Fort peu de chose! et ce
que nous avons imité est incalculable. Il n’entre pas dans mon sujet
d’approfondir cette question; je ferai seulement observer que nous en
sommes encore, dans nos _innovations_ les plus hardies, à nous traîner à
la remorque des Grecs et des Romains, malgré ce vers moqueur tant de
fois cité: «Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?...» La tribune
législative se dresse de toute sa hauteur pour nous prouver combien nous
avons fait peu de cas de cette boutade poétique. Le mot et la chose nous
viennent des anciens. Le peuple romain dans l’origine était divisé en
trois parties ou tribus; le mot _tribu_ signifiant en grec troisième
partie... De là tribune, tribun!...
A Athènes, la tribune aux harangues, tant illustrée par Démosthènes,
Périclès, était placée sur la place _Agora_, à côté d’une grosse pierre
_sacrée_, sur laquelle les magistrats thermotètes, les juges, les
orateurs juraient d’observer les lois. Sur une autre place appelée
_Pnyce_ s’élevait également une tribune en compagnie d’une pierre sacrée
qui recevait les mêmes serments... En France, nous n’avons pas de pierre
sacrée!...
A Rome, la tribune était un des monuments du Forum, et s’appelait
_rostres_, du mot latin _rostra_, becs, à cause de six vieux éperons de
navires qui la décoraient, glorieux trophées d’une victoire navale
remportée sur les Antiates.
Cette tribune, si fameuse dans l’histoire de Rome, était à peu près de
la hauteur d’un homme et ressemblait à un petit théâtre supporté par
quelques colonnettes reposant sur une base circulaire en pierre. Elle
s’élevait devant la curie _Julia_, et, pour ainsi dire, sous les yeux du
sénat, qui semblait l’observer comme pour modérer ses fougues et la
contenir dans le devoir.
Notre tribune n’est située ni sur la place publique, où nos orateurs
pourraient s’enrhumer, ni en face de la chambre des pairs, qui n’a pas à
se mêler de ses affaires; mais dans un palais fastueux, ancienne demeure
des princes du sang royal, au milieu de nombreuses merveilles de l’art,
sous des corniches dorées, sous des plafonds de cristal, entourée d’une
auréole de gloire, et assise sur des tapis de moquette d’une manufacture
toute française! Elle est belle, mais belle d’une simplicité élégante et
sévère, bien prise dans ses proportions, ni trop petite ni trop grande.
Deux escaliers y conduisent. Placée devant le fauteuil du président,
elle se développe carrément dans un hémicycle et fait face à
l’amphithéâtre où se groupent les législateurs. Les plus beaux marbres
de l’Italie ont servi à sa construction. Un bas-relief, exécuté par
Lemot et représentant l’Histoire, en est le principal ornement. Le
premier ambassadeur ottoman qui ait résidé à Paris (c’était sous le
directoire) promena, dans l’atelier du sculpteur, son chapelet sur les
figures de ce bas-relief en témoignage de son admiration, ce qui prouve
combien le travail en est précieux; car un Turc ne s’émeut pas
facilement, surtout pour des merveilles imposées par la liberté, et que
n’a point sanctifiées l’approbation d’un souverain. Au surplus, ce
baptême d’admiration turque n’a porté malheur ni au bas-relief ni à la
tribune. L’œuvre de l’art est toujours en honneur aussi bien que la
liberté de la parole!...
Je regrette seulement que les becs de vaisseaux qui ornaient la tribune
romaine ne figurent pas sur la nôtre; car c’est probablement du mot
_rostra_ ou becs que dérivent une foule d’expressions proverbiales
aujourd’hui d’une application si facile dans les discussions
parlementaires!
Ainsi avoir _bon bec_, avoir _le bec bien affilé_, c’est parler avec une
vivacité, une hardiesse accompagnée de malignité; c’est répondre avec
promptitude et facilité. M. Thiers a certainement _bon bec_ et _le bec
bien affilé_.
N’avoir que _du bec_, c’est n’avoir que du babil... Croyez-vous que M.
tel ou tel ait autre chose que _du bec_?...
Se défendre _du bec_, c’est se défendre avec des paroles. Tous les
députés qui parlent ont à se défendre du bec, à l’exception toutefois de
M. Bugeaud, qui se défend en de certaines occasions d’une autre
manière!...
Se _prendre de bec avec quelqu’un_, c’est se quereller, avoir un démêlé
avec lui. M. Dupin se prend souvent de bec avec ceux qui le
contredisent.
Donner un _coup de bec_, c’est lancer en passant un trait piquant, une
épigramme. Le nom de M. Dupin se rencontre encore ici sous ma plume: ce
député n’aime rien tant que de donner un coup de bec.
_Montrer à quelqu’un son bec jaune_... c’est lui montrer son ineptie, sa
sottise, son ignorance... Je ne me permettrai pas de citer ici des
exemples... Cependant le bec jaune est visible à l’œil nu.
_Faire le bec à quelqu’un_, l’instruire de ce qu’il doit dire. M. Guizot
fait le bec à ses adeptes; et M. P... arrive le bec tout fait.
_Causer bec à bec_, c’est médire dans la salle des conférences...
_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau_, c’est le laisser toujours dans
l’attente de quelque chose qu’on lui fait espérer... Ainsi le ministère
tient la chambre le bec dans l’eau, en lui promettant ce qu’il ne peut
pas tenir.
_Passer la plume par le bec à quelqu’un_, c’est le frustrer de ses
espérances... Quelques amis de M. Duchâtel, ou soi-disant tels,
comptaient sur de bonnes préfectures... M. Duchâtel ne leur en a pas
donné seulement la doublure; il leur a donc _passé la plume par le
bec_!...
Enfin, on a donné le nom de _caquet bon bec_ à la pie, à cause de
l’extrême facilité avec laquelle cet oiseau apprend à parler!...
Je vous demande, après cela, si une demi-douzaine de becs ne
figureraient pas admirablement sur la tribune. Mais la tribune en
deviendrait peut-être moins imposante, quelques mauvais plaisants
diraient sans doute que c’est l’enseigne d’un magasin... Qu’importe! on
laisserait dire ces mauvais plaisants, et la tribune n’en serait pas
moins respectable... Et en admettant même qu’elle perdît un peu de cet
aspect trop solennel qui glace et terrifie si souvent l’orateur, où
serait le mal?... La parole y gagnerait de l’aisance et de la souplesse;
la timidité de l’assurance, la modestie du courage, et le talent
conserverait ses allures naturelles. Quel est le député qui aborde
tranquillement la tribune, surtout s’il l’aborde pour la première fois?
Il en monte les degrés en tremblant et comme un coupable marchant au
supplice; il ne sent plus son sang circuler dans ses veines, sa poitrine
manque d’air, son cœur est oppressé, ses mains se glacent comme le
marbre de la tribune sur laquelle il les laisse tomber, sa figure pâlit,
ses traits se contractent, il ne voit plus rien autour du lui, et
cependant il faut qu’il parle, qu’il ait du bon sens, de l’esprit et du
talent!
Étonnez-vous, après cela, du petit nombre d’orateurs qui brillent à la
tribune: à moins d’avoir le diable au corps ou Dieu pour souffleur, vous
divaguerez le plus joliment du monde... Heureux! trop heureux encore,
lorsque vous ne restez pas court!...
Le parlement anglais n’a point admis la tribune... Chacun y parle de sa
place, improvise, discute, interpelle, et rarement la stupeur on
l’effroi vient tarir la source de sa parole ou altérer le sens de son
discours. Mais cet usage, excellent sans doute sous bien des rapports, a
le grave inconvénient de laisser l’orateur caché aux regards d’une
grande partie de l’assemblée, et dans l’impossibilité de se faire
entendre distinctement. Avec la tribune telle que nos architectes l’ont
construite, telle que nos pères nous l’ont léguée, froide, imposante,
solennelle, il n’y a d’abord qu’un parti à prendre, c’est de la voir, de
l’examiner, de la toucher tous les jours. En se pénétrant bien de son
aspect, en se familiarisant avec ses degrés, ses tapis, ses marbres, ses
sculptures, on finira peut-être par la trouver moins redoutable, et on
l’abordera avec confiance et sécurité!...
M. R... a tenté cette facile épreuve, et le succès a complétement
couronné ses efforts. Cependant, le pauvre homme avait singulièrement
débuté aux rostres français, quoiqu’il eût bon bec. Son discours à peine
commencé, sa vue se couvrit d’un épais nuage; il lui sembla
tourbillonner dans les airs, emporté au gré des vents comme un ballon
qui a la prétention de se diriger contre eux... Il ne s’évanouit pas,
mais il eut l’air de tomber du haut mal... Plusieurs de ses collègues
demandèrent aussitôt un médecin, et un médecin se présenta; car il y a
aussi des médecins députés, venus des départements les plus éloignés,
dont les cures sont remarquables: presque tous leurs malades guérissent
pendant la durée de la session. M. R... fut jugé par le savant homme
comme on juge tous les pauvres diables à qui l’on tâte le pouls,
c’est-à-dire mal, très-mal, au moins digne de quatre-vingt-dix
sangsues... et il n’avait qu’une indigestion de tribune; ce qu’il fit
passer peu à peu avec de l’aplomb et de l’assurance. Il parle
aujourd’hui deux heures sans broncher.
La tribune absorbant tous les regards, on ne saurait être trop
circonspect, trop mesuré dans ses relations avec elle; car, ne l’oubliez
pas, c’est une souveraine orgueilleuse, qui ne vous aide en rien,
qu’illustre votre gloire et que ne déshonore pas votre honte. Elle a une
cour, des flatteurs, des esclaves, des bouffons, des favoris; on rit et
pleure avec elle; avec elle on prie et blasphème, on ment et dit vrai
tour à tour... Rires, pleurs, prières, blasphèmes, mensonges, vérités,
tout passe dans son empire avec des fleurs de rhétorique et un diplôme
de licencié. Pour les inhabiles, c’est le rocher de Prométhée; pour les
hommes éloquents, c’est la terre promise. Le nombre de ses adeptes
dégradés est aussi considérable que celui de ses héros... Les premiers
sont marqués par l’opinion d’un sceau réprobateur; on révère les autres
jusqu’au delà du tombeau. S’il y a de la fange pour les Marat et les
Couthon, il y a des autels pour les Mirabeau et les Barnave.
La manière de se diriger vers la tribune demande beaucoup d’art et
d’étude. Si vous courez à pas précipités, vous manquez de distinction et
de noblesse, et vous ressemblez à un écolier étourdi; si, au contraire,
vous vous avancez trop lentement, vous affectez de l’importance ou de la
paresse, et avez l’air de vous donner le temps de composer le discours
que vous allez prononcer. Il faut que votre démarche soit grave sans
être empesée, dégagée et facile sans paraître familière. Gardez-vous
surtout, dans ce court trajet, de passer les doigts dans votre
chevelure, si vous en avez une, ou de mettre vos mains dans les poches
de votre pantalon, quelque peu collant qu’il soit! Le premier de ces
mouvements annonce de la fatuité; le second des habitudes fort
roturières; et pour plaire à la chambre, il faut commencer par n’être ni
cuistre ni fat, ni hautain ni rampant, ni grand ni petit, ni gros ni
mince, ni gras ni maigre, ni blanc ni noir, ni brun ni blond... Certes
la tâche n’est pas facile.
Il n’est pas indifférent non plus de monter par l’un ou l’autre
escalier. Si vous êtes légitimiste, ne montez pas à gauche; ne montez
pas à droite si vous êtes radical. Là les escaliers comme les bancs ont
une opinion qu’il faut respecter, opinion d’autant plus respectable
qu’elle ne varie jamais, et peut servir d’exemple aux êtres les moins
inanimés.
Une fois arrivé sur le théâtre de l’éloquence politique, n’ayez pas
l’air figé sur place, en n’osant ni avancer ni reculer... mais
gardez-vous encore plus d’imiter l’orateur dont l’attention est d’abord
de poser lentement, avec poids et mesure, sur le marbre de la tribune
l’énorme liasse de papiers qu’il porte ordinairement sous le bras, d’en
faire le classement dans le plus grand silence, de boire ensuite une
gorgée d’eau sucrée, de tirer méthodiquement son mouchoir de sa poche,
de se moucher en cadence et avec le même sang-froid, de remettre le
susdit mouchoir dans la susdite poche, et toujours avec la gravité de la
situation; de chercher ses lunettes pendant un quart d’heure, et, s’il
les trouve, d’en nettoyer les verres avec le terrible mouchoir qu’il
étale pour la seconde fois sous les yeux de l’assemblée; puis de se
promener en long et en large, de lever les bras, la tête, de se
retourner, se hausser, se baisser vingt fois en faisant mille
pirouettes, et enfin de dire: Messieurs!... mot qu’il prononce comme
s’il allait débiter un _de profundis_, et qu’il fait suivre d’un long
soupir auquel succède une pause non moins longue. L’orateur appelle cela
faire son ménage... Soit! mais c’est un bien mauvais ménage... car il
n’est pas gai!...
Celui qui pendant son discours se dandine ou se balance continuellement
comme une bête fauve dans sa cage, impatiente et fatigue la chambre,
toutes les fois qu’il ne la fait point rire.
Le député qui s’accoude ou donne du poing sur la tribune, de manière à
en compromettre la solidité, manque sans doute aux convenances et risque
de se faire mal; deux écueils à éviter dans l’intérêt de sa réputation
et de sa santé!
Fuyez comme la peste l’exemple de ces orateurs qui se posent à la
tribune comme la pythonisse sur son trépied. Ces airs d’oracles ne vous
donnent pas le talent de la divination, et ne rendent prophètes que ceux
qui vous écoutent... car dès lors ils entrevoient que vous ne ferez pas
fortune auprès d’eux...
N’imitez pas davantage l’inconséquence de ces législateurs qui, après
être montés à la tribune, n’en savent pas descendre, paraissent y avoir
fait élection de domicile, et y coucheraient, je crois, sur un lit de
paroles, si l’on ne finissait par les en chasser.
La tribune n’est à personne, et appartient à tout le monde!...
Malheur à l’orateur qui essayerait, dans l’intérêt de sa gloire, d’en
usurper la propriété... Il y dépenserait toutes les richesses de son
talent, sans inspirer la moindre compassion sur sa ruine.
Que les rostres ne soient pour vous ni un volcan d’où votre parole
jaillisse comme de la lave brûlante, ni un bourbier fangeux où vous
barbotiez sans fin comme un caneton nazillard; regardez la tribune comme
un piédestal où votre place n’est marquée qu’à la condition de n’y point
prendre racine, où chacun monte, passe, brille et s’éteint à son tour;
où l’éloquence n’agrandit pas la place, mais où la place donne à
l’éloquence une importance considérable; où vous figurez pour les uns
comme une idole, pour les autres comme un brandon de discorde, pour
ceux-ci comme un phare, pour ceux-là comme un éteignoir!... Ne parodiez
ni la tenue d’un dieu, ni celle d’un conquérant, autre dieu de
l’homme!... Soyez simple ainsi qu’au milieu de vos amis, si avec vos
amis vous êtes simple!... Paraissez grand sans chercher à vous grandir.
La tribune vous élève de dix pieds si vous savez la comprendre; et
fussiez-vous un géant, vous ne paraissez qu’un pygmée exhaussé sur son
théâtre si vous êtes indigne de ses couronnes.
Dans nos jours d’orage, la borne a longtemps servi de tribune, et
l’abord n’en était pas moins dangereux. Si dans les tribunes
parlementaires l’orateur est en butte aux sarcasmes et aux traits malins
de son auditoire, sur la borne il s’expose à recevoir de la boue et des
pierres, qui sont les épigrammes de la rue; un mot caustique ne blesse
que l’amour-propre, tandis qu’un fragment de pavé lancé contre vous,
non-seulement vous humilie, mais vous crève un œil ou vous brise un
membre. C’est beaucoup trop de désagréments à la fois... D’où je conclus
que les endroits couverts sont infiniment plus salubres et plus commodes
pour l’exercice de l’art oratoire!...
Charles X n’a pas su comprendre la puissance de la tribune; il ne voyait
en elle qu’un foyer d’émeutes permanentes... il a osé se coudoyer contre
elle, et il a été repoussé à quatre cents lieues du sol français!...
MÉDITATION XXIX.
De l’Éloquence parlementaire.
L’éloquence parlementaire, à l’exclusion de tous les autres genres
d’éloquence, s’est emparée de la scène du monde. Ni l’éloquence de la
chaire, si brillante dans les siècles derniers, ni l’éloquence du
barreau, si puissante, si honorée au temps des Malesherbes, ni
l’éloquence militaire, ni l’éloquence académique, ne peuvent aujourd’hui
contrebalancer son influence. Les plus belles homélies de nos
prédicateurs passent inaperçues, les plus savants discours de nos
professeurs font bâiller, les plus remarquables harangues de nos
généraux font rire, les plus magnifiques plaidoyers de nos avocats ne
rencontrent que des yeux secs et des cœurs glacés; il n’y a plus
d’empressement, d’émotion, de larmes et de joie que pour la tribune; à
elle seule le bruit et la faveur populaire; à elle seule le monopole de
l’attention publique!...
Et en effet, comment la foule pourrait-elle s’intéresser à d’autres
débats que ceux de la tribune, débats si graves, si importants, si
pleins de vie ou de mort pour l’ordre social, dans lesquels le passé
pèse sur le présent, ou le présent recule devant l’avenir? Il n’est pas
un problème législatif dont la solution soit indifférente à notre
bien-être, et où non-seulement nous ne risquions quelques écus, mais
encore un peu de notre honneur et de notre dignité. Nous suivons la
chambre à travers le dédale de ses travaux, à peu près comme on suit un
guide dans une route tortueuse et par une sombre et orageuse nuit, ne
sachant où marcher, curieux, attentif, tremblant, flottant entre la
crainte et l’espérance; quelquefois souriant à la lueur d’un éclair qui
vous fait éviter un précipice, sans se douter du coup de tonnerre qui va
suivre et peut vous écraser!