Les députés qui parlent ont sur ceux qui ne parlent pas un immense

avantage, c’est de pouvoir se régaler d’eau sucrée; non que l’usage de

cette boisson rafraîchissante soit interdit aux derniers; mais elle ne

coule pour eux qu’à la buvette... Il n’est point permis au législateur

inactif, mollement étendu sur son banc, de s’en abreuver dans le

sanctuaire de la loi... Il est donc essentiel que ceux qui aiment l’eau

sucrée soient orateurs. Si j’en juge par un bon nombre de discours, je

parierais presque, Dieu me pardonne! que beaucoup de Cicérons montent à

la tribune non par amour pour les fleurs de rhétorique, mais par amour

pour l’eau sucrée; et je dirais même plus: si, au lieu d’eau sucrée, il

entrait dans les habitudes et les convenances parlementaires de donner

une boisson plus relevée, plus agréable, plus piquante, comme du vin de

Champagne, de Chypre ou de Hongrie, je soupçonne fort que la France

compterait un plus grand nombre de talents oratoires[8]. Quoi qu’il en

soit, l’eau sucrée, telle qu’elle est ou telle qu’elle pourrait être,

est d’un merveilleux secours pour l’orateur; on peut la regarder comme

l’huile de l’éloquence parlementaire; sans elle le gosier semble se

rétrécir, la langue se paralyse, la salivation s’arrête; mais avec elle

et à petites doses répétées, l’appareil de la parole marche et

fonctionne aussi facilement que les rouages de la machine la plus

compliquée, quand ils ont été convenablement graissés. Il ne faut donc

pas s’étonner, et encore moins prendre de l’humeur, si un orateur

interrompt fréquemment le fil de son discours pour se donner le temps de

boire... Ces gorgées d’eau dont il s’abreuve sont nécessaires au

débordement de son éloquence; plus il boit, plus ses paroles deviennent

coulantes, plus sa voix a d’éclat et de charme, plus ses cris passionnés

sortent avec retentissement du fond de sa poitrine. Il y a des orateurs

qui se griseraient, si l’eau sucrée pouvait griser!...

[8] M. Thiers boit quelquefois du vin au lieu d’eau sucrée. Il est le

seul orateur qui se permette cette licence... Mais il parle tant...

et il est d’un pays où l’eau n’a pas cours, si ce n’est dans la

Garonne!...

On conçoit que le député bavard et prolixe boive comme il parle,

c’est-à-dire avec abondance; et cependant il est à remarquer que

l’orateur sobre de paroles ne l’est pas toujours d’eau sucrée, et se

livre parfois à des excès bien plus inconsidérés; d’où il suit que la

consommation d’eau sucrée à la chambre, malgré le petit nombre

d’orateurs, est vraiment prodigieuse. Nous avons compté par

approximation les coups de sonnette de la présidence, énumérons

maintenant tous les verres d’eau sucrée qui se boivent à son nez et à sa

barbe dans l’espace d’une session.

Une dizaine d’orateurs, terme moyen, compris les ministres, qui parlent

et boivent comme les députés, montent journellement à la tribune. Ce

n’est pas trop d’accorder deux verres d’eau sucrée par tête; car il

arrive souvent qu’un verre a été entamé et non fini par un orateur

pressé de quitter la tribune, sans que le député qui lui succède ait

jamais consenti à l’achever, ce qui pourtant serait économique! Ce reste

d’eau sucrée est abandonné par la chambre, dans sa munificence et sa

générosité, à ses garçons de service _à titre de pourboire_...

Deux verres par tête d’orateur donnent ainsi vingt verres par séance,

cinq cent soixante verres par mois et trois mille trois cent soixante

verres par session... et nous sommes au-dessous de la vérité. Nous

pouvons hardiment tripler ce nombre, si nous ajoutons à la consommation

des orateurs celle des penseurs distraits à la buvette.

Le verre d’eau sucrée n’a pas toujours l’honneur d’avoir pour lit

l’estomac d’un grand homme. Il est sujet à un grand nombre de

vicissitudes. Quelquefois souffleté par la gesticulation fougueuse de

l’orateur, il va se briser au pied de la tribune; ce qui excite toujours

un gros rire dans la chambre, et surtout parmi les députés non buveurs,

charmés de trouver une occasion de se venger d’un verre dont leurs

lèvres n’ont pu approcher.

Un jour, M. ***, dans un moment d’enthousiasme, atteignit de la main son

verre d’eau, mais d’une manière si violente que ce verre fut précipité

jusqu’au milieu de l’assemblée, surprise de recevoir une averse de pluie

sucrée, et alla se briser contre le front d’un législateur endormi. M.

*** ne put dissimuler sa joie dès qu’il se fut assuré que le dormeur en

avait été quitte pour la peur et la honte d’avoir été pris en flagrant

délit. C’est un avertissement salutaire, s’écria-t-il en se frottant les

mains; monsieur saura dorénavant tout le danger qu’il y a à dormir

pendant que je parle.

Une autre fois, le verre d’eau sucrée fut également victime d’un

mouvement oratoire, mais où le machiavélisme d’un calcul perfide entrait

peut-être pour quelque chose. Il fut lancé par M. V., à la suite d’un

geste véhément contre un député qui avait l’habitude de réfuter ses

arguments... Réfute celui-là, si tu peux, dit-il en descendant de la

tribune.

Le verre d’eau sucrée est donc environné d’écueils; il peut servir la

vengeance d’un orateur, frémir devant le tonnerre de sa voix, ou être la

victime de sa maladresse; trois grands malheurs qui sont pour la chambre

une source de trouble et de confusion, interrompent ses travaux, et

partant nuisent aux intérêts de la France!...

Le verre d’eau sucrée est porté en pompe sur une assiette de porcelaine

blanche et déposé sur le marbre de la tribune avec une gravité toute

représentative... Il n’est pas toujours bien rempli, ce dont l’orateur

se plaint quelquefois à l’huissier par un regard significatif qui du

haut de la tribune tombe d’aplomb sur sa tête comme un coup de foudre.

Mais l’huissier se justifie par un autre regard où il est facile de lire

en termes respectueux: «Il se peut que le verre ne soit pas plein; mais

dès qu’il sera vide, je le remplirai...» Et en effet, il ne manque

jamais à ce soin, dans la crainte sans doute de laisser l’orateur dans

l’embarras, de nuire à la fluidité, à la limpidité de son éloquence...

Mais l’orateur, qui n’ignore pas cela, veut néanmoins éloigner de son

talent tout soupçon d’intempérance; et, pour cette raison, il tient à ce

que son premier verre d’eau soit bien complet, afin de pouvoir débiter

son discours sans être forcé de recourir à un second verre, aimant mieux

d’ailleurs boire deux bons verres d’eau sucrée que deux médiocres, s’il

arrive qu’un seul ne lui suffise pas!...

Le verre d’eau sucrée est avec la sonnette, l’urne et la boule, l’une

des premières nécessités du gouvernement représentatif... O verre d’eau

sucrée!... qui se serait jamais douté avant 1789 de ta force et de ta

puissance!...

MÉDITATION XXVIII.

Théorie de la Tribune.

Nous passons pour le peuple le plus fier, le plus savant, le plus

ingénieux; nous nous piquons de nous donner pour modèles aux autres

nations à la gloire desquelles nous ne croyons pas et que nous regardons

en pitié du haut de notre grandeur; nous parlons sans cesse de

l’importance de nos découvertes, de l’originalité de nos créations, de

la multiplicité de nos inventions, multiples il est vrai, si l’on en

juge par le nombre de brevets qui se distribuent chaque jour; mais, au

fond, qu’avons-nous créé, découvert, inventé? Fort peu de chose! et ce

que nous avons imité est incalculable. Il n’entre pas dans mon sujet

d’approfondir cette question; je ferai seulement observer que nous en

sommes encore, dans nos _innovations_ les plus hardies, à nous traîner à

la remorque des Grecs et des Romains, malgré ce vers moqueur tant de

fois cité: «Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?...» La tribune

législative se dresse de toute sa hauteur pour nous prouver combien nous

avons fait peu de cas de cette boutade poétique. Le mot et la chose nous

viennent des anciens. Le peuple romain dans l’origine était divisé en

trois parties ou tribus; le mot _tribu_ signifiant en grec troisième

partie... De là tribune, tribun!...

A Athènes, la tribune aux harangues, tant illustrée par Démosthènes,

Périclès, était placée sur la place _Agora_, à côté d’une grosse pierre

_sacrée_, sur laquelle les magistrats thermotètes, les juges, les

orateurs juraient d’observer les lois. Sur une autre place appelée

_Pnyce_ s’élevait également une tribune en compagnie d’une pierre sacrée

qui recevait les mêmes serments... En France, nous n’avons pas de pierre

sacrée!...

A Rome, la tribune était un des monuments du Forum, et s’appelait

_rostres_, du mot latin _rostra_, becs, à cause de six vieux éperons de

navires qui la décoraient, glorieux trophées d’une victoire navale

remportée sur les Antiates.

Cette tribune, si fameuse dans l’histoire de Rome, était à peu près de

la hauteur d’un homme et ressemblait à un petit théâtre supporté par

quelques colonnettes reposant sur une base circulaire en pierre. Elle

s’élevait devant la curie _Julia_, et, pour ainsi dire, sous les yeux du

sénat, qui semblait l’observer comme pour modérer ses fougues et la

contenir dans le devoir.

Notre tribune n’est située ni sur la place publique, où nos orateurs

pourraient s’enrhumer, ni en face de la chambre des pairs, qui n’a pas à

se mêler de ses affaires; mais dans un palais fastueux, ancienne demeure

des princes du sang royal, au milieu de nombreuses merveilles de l’art,

sous des corniches dorées, sous des plafonds de cristal, entourée d’une

auréole de gloire, et assise sur des tapis de moquette d’une manufacture

toute française! Elle est belle, mais belle d’une simplicité élégante et

sévère, bien prise dans ses proportions, ni trop petite ni trop grande.

Deux escaliers y conduisent. Placée devant le fauteuil du président,

elle se développe carrément dans un hémicycle et fait face à

l’amphithéâtre où se groupent les législateurs. Les plus beaux marbres

de l’Italie ont servi à sa construction. Un bas-relief, exécuté par

Lemot et représentant l’Histoire, en est le principal ornement. Le

premier ambassadeur ottoman qui ait résidé à Paris (c’était sous le

directoire) promena, dans l’atelier du sculpteur, son chapelet sur les

figures de ce bas-relief en témoignage de son admiration, ce qui prouve

combien le travail en est précieux; car un Turc ne s’émeut pas

facilement, surtout pour des merveilles imposées par la liberté, et que

n’a point sanctifiées l’approbation d’un souverain. Au surplus, ce

baptême d’admiration turque n’a porté malheur ni au bas-relief ni à la

tribune. L’œuvre de l’art est toujours en honneur aussi bien que la

liberté de la parole!...

Je regrette seulement que les becs de vaisseaux qui ornaient la tribune

romaine ne figurent pas sur la nôtre; car c’est probablement du mot

_rostra_ ou becs que dérivent une foule d’expressions proverbiales

aujourd’hui d’une application si facile dans les discussions

parlementaires!

Ainsi avoir _bon bec_, avoir _le bec bien affilé_, c’est parler avec une

vivacité, une hardiesse accompagnée de malignité; c’est répondre avec

promptitude et facilité. M. Thiers a certainement _bon bec_ et _le bec

bien affilé_.

N’avoir que _du bec_, c’est n’avoir que du babil... Croyez-vous que M.

tel ou tel ait autre chose que _du bec_?...

Se défendre _du bec_, c’est se défendre avec des paroles. Tous les

députés qui parlent ont à se défendre du bec, à l’exception toutefois de

M. Bugeaud, qui se défend en de certaines occasions d’une autre

manière!...

Se _prendre de bec avec quelqu’un_, c’est se quereller, avoir un démêlé

avec lui. M. Dupin se prend souvent de bec avec ceux qui le

contredisent.

Donner un _coup de bec_, c’est lancer en passant un trait piquant, une

épigramme. Le nom de M. Dupin se rencontre encore ici sous ma plume: ce

député n’aime rien tant que de donner un coup de bec.

_Montrer à quelqu’un son bec jaune_... c’est lui montrer son ineptie, sa

sottise, son ignorance... Je ne me permettrai pas de citer ici des

exemples... Cependant le bec jaune est visible à l’œil nu.

_Faire le bec à quelqu’un_, l’instruire de ce qu’il doit dire. M. Guizot

fait le bec à ses adeptes; et M. P... arrive le bec tout fait.

_Causer bec à bec_, c’est médire dans la salle des conférences...

_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau_, c’est le laisser toujours dans

l’attente de quelque chose qu’on lui fait espérer... Ainsi le ministère

tient la chambre le bec dans l’eau, en lui promettant ce qu’il ne peut

pas tenir.

_Passer la plume par le bec à quelqu’un_, c’est le frustrer de ses

espérances... Quelques amis de M. Duchâtel, ou soi-disant tels,

comptaient sur de bonnes préfectures... M. Duchâtel ne leur en a pas

donné seulement la doublure; il leur a donc _passé la plume par le

bec_!...

Enfin, on a donné le nom de _caquet bon bec_ à la pie, à cause de

l’extrême facilité avec laquelle cet oiseau apprend à parler!...

Je vous demande, après cela, si une demi-douzaine de becs ne

figureraient pas admirablement sur la tribune. Mais la tribune en

deviendrait peut-être moins imposante, quelques mauvais plaisants

diraient sans doute que c’est l’enseigne d’un magasin... Qu’importe! on

laisserait dire ces mauvais plaisants, et la tribune n’en serait pas

moins respectable... Et en admettant même qu’elle perdît un peu de cet

aspect trop solennel qui glace et terrifie si souvent l’orateur, où

serait le mal?... La parole y gagnerait de l’aisance et de la souplesse;

la timidité de l’assurance, la modestie du courage, et le talent

conserverait ses allures naturelles. Quel est le député qui aborde

tranquillement la tribune, surtout s’il l’aborde pour la première fois?

Il en monte les degrés en tremblant et comme un coupable marchant au

supplice; il ne sent plus son sang circuler dans ses veines, sa poitrine

manque d’air, son cœur est oppressé, ses mains se glacent comme le

marbre de la tribune sur laquelle il les laisse tomber, sa figure pâlit,

ses traits se contractent, il ne voit plus rien autour du lui, et

cependant il faut qu’il parle, qu’il ait du bon sens, de l’esprit et du

talent!

Étonnez-vous, après cela, du petit nombre d’orateurs qui brillent à la

tribune: à moins d’avoir le diable au corps ou Dieu pour souffleur, vous

divaguerez le plus joliment du monde... Heureux! trop heureux encore,

lorsque vous ne restez pas court!...

Le parlement anglais n’a point admis la tribune... Chacun y parle de sa

place, improvise, discute, interpelle, et rarement la stupeur on

l’effroi vient tarir la source de sa parole ou altérer le sens de son

discours. Mais cet usage, excellent sans doute sous bien des rapports, a

le grave inconvénient de laisser l’orateur caché aux regards d’une

grande partie de l’assemblée, et dans l’impossibilité de se faire

entendre distinctement. Avec la tribune telle que nos architectes l’ont

construite, telle que nos pères nous l’ont léguée, froide, imposante,

solennelle, il n’y a d’abord qu’un parti à prendre, c’est de la voir, de

l’examiner, de la toucher tous les jours. En se pénétrant bien de son

aspect, en se familiarisant avec ses degrés, ses tapis, ses marbres, ses

sculptures, on finira peut-être par la trouver moins redoutable, et on

l’abordera avec confiance et sécurité!...

M. R... a tenté cette facile épreuve, et le succès a complétement

couronné ses efforts. Cependant, le pauvre homme avait singulièrement

débuté aux rostres français, quoiqu’il eût bon bec. Son discours à peine

commencé, sa vue se couvrit d’un épais nuage; il lui sembla

tourbillonner dans les airs, emporté au gré des vents comme un ballon

qui a la prétention de se diriger contre eux... Il ne s’évanouit pas,

mais il eut l’air de tomber du haut mal... Plusieurs de ses collègues

demandèrent aussitôt un médecin, et un médecin se présenta; car il y a

aussi des médecins députés, venus des départements les plus éloignés,

dont les cures sont remarquables: presque tous leurs malades guérissent

pendant la durée de la session. M. R... fut jugé par le savant homme

comme on juge tous les pauvres diables à qui l’on tâte le pouls,

c’est-à-dire mal, très-mal, au moins digne de quatre-vingt-dix

sangsues... et il n’avait qu’une indigestion de tribune; ce qu’il fit

passer peu à peu avec de l’aplomb et de l’assurance. Il parle

aujourd’hui deux heures sans broncher.

La tribune absorbant tous les regards, on ne saurait être trop

circonspect, trop mesuré dans ses relations avec elle; car, ne l’oubliez

pas, c’est une souveraine orgueilleuse, qui ne vous aide en rien,

qu’illustre votre gloire et que ne déshonore pas votre honte. Elle a une

cour, des flatteurs, des esclaves, des bouffons, des favoris; on rit et

pleure avec elle; avec elle on prie et blasphème, on ment et dit vrai

tour à tour... Rires, pleurs, prières, blasphèmes, mensonges, vérités,

tout passe dans son empire avec des fleurs de rhétorique et un diplôme

de licencié. Pour les inhabiles, c’est le rocher de Prométhée; pour les

hommes éloquents, c’est la terre promise. Le nombre de ses adeptes

dégradés est aussi considérable que celui de ses héros... Les premiers

sont marqués par l’opinion d’un sceau réprobateur; on révère les autres

jusqu’au delà du tombeau. S’il y a de la fange pour les Marat et les

Couthon, il y a des autels pour les Mirabeau et les Barnave.

La manière de se diriger vers la tribune demande beaucoup d’art et

d’étude. Si vous courez à pas précipités, vous manquez de distinction et

de noblesse, et vous ressemblez à un écolier étourdi; si, au contraire,

vous vous avancez trop lentement, vous affectez de l’importance ou de la

paresse, et avez l’air de vous donner le temps de composer le discours

que vous allez prononcer. Il faut que votre démarche soit grave sans

être empesée, dégagée et facile sans paraître familière. Gardez-vous

surtout, dans ce court trajet, de passer les doigts dans votre

chevelure, si vous en avez une, ou de mettre vos mains dans les poches

de votre pantalon, quelque peu collant qu’il soit! Le premier de ces

mouvements annonce de la fatuité; le second des habitudes fort

roturières; et pour plaire à la chambre, il faut commencer par n’être ni

cuistre ni fat, ni hautain ni rampant, ni grand ni petit, ni gros ni

mince, ni gras ni maigre, ni blanc ni noir, ni brun ni blond... Certes

la tâche n’est pas facile.

Il n’est pas indifférent non plus de monter par l’un ou l’autre

escalier. Si vous êtes légitimiste, ne montez pas à gauche; ne montez

pas à droite si vous êtes radical. Là les escaliers comme les bancs ont

une opinion qu’il faut respecter, opinion d’autant plus respectable

qu’elle ne varie jamais, et peut servir d’exemple aux êtres les moins

inanimés.

Une fois arrivé sur le théâtre de l’éloquence politique, n’ayez pas

l’air figé sur place, en n’osant ni avancer ni reculer... mais

gardez-vous encore plus d’imiter l’orateur dont l’attention est d’abord

de poser lentement, avec poids et mesure, sur le marbre de la tribune

l’énorme liasse de papiers qu’il porte ordinairement sous le bras, d’en

faire le classement dans le plus grand silence, de boire ensuite une

gorgée d’eau sucrée, de tirer méthodiquement son mouchoir de sa poche,

de se moucher en cadence et avec le même sang-froid, de remettre le

susdit mouchoir dans la susdite poche, et toujours avec la gravité de la

situation; de chercher ses lunettes pendant un quart d’heure, et, s’il

les trouve, d’en nettoyer les verres avec le terrible mouchoir qu’il

étale pour la seconde fois sous les yeux de l’assemblée; puis de se

promener en long et en large, de lever les bras, la tête, de se

retourner, se hausser, se baisser vingt fois en faisant mille

pirouettes, et enfin de dire: Messieurs!... mot qu’il prononce comme

s’il allait débiter un _de profundis_, et qu’il fait suivre d’un long

soupir auquel succède une pause non moins longue. L’orateur appelle cela

faire son ménage... Soit! mais c’est un bien mauvais ménage... car il

n’est pas gai!...

Celui qui pendant son discours se dandine ou se balance continuellement

comme une bête fauve dans sa cage, impatiente et fatigue la chambre,

toutes les fois qu’il ne la fait point rire.

Le député qui s’accoude ou donne du poing sur la tribune, de manière à

en compromettre la solidité, manque sans doute aux convenances et risque

de se faire mal; deux écueils à éviter dans l’intérêt de sa réputation

et de sa santé!

Fuyez comme la peste l’exemple de ces orateurs qui se posent à la

tribune comme la pythonisse sur son trépied. Ces airs d’oracles ne vous

donnent pas le talent de la divination, et ne rendent prophètes que ceux

qui vous écoutent... car dès lors ils entrevoient que vous ne ferez pas

fortune auprès d’eux...

N’imitez pas davantage l’inconséquence de ces législateurs qui, après

être montés à la tribune, n’en savent pas descendre, paraissent y avoir

fait élection de domicile, et y coucheraient, je crois, sur un lit de

paroles, si l’on ne finissait par les en chasser.

La tribune n’est à personne, et appartient à tout le monde!...

Malheur à l’orateur qui essayerait, dans l’intérêt de sa gloire, d’en

usurper la propriété... Il y dépenserait toutes les richesses de son

talent, sans inspirer la moindre compassion sur sa ruine.

Que les rostres ne soient pour vous ni un volcan d’où votre parole

jaillisse comme de la lave brûlante, ni un bourbier fangeux où vous

barbotiez sans fin comme un caneton nazillard; regardez la tribune comme

un piédestal où votre place n’est marquée qu’à la condition de n’y point

prendre racine, où chacun monte, passe, brille et s’éteint à son tour;

où l’éloquence n’agrandit pas la place, mais où la place donne à

l’éloquence une importance considérable; où vous figurez pour les uns

comme une idole, pour les autres comme un brandon de discorde, pour

ceux-ci comme un phare, pour ceux-là comme un éteignoir!... Ne parodiez

ni la tenue d’un dieu, ni celle d’un conquérant, autre dieu de

l’homme!... Soyez simple ainsi qu’au milieu de vos amis, si avec vos

amis vous êtes simple!... Paraissez grand sans chercher à vous grandir.

La tribune vous élève de dix pieds si vous savez la comprendre; et

fussiez-vous un géant, vous ne paraissez qu’un pygmée exhaussé sur son

théâtre si vous êtes indigne de ses couronnes.

Dans nos jours d’orage, la borne a longtemps servi de tribune, et

l’abord n’en était pas moins dangereux. Si dans les tribunes

parlementaires l’orateur est en butte aux sarcasmes et aux traits malins

de son auditoire, sur la borne il s’expose à recevoir de la boue et des

pierres, qui sont les épigrammes de la rue; un mot caustique ne blesse

que l’amour-propre, tandis qu’un fragment de pavé lancé contre vous,

non-seulement vous humilie, mais vous crève un œil ou vous brise un

membre. C’est beaucoup trop de désagréments à la fois... D’où je conclus

que les endroits couverts sont infiniment plus salubres et plus commodes

pour l’exercice de l’art oratoire!...

Charles X n’a pas su comprendre la puissance de la tribune; il ne voyait

en elle qu’un foyer d’émeutes permanentes... il a osé se coudoyer contre

elle, et il a été repoussé à quatre cents lieues du sol français!...

MÉDITATION XXIX.

De l’Éloquence parlementaire.

L’éloquence parlementaire, à l’exclusion de tous les autres genres

d’éloquence, s’est emparée de la scène du monde. Ni l’éloquence de la

chaire, si brillante dans les siècles derniers, ni l’éloquence du

barreau, si puissante, si honorée au temps des Malesherbes, ni

l’éloquence militaire, ni l’éloquence académique, ne peuvent aujourd’hui

contrebalancer son influence. Les plus belles homélies de nos

prédicateurs passent inaperçues, les plus savants discours de nos

professeurs font bâiller, les plus remarquables harangues de nos

généraux font rire, les plus magnifiques plaidoyers de nos avocats ne

rencontrent que des yeux secs et des cœurs glacés; il n’y a plus

d’empressement, d’émotion, de larmes et de joie que pour la tribune; à

elle seule le bruit et la faveur populaire; à elle seule le monopole de

l’attention publique!...

Et en effet, comment la foule pourrait-elle s’intéresser à d’autres

débats que ceux de la tribune, débats si graves, si importants, si

pleins de vie ou de mort pour l’ordre social, dans lesquels le passé

pèse sur le présent, ou le présent recule devant l’avenir? Il n’est pas

un problème législatif dont la solution soit indifférente à notre

bien-être, et où non-seulement nous ne risquions quelques écus, mais

encore un peu de notre honneur et de notre dignité. Nous suivons la

chambre à travers le dédale de ses travaux, à peu près comme on suit un

guide dans une route tortueuse et par une sombre et orageuse nuit, ne

sachant où marcher, curieux, attentif, tremblant, flottant entre la

crainte et l’espérance; quelquefois souriant à la lueur d’un éclair qui

vous fait éviter un précipice, sans se douter du coup de tonnerre qui va

suivre et peut vous écraser!

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 19 / 26 段