_Questeur_ dérivait du verbe _quærere_, chercher... parce que l’emploi

des questeurs était de faire rentrer les impôts, chose que l’on trouve

rarement et que l’on cherche toujours.

Avant le règne des empereurs, les questeurs étaient à la tête de

l’administration du trésor. Élus annuellement par le peuple, ils

formaient une magistrature accessible qui était le premier degré de la

carrière politique des jeunes ambitieux. Remplacés sous Auguste par les

préfets du trésor, ils furent plus tard, sous Claude, réintégrés dans

leurs fonctions!

Entre autres avantages dont jouissaient les questeurs romains, ils

avaient celui d’offrir chaque année à l’état un présent de gladiateurs;

présent qu’ils achetaient de leurs propres deniers, et ne pouvaient se

dispenser de faire. La loi exigeait ces sortes d’étrennes.

Quant à nos questeurs, Dieu merci! ils n’ont affaire ni aux républiques

ni aux empereurs, et ne sont pas tenus de donner le moindre gladiateur.

Nommés par la chambre, ils ont huit mille francs d’appointements, sont

logés, chauffés, éclairés et presque nourris, je dis presque nourris,

par la raison qu’ils dînent fréquemment à l’hôtel de la présidence,

chargée de défrayer un assez grand nombre de bouches, et où la cuisine

est très-confortable, grâce aux quatre-vingt mille francs que rapporte

cette honorable magistrature.

La principale occupation des questeurs est de veiller à ce que le budget

de la chambre soit dépensé selon le vœu de la loi. Aussi habiles que

scrupuleux dans le maniement de ses finances, ils ne tolèrent pas la

moindre déviation de ce principe. Il faut que chaque service se renferme

dans ses limites, que toutes les denrées se consomment, que M. le

président mange bien ses quatre-vingt mille francs, et que personne dans

ce peuple d’employés n’oublie de toucher ses émoluments.

Les questeurs sont en outre chargés du soin de présider à l’entretien du

Palais-Bourbon, besogne importante dont ils s’acquittent à merveille...

Rien ne leur paraît plus sacré que le destin de ce palais si cher...

La distribution des billets d’entrée à la chambre est encore du ressort

de leur administration. Cette distribution se fait tous les jours avec

autant d’ordre et d’impartialité que le permet l’impatience des députés,

toujours avides de ces largesses dont l’heureux pouvoir est de faire

jouir un ami, un parent, des beautés de leur éloquence ou des grâces de

leur tournure.

Les travaux de la questure ont droit aux éloges de tous, mais une bonne

part de sa gloire peut être revendiquée par le secrétaire général, dont

le zèle, le dévouement et l’intelligence l’ont toujours si puissamment

secondée.

§ III.--_De la bibliothèque._

Vingt mille volumes environ. Quelques bons livres, beaucoup de mauvais

ouvrages. Il y a le recueil de tous les discours de MM. les députés. Le

parlement britannique l’a enrichi des siens. Ces échantillons

d’éloquence anglo-française sont un nouveau lien qui resserre l’alliance

des deux pays. Ni les Français ni les Anglais ne les lisent, mais chacun

les admire; le Français se piquant d’entendre l’anglais, comme l’Anglais

de comprendre le français.

§ IV.--_Du vestiaire._

Le vestiaire était une des parties les plus importantes du palais de la

chambre à l’époque où MM. les députés ne dédaignaient pas de porter un

costume. Chacun y avait le sien étiqueté, numéroté; on ne s’en revêtait

qu’au moment de la séance. Aujourd’hui le vestiaire est transformé en

dépôt de cannes et de parapluies, au milieu desquels se confondent les

pardessus, les paletots, les crispins. L’aspect de cette friperie est

beaucoup moins brillant que celui des habits brodés d’autrefois; mais il

est plus bourgeois, plus populaire...

L’habit brodé n’est plus dans nos mœurs.

Il ne convient ni à l’orateur ni au législateur.

Issu du peuple, fait pour le peuple, et de par le peuple, le député doit

être vêtu comme le peuple. Sous ce rapport, le député reste fidèle à son

mandat; car il pousse le goût de la simplicité si loin, qu’il se

couvrirait volontiers les bras de manches de toile ou de percaline, si

un législateur pouvait ressembler à un commis de bureau.

Néanmoins, quelques élus de la nation ont au vestiaire un habit de

rechange dont ils se revêtent pour la séance, afin de ne pas user leur

habit de ville, dont la fraîcheur doit durer au moins une session.

En étant économe pour lui-même, le député apprendra à le devenir pour la

nation.

En méprisant les formes aristocratiques, il servira la démocratie.

En combattant la cour, il ne vaincra pas, il faut l’espérer, pour

d’autres que pour le peuple!...

MÉDITATION XXVII.

Du Royaume de la Présidence.

La présidence est, ne vous en déplaise, un royaume, et un bel et bon

royaume. Quel plus beau trône que le fauteuil! quel sceptre plus

menaçant que la sonnette! quelle corne d’abondance plus productive que

l’urne du scrutin! quels ministres plus intelligents, plus actifs, plus

impartiaux que les quatre secrétaires! quel budget plus normal, plus

limpide que le sien! quel peuple enfin plus éclairé, plus fier, plus

jaloux, plus belliqueux, plus turbulent que la chambre élective! Non, il

n’est pas de royaume qui vaille celui de la présidence! Il n’en est pas

surtout un seul où il y ait plus à faire. Si le président est

quelquefois despote comme un roi absolu, il est presque toujours harcelé

comme un roi constitutionnel; le seul avantage qu’il a sur ce dernier,

avantage dont il use largement, c’est de pouvoir imposer silence à son

peuple, quand son peuple crie trop fort; et, pour cela, il n’a besoin ni

de soldats ni de baïonnettes: il n’a qu’à donner un coup de sonnette,

et, en cas d’insuffisance, à se mettre tout simplement le chapeau sur la

tête. Aussitôt le calme renaît, les groupes se dissipent et force reste

à la loi... Heureux! mille fois heureux si les rois pouvaient s’en tirer

à si bon marché! Mais leur coiffure n’a pas le privilége de produire cet

effet!...

§ Ier.--_Du fauteuil._

Est-ce un fauteuil à la Voltaire, une ganache, une gondole?... est-ce

fait du même bois que le fauteuil académique?... cela vaut-il un

fauteuil de notaire ou de conseiller à la cour de cassation?... Je vous

l’ai déjà dit, ce fauteuil est un trône... mais un trône sans velours,

et par cela même plus solide peut-être!... Quand on y est assis, on se

croit pour le moins aussi haut placé que Napoléon sur la colonne de la

place Vendôme! On nage dans l’espace comme Jupiter dans l’Olympe; on

plane sur toutes les positions sociales, respirant les parfums

parlementaires et l’encens des huissiers; on n’est ni dieu ni héros,

mais on est inviolable... et on respecte votre inviolabilité. Certes, le

souverain peut envier votre sort.

Le tambour _bat aux champs_ quand le président fait son entrée dans la

chambre. C’est toujours un mouvement solennel; chacun se recueille, se

range; quelques-uns même s’inclinent; et une fois j’ai vu dans les

tribunes publiques un individu faire le signe de la croix.

La séance ne commence pas toujours à l’arrivée du président, faute d’un

nombre nécessaire de membres; car les députés en général, malgré tout

leur dévouement, ne se piquent pas d’une grande exactitude; c’est comme

un troupeau qui ne se réunit qu’à l’aide d’un bon chien de berger, et le

chien de berger, pour la chambre c’est l’espoir d’une discussion

orageuse; fort semblable en cela au public dont l’empressement ne se

règle que sur l’échelle de l’action dramatique.

En vain le président témoigne hautement sa mauvaise humeur de cette

coupable apathie et menace la chambre d’un appel nominal, c’est tous les

jours la même indifférence, la même menace, quoique le député se dise

fréquemment _in petto_:

Je crains le Moniteur.

Le pouvoir du président dépend en grande partie de son caractère; ce

n’est pas ordinairement le plus rude et le plus brutal qui commande le

respect et entraîne la subordination; un langage poli, des formes

douces, des manières liantes n’excluent ni la fermeté ni l’énergie, et

sont les plus sûrs auxiliaires de l’autorité du président.

Il est à remarquer que depuis quinze ans et plus, l’ère la plus calme de

la présidence, quoiqu’elle ait précédé une révolution, a été celle de M.

Royer-Collard, le plus doux, le plus facile, le plus pacifique des

législateurs; tandis que l’empire de M. Ravez, fier et hautain, celui de

Casimir Périer, irascible et atrabilaire, et celui de M. Dupin,

caustique et boudeur, ont été signalés par les plus violents orages. Non

que je veuille dire que MM. Ravez, Casimir Périer et Dupin fussent de

mauvais présidents; ils brillaient certes par un talent rare à saisir le

véritable esprit d’une discussion, à la maintenir dans ses limites, à

poser la question dégagée de toutes ses entraves; mais ils n’ont pas

toujours été impartiaux, et ce défaut résultait bien plus d’une extrême

roideur de formes que d’un vertige d’opinion; plus souples, ils se

fussent fait mieux obéir; moins orgueilleux de leur pouvoir, ils eussent

été plus puissants! plus maîtres de prévenir ou de maîtriser les

tempêtes parlementaires!

Il est également essentiel que le président de la chambre, exposé aux

regards de la foule, en butte à toutes les critiques des partis, ait de

la tenue, de la fixité dans les idées. Ce qui a fait descendre M. Dupin

du fauteuil, ce n’est pas seulement sa grosse voix, ses boutades, ses

caprices, mais ses trop fréquentes métamorphoses. M. Dupin retournait

son habit du jour au lendemain aussi facilement qu’un député convoitant

un portefeuille!... Cela peut-il être permis à un personnage aussi

grave, aussi important, aussi considérable que l’est aux yeux de la

France le président de la chambre des députés?... Voulez-vous que cette

magistrature soit la première de toutes les dignités de l’état sans en

être le modèle?... Si elle grimace sur son piédestal, quel est le manant

qui ne lui jettera pas la pierre?... quelle est la girouette politique

qui ne se croira pas en droit de tourner au vent de ses pasquinades?...

Tout corps politique étant essentiellement passionné, et partant plus

soumis au joug de ses lois qu’à celui de son chef, il faut que la

volonté directrice soit une et forte, et pèse sur tous ensemble sans

faire sentir son poids sur aucun en particulier. Les haines

individuelles, les vengeances locales, les rancunes personnelles ne

doivent pas souiller la pureté de son règne. Qu’un député ait une figure

burlesque, un organe criard, un débit soporifique; qu’il manque de

mémoire ou s’égare dans un syllogisme, qu’il outrage à la fois le goût

et la raison! ce n’est pas au président qu’il appartient de s’égayer

publiquement à ses dépens et de répandre sur lui du haut de son fauteuil

la première goutte de ridicule; car cette goutte bientôt devient un

océan pour ce pauvre homme. Combien de législateurs se sont noyés de la

sorte!... Demandez plutôt à quelques _amis_ de M. Dupin!...

Permis au public de conspuer l’orateur qui l’ennuie ou l’impatiente.

Rien de mieux! Le public, en payant quinze cent millions d’impôts, a

largement acheté le droit de se moquer un peu de lui... Mais pour le

chef de la cohorte législative, il n’est point de député qui soit

taillable et corvéable à coup d’épigrammes? Le plus innocent comme le

plus irascible, le plus contrefait comme le plus fat, ne sont-ils pas

tous dignes de respect pour lui, également respectables, et qui

pourraient cesser de l’être le jour où ceux qu’il préside ne seraient

plus à ses yeux qu’un objet de dérision. En persiflant, le président

s’expose à être persiflé à son tour. Chaque sarcasme, chaque trait,

chaque pointe laisse des blessures qui sont comptées au renouvellement

de la législature: un bon mot coûte quelquefois deux ou trois boules, ce

qui explique comment M. Dupin a gaspillé tant de suffrages!...

APHORISMES.

Les présidents qui ont le plus d’esprit sont ceux qui en font le moins.

Cherchez à faire briller le parlement bien plus que vous-même!...

Les prérogatives de la chambre sont sous la sauvegarde de la présidence.

Cela est sérieux et n’est point bouffon, mais devient bouffon quand le

chef ne veut pas être sérieux!...

Dans les vrais procès-verbaux de la chambre des communes, la présidence

n’est désignée que par ces mots: La chaire (_the chair_) commande le

silence; la chaire rappelle à l’ordre... la chaire termine le débat!...

§ II.--_De la sonnette._

La sonnette est de tous les attributs de la présidence celui qui exerce

l’influence la plus prompte, la plus immédiate sur l’assemblée

législative. Elle a une réputation européenne. Le public s’en occupe

comme de M. le président lui-même; on la dirait faite de chair et d’os à

son image, tant on lui prête de mouvement et de vie. Mainte et mainte

fois ne s’est-on pas empressé de dire, à la suite d’une discussion

orageuse, que M. le président avait eu deux ou trois sonnettes de tuées

sous lui? En effet, cette sonnette a dans son marteau une âme palpitante

et vibrante, dont les oreilles les moins représentatives sont

religieusement frappées. Ce n’est ni une sonnette d’appartement, ni une

cloche de jardin, ni un bourdon d’église; trop grave pour l’appartement,

trop citadine pour le jardin, trop républicaine pour l’église, elle

tient le milieu entre le grelot, le tamtam et le bonnet chinois. Les

sons qu’elle rend ne sont pas sans agrément pour les amateurs de la

musique et de la politique modernes. Elle s’agite dès l’ouverture de la

séance, et continue, jusqu’à la fin, de se faire entendre à de fréquents

intervalles!... Chaque séance durant à peu près quatre heures et la

sonnette fonctionnant, terme moyen, de dix minutes en dix minutes, on a

calculé qu’elle donnait dix-huit coups par heure, soixante-douze coups

par séance, dix-huit cent soixante-douze coups par mois, et onze mille

deux cent trente-deux coups par session, en supposant que la session ne

durât pas plus de six mois. Certes, après une pareille besogne, le

président n’eût-il fait que cela, a bien mérité de la patrie... et s’il

n’a pas le poignet foulé, il est bien habile!...

L’orateur compte sur les avertissements de la sonnette pour se faire

écouter et l’huissier pour prendre la parole. Elle est l’effroi de

l’interrupteur, le châtiment du bavard, la bénédiction du député

attentif et la sauve-garde de tous. Elle étend partout les flots de son

harmonie protectrice et vengeresse. On peut dire, sans être taxé

d’exagération, qu’elle est la Providence du gouvernement représentatif,

car sans elle le gouvernement représentatif ne serait pas possible,

puisqu’il n’y aurait plus moyen d’établir une discussion dans la

chambre!... O sonnette magique! combien la France ne te doit-elle

pas?...

Un président exercé connaît l’art de donner à la sonnette un langage

nuancé, caractéristique, d’après une combinaison de mouvements dont il a

seul le secret. Par exemple, le coup brusque et sec qui signifie:

Taisez-vous! ne ressemble nullement à celui qui se borne à dire: Vous

êtes insupportable!... et le son plaintif qui exprime si bien: Ah! mon

Dieu!... c’est désolant!... n’a aucun rapport avec le coup terrible,

interprète de ces mots: Si l’ordre ne se rétablit pas, je vais lever la

séance!

La chambre saisit parfaitement ces nuances, et ne se trompe jamais sur

leur application. Mais un président inexpérimenté agite-t-il la

sonnette?... alors il en peut résulter de fausses intonations et de

graves erreurs. Le président dit: Taisez-vous! et la sonnette traduit:

Parlez! je vous écoute!... S’il désire exprimer un violent

mécontentement, la sonnette, en se balançant mollement, n’annonce qu’une

bouderie coquette. De là peu d’estime pour l’autorité du président,

accusé bientôt de faiblesse ou d’incapacité.

Il est donc essentiel que le président, avant d’entrer en fonctions,

fasse quelques études préparatoires sur l’art du sonneur; il doit être

maître de la sonnette, comme l’orateur de son sujet, comme le député de

sa boule.

M. Royer-Collard maniait la sonnette avec mesure; M. Ravez la

tourmentait; Casimir Périer la brusquait; M. Dupin en faisait presque un

tocsin d’alarme. M. Sauzet, en possession aujourd’hui du fauteuil,

l’agite avec assez de grâce; mais il y a encore dans ses mouvements de

l’incertitude et de la mollesse. M. Teste, pendant sa courte présidence,

a prouvé qu’il en connaissait toutes les finesses. Quant à M. Passy, qui

n’a régné que deux jours, il a semblé reculer devant les difficultés de

l’instrument, et lui a préféré le ministère des finances, dont le son

argentin flattait plus agréablement son oreille.

La sonnette est simple comme son maître. Elle n’offre ni ciselures, ni

damasquinures, ni or, ni pierreries sur son dôme. Coulée en bronze pur

et surmontée d’un manche d’ébène, elle pèse à peu près un ou deux

kilogrammes, et pourrait au besoin servir de masse d’armes contre

quelque révolutionnaire indiscret, si aujourd’hui, comme autrefois, on

s’avisait de promener au bout d’une pique, sous le soleil de la

présidence, la tête d’un autre Ferraud.

§ III.--_De l’urne._

On appelait particulièrement _urne_ chez les anciens les vases destinés

à recevoir et à renfermer les cendres des morts.

Souvent les Égyptiens renfermaient dans des urnes des oiseaux sacrés

après les avoir embaumés; ces urnes étaient d’ordinaire chargées

d’hiéroglyphes.

Les Romains se servaient aussi de ces vases pour jeter les bulletins de

suffrages dans les assemblées appelées à juger ou à élire des citoyens.

Ils les employaient encore pour la divination.

Enfin on conservait le vin dans des urnes, autrement nommées amphores.

L’urne était aussi chez les Romains une mesure de capacité qui contenait

environ quatorze pintes.

Après les Anglais, les Romains sont le peuple que nous aimons le mieux à

imiter. Notre urne parlementaire est évidemment calquée sur l’urne

romaine. Nous ignorons si elle pourrait contenir quatorze pintes de vin

ou d’eau sucrée, mais elle est assez grande pour recevoir quatre cent

cinquante-neuf bulletins de suffrages, et quelquefois, par dessus le

marché, les cendres du ministère. Chacun sait que l’existence du

ministère dépend entièrement des votes de la chambre, et que, de 1830 à

1840, elle a tué à coups de boules et enterré soixante ministres ou

dix-neuf ministères. Il est donc impossible d’être plus cinéraire que

notre bienheureuse urne. Rendons grâces au ciel que les boules de nos

députés trouvent encore place aujourd’hui sur cet amas de cendres!...

Ainsi l’urne est un objet d’effroi pour les ministres, quelque grands,

quelque considérables qu’ils se croient; ils ne peuvent la regarder sans

songer qu’un jour sortira de son sein leur arrêt de mort, et ce jour

n’est jamais éloigné.

L’urne par contre-coup charme la vue de nos législateurs; ils savent

qu’en elle résident leur force et leur omnipotence, et que de ses flancs

surgissent quelquefois pour eux la fortune et la gloire. Elle est la

plus intime confidente de leurs pensées, et le dépôt le plus sûr de leur

conscience.

Quand les députés sont appelés à déposer dans l’urne l’expression de

leur vote, ils se suivent sans ordre et dans le plus grand tumulte, se

précipitant l’un sur l’autre comme des écoliers à la sortie de leur

classe... Impatients de connaître le résultat du scrutin, la plupart

cherchent d’avance à le deviner, en portant un regard curieux jusqu’au

fond de l’urne, regard indiscret que devrait punir et ne punit pas le

règlement.

Quelques-uns ont même la manie de montrer leur boule avant de la déposer

dans l’urne, afin de bien convaincre la chambre et le public qu’ils

pensent à merveille et votent _comme il faut_. Le moindre des

inconvénients de cette précaution est de violer le secret des votes; le

plus grand, de faire croire au public que les mandataires du peuple sont

capables de voter autrement qu’ils ne le disent. Précaution à notre avis

aussi immorale qu’antiparlementaire. Le bon M. de la Fayette a pourtant

montré quelquefois ce dangereux exemple; l’homme du monde qui devait le

moins s’en donner la peine!

Un jour, M. *** s’avisa aussi, au moment d’un vote important, de lever

le bras bien haut et de montrer sa boule à tous les regards; mais, dans

l’excès de son empressement, la boule s’échappa de ses doigts, et alla

rouler aux pieds de la tribune, où il fut impossible de la retrouver...

La chambre se prit à rire, et de telle manière que le pauvre député,

rouge de honte et de colère, n’eut pas le courage de demander une autre

boule; on fut obligé de la lui apporter; mais il vota contrairement à sa

première pensée. L’hilarité causée par sa maladresse avait modifié son

opinion.

A côté de l’urne fatale (l’urne du destin) est une seconde urne, dite de

contrôle: chaque député, étant armé de deux boules, l’une blanche et

l’autre noire, celle-ci contre, celle-là pour l’objet en délibération,

dépose dans la première urne une boule qui est l’expression de son vote,

tandis qu’il laisse tomber l’autre dans l’urne de contrôle... Mais il

est arrivé plus d’une fois que le député se soit trompé d’urne, et que,

voulant voter contre un projet de loi, il ait voté pour... Erreur qui le

met fort en colère, lui et les siens, s’ils ont pu s’en apercevoir, mais

cause une singulière jubilation au ministère, qui ne manque pas de

s’écrier en pareille occasion: Autant de pris sur l’ennemi!...

Aussi la chambre a-t-elle inventé le scrutin de division!...

§ IV.--_De la boule._

La boule parlementaire n’a point d’égale; elle commande aux plus hautes

destinées; c’est sur elle que roule notre gouvernement, tantôt à droite,

tantôt à gauche, tantôt au centre, en avant, en arrière, de côté; et

cependant on a rarement l’occasion de dire qu’il va comme _sur des

roulettes_. La boule se jette fréquemment sous les roues du char de

l’état, l’arrête ou le précipite dans sa marche, l’entraîne quelquefois

dans l’abîme et s’y engloutit avec lui. Elle se plaît souvent à donner

la vie à la constitution la plus faible, et à frapper de mort l’empire

le plus fort. Elle est légère, capricieuse, coquette, inconséquente,

boude, fait la moue, sourit, se livre et se prostitue. Douce, aimable,

conciliante, c’est une bille avec laquelle un ministre _fait au même_ le

peuple le plus civilisé; fière, exigeante, vindicative, c’est un obus

terrible qui éclate entre ses mains. Elle aime qu’on la flatte, qu’on la

caresse, qu’on la cajole; elle hait le commandement et la domination.

Aujourd’hui elle tyrannise au nom d’un principe dont elle est l’esclave,

demain elle n’a plus ni principes, ni rigueurs, ni chaînes. Le clinquant

l’éblouit, mais elle connaît le poids de l’or. Avec son concours l’état

prodigue ses trésors, ses richesses... sans son appui l’état ne possède

ni richesses ni trésors. Le député se retranche derrière sa boule comme

un chasseur derrière un arbre pour mieux tirer le gibier prompt à

s’effaroucher; de là il guette les dignités, les honneurs, les places

qui sont le gibier de la députation; et s’il fait tomber quelques

pièces, il les met vaillamment dans sa gibecière, toujours d’une

capacité fort intelligente. La boule est son bon ange, son dieu, sa

corne d’abondance; avec elle l’été n’a point de feux, l’hiver n’a point

de glaces; le député s’est creusé dans sa boule un asile inviolable; il

vit dans sa boule comme le rat de la Fontaine dans son fromage de

Hollande, à l’abri des soins, des soucis, des inquiétudes; devenant gros

et gras à mesure que les contribuables maigrissent, mais donnant à tous

sa bénédiction législative, ce qui les rend tous bien contents et lui

aussi! La boule c’est le député, le député c’est la boule!...

§ V.--_Du verre d’eau sucrée._

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 18 / 26 段