Le voisin priseur n’est pas moins redoutable que le fumeur. Il lui

importe peu que vous prisiez ou non; il vous présente incessamment sa

tabatière ouverte, en vous priant d’y puiser à son exemple de quoi

remplir vos narines parlementaires; en vain vous lui dites avec une

certaine politesse accentuée que _vous n’en usez pas_, les priseurs

s’imaginent que tout l’univers est sous l’empire du tabac!--Il

s’obstine, comme s’il était sourd ou décidé à vous faire, malgré vous,

partager ses jouissances, à vous offrir du saint-vincent ou du virginie,

chaque fois que ses doigts plongent dans cette poussière divine qu’il

assure être de la Civette, mélangée avec un peu de régent ou de

robillard. L’effet de cette persécution est, sans parler des impatiences

et des autres inconvénients qu’elle vous cause, de vous faire éternuer

comme un homme qui s’enrhume et d’exciter l’hilarité de la chambre,

toujours à l’affût des incidents dont un côté burlesque peut la

distraire de ses graves travaux!...

Et le voisin qui semble avoir du vif-argent dans ses veines, dont la

joie, la tristesse, le mécontentement ou l’admiration ne se manifestent

que par cris ou par soubresauts; dont les bras fonctionnent aussi

rapidement que le télégraphe, mais d’une manière beaucoup plus

dangereuse pour votre visage et votre coiffure; dont les jambes, sans

cesse en mouvement, ne respectent jamais les vôtres; dont les pieds,

toujours crottés, tombent ordinairement d’à-plomb sur deux ou trois

cors, vainement à l’abri sous le cuir de vos bottes. Oh! ce voisin vaut

bien l’autre! Il ne vous laisse pas un moment de tranquillité... Tandis

que vous vous garez d’un coup de main, vous recevez un coup de pied; en

voulant éviter un croc en jambe, vous allez au-devant d’un soufflet; et

les mouvements sont toujours accompagnés d’exclamations plus ou moins

vives, selon le talent de l’orateur occupant la tribune, et dans la

proportion des sympathies qu’il inspire à l’admirateur!...

Les oh! et les ah! doivent avoir pour vous la signification de ces mots:

Garde à vous!...

Défiez-vous d’un énergique: Dieu! que c’est beau! ou bien d’un superbe:

Très-bien! c’est sublime!

Mais surtout employez toute votre adresse pour éviter la plus terrible

des ruades, si votre homme, quand l’orateur descend de la tribune, lui

crie dans l’explosion de son enthousiasme: Viens, que je t’embrasse!

Alors il ne connaît plus rien. Il franchit les bancs, escalade ses

collègues, renverse les hommes et les choses, pour arriver plus tôt sur

le sein de celui qui s’est montré avec tant de bonheur l’interprète de

ses opinions, opinions formidables dont il ne comprenait pas lui-même

toute la force, et qu’il ne croyait pas susceptibles d’être exprimées si

élégamment!...

Le voisin d’un sang lourd et lymphatique offre aussi ses inconvénients.

Ordinairement porté au sommeil, il s’assied dans la chambre nationale

comme dans une chambre à coucher. La lecture du procès-verbal est

ordinairement sa première dose d’opium; dès qu’elle commence, ses yeux

se ferment, et peu à peu il se laisse tomber sur vos épaules... Vous

avez beau le repousser, le pincer, le réveiller; il se redresse un

moment, en relevant péniblement ses paupières et en balbutiant quelques

mots d’excuses; mais bientôt retombé dans son état de somnolence,

surtout s’il est question d’une loi peu dramatique, il s’affaisse de

nouveau sur vous comme sur son oreiller, heureux encore quand il ne

ronfle pas...

Le voisin questionneur ne vous laisse pas non plus un instant de repos.

Quoique vous soyez nouveau-venu à la chambre, il s’adresse à vous comme

si vous aviez déjà cinq ou six chevrons de législature: ni la discussion

la plus intéressante, ni les débats les plus graves, ni les

improvisations les plus éloquentes n’ont le pouvoir d’enchaîner sa

langue indiscrète. Monsieur, vous demandera-t-il dans le tuyau de

l’oreille et de manière à vous causer un chatouillement fort agaçant,

savez-vous le nom de ce député qui écoute l’orateur les mains jointes

comme s’il était dans un confessionnal? et le nom de celui-là qui ne

l’écoute pas plus qu’un carabinier n’écoute le curé de son village? et

le nom de celui-ci qui a l’air de s’en moquer? et le nom de cet autre

qui paraît s’en plaindre? Ou bien: Connaissez-vous la femme de M. de la

Pinsonnière? elle a de bien beaux enfants... Ou bien: Est-il vrai que M.

Barrot dîne demain dans une maison de légitimistes?... Ce serait

prodigieux!... Allez-vous ce soir chez M. de Rambuteau? moi, je préfère

Musard... Ou bien: Avez-vous vu Othello? Quel homme que Félicien David!

Ou bien il vous dira encore, piqué de votre silence: Cher collègue,

cette réserve mystérieuse m’inquiète. Il est peut-être question d’un

nouveau complot contre le gouvernement... et vous en savez quelque

chose... Parlez... je suis discret!...

Et pendant tout ce bavardage vous perdez le fil de la discussion, rouge

de dépit et de colère contre l’importun qui vous empêche de profiter des

hauts enseignements de la tribune et de faire consciencieusement votre

devoir.

Le voisin affligé d’un asthme ou d’un catarrhe est le beau idéal du

voisin. Figurez-vous un homme toussant, crachant, soufflant comme une

machine à vapeur de la force de cinquante chevaux. Bon Dieu! quel

voisin!... Il faut qu’à chaque minute, à chaque seconde vous ayez le

regard fixé sur lui, si vous ne voulez pas que votre chaussure porte

l’empreinte de son exubérante maladie; d’autant plus que l’asthme ou le

catarrhe est d’ordinaire très-familier et très-représentatif.

Malheureusement, beaucoup de Solons en sont atteints; aussi, les doubles

semelles sont en majorité dans la chambre!

Je ne parlerai pas des autres voisins, dont les variétés se subdivisent

à l’infini; il nous suffit d’avoir signalé les plus redoutables.

Quel que soit votre voisinage, il faut non-seulement vous résigner, mais

paraître content, charmé de vos voisins, traitant avec les mêmes égards

le fumeur et le priseur, le bavard et le catarrheux. Leurs infirmités ne

les empêchent pas de penser comme vous, d’être comme vous patriotes,

juste-milieu ou légitimistes. L’asthme le plus insupportable peut être

accompagné de l’opinion la plus généreuse; ne l’oubliez pas!... Ayez

pitié de ces infortunes physiques, si vous ne voulez blesser ni l’esprit

ni le cœur!...

MÉDITATION XXIV.

De l’Huissier.

_Huissier_ dérive du vieux mot _huis_, porte, parce que, autrefois,

l’emploi des huissiers de la chambre du roi et des chambres de justice

était d’ouvrir la porte à ceux qui entraient.

Chez les Romains, les citoyens qui remplissaient les fonctions

d’huissiers étaient appelés _apparitores_, _cohortales_, _executores_,

_statores_, _cornicularii_, _officiales_. En France, on les appelait

_servientes_, d’où est venu le mot _sergent_, et plus tard, en langage

de police, _sergent de ville_, pour désigner l’une des plus importantes

magistratures de la ville de Paris.

On les appelait aussi _bedels_ ou _bedeaux_, ce qui, dans cette

occasion, signifiait _annonceur public_.

Ceux qui faisaient le service au parlement sont nommés, dans un registre

de l’an 1317, _valeti curiæ_ (valets de la cour), et dans les lettres du

2 janvier 1365, le roi les appelle nos amés varlets. Le terme de varlet

ou valet ne signifiait pas alors une fonction vile, puisque les plus

grands vassaux se qualifiaient _valets_ ou _varlets_ de leur seigneur

dominant.

Les places d’huissier au parlement s’achetaient fort cher.

D’après l’ordonnance de Moulin, article 21, les huissiers ou sergents

exploitant en leur ressort étaient tenus de porter une verge, dont ils

touchaient les gens auxquels ils avaient charge de faire exploit de

justice. Cette verge les faisait reconnaître; de là l’origine du nom

d’huissier à verge, qu’on leur donnait avant 1789.

Les huissiers à cheval ont été établis au Châtelet de Paris pour

exploiter dans toute l’étendue du royaume, et par la raison qu’ils

n’allaient pas à pied, se faisaient qualifier du titre de chevaliers.

Les huissiers du conseil et de la grande chancellerie étaient nommés

_huissiers de la chaîne_, parce qu’ils portaient dans l’exercice de

leurs fonctions une chaîne d’or à leur cou.

Les huissiers de nos jours, il faut en convenir, ont singulièrement

dégénéré; aucun n’exerce à cheval; aussi soupçonne-t-on que la chaîne de

la plupart d’entre eux se rapproche bien plus de la famille du

chrysocale que de celle de l’or. Quant à la verge dont nous avons parlé

plus haut, ils en sont complétement privés.

Les huissiers de nos ministères sont loin de ressembler aux _varlets_

d’autrefois; ils sont un peu plus que valets, mais beaucoup moins que

varlets.

Les huissiers de nos cours de justice, également frappés d’une souillure

de dépendance et de domesticité, ne se font remarquer que par leurs

habits râpés et leur état de maigreur.

Les huissiers de la chambre des députés sont encore ceux qui soutiennent

avec le plus d’honneur l’illustration de cette charge. Ils ont en

général des habits de drap de Sédan, de la fabrique d’un député

ministre, toujours parfaitement brossés (je parle des habits), du linge

blanc, des gants propres, une chaîne brillante, une épée à poignée

d’acier lançant mille étincelles, et, mieux que tout cela, une tournure

assez distinguée, le ton poli, l’air affable et empressé. La plupart des

provinciaux qui assistent pour la première fois à une séance de la

chambre ne manquent jamais de les prendre pour les ministres de

Louis-Philippe, tant on est exposé à se créer des illusions dans la vie

départementale.

Les huissiers sont toujours en mouvement auprès de MM. les députés:

tantôt c’est une lettre à porter ou à remettre, tantôt un livre, une

brochure, un flacon de sels à faire passer; car nous avons des

législateurs dont les dispositions à s’évanouir ne le cèdent en rien à

celles de nos petites maîtresses de la Chaussée-d’Antin, comme elles

impressionnables et délicats par les nerfs. Dans ce cas, les huissiers

sont d’une utilité inappréciable; ils ne reculent devant aucun poids:

ils transporteront hors de la salle un député de cent cinquante

kilogrammes avec autant de facilité que s’il n’en pesait que

cinquante... M. Lacave-Laplagne ou M. Janvier... n’importe! Les

huissiers sont les hommes les plus dévoués de la chambre; ils se

jetteraient au feu, s’il le fallait, pour complaire à MM. les députés

qui ont le bon esprit de ne se jeter au feu pour personne.

Les huissiers sont en outre chargés de la police de la chambre, si

toutefois il peut y avoir une police dans le sein d’un corps

essentiellement bruyant et indisciplinable. La sonnette du président est

pour eux comme le tambour pour des militaires. Au moindre tintement ils

se redressent, lèvent la tête et crient d’une voix forte: Messieurs,

mettez-vous en place!... faites silence, messieurs!... ou bien: Écoutez!

écoutez!... Paroles simples, significatives, qu’ils sont forcés de

répéter deux ou trois cents fois par jour, et qui forment à peu près

tout leur bagage oratoire, mais suffisant toutefois pour donner de

l’humeur à un grand nombre de députés qui ne savent ni parler, ni se

taire, ni écouter, ni rester en place!

Il n’y a pas longtemps, existait un homme à cheveux blancs, d’un aspect

imposant et vénérable, Nestor des huissiers, décoré du signe de

l’honneur, qui avait eu l’avantage d’assister à la création du

gouvernement représentatif. Parti de l’assemblée constituante,

Tournemine était arrivé jusqu’à la législature de 1837, et avait vu

confectionner une douzaine de constitutions; démolir, refaire, gâcher,

replâtrer quatorze ou quinze formes de gouvernements; décapiter, bénir,

maudire, chasser, rappeler, foudroyer, changer roi, consul, empereur et

roi; et tout cela pendant qu’on buvait tranquillement des verres d’eau

sucrée, et que lui se promenait devant les consommateurs... Ah! s’il

avait voulu nous laisser son histoire!... que d’importantes révélations

il aurait pu nous faire!... Il eût été la page la plus véridique du

_Moniteur_; car il nous eût appris tout ce que le _Moniteur_ ne savait

pas, tout ce que le _Moniteur_ n’a pas osé dire!...

MÉDITATION XXV.

Du Public des Tribunes.

Au temps de l’inquisition, de sanglante mémoire, la foule aimait les

auto-da-fé dans le noble royaume de toutes les Espagnes; le supplice de

la roue paraissait en France un spectacle fort agréable; une femme qui

se brûle sur le corps de son mari attirait et attire encore dans l’Inde

un grand concours de spectateurs; partout, et dans tous les siècles, on

a été à la recherche des émotions violentes, de ces émotions qui

commencent par l’aspect d’un tableau hideux et souvent finissent par le

regret d’en avoir souillé ses regards.

Nous sommes peut-être, de toutes les nations, celle qui a le plus de

penchant pour tout ce qui agite et remue; non qu’aujourd’hui nous

pourrions nous complaire à la vue du bûcher de la Brinvilliers ou de la

roue de Ravaillac; nous ne sommes plus si curieusement barbares. Le sang

a tant coulé depuis cinquante ans, et sur les échafauds, et dans les

rues, et sur les champs de bataille, qu’à notre engouement désordonné a

succédé une répulsante aversion pour tout spectacle où le bourreau joue

un rôle. La guillotine même, l’expéditive guillotine, a cessé de nous

plaire; nous ne daignons plus nous déranger pour elle. La tête d’Alibaud

est tombée devant une centaine de spectateurs, sans autre bruit que

celui de la corde qui laisse échapper le glaive. La barrière du combat

n’existe plus! plus de taureaux, plus de dogues se déchirant les

flancs!... Ce spectacle a été abandonné bien avant que la police songeât

à le supprimer; mais c’est vers la chambre des députés qu’aujourd’hui se

portent les regards de la foule... Les séances de la chambre, quelles

que soient les critiques qu’on en puisse faire, ont au moins eu

l’avantage de faire oublier les combats de taureaux. Grâces soient

rendues à la chambre!...

En effet, quoi de plus dramatique que ses débats! quand arrive une

interpellation de M. Mauguin, une leçon de M. Guizot, une boutade de M.

Dupin ou une philippique de M. Thiers! Il y a des jours où l’on se bat

aux portes du Palais-Bourbon comme à celles de l’Opéra italien. Il y a

des jours privilégiés où il est quelquefois impossible de trouver un

billet d’entrée... à moins de le payer vingt francs sur le pont de la

Concorde... _horresco referens_... Tous nos Lycurgue gémissent de ce

coupable trafic, dont il ne faut accuser que des amis pervers, des âmes

subalternes, plus sensibles au poids de l’or qu’aux charmes de

l’éloquence. Mais quel mal y aurait-il à ce que nos législateurs

profitassent de l’empressement du public à venir les admirer et les

applaudir? En frappant légalement chaque billet d’un impôt dit

parlementaire, ne formerait-on pas facilement une caisse de secours d’où

pourrait sortir une partie de l’indemnité dont tant de pauvres députés

ont besoin? Et indépendamment des pauvres députés, que de pauvres gens

gagneraient à ce système! Le droit des indigents prélevé sur les

recettes des théâtres de Paris produit annuellement de cinq à six cent

mille francs. Jugez de quelle utilité serait la rétribution de l’amateur

politique! L’annonce d’une séance intéressante serait le présage assuré

d’une excellente recette. La discussion de l’adresse ne renferme-t-elle

pas en elle le plus beau de tous les drames?... Quelle comédie

d’intrigue peut rivaliser avec une coalition?... Quel vaudeville, avec

ses ponts-neufs et ses jeux de mots équivoques, a jamais valu les

refrains du ministère?... Quelle situation est plus saisissante qu’une

question de cabinet?... Quel coup de théâtre vous amuse comme le rejet

d’une loi?... Quel dénoûment vous étonne moins que la demande d’un

crédit supplémentaire?... Et quels acteurs pour les rôles! quels rôles

pour les acteurs!... Les bancs législatifs n’ont-ils pas aussi leurs

Monrose, leurs Talma, leurs Potier, leurs Brunet, leurs Brohan, leurs

Déjazet?... Assurément le Palais-Bourbon est de force à lutter avec nos

premiers théâtres; on y louerait une tribune avec autant d’empressement

qu’on loue une loge au Théâtre-Français un jour de solennité dramatique;

et ne croyez pas que la dignité de la représentation nationale en

souffrirait; ce ne serait qu’un impôt somptuaire bien moins odieux que

l’impôt sur le sel, bien plus légitime que l’impôt sur les boissons, pas

aussi ridicule que le droit d’entrée sur les bêtes à cornes, moins

lourd, moins arbitraire, moins ruineux que tous les impôts qui pèsent

sur le peuple.

Mais la constitution, l’usage, les épigrammes!...

La constitution?... ce n’est pas la peine d’en parler!...

L’usage?... rien n’est plus variable!...

Les épigrammes?... oh! pour les épigrammes, elles iraient leur train...

Mais je vous le demande... serait-ce là une considération suffisante

pour arrêter la chambre dans une voie de progrès philanthropiques?...

N’est-elle pas depuis longtemps à l’épreuve des traits malins du

public?... tout à la fois son ami, son ennemi, son protecteur, son

argus, son zoïle, son flatteur!...

Voyez-le qui se presse dans les tribunes, pêle-mêle, et avec

l’impétuosité d’une armée qui monte à l’assaut... C’est le peuple qui

entre chez lui; ses regards se portent d’abord vers l’enceinte, où il

cherche à découvrir ceux qu’il connaît et ceux qu’il aime, discutant sur

le mérite de l’un, blâmant le caractère de l’autre, souriant à celui-ci,

montrant au doigt celui-là, se moquant d’une figure burlesque, d’une

pose ridicule, d’un geste comique, suivant mot à mot l’orateur dont les

_lapsus linguæ_, les phrases peu harmonieuses, les fautes de français ne

sont pas perdues pour lui, et qu’il serait parfois tenté de siffler si

le respect dû à la majesté du lieu n’imposait silence à son goût

révolté!

Un discours trop long l’impatiente, la vue d’un manuscrit le met en

fureur; un député qui l’ennuie passe toujours à ses yeux pour un mauvais

citoyen. L’appât d’un séduisant programme l’a-t-il attiré à la chambre?

il faut avant tout qu’il s’amuse. Malheur à la chambre s’il est déçu

dans son attente! Si le scandale espéré n’arrive pas, si les injures

promises ne sont point dites, si le centre ne montre pas le poing à la

gauche, si la gauche n’insulte pas la droite, si M. Garnier-Pagès garde

le silence, si le président reste immobile devant sa sonnette, si, au

lieu de hurler et de trépigner, chacun se borne à parler avec calme et à

respecter l’ordre, alors le public fulmine, et le bruit a lieu chez lui,

malgré les avertissements réitérés de MM. les huissiers, qui épuisent

leur vocabulaire pour obtenir le silence. Chacun se plaint d’avoir perdu

son temps; ce jour-là tout le monde avait précisément affaire: l’un a

sacrifié une partie de chasse, l’autre un rendez-vous galant, celui-ci

une promenade au bois de Boulogne, celui-là une messe en musique à

Saint-Roch. Il n’en faut pas davantage pour rendre MM. les députés

coupables du crime de trahison au premier chef, et prouver jusqu’à

l’évidence la nécessité d’une prochaine dissolution.

Un jour, me trouvant au Palais-Bourbon partie intégrante de ce public

désappointé, une dame me dit avec le plus grand sang-froid du monde:

«Concevez-vous, monsieur, une pareille aventure? j’arrive ici sur la foi

des traités, munie de mes flacons de sels et de tout ce qui peut être

nécessaire dans une circonstance dangereuse pour les nerfs d’une

femme... et me voilà aussi tranquille qu’avant de sortir de chez moi...

N’est-ce pas désolant?... On m’avait promis un discours de M. Berryer

qui devait mettre le feu aux quatre coins de la salle... et au lieu de

M. Berryer, qu’est-ce qu’on nous donne?... M. *** sortant d’un gros

manuscrit comme une chrysalide de sa coque!...»

Les femmes en général pardonnent bien moins facilement que les hommes

une espérance déçue, et ont un goût bien plus prononcé pour l’agitation

et le mouvement du gouvernement représentatif.

MÉDITATION XXVI.

§ Ier.--_De la salle des conférences._

La salle des conférences est _la loge du portier_ de la chambre; vraies

ou fausses, il n’est point de nouvelles qu’on n’y débite, point de

commérages qu’on n’y fasse, point de secrets qu’on n’y colporte!... Dans

cette salle, plus ordinairement remplie que la salle des séances, le

franc-parler règne; on dit quelquefois ce qu’on n’a pas osé dire à la

tribune; M. Barrot devient expansif, M. Dupin se confesse, M. Dupont se

découvre et M. Thiers se déboutonne. On ne s’aborde jamais sans se dire:

La corruption est à son comble! sans égards pour les huit hommes couchés

plus ou moins voluptueusement sur le banc gouvernemental. Pauvres gens!

s’ils ont perdu la confiance de la chambre, ils n’existent plus que de

fait! et par conséquent sont morts, tristes cadavres qu’entraîne bientôt

le corbillard de l’opposition, grand ordonnateur de ces pompes funèbres!

Mais ce n’est pas tout. On ne se contente pas de s’écrier: Il faut

renverser le ministère!... On se réunit ensuite pour en former un. Alors

ce sont çà et là des groupes divisés d’opinions et d’intérêts, où chacun

propose son candidat, sa combinaison, sa sauvegarde, son dieu

protecteur... Mais de ces arrangements de famille il ne résulte jamais

rien de durable... L’enfantement du jour avorte le lendemain; on

recommence; on échoue de nouveau pour recommencer et prouver encore son

impuissance.

Les gobe-mouches, comme dans tous les palais du monde, sont en grand

nombre au Palais-Bourbon. Aussi curieux que crédules, ils vont prêtant

l’oreille à toutes les sornettes qui se débitent, la figure allongée,

l’œil fixe, le cou tendu, l’air grave et composé comme pour recueillir

des renseignements de la plus haute importance. Ce sont eux qui ont

répandu par toute la ville que M. Martin de Strasbourg allait être

ministre, que M. Passy ne voulait pas l’être, que M. Dufaure ne le

serait jamais, que M. Thiers avait un programme qui valait bien celui de

l’hôtel de ville, que M. Bugeaud irait à la guerre (au ministère de la

guerre), que M. Molé était content, que M. Barrot ferait toujours de

l’opposition et que M. Arago avait découvert une comète. Ce sont eux qui

ont soutenu avec un aplomb imperturbable que la chambre allait enfin

gouverner parlementairement, et retirer la France de l’abîme où tant de

fautes et d’erreurs l’avaient plongée. Ce sont eux qui disent tout haut:

La couronne est en danger!... Prenez garde! on mine le Palais-Bourbon!

nous sauterons tous un jour!... Tous les Fieschi ne sont pas morts!...

Ce sont eux encore qui ont annoncé avec emphase l’arrivée à Paris de

l’empereur Nicolas, dont ils ont dit tant de mal, et dont ils

s’apprêtaient à mendier un sourire...

Le nom de gobe-mouches a remplacé celui de jobard, depuis qu’un savant

modeste, de ce nom, s’est fait connaître honorablement, et a rendu

respectable une dénomination d’abord ridicule. Ainsi, il n’est plus

permis de dire aujourd’hui d’un député qu’il est un jobard, car ce

serait dire qu’il est un savant.

La plupart de nos députés ne se rendraient pas à la chambre s’ils

n’avaient pas la ressource de passer quelques heures à la salle des

conférences. Ils ont une passion tellement prononcée pour ce paradis des

causeurs, que souvent au beau milieu d’un discours ils quittent leur

banc législatif pour venir s’y réfugier sous le prétexte hygiénique de

prendre l’air, mais dans le seul but de se livrer, avec quelques autres

transfuges, à une de ces conversations particulières qui ressemblent

tant aux causeries des femmes! car l’homme, tout député qu’il est,

pardonnez-moi la comparaison, est terriblement femme dans la salle des

conférences. S’il ne ressemble pas à madame de Staël, parce que madame

de Staël n’était qu’un homme en cornette, il rappelle avec tout leur

caquet les génies les plus féminins; de là vient peut-être qu’il a la

tête si près du bonnet!...

La causerie est pour lui la plus douce des jouissances et l’emporte même

à ses yeux sur la plus intéressante des discussions. La causerie

distrait, la discussion fatigue; la causerie ne fait qu’effleurer un

sujet, la discussion l’embrasse longuement. Quelle que soit la nature

d’un débat public, on s’agite, on se dispute, on se passionne; dans une

causerie, la négligence et la familiarité excluent toute querelle. La

discussion ouvre le champ aux personnalités; la causerie ne maltraite

que les absents. Discuter c’est se combattre et souvent se blesser avec

ses propres armes... causer c’est en riant les aguerrir légèrement

contre les autres! Dans une discussion, l’amour-propre s’érige en tyran;

il ne règne dans une causerie que le désir de plaire. Celui qui discute

est toujours près de se mettre en colère; celui qui cause ne se doute

seulement pas qu’on puisse un instant se fâcher!... Voilà pourquoi tant

de gens discutent; pourquoi si peu savent causer!...

§ II.--_De la questure._

Si la salle des conférences est la _loge du portier_ de la chambre, les

questeurs en sont les femmes de ménage... Chez les Romains, ils étaient

un peu mieux que cela.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 17 / 26 段