Vous n’êtes ni dieu ni roi, mais vous êtes souverain... souverain de par
le peuple; une des quatre cent cinquante-neuf parties du pouvoir
parlementaire, le plus jaloux et le plus défiant, le plus timide et le
plus audacieux, le plus faible et le plus fort, le plus avare et le plus
prodigue de tous les pouvoirs! Souvenez-vous de votre origine; mais en
voulant être noble et grave, ne soyez ni guindé ni théâtral... Vous
auriez l’air d’un acteur qui vient d’étudier son rôle! Tous les regards
sont fixés sur votre personne; gardez-vous de faire un faux pas; ce
serait d’un triste augure pour votre conduite politique. Vous exciteriez
d’ailleurs un mouvement d’hilarité parmi vos collègues, car rien n’est
plus ridicule qu’un personnage sérieux et important sans une grande
sûreté de jambes! Et une fois qu’on a ri d’un député, c’est pour
toujours; il devient la victime des moqueurs!...
Trop de timidité vous rend gauche, trop d’aplomb vous fait paraître
avantageux. Un nouvel élu, s’il entend bien ses intérêts et les lois du
monde poli, dont pourtant on n’est pas redevable au pouvoir législatif,
répond par un salut gracieux aux marques d’attention de la chambre, et
ne soutient pas ses regards avec effronterie. Il laisse errer sur ses
lèvres un léger sourire qu’il prolonge et nuance autant que possible,
jusqu’à la fin de la séance, mais sans efforts, sans grimaces, non comme
un danseur d’opéra qui remplit sa pénible tâche dans un pas de trois!
Nos législateurs s’y connaissent... je vous en avertis!...
Alors le nouveau confrère est le bienvenu. On augure favorablement de
ses talents; on vante son air ouvert, ses manières franches! Lui se
raffermit d’autant plus sur ses jambes, et sourit de joie, de bonheur et
d’orgueil!...
§ II.--_Du moment où l’on jure._
Il n’est ici question que du serment représentatif. Chacun sait
qu’immédiatement après la vérification des pouvoirs un serment solennel
est toujours exigé. Le président, d’une voix forte et sonore, se plaît à
en lire la formule, ainsi conçue: Jurez-vous, etc...
Le député doit répondre sur-le-champ, et également d’une voix forte et
sonore: Je le jure!... Et voilà souvent ce qui arrive:
Le député ne répond pas d’abord, ou répond d’une voix si faible, si
sourde, qu’il est impossible de l’entendre. Le président le prie alors
de jurer plus haut. Le député reprend son serment, mais d’un ton plus
bas encore que la première fois, et tout le monde se déclare
satisfait... On n’a pas entendu, mais on a cru lire le serment sur les
lèvres du récipiendaire... _Sufficit!_
Le député n’en prononce quelquefois que la dernière syllabe; mais comme
il la prononce avec rondeur et fermeté, on s’imagine qu’il n’a rien
omis, et il s’est borné à dire: _ure!_ Dans un mot composé de huit
lettres, la dernière consonnance, qui en forme trois et en est pour
ainsi dire l’âme, est sujette à tromper les plus fines oreilles. La
chambre ne s’aperçoit jamais de cet innocent escamotage.
Le député a encore une singulière manière de répondre quand il sort d’un
pays où l’on ne parle pas français, comme l’Alsace ou l’Auvergne. Il
jure en allemand ou dans un baragouin encore plus inintelligible, de
manière que personne ne comprend ce qu’il dit; et comme il croit parler
français aussi bien qu’aucun de ses collègues, puisqu’il est né dans un
département français, il s’étonne des éclats de rire causés par ses
paroles, et répète le serment dans son patois barbare, serment qu’il
dirait une troisième fois, si on ne le suppliait de se taire.
Parmi les députés qui le prononcent dans un langage intelligible et
sonore, il faut distinguer plusieurs variétés de voix, dont les
intonations peuvent donner une idée assez juste de leur humeur
politique!
Il y a des voix de basse-taille, des voix de fausset, des voix de
baryton...
Le fameux _je le jure!_ sortant d’une poitrine parlementaire comme du
fond d’une caverne, a quelque chose de terrible et annonce en général le
mécontentement...
Roucoulé en fausset, il devient burlesque, et décèle chez le député
l’apogée de la jubilation... Si le fausset est incorrect, il n’en est
que plus comique!...
Le serment de baryton est un mezzo entre le fausset et la basse... Il
n’a point de couleur!
Je ne blesse point la vérité en me servant de ces termes. Tous ceux qui
ont assisté à la prestation du serment représentatif savent que les
députés le chantent bien plus qu’ils ne le disent!
J’ai souvenance d’un député qui entonna le sien en _mi bémol_... comme
un air de bravoure, et de la voix la plus fausse!... Je me croyais à
l’Opéra-Comique... Je ne parlerai pas des voix altérées par les rhumes,
les catarrhes, les asthmes, les irritations de poitrine et autres
maladies draconiennes, voix qui n’articulent qu’avec effort
l’impitoyable serment; ces voix, malheureusement, ne sont pas rares à la
chambre, mais il faut les plaindre et ne pas en rire!
La manière de lever la main est encore un point très-essentiel. Il faut
que ce mouvement soit en harmonie avec les inflexions de la voix... Si
vous avez le ton bref, le mouvement sera sec et heurté; il sera
moelleux, au contraire, si vous avez du miel dans vos paroles... Mais,
doux ou rude, il aura de la grâce ou de la noblesse!...
Songez que vous jurez non-seulement à la face de M. le président, mais
devant Dieu et la nation!...
Cette fraction de méditation pourra être consultée quand je traiterai de
l’art oratoire.
DISTINCTION GRAMMATICALE.
On dit prêter et non pas donner serment...
Ce que l’on prête on peut le reprendre, ce que l’on donne ne nous
appartient plus...
Voilà pourquoi les serments sont une monnaie courante à l’usage de tous
les gouvernements...
La grammaire a quelquefois plus d’esprit que tout le monde!...
§ III.--_Du moment où l’on s’assied._
Ce moment est très-épineux. Vous venez d’entrer et de prêter serment.
Tout ému de ce travail, car c’est un travail à vous faire suer sang et
eau; fier, joyeux, content de vous-même et de vos collègues, respirant
deux fois la vie dans cette atmosphère sacrée, vous ne savez plus trop
que devenir, que faire de tant de bonheur et de gloire! vous êtes
surtout embarrassé de vos bras, de vos jambes, de votre corps! vous êtes
encore debout et le moment de vous asseoir a sonné... Oh! ici prenez
garde!... Pourquoi cela? me dira-t-on; est-il donc si difficile de
s’asseoir?... Non, sans doute! mais si vous vous asseyez comme un
étourdi, sans étude, sans préparation et sous le charme des illusions
les plus décevantes, vous pouvez, au lieu de vous poser doucement sur
votre banc, vous laisser tomber lourdement sur les genoux d’un de vos
collègues... La belle figure que vous feriez! il suffirait d’une
pareille maladresse pour détruire les espérances que la chambre a
fondées sur vous, maladresse qui, non moins qu’un faux pas à votre
entrée ou une intonation douteuse dans vos premières paroles, vous
ferait ranger aussitôt dans la catégorie des _Arnal_ parlementaires!
Le nouvel élu est d’autant plus obligé de posséder le talent de
s’asseoir, que le banc sur lequel il se place n’est pas seulement fait
de bois, de crin et de velours, mais se personnifie dans un système
politique... c’est ce que nous allons examiner dans le chapitre
suivant!...
§ IV.--_Des bancs ou banquettes._
La chambre dit bancs, le public dit banquettes! le premier terme est
plus noble, le second plus trivial. Il y a des bancs dans un collége,
des banquettes au spectacle; des bancs de sable, des bancs d’huîtres. En
Angleterre il y a aussi le banc du roi, cour suprême de haute justice...
C’est probablement d’un de ces bancs que dérivent les bancs
parlementaires... Va donc pour les bancs!...
Ils sont tous de forme circulaire et rangés par gradins sur le
développement d’un assez vaste amphithéâtre. Ces bancs-là en disent plus
que vous ne sauriez croire... Il ne s’agit pas de choisir le mieux
rembourré, le plus propre, le moins usé... niaiserie que cela! Il faut
s’asseoir sur le plus désintéressé, le plus noble, le plus
patriotique... car les bancs à la chambre ont une âme... ils vivent,
parlent, raisonnent pour vous!...
Il est donc important que le député, avant son installation, se soit
orienté dans cet hémisphère d’opinions divergentes, afin qu’il n’aille
pas à droite s’il veut naviguer à gauche ou appareiller dans le centre.
En se heurtant contre un banc étranger à ses vues politiques, il
s’exposerait à faire naufrage... ce banc serait pour sa réputation un
véritable écueil; je n’ose pas dire un banc de sable, tant je crains les
jeux de mots.
Rien de plus perfide que ces bancs!... (je ne parle pas des bancs de
sable). Les plus vertueux sont presque toujours les moins commodes...
Celui où il vous serait le plus agréable de vous asseoir est précisément
le premier que vous deviez éviter... Vous désirez de l’élastique et il
faut prendre du dur... Vous préféreriez le haut de la salle!... vous
êtes forcé de rester en bas... Vous craignez les courants d’air, vous
êtes placé près d’une porte... ce n’est pas vous qui prenez le banc;
c’est le banc qui vous prend!...
Les ministres sont-ils mieux assis que les députés?... Tout aussi mal!
ils n’ont pas de privilége de ce côté-là... seulement ils ont des baux
moins longs et n’ont pas le temps de gagner des durillons...
Le banc des ministres a quelquefois été qualifié du nom de sellette...
Exagération!...
§ V.--_De l’écritoire, des plumes, du papier._
Le sujet de ce chapitre vous paraît futile. Détrompez-vous!... c’est un
des plus caractéristiques de notre Méditation. Le génie parlementaire y
apparaît dans toute sa grandeur!...
Devant le banc du député s’élève à hauteur d’appui une petite tablette,
façonnée comme la table d’un bureau ou d’un secrétaire, et sur laquelle
sont rangés avec ordre une écritoire, du papier, des plumes. Cette
fourniture lui est faite dans le but de le mettre à même de prendre les
notes nécessaires pendant le cours des discussions, de chiffrer, de
collationner les idées financières, philanthropiques, gouvernementales
qui lui arrivent à l’improviste et lui échapperaient peut-être s’il
n’avait soin de les enregistrer aussitôt sur le papier!... But
éminemment utile!... Voyons comment le Lycurgue moderne s’y prend pour
l’atteindre!...
A peine entré dans la chambre, il songe à _faire son courrier_. Il
écrit d’abord à sa femme une petite lettre...--Lecture du
procès-verbal!...--S’il est assez distrait pour commettre quelques
infractions aux constitutions de l’empire conjugal, autre lettre! mais
plus longue, plus développée que la première...--Ordre du jour; la
discussion est ouverte...--Puis il écrit à son banquier pour lui
demander de l’argent, surtout s’il est distrait...--La discussion
intéresse vivement le pays.--Lettre à son marchand de chevaux ou à son
notaire, à son tailleur ou à son bottier, à son fournisseur de
cigares... En voilà au moins pour deux heures!... Ensuite il répond à
une invitation à dîner qu’il accepte, ou à l’offre d’une mauvaise
affaire qu’il n’accepte pas... En voilà encore pour une heure... La
discussion est en bon train... et notre Lycurgue écrit toujours... Après
la correspondance, vient l’économie domestique, une des branches les
plus utiles du ménage populaire... Il enregistre ses dépenses de la
veille, en cherchant le moyen de les réduire le lendemain; problème
difficile à résoudre et qui coûte beaucoup de chiffres au
législateur.--La discussion continue toujours...--Le grand homme ne se
rebute pas; il n’est pas même ébranlé par les foudres d’un orateur
s’exténuant quelquefois à prouver, du haut de la tribune, que les
députés comme les rois sont faits pour le peuple, au moins pendant toute
la durée d’une session, et depuis midi jusqu’à six heures. Une pareille
maxime ne rencontre jamais de contradicteurs. Au contraire, les plus
distraits de nos représentants y applaudissent avec enthousiasme en
s’écriant: C’est trop juste!... nous nous devons au peuple!...
Après les hommes de plaisirs, les époux tendres et les bons pères de
famille, ceux qui usent le plus de papier, sans contredit, sont les
spéculateurs. Il ne se passe pas une session où ne grondent quelques
orages dont l’influence se fait sentir plus ou moins sur les fonds
publics; et alors c’est un feu croisé de messages: toutes les plumes,
toutes les mains sont en mouvement; et celles des spéculateurs, et
celles des huissiers, donnant et recevant des billets qui se multiplient
et se succèdent sans interruption... Il semble que l’état est en péril,
qu’une tête auguste a été menacée, que l’autocrate nous a fait une
nouvelle insulte... et il ne s’agit que des convulsions du trois pour
cent!... Maladie pour laquelle la chambre a beaucoup de médecins, mais
non pas des médecins honoraires!...
Et les députés-auteurs, les croyez-vous plus avares que ces derniers du
papier et des plumes de la législature?... Si les banquiers calculent,
les écrivains rêvent, observent, méditent... le développement d’une
seule de leurs pensées a bientôt dévoré une demi-rame de vélin. Nous ne
vivons pas dans un siècle où _le secret d’ennuyer est celui de tout
dire_... On dit aujourd’hui tout et plus que tout, personne ne s’ennuie,
dit-on, mais est-il bien sûr que tout le monde écoute?... Les députés
ont donné les premiers l’exemple de l’abondance et de la prolixité,
qualités oratoires importées du palais de Justice; peut-être aussi
faut-il les regarder comme ayant le plus contribué à rendre les Français
inattentifs!...
Nous avons à la chambre des écrivains classiques et romantiques. Là,
comme ailleurs, les premiers méprisent les seconds, et les seconds
méprisent les premiers; les uns croient continuer Corneille, Bossuet,
Voltaire; les autres ressusciter Caldéron, Cervantes, Shakspeare, lord
Byron... Confiance honorable et aussi fondée d’un côté que de l’autre...
M. Viennet a écrit à la chambre sa comédie des Serments; il aimait à
peindre d’après nature...
M. Vatout y a trouvé des inspirations pour ses résidences royales...
Écrire dans un palais sur des palais... quoi de plus méritoire!...
M. Liadières y a composé des tragédies aussi intéressantes que ses
discours!...
Au pied de la tribune, le grand poëte peut-être a médité _la Chute d’un
Ange_...
M. de Tocqueville a fait sur son banc: _De la démocratie en Amérique_...
Il a réussi sans doute, s’il a bien regardé M. Dupont de l’Eure!...
Mais que vous dirais-je des dessinateurs?... Oh! pour ceux-là, ils sont
en grand nombre, et n’ont pas la moindre pudeur!... En général, ils
_tirent_ le portrait, et sont de l’école de Dantan. Les modèles ne
manquent pas au Palais-Bourbon, et personne ne pose mieux qu’un
député... quand celui-ci, dans le repos le plus profond, le nez en
l’air, la bouche béante, écoute le développement d’une question qui le
charme ou l’intéresse... Les dessinateurs le croquent presque toujours
dans ce moment favorable.
Le nez de M. Jacques Lefebvre a été dessiné cinq cents fois peut-être,
et dans son ensemble et dans ses détails... Vaste sujet d’études pour
les amateurs de grandiose!...
Le nez de M. Fulchiron n’est pas moins recherché!... C’est aussi le nez
d’un honnête homme dans des proportions gigantesques...
Ces deux nez remarquables se touchent à dix pas de distance... et à cinq
ils se croisent!...
Tableau merveilleux qui a été reproduit par tous les crayons de nos
Solons dessinateurs, et toujours avec une grande variété de _rébus_...
ce qui en double le succès!...
Qui que vous soyez, dessinateur, banquier, poëte, homme du monde, époux,
amant, gastronome, soyez réservé devant votre tablette!... Ne taillez
pas trop de plumes dans votre intérêt personnel! ménagez l’encre du
gouvernement, et n’usez pas plus d’une rame de papier par semaine!...
Ainsi vous vous conduirez honorablement!...
MÉDITATION XXII.
Premier cri d’admiration.
PORTRAITS.
Quand le récipiendaire est sacré député, qu’il est bien assis sur son
banc devant sa tablette, les jambes allongées s’il ne les a pas trop
longues, quand il est revenu de son émotion et qu’il a passé légèrement
la main dans ses cheveux en désordre, amendé le nœud de sa cravate, et
remis son jabot dans son état normal, son premier soin est de jeter un
coup d’œil sur l’auguste assemblée... Il n’aperçoit d’abord qu’une
infinité de têtes confusément rangées, plus ou moins sillonnées par les
ravages du temps, et dont il ne peut définir le véritable caractère,
tant il est ébloui du prestige de leur renommée... Mais peu à peu il se
familiarise avec l’aspect de ces grandes figures, retrouve leur nom,
leurs titres, et laisse échapper un cri d’admiration!... Ici un avocat!
là un avocat! à gauche un avocat! à droite un avocat! au centre un
avocat! à la présidence un avocat!... Sur le banc des ministres un,
deux, trois et quelquefois même quatre, cinq et six avocats!... Est-ce
le Palais-Bourbon?... est-ce le palais de Justice?... C’est le palais de
Justice dans le Palais-Bourbon!... Comme on doit faire ici de bonnes
lois, se dit tout bas le récipiendaire, et surtout de bons
plaidoyers!... Et il s’incline devant cette phalange de bonnets carrés,
en se promettant bien, si jamais il a un procès, de choisir son
défenseur à la chambre, qu’il considère comme le grand barreau de
France!...
Il remarque ensuite dans un profond recueillement quelques-unes des
notabilités parlementaires, ornements obligés, mais quelquefois
dangereux, de toute législature, divisées par l’opinion, égales par le
talent, et autour desquelles pivotent les partis avec tout le cortége de
l’ambition et de la haine!...
Il écoute un homme de cœur et de grande parole, héros de la légitimité,
soldat isolé d’une armée détruite, mais dont les armes valent une armée
entière!...
Et ce professeur habile, esprit profond qui, du fond de sa chaire, a
saisi le timon de l’État, et dont l’ambition aspire à gouverner les
hommes avec la même autorité qu’il les a instruits dans leur
jeunesse!...
Et ce savant illustre qui lit si bien dans les cieux, et pour qui la
tribune est un observatoire d’où il découvre la chute prochaine de
puissants empires et la régénération des peuples!...
Et cet orateur-poëte, peu compris de la foule, parce que son
intelligence est profonde, son langage éclatant, ses vues élevées; parce
qu’il parle comme un poëte et pense comme un orateur...
Et ce représentant dynastique, probe, honnête, chef d’un parti qui n’est
plus, autrefois ennemi d’un homme dont il est aujourd’hui l’ami, protégé
par lui plutôt qu’il ne le protége, doutant s’il est dupe ou
visionnaire; mais voyant ses autels renversés, tandis que l’encens brûle
aux pieds de cette nouvelle idole!...
Et ce petit homme grand comme l’époque, piquant, malin, caustique,
étourdi, léger, instruit surtout de ce qu’il ne sait pas; vous tuant
d’un seul mot en se blessant quelquefois lui-même sans se soucier de la
force ou de l’imprudence de ses paroles; ministre, orateur, écrivain, et
surtout Gascon; tantôt révolutionnaire, tantôt monarchique; aujourd’hui
fidèle à son origine, demain rêvant l’aristocratie du pouvoir; homme
d’État sans façon, sans apprêt, sans cérémonie; allant à la tribune
comme dans sa chambre à coucher; à la cour comme à la tribune; Cicéron
non drapé de la royauté, Démosthènes en crispin du pouvoir
parlementaire, il parle autant que dix orateurs qui parlent beaucoup,
mais avec plus d’esprit qu’eux; aimé de tous parce qu’il les amuse, se
moquant de tous parce qu’il en est ennuyé; mais, quoi qu’il arrive,
toujours amant de la gloire, qu’il traite en esclave et qui ne lui
refuse aucune de ses faveurs.
Et ce député diplomate, chaise de poste de l’art oratoire, bien plus
expéditive que les plus rapides locomotives, vous faisant faire en
quelques phrases le tour de l’Europe, et vous tenant au courant de tous
les secrets des cours étrangères;
Et ce causeur jovial[7], aussi laborieux dans le cabinet que piquant à
la tribune, auteur d’un _Mariage de raison_ qui a tué celui de M.
Scribe, et avec lequel les canaux et les chemins de fer ont de
l’esprit!...
[7] Aujourd’hui pair de France.
Et ce général dont la parole est au bout de l’épée, et n’en est pas pour
cela plus éloquente!...
Et ce législateur qui dédaigne le rôle d’orateur, parce qu’il est
remarquable écrivain, et trouve dans sa plume des paroles plus durables
que celles de la tribune...
Et ce mordant avocat, homme de cour à souliers ferrés, flattant quand il
est las de gronder; grondant quand il a honte d’avoir flatté; sanglier
du troupeau qu’il conduisait à coups de boutoir, et qui enfin s’est
révolté contre ses crocs et ses griffes; aujourd’hui grognant de dépit
et d’indignation comme hier de joie et d’orgueil; marmottant son _meâ
culpâ_ en pécheur froissé mais non contrit, et tout prêt à recommencer
au même prix les mêmes fautes!...
Et cet autre négociant de paroles qui l’a remplacé au fauteuil...
Autrefois ministre, après avoir défendu un ministre menacé de la mort,
homme-période dont les discours semblent faits tout d’une phrase, mais
dont le caractère est doux, candide, pacifique... C’est l’agneau qui a
succédé au porc-épic!...
Et ce roi de la brochure politique, un de ceux qui écrivent le mieux et
parlent le moins à la chambre, l’ennemi le plus bénévole de M. Molé,
l’ami le plus hostile de M. Guizot, se haussant sur le canapé
doctrinaire de toute la hauteur de ses pamphlets, inquiétant M. Cormenin
de sa gloire, peu fervent dans ses croyances politiques, aimant mieux
mordre que tendre la main, déchirant ses alliés aussi bien que ses
adversaires, riant des blessures qu’il fait comme un autre des bons mots
qu’il dit!...
Et tant d’autres encore. La provision d’admiration que vous avez faite
vous servira au moins pendant huit jours. Mais prenez garde qu’à force
d’admirer vos sublimes confrères, vous finissiez par vous admirer
vous-même. Là est le danger. Songez aux ailes d’Icare, ce Deghen de
l’antiquité païenne, la leçon des ambitieux, des étourdis, des
présomptueux, l’école de tous ceux qui n’ont point de modestie, et dont
le rêve est de s’élever dans les cieux comme l’aigle, avec le plumage et
la tournure d’une oie de basse-cour!...
MÉDITATION XXIII.
Du Voisin.
Comme je l’ai dit plus haut, vous êtes à la discrétion du banc
législatif; c’est votre opinion qui d’avance y a numéroté votre place;
il faut accepter le voisin qui s’y trouve, et le voisin de droite et le
voisin de gauche, fussent-ils tous deux borgnes, bossus, bruyants,
désagréables et par le ton, les manières, les habitudes. Passe encore
s’ils n’étaient que laids; cette chance est d’ailleurs assez difficile à
éviter, vu les incorrections de l’espèce; mais le malheur vous poursuit
souvent avec assez peu de bienséance pour vous accoler aux individus les
plus insupportables du monde.
Que devenir, par exemple, avec un voisin qui fume... non pas à la
chambre; car il n’est pas encore permis d’y fumer avec du tabac, mais
qui fume deux ou trois cigares avant d’y entrer, pour se ratisser le
gosier et se parfumer la bouche. Il ne manque jamais, quand il vous
parle, de vous lancer au nez des bouffées de son haleine embaumée,
véritable avalanche de gaz qui vous coupe la respiration et vous soulève
le cœur, mais fait honneur à la régie. Plus vous cherchez à détourner la
tête, plus il s’en approche; plus il devient causeur, plus il a de
secrets à vous dire.