vous rendre un nouveau service. Si tous ne sont pas doués des avantages
de la fortune, il en est quelques-uns dont l’éducation a été fort
négligée. A ceux-là offrez le secours de vos lumières! Ont-ils oublié
d’apprendre à écrire?... remplissez pour eux le bulletin électoral, et
toujours de votre nom, le seul que vous puissiez entendre! ou, mieux
encore, offrez-leur un bulletin préparé à l’avance, et dont vous avez
sur vous un grand nombre de duplicata.
Il est pour vous de la plus grande importance d’examiner avec attention
les électeurs en travail de vote. Ne vous occupez nullement de vos amis
éprouvés; mais observez ceux dont la bienveillance vous paraît douteuse,
et encore plus les hommes soupçonnés par vous de malveillance ou de
trahison... aucun de leurs mouvements ne doit vous échapper. Il faut les
empêcher d’écrire des bulletins pour les ignorants, vous approcher d’eux
quand ils parlent, leur en imposer par vos regards, les intimider par
votre vigilance. Surveillés de la sorte, ils seront hors d’état de vous
nuire pendant le combat, impuissants à provoquer dans votre camp ces
défections brusques et tardives, comme à circonvenir dans l’intérêt de
vos ennemis le troupeau des niais et des imbéciles, troupeau dangereux
par le nombre, alliage trop commun des corps privilégiés.
Si un électeur laisse tomber son bulletin par terre, ramassez-le avec
courtoisie, et tâchez, avant de le lui rendre, d’y lire le nom
inscrit... Si c’est le vôtre, point d’observation!... Si, au contraire,
c’est le nom de votre compétiteur ou de votre antagoniste, ayez avec
l’électeur un entretien raisonné, sans passion, sans chaleur, et vous le
convertirez peut-être.
Il y a encore des électeurs qui, introuvables pour l’éligible et dans
une ignorance complète de leurs droits, sont arrivés devant l’urne
électorale sans savoir ni le nom, ni la couleur, ni le caractère du
candidat en présence, et se montrant tout disposés à voter pour le
premier venu. Trouvez-vous sur le passage de ces badauds, dont l’air et
la tournure rappellent tant les provinciaux qui, en débarquant à Paris,
se laissent, dans un mouvement d’admiration pour un monument ou une
enseigne, enlever leur montre ou leur bourse; vous en aurez bon marché;
vous escamoterez leur vote avec autant de facilité que les industriels
non patentés s’emparent d’un bijou précieux, et vous n’aurez pas à
craindre, ainsi qu’eux, les mauvaises raisons du Code pénal.
§ VII.--_Des rafraîchissements._
Ce n’est pas assez d’avoir éclairé, endoctriné, accaparé les électeurs,
ce n’est pas assez de leur avoir servi de cocher et de scribe, il faut
encore savoir à propos être leur échanson.
La foule qui se presse au sein du collége électoral, la nécessité de
rester debout, de parler, de discuter sans cesse, le mouvement, la
poussière, la température lourde et méphitique de la salle, tout semble
réclamer la présence d’une boisson réparatrice. Comprenez bien cela!
N’imitez pas certains candidats, toujours lents à concevoir qu’un
électeur puisse avoir soif dans ce moment suprême, et dont
l’intelligence obtuse compromet l’élection... Un électeur est organisé
comme un autre homme... et il est deux fois homme quand il vote, car
alors il est homme et citoyen! Traitez-le, sous ce double point de vue,
en habile Ganimède.
Si le président du collége électoral ne permet pas sous ses yeux la
distribution des rafraîchissements, non loin de la mairie florissent
d’honnêtes établissements toujours disposés à vous prodiguer toutes
leurs ressources gastronomiques.
Ce sera là votre quartier général. Là vous ferez un noble appel à toutes
les soifs, à tous les appétits, sans distinction de rang ni d’âge!...
mais il faut de la délicatesse et de la grâce dans cette tâche
difficile... L’électeur le plus commun, le plus avare, le plus altéré
n’accepterait pas de vous un verre d’eau si vous le lui présentiez d’un
air sombre et contraint, et comme effrayé de la dépense à laquelle il
vous entraîne. Il recevra tout de vos mains, les rafraîchissements les
plus recherchés comme les plus dispendieux, pourvu qu’un gracieux
sourire et des formes polies en accompagnent l’offre.
Les électeurs qui boivent le plus sont, en général, ceux qui votent le
mieux.
Les électeurs qui restent le gosier sec ne votent souvent pour
personne... d’eux seuls viennent les billets blancs.
Dans les pays vignobles, une élection, le jour du vote, consomme
quelquefois dix pièces de vin; en Normandie vingt foudres de cidre; en
Flandre quarante tonneaux de bière; en Bretagne cinq cents pintes de
lait!
Et notez bien que cette consommation de liquides ne vous serait d’aucun
secours si préalablement vous ne l’aviez préparée par de savantes
manœuvres. Les électeurs ne s’y livrent que sur la foi de votre civisme.
Lié avec les uns, aimé par les autres, connu de tous, vous êtes dans le
collége électoral ainsi qu’un maître de maison qui, donnant un bal, une
soirée, regarde comme obligatoire de faire servir à ses invités des
glaces, des sorbets, des vins de Chypre, de Madère ou de Champagne,
rafraîchissements dont l’acceptation est toute naturelle et ne peut
blesser le caractère le plus susceptible!
§ VIII.--_Du scrutin._
Les votes se déposent lentement, avec sagesse et mesure, quand
l’assemblée comprend bien l’objet de sa mission. Si elle est passionnée
et tumultueuse, il y a confusion et désordre dans cette opération. De là
des erreurs, des illégalités, de graves infractions au règlement. Les
candidats, par l’organe des électeurs les plus influents, ont le droit
de rappeler le président au rigoureux exercice de ses devoirs, si par
faiblesse ou par incapacité il s’en écarte. Les électeurs sont armés de
la loi, plus forte que la volonté du président; elle commande à tous, au
président comme aux électeurs, aux électeurs comme aux candidats à la
chambre.
Quelques moments avant la clôture du scrutin, assurez-vous bien si aucun
de vos soldats n’a manqué à l’appel, si tous ont combattu pour vous, si
tous ont déposé dans l’urne votre brevet d’immortalité. Beaucoup
d’électeurs, quoique fort bien intentionnés, mais sous le charme des
discussions politiques qui ont lieu dans la cour de la mairie, laissent
passer l’heure du vote, croyant avoir voté, lorsqu’ils n’ont que trop
bien déjeuné. C’est à vous à recruter les retardataires, les publicistes
en plein vent, les amis de la table sans cérémonie. La moindre
négligence dans cette circonstance pourrait être pour vous la source de
regrets éternels.
A la formation du scrutin, le calme et le silence succèdent brusquement
au tumulte et à l’agitation. Cette transition subite a quelque chose
tout à la fois de solennel et de terrible; solennel pour tous, terrible
pour les candidats!... Chacun d’eux frémit, sent redoubler son anxiété,
ose à peine lever les yeux sur l’urne fatale dont il croit voir sortir,
écrit sur chaque bulletin, non pas son nom triomphant, mais le secret de
ses pensées, mais l’histoire de ses antécédents politiques; et le
candidat dont les chances paraissent les plus certaines est souvent le
plus triste, le plus effrayé, le plus abattu; il comprend qu’il n’est
pas seul à compter sur la victoire; que le public partage ses
espérances, et que, s’il échoue, la honte sera d’autant plus grande pour
lui que personne ne le supposait en danger de la subir.
Le dépouillement du scrutin se fait au milieu de ces tortures morales.
Les scrutateurs eux-mêmes n’en sont pas exempts. Intéressés par
l’opinion ou par l’amitié en faveur d’un candidat, leur visage pâlit,
leur main tremble, leurs regards s’obscurcissent, et leur émotion se
communique bientôt à toute l’assemblée. Mais quelquefois dans le
paroxysme de ces palpitations électorales, un cri burlesque se fait
entendre; un bon mot est dit, un calembour est risqué. La scène change
alors. Aux longs soupirs et aux sourds gémissements succèdent de
bruyants éclats de rire. On applaudit avec force; on fait répéter la
plaisanterie; chacun est enchanté de trouver l’occasion de se dérider le
front, tout surpris d’avoir pu céder à un mouvement de tristesse.
Maintenant c’est à qui égayera les autres! On rivalise de moqueries, de
pointes et de sarcasmes; on va jusqu’à ridiculiser la sensibilité dont
on vient de s’édifier réciproquement. Moi, dit l’un, j’étais sur le
point de mouiller mon mouchoir de mes larmes. Moi, dit l’autre, j’aurais
mouillé le mien, si on ne me l’avait pas volé!
Mais le scrutin, après avoir été longuement dépouillé, après avoir
fatigué la patience des électeurs, ne donne pas toujours de résultat
définitif; souvent un ballottage devient nécessaire. Dans ce cas,
pestez, enragez, accusez les demi-dieux constitutionnels. La situation
vous y autorise. Rien n’est plus provoquant qu’un ballottage! Vous êtes
entre la vie et la mort! Vous ne savez si vous avez pour ou contre vous
la Providence! Vous êtes sur le mât de cocagne, tout près de saisir la
timbale d’argent, mais arrêté par une couche de savon sur laquelle
glissent tous vos efforts!... C’est bien pis encore si un troisième tour
de scrutin est indispensable... Un troisième tour de scrutin, qui est
bien le plus mauvais tour que le sort puisse vous jouer, surtout quand
il est remis au lendemain, vu l’heure avancée de la séance. Alors vos
angoisses redoublent! que dis-je? Un troisième tour de scrutin! mais
c’est vous assassiner pendant vingt-quatre heures, en vous donnant un
coup de stylet par minute!
Et cependant le candidat, pour faire pencher la balance en sa faveur, a
besoin, plus que jamais, de toutes ses forces vitales: activité,
mouvement, ruse, adresse! Il faut que, dans l’intervalle qui sépare les
deux scrutins, il remette en œuvre toutes ses ressources; qu’il agisse
sur l’esprit des électeurs comme s’il n’avait pas encore tenté le
pouvoir de son influence; qu’il les revoie un à un, dispute pied à pied
le terrain et combatte en désespéré, à l’exemple d’un soldat forcé dans
ses derniers retranchements!
Mais tranquillisez-vous! Si vous avez compris et suivi mes préceptes,
vous n’êtes point menacé d’un troisième tour, ni même d’un deuxième tour
de scrutin. Au premier tour, vous obtiendrez la pluralité des suffrages,
et le président vous proclamera député aux applaudissements de tout le
collége électoral. Noble et imposant triomphe! bien différent de ces
victoires arrachées à deux ou trois voix de majorité, et dont les deux
tiers de nos députés nous ont offert dernièrement le triste
spectacle!...
MÉDITATION XIX.
Tout et rien.
Vous voilà enfin député, grâce à Dieu et à vous, grâce à vous et aux
électeurs!
Autrefois un élu de la nation commençait par remercier la puissance
divine de la haute faveur qu’il venait d’obtenir. Aujourd’hui il est
plus philosophe: s’il a quelques velléités de religion, il attend, pour
les satisfaire, l’occasion d’un _Te Deum_ chanté par l’archevêque de
Paris en faveur de la dynastie régnante. Voilà pourquoi il va si
rarement à l’église et ne regrette en aucune manière la messe du
Saint-Esprit, supprimée par les députés, sous prétexte que l’Esprit
saint perdrait son temps à inspirer des esprits qui ne le sont guère!
Calcul fort juste et profondément politique!...
Tous nos députés ne sont pas catholiques!
Tous ne sont pas même chrétiens!
Quelques-uns ne dédaignent pas d’être juifs.
Plus tard viendront les musulmans.
Il ne faut pour cela que faire de l’Algérie un département français...
Rien de plus facile... avec la permission de l’Angleterre!
Un citoyen, nouvellement élu député, ne songe d’abord qu’à remercier les
électeurs; aux compliments se joignent les promesses, aux promesses les
serments du cœur, espèce de serments qui tient essentiellement de la
famille des serments politiques.
Si les députés n’avaient pas à craindre le renouvellement quinquennal et
les dissolutions imprévues, ils traiteraient les électeurs comme les
projets de loi à discuter après le budget!
Avant leur élection, rien n’est plus aimable, plus éclairé, plus utile
qu’un électeur; leur élection consommée, rien n’est plus importun ni
plus impertinent... Mais ils se gardent bien de le dire, ils se
contentent de le penser!...
Personne ne se doute de la vérité de cette dénomination: _Collége
électoral_. Un candidat qui en sort triomphant ne ressemble-t-il pas à
un échappé de collége, étonné de la liberté dont il jouit, jetant ses
livres par-dessus la tête, et défiant avec des cris de joie la férule,
les _pensum_ et les pédagogues dont le nom seul le faisait frémir.
Le député, même au sein de la chambre, ne peut entièrement se défaire de
ses habitudes de collége. J’aimerais donc que la chambre s’appelât
_Collége législatif..._ Ce titre serait bien plus en harmonie avec ce
qui s’y passe!
Les hommes, dit-on, sont de grands enfants... Les petits enfants
quelquefois sont de grands hommes... mais les petits enfants n’ont pas
l’âge requis pour être législateurs... Il faut bien s’en tenir aux
grands enfants!
Néanmoins ne soyez pas trop mutin... Vous n’avez imité personne dans vos
travaux électoraux! Conservez dans vos travaux législatifs la même
indépendance d’esprit et de caractère; et j’entends ici par indépendance
cette originalité de conduite à laquelle ne peuvent atteindre les génies
vulgaires, et qui a fait distinguer votre candidature comme elle
glorifiera votre nom de représentant!
Vous allez entrer dans le Palais-Bourbon... recueillez-vous!
Le Palais-Bourbon est le temple de la loi... N’écoutez pas les gens
assez hardis pour prétendre que ce temple n’est qu’une fabrique... à
paroles...
Les phrases, il est vrai, s’y confectionnent pêle-mêle par douzaine et
par grosse. Si c’est à l’aide de machines, ainsi qu’on l’assure, je ne
devine pas où elles se trouvent... Je ne vois là que des législateurs en
habit ou en redingote... de véritables députés n’ayant pas bouche close!
Évitez de vous faire admettre à la chambre soit le treize du mois, soit
un vendredi, soit un jour d’orage, soit après avoir rencontré en sortant
de chez vous un oiseau de fâcheux augure, comme, par exemple, un sergent
de ville ou un officier de paix, soit après avoir lu le _Moniteur
universel_, une ordonnance de police ou l’affiche des Funambules; il y a
des préjugés à la chambre comme partout; et, en général, les députés les
plus superstitieux sont les plus moqueurs. Ils rient d’eux-mêmes pour
déguiser leur peur, et s’amusent des autres pour les effrayer!...
TROISIÈME PARTIE.
TACTIQUE PARLEMENTAIRE.
MÉDITATION XX.
Du Palais-Bourbon.
La contemplation d’un monument est quelquefois un grave sujet de
méditation! Dans un monument il y a souvent l’histoire de tout un pays,
histoire féconde en leçons de morale et de philosophie, souvent
terribles et concluantes, mais jamais comprises des peuples mêmes dont
l’intérêt le plus réel serait de les mettre à profit. Regardez le
Palais-Bourbon, marqué du sceau de la monarchie absolue, et qui fut la
demeure du grand Condé! Ce palais est devenu l’oratoire des tribuns de
la monarchie représentative! et cependant n’a pas cessé de porter le nom
de Palais-Bourbon. Quel nom pour le siége d’un pouvoir qui a décrété la
déchéance des Bourbons! En vain brille en lettres d’or sur le fronton du
palais ce titre fastueux: _Palais de la chambre des députés_, le public,
les journaux, les députés eux-mêmes, continuent de dire:
_Palais-Bourbon_, tant il est difficile de détruire tout ce que nos
habitudes et nos souvenirs ont consacré!...
Bâti en 1722, le Palais-Bourbon, restauré par Gisors, s’ouvrit en 1798
pour le conseil des cinq-cents, et, après de nouvelles modifications
architectoniques opérées par Poyet en 1807, reçut le corps législatif,
corps si célèbre par son silence, corps prudent qui, dans l’espace de
sept ans, n’a pas dit autant de paroles que la chambre actuelle en
prononce dans un jour!...
Rappelons toutefois que, du vivant de ce corps muet, la France était
maîtresse de l’Europe et faisait des rois de ses soldats victorieux!
Chacun sait ce que la France est devenue depuis 1814 avec l’éloquence
parlementaire! c’est-à-dire qu’elle est restée ce que les alliés l’ont
faite, morcelée, réduite, humiliée, flétrie sous de honteux traités!
Mais avec des chambres muettes se serait-elle relevée? Je n’en sais
rien. Cependant si une chambre qui parle n’est pas plus utile qu’une
chambre qui ne dit mot, à quoi bon nous laisser assourdir tous les jours
de paroles vides et creuses? Vous prétendez que le pouvoir de la parole
est le plus grand de tous; qu’il domine toutes les volontés, toutes les
positions... Eh bien! prouvez-le! usez de ce pouvoir au profit de la
France! ayez moins de respect pour ceux qui vous méprisent. Pleurez sur
la Pologne éteinte, mais ne cachez pas vos larmes devant ses
oppresseurs.
Le corps législatif comprenait le génie de Napoléon; il savait se taire
en présence d’une gloire si éloquente, n’ignorant pas que les
indiscrétions de la tribune eussent pu compromettre le gain d’une
bataille. Soumis au contrôle des avocats, l’empereur, sans doute, n’eût
point mérité le titre de grand homme, et ces messieurs l’accusent de son
peu de sympathie pour les assemblées délibérantes! Ils ne lui pardonnent
pas d’avoir dit que les plus bavardes étaient les moins utiles et les
plus dispendieuses à l’état...
Chose bizarre! et qui prouve combien les prévisions de Napoléon étaient
justes! Le jour où le corps législatif a osé parler, Napoléon est tombé
de son trône, et l’Europe s’est ruée sur la France!...
Le Palais-Bourbon a presque toujours été en réparation, à peu près comme
tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la chute de Louis XVI.
Je ne me rappelle pas dans quelle année le toit de ce palais a failli
choir sur l’assemblée législative! Rien n’est moins solide que les
constructions nouvelles dont on l’a successivement enrichi; et pourtant
elles n’ont été faites qu’à la plus grande gloire du système
représentatif, dont, je le suppose bien, on espère la durée. Les foudres
de l’éloquence parlementaire en ébranlent peut-être les bases... Depuis
1814 on a tant parlé! tant de chambres y ont vu le jour et y sont mortes
en parlant!...
La chambre introuvable a pour sa part fait assez de bruit!
L’_empoignement_ de M. Manuel fut la cause d’un tumulte extraordinaire.
Pour la première fois, le Palais-Bourbon avait vu des gendarmes dans son
enceinte... C’était une parodie du 18 brumaire, un coup d’état au petit
pied qui sentait l’orangerie de Saint-Cloud bien plus que le génie de
Bonaparte!
Les trois cents héros de M. de Villèle, si célèbres pour avoir été
comparés aux trois cents Grecs de Léonidas, contribuèrent fortement à
altérer la solidité du sanctuaire par leurs trépignements et leurs cris,
dont le fond était toujours le même: Aux voix!... la clôture!... ce qui
simplifiait la discussion, mais non le bruit et le vacarme; car si les
trois cents criaient pour qu’on ne parlât point, cent autres criaient
pour qu’on parlât!
Les braves de M. de Villèle étaient également redoutables par leur
poids; ils avaient non-seulement bon dos, mais gros ventre, et si l’un
était toujours bien chargé, l’autre était rarement vide! C’était un
devoir et un appétit de tous les instants! M. de Villèle n’en passera
pas moins pour le plus habile de tous les ministres de la restauration.
Seul peut-être il a eu l’intelligence du gouvernement représentatif;
seul il a su se créer une majorité à bien moins de frais que les
ministres d’aujourd’hui ont dispersé la leur!...
Depuis 1830 on n’a empoigné personne... à la chambre, et on trouve une
chambre quand on veut! moins les trois cents Grecs toutefois... ce qui
ne prouve pas qu’il n’y a plus de gendarmes en France, que la
représentation nationale ne crie plus, et que les ventres ont cessé de
s’arrondir, bien au contraire...
A partir de la promulgation de la Charte jusqu’à la fin de cette année,
trente-deux budgets ont été votés dans le Palais-Bourbon à grands
efforts d’éloquence; si nous comptons un milliard par budget, ce qui est
au-dessous de la vérité, nous aurons pour total trente-deux milliards,
c’est-à-dire deux fois autant que Napoléon, malgré ses longues et
ruineuses guerres, a dépensé dans l’espace de quinze ans, et trois fois
plus que la monarchie absolue la plus prodigue peut jeter au vent dans
le même nombre d’années.
Depuis 1830, c’est-à-dire depuis le véritable règne de la liberté, la
science économique a surtout fait beaucoup de progrès. Le chiffre de
milliard est devenu suranné; c’est comme de la vieille tragédie. Sous la
restauration on voyait encore de temps à autre un budget de huit à neuf
cents millions; c’était bien modeste pour le règne des émigrés; nous ne
nous en doutions pas alors; mais aujourd’hui nous ne marchons qu’avec
des budgets de 1,400,000,000, de 1,500,000,000. Mais aussi le
contribuable, sous ce gouvernement de publicité, ne paye qu’après avoir
été éclairé par la discussion; il sait pourquoi, comment et pour qui il
paye! il sait que le milliard, aidé de son appoint, se distribue avec
ordre, que tout le monde en a sa part... excepté lui!
Il est incontestable que les gouvernements représentatifs, et surtout
les véritables, sont les plus dispendieux, par la raison probablement
que ce sont les meilleurs. En toutes choses il faut payer cher ce qui
est bon!
Le prince de Condé, si généreux, si simple, ne se serait jamais douté
que des hommes sortis du peuple voteraient dans son palais tant de
milliards, tant d’impôts, tant de charges! Autres corvées du peuple,
mais corvées légales, constitutionnelles, qu’il doit subir sans
murmurer!... Il eût encore moins prévu que la révolution française
naîtrait d’un mécompte de cinquante-sept millions, s’il avait pu deviner
que nous, en état révolutionnaire, nous, retrempés à l’air de la
liberté, nous prélassons aujourd’hui sans inquiétude et sans souci dans
le gouffre d’un déficit qui dépasse vingt fois cette somme!...
MÉDITATION XXI.
Le plus beau jour de la vie.
Certains philosophes, non mariés, prétendent que le plus beau jour de la
vie est celui où l’on se marie... où un rayon de soleil vient effleurer
votre front incliné devant les autels, quand votre main passe au doigt
de votre compagne l’anneau béni, gage éternel de votre alliance. Ils
peuvent avoir raison pour le plus grand nombre des mortels, pour les
amateurs de dot, pour les hommes sans destinée parlementaire! mais pour
un homme politique, le plus beau jour de la vie est celui de son
admission à la chambre des députés. Ce jour-là il se marie, lui, à la
représentation nationale, dont il ne craint ni les coquetteries ni les
infidélités, et avec laquelle est permis le divorce... Avantage que
cette représentation jalouse n’accorde à personne avec la plus belle
moitié du genre humain. Quel jour, pour un homme qui aime son pays et
compte une nombreuse famille!... C’est assurément le plus beau jour de
sa vie!...
Il se berce d’illusions, d’espérances; l’avenir le plus brillant lui
apparaît sous les couleurs les plus séduisantes... c’est le plus beau
jour de sa vie!...
Son cœur s’épanouit comme une fleur aux premiers rayons d’un soleil
printanier! Il respire plus librement, marche avec plus d’aisance,
découvre en lui un mérite extraordinaire qu’il ne soupçonnait pas et
dont il est tout prêt à faire hommage à son pays. Il ne se croyait qu’un
homme supérieur; mais bah!... c’est le plus beau jour de sa vie!...
Il se promet d’être un orateur... S’il ne peut être Cicéron, il sera au
moins Catilina!... Pardonnez-lui, c’est le plus beau jour de sa vie!...
Il se croit arrivé dans le temple de Solon pour faire la loi, sans se
douter que c’est lui qui la recevra... Ne riez pas de lui... c’est le
plus beau jour de sa vie!...
Il fait étalage de son désintéressement, regarde en pitié le ministère,
s’engage à ne rien accepter ni pour lui-même, ni pour ses amis, ni pour
ses proches... Ne l’écoutez pas... c’est le plus beau jour de sa vie!...
Il jure d’être fidèle au roi et à la Charte constitutionnelle...
Laissez-le dire... c’est le plus beau jour de sa vie!...
Dans tous ses collègues il espère trouver des amis indulgents et
dévoués... Pauvre homme!... c’est le plus beau jour de sa vie!...
§ Ier.--_Du moment où l’on entre._
Vous n’entrez pas comme un homme ordinaire. Votre première apparition
dans la chambre des députés doit être imposante et majestueuse...