émissaires, tandis que vous _travaillerez_ en ville. Choisissez un ami
ou un parent; il vous en coûtera plus cher peut-être, mais vous serez
plus sûrement servi. Néanmoins, n’abusez pas de ses bons offices. Tout
ce que vous ferez par vous-même sera toujours mieux fait que tout ce
qu’il pourrait faire. L’instinct de l’intérêt personnel est si habile!
Je ne permets franchement le courtier d’élections qu’à titre de double.
Vous êtes chef d’emploi; son rôle est inférieur au vôtre. Vous vous
fardez tous les deux le visage, mais vos traits ne sont pas les mêmes;
il vous imite dans votre port, dans votre langage, mais ne marche ni ne
parle aussi bien que vous!
Il vous sera utile surtout dans la poursuite des électeurs qui protégent
votre compétiteur ou votre antagoniste... Ses armes vaudront mieux que
les vôtres pour détruire dans leur esprit la position favorable de vos
ennemis. Ne parlant pas en votre nom, il paraîtra libre de tout
engagement particulier; ses attaques seront d’autant plus vigoureuses et
laisseront au moins quelques blessures.
Le courtier d’élections, assez étourdi de son naturel, est par
conséquent sujet à commettre des bévues, si vous négligez de lui donner
des instructions nettes et précises.
Qu’il sache bien d’abord ce que vous attendez de lui. Voulez-vous qu’il
morde et déchire? préparez sa fureur; voyez si ses dents et ses griffes
sont en bon état! est-il chargé par vous d’une intervention amicale?...
Mettez-le de bonne humeur; essayez l’urbanité de ses manières et la
douceur de ses paroles. Qu’il soit tour à tour, selon vos besoins et
avec la même facilité, agneau docile ou lion terrible!
Son opiniâtreté et sa constance égalent son activité. Il marchera pour
vous la nuit comme le jour, au milieu de l’orage et de la tempête, au
bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs, par une pluie battante et le
débordement des rivières, par les chaleurs de la canicule ou les glaces
de l’hiver, et ira, s’il le faut, sans crainte, sans souci, sans
paletot, sans parapluie, arracher de son lit un électeur à l’heure la
plus indue... Votre intérêt... rien que votre intérêt et le sien
l’animeront dans l’enfantement de votre élection; il n’aura ni repos ni
sommeil avant que vous ne soyez sorti triomphant du scrutin!...
Le courtier d’élections peut être votre complice, mais jamais votre
confident.
Il doit comprendre et exécuter vos ordres, mais ne point lire au fond de
vos pensées.
Si vous commettez des fautes, qu’il en porte tout l’odieux! Les
électeurs n’accuseront que lui, et vous paraîtrez toujours pur.
En un mot, le courtier d’élections ne sera pour vous qu’un instrument
dont vous vous servirez avec discrétion, et que vous serez toujours prêt
à briser et à fouler aux pieds, si la raison d’état l’ordonne.
La raison d’état pour les gouvernements est la raison de l’égoïsme et de
la peur... Pour vous, c’est celle de la victoire!...
Attention, maintenant! Arrivez avec armes et bagages! La lice est
ouverte. Le grand tournoi électoral va s’engager!
MÉDITATION XVIII.
Luttes électorales.
Vous commencez à trembler! Allons donc! du courage! marchez d’aplomb et
la tête haute! ne mettez pas les mains dans vos poches; boutonnez votre
habit jusqu’au menton, cela vous donnera l’air plus martial... relevez
votre chapeau qui tombe en arrière et vous fait ressembler à un buveur
de lait; soyez dégagé dans votre allure; affectez du calme, de la
tranquillité, ayez le sourire sur vos lèvres, comme heureux
avant-coureur de vos espérances. Soyez causant, animé, familier;
spirituel pour quelques-uns, aimable pour tout le monde. Plus vous
approchez du moment fatal, plus, je le conçois, votre émotion redouble,
et plus cependant il est nécessaire de vous rendre maître de vous-même.
Si le public vous voyait triste, préoccupé, silencieux, abattu, il vous
supposerait menacé d’une humiliante défaite: son opinion en pareille
circonstance pourrait vous être fort préjudiciable; les électeurs
eux-mêmes finiraient peut-être par la partager; tant l’opinion, mais
cette opinion qui court de rue en rue, de salon en salon, d’étage en
étage, depuis le rez-de-chaussée jusqu’au grenier, a une influence
contagieuse!... Qu’elle se prononce donc pour vous! que cette épidémie
de pensées communicatives, nées d’un sentiment général, vous serve au
lieu de vous nuire!... Courage, donc! je le répète! après avoir si bien
conduit votre barque, n’allez pas faire naufrage au port! Songez que
vous êtes un homme... un homme supérieur même à l’homme raisonnable...
un grand homme qui n’attend plus qu’un piédestal pour faire juger de sa
taille!... Présentez-vous donc à l’assemblée préparatoire avec un front
aussi serein que si vous vous rendiez au sein de l’Académie ou dans les
coulisses de l’Opéra!
§ Ier.--_De l’assemblée préparatoire._
Il n’y a pas de comédie, sur aucun théâtre du monde, qui soit comparable
aux scènes plaisantes et burlesques d’une assemblée préparatoire à
l’élection d’un député.
Le lieu de ses séances est ordinairement une salle consacrée aux orgies
du plaisir, une salle de cent cinquante couverts, pour noces et festins,
où l’on dîne en chantant, où l’on danse comme l’on dîne, propriété d’un
restaurateur politique, et bien propre, comme on voit, à donner des
inspirations nobles et sérieuses.
Les membres de cette assemblée sont plus ou moins comiques, les uns par
leur figure, les autres par leur esprit.
Infirmités morales, infirmités physiques, tout passe moyennant deux
cents francs de contribution!
Un président est chargé de conduire les débats et de maintenir l’ordre;
et l’ordre est toujours maintenu à peu près comme les débats sont
dirigés.
Cependant le président est assis sur une estrade élevée, a devant lui un
bureau pour y appuyer ses coudes; sur lequel bureau sont rangés avec
symétrie une écritoire, des plumes, du papier, une sonnette et un
chapeau, véritables épouvantails parlementaires...
Chacun crie, se presse, se met en colère sans en avoir obtenu
l’autorisation du président; chacun demande du calme, du silence, et
donne l’exemple du tumulte et de l’indiscipline.
En vain le président agite sa sonnette et se couvre avec vivacité, en
mettant son chapeau sur le coin de l’oreille, comme un président
parfaitement indigné; les cris, les trépignements, les bravos, les
sifflets continuent... Il ne reste souvent au président qu’un moyen pour
rétablir le calme, c’est de faire évacuer la salle... Dans ce cas la
séance est remise au lendemain, et le lendemain les mêmes scènes
recommencent; quelquefois le président n’en voit arriver le terme
qu’après avoir brisé deux sonnettes, renversé trois ou quatre écritoires
et compromis son chapeau.
Qu’est-ce que cela? me dira un Anglais; chez nous c’est bien plus
divertissant... On discute avec des pommes de terre, on disserte avec
des pommes cuites, on argumente avec des pierres et de la boue! On se
jette tout cela à la tête; et cela éclaircit les idées. Voilà pourquoi
nous vous sommes si supérieurs en fait de gouvernement représentatif.
Essayez seulement de nos pommes de terre et de nos pommes cuites pour
commencer, et vous m’en direz des nouvelles... les Français ne seront
plus reconnaissables.
L’Angleterre peut avoir raison; mais, pour cela, il nous faudrait ses
hustings, ses tréteaux en plein vent; et nous nous disputons encore à
couvert. Les arguments de l’Angleterre compromettraient singulièrement
les murs et les meubles d’un salon. Il est facile de réparer une figure
en compote, un œil poché, une oreille déchirée, un nez aplati ou
fendu... au bout d’un mois il n’y paraît plus! Mais un fauteuil taché,
une glace brisée, un papier sali, impossible!... où en serions-nous, bon
Dieu!... Faites-nous grâce encore des pommes cuites et des pommes de
terre, cette sublime expression d’un peuple libre. Contentons-nous, pour
le moment, des coups de langue et du tumulte des paroles, c’est moins
dispendieux! Plus tard peut-être nous serons assez forts et assez riches
pour imiter nos heureux voisins!
N’êtes-vous pas de mon avis?... Un peu plus tard, n’est-ce pas?... car
vous voilà dans un meeting où vous êtes bien aise de n’avoir pas à
redouter les allures britanniques. Votre présence est le signal d’une
explosion d’enthousiasme; chacun vous entoure, vous fête, vous
complimente; des poignées de mains à droite, des poignées de mains à
gauche; on vous prodigue les marques d’affection les plus vives; vous
devenez l’objet de la curiosité générale; on monte sur les banquettes
pour vous voir circuler; on vous montre au doigt; on cherche à
rencontrer vos regards!...
Mais que cet accueil ne vous aveugle pas; votre œuvre n’est point
terminée! Ici, le point essentiel est de découvrir ceux de vos ennemis
qui, jusqu’à ce jour, se sont tenus cachés dans l’ombre. Observez bien
les électeurs, et vous atteindrez ce but. Si quelques-uns vous ont fait
des promesses fallacieuses, ils jetteront aujourd’hui le masque; ils
laisseront percer leurs antipathies à travers l’ambiguïté de leurs
interpellations... L’avantage est pour vous de combattre sur un terrain
préparé par vos mains habiles; vous échaufferez facilement les passions
d’où peut jaillir la vérité; vous exciterez les rancunes timides; vous
réveillerez les haines assoupies. Ainsi, vous distinguerez du premier
coup d’œil les boudeurs et les grognards de ces demi-savants qui
pullulent d’ordinaire dans les assemblées politiques, toujours prêts à
faire étalage de leur éloquence de pacotille et de leur érudition de
magasin!...
Mais avant de vous mettre en scène, laissez votre compétiteur et votre
antagoniste se débrouiller avec les électeurs; vous profiterez de leurs
bévues, de leurs fautes, et vous jugerez mieux de la nature et de
l’esprit des débats.
Si votre antagoniste et votre compétiteur excitent des rires ou des
murmures, ne vous réjouissez pas ouvertement; cherchez au contraire à
les excuser! Vous passerez pour bon camarade; et plus vous les
excuserez, plus ils paraîtront ridicules. Ensuite, vous vous approchez
d’eux le plus près possible, afin qu’ils puissent vous apercevoir; votre
vue achève de les troubler et de les mettre en désarroi. Ils n’auront
plus une parole sensée à leur disposition, perdront complétement la
mémoire, s’arrêteront la bouche béante, accablés sous la pensée de leur
infériorité et vaincus par votre silence.
Mais vous êtes appelé à votre tour au pied du redoutable tribunal,
encore ému de ses premiers interrogatoires, et sous l’impression d’un
sentiment favorable à votre candidature.
On vous prie d’exposer votre système politique.
Prenez garde! rappelez-vous l’heureux laconisme qui présidait à vos
visites électorales, laconisme éloquent de ruse et d’adresse! Restez-y
fidèle, n’exposez aucun système! dites simplement:
Mes opinions sont connues!...
Mots faciles et coulants, et à la portée des orateurs les moins
expérimentés. Vous pourrez dire d’autant plus hardiment: Mes opinions
sont connues! que vous n’avez positivement fait connaître vos opinions à
personne, et que par cela même chacun les supposant conformes aux
siennes, jugera inutile et superflue l’exposition d’un système
politique, et répétera à l’oreille de son voisin: En effet, ses opinions
sont connues!...
Voilà qui satisfait la majorité.
Dès ce moment vous êtes regardé comme un grand orateur!... orateur
concis et nerveux! penseur judicieux et profond!...
Viennent ensuite les dissidents, les interpellateurs. Redoublez
d’attention dans ce moment. Ils vous adressent tour à tour, et
quelquefois ensemble, mille questions qui se croisent et se détruisent
les unes par les autres!
L’un vous demande, par exemple, si vous accepterez des fonctions
publiques.
Que pouvez-vous répondre à une question aussi déplacée?...
Le plus court est de placer votre main d’homme libre sur votre cœur
d’honnête homme, mouvement qui ne manque jamais son effet, et de dire
d’un air contrit et blessé:
N’a-t-on pas encore appris à me juger?...
Phrase parfaitement en harmonie avec la précédente, et provoquant une
triple salve d’applaudissements, parce qu’elle est creuse et ronflante!
N’oubliez pas surtout d’inscrire sur vos tablettes les noms des
questionneurs... je les recommande à votre médecin et à votre
apothicaire.
Un autre vous interroge sur vos sympathies dynastiques... Bon pour une
saignée! car il ne cherche probablement qu’à vous tendre un piége!
Celui-ci désire connaître votre opinion sur les lois de septembre...
Autre perfidie!... Une purgation pour monsieur!...
Celui-là demande que vous vous engagiez à voter l’abolition de tous les
impôts qui pèsent sur le peuple, c’est-à-dire qui pèsent sur lui...
Endormez-le avec une décoction de pavots...
Tous ces électeurs se disposent à voter contre vous!...
Règle générale. Comme il faut traiter chacun selon ses œuvres, vous
saignerez les plus taquins, purgerez les plus bavards, _narcotiserez_
les plus turbulents! Et ne craignez pas d’user de toutes vos ressources,
vous en êtes à vos dernières épreuves, et l’heure de la victoire va
bientôt sonner pour vous!...
§ II.--_De la formation du bureau._
J’arrive un jour à Quimpercorentin, ville remarquable par son nom!
C’était jour de foire; c’était aussi jour d’élection, du moins en ce qui
concernait la formation du bureau... et comme je crus que tout le
mouvement produit par la foire était le résultat des travaux électoraux,
je m’écriai avec fierté: A la bonne heure! on trouve ici de véritables
citoyens! ils exercent leurs droits politiques!... Hélas! je me
trompais; ces braves citoyens ne songeaient guère qu’à vendre des veaux
et des porcs, des toiles et des cotonnades; la salle du collége
électoral resta vide; les membres du bureau furent choisis au hasard, et
on ne manqua pas de dire le soir dans la ville: Voyez-vous, comme
l’opinion s’est prononcée!
Les gens méticuleux se préoccupent de la formation des bureaux; et
souvent cette opération n’a point de caractère: elle est douteuse,
incertaine ou trompeuse, en raison de l’indifférence et de la paresse
des électeurs. Ces messieurs trouvent que c’est trop encore de se
déranger une fois pour donner à la France un représentant qu’ils ne
connaissent pas. Ne voyez dans la formation du bureau qu’un président,
un secrétaire et quatre scrutateurs... sans influence aucune, forcés
avant tout d’être scrupuleux et honnêtes, quand bien même ils seraient
disposés à ne l’être pas, ce qui est inadmissible!... Les éligibles
n’ont rien à redouter de ces hommes, dont le plus formidable est presque
toujours un notaire, et le plus humble un maître d’école. Ce dernier
remplit communément les fonctions de secrétaire, en sa qualité d’hommes
de lettres; le notaire celles de président, vu la grande habitude qu’il
a de s’asseoir dans un fauteuil rembourré d’étoupes et couvert de
basane.
Les scrutateurs sont choisis parmi les marchands, à cause de leur
aptitude à compter et à se servir de balance, par conséquent moins
sujets que d’autres à se tromper dans l’énumération des suffrages et le
poids de la justice.
Les éligibles bien posés, dis-je, dominent ces hommes et ne les
craignent pas.
S’il arrivait qu’on vous offrît la présidence, ne faites pas la sottise
du l’accepter. Le président a une responsabilité dont vous ne devez pas
vous embarrasser... Si votre élection était entachée d’irrégularité, on
vous accuserait d’avoir prémédité et commis à votre profit ce délit
impardonnable... Et d’ailleurs, fût-elle régulière, une élection donne
toujours ouverture à une foule de protestations plus ou moins absurdes.
Or, il ne faut pas que jamais, et de quelque manière que ce soit, on
puisse protester contre vous.
Refusez la présidence électorale, mais n’empêchez pas qu’on vous en
fasse l’offre!...
Ainsi vous aurez le mérite d’avoir été jugé digne de l’obtenir, et
augmenterez votre réputation de modestie et de désintéressement.
§ III.--_De la nuit qui précède le jour de l’élection._
Cette nuit est, pour un candidat à la députation, la plus agitée, la
plus sombre, la plus blanche de toutes celles qu’il passe depuis
l’ouverture de la campagne. Il ne peut rester en place; il va, vient, se
couche, se lève, sort, rentre, est insupportable à son portier, à ses
domestiques, à ses enfants, et surtout à sa femme. En vain cette pauvre
femme cherche à le calmer et l’engage à prendre du repos ou à causer
tranquillement avec elle; il se précipite hors du lit conjugal au moment
où elle croit avoir le mieux réussi à le retenir, et s’écrie en mots
entrecoupés: Je réussirai! oui, oui! je l’espère!... Mais si j’allais
échouer!... quel affront!...
--Tu n’échoueras pas, lui répond sa femme; recouche-toi, je t’en
prie!...
--Il ne faudrait qu’une voix de moins que la majorité absolue pour me
couvrir de cette humiliation!
--Recouche-toi!... cela te portera bonheur!...
--Il y a six coquins d’électeurs dont je me défie et qui peuvent me
faire bien du mal, reprend-il en continuant de se promener au milieu de
la chambre dans un état voisin du plus simple appareil.
--Ah çà! te recoucheras-tu?... répète sa femme impatientée... Ce manége
commence à m’ennuyer... j’ai envie de dormir.
--Ah! tu as envie de dormir, réplique le candidat en souriant; tant
mieux... moi, je vais sortir!...»
Et tandis qu’il s’habille, sonne ses domestiques, réveille ses enfants
par le bruit infernal dont il remplit la maison, sa femme murmure entre
ses dents: Sortir à deux heures du matin!... Qu’on ne me parle plus des
hommes politiques... C’est bien peu politique avec une femme!...
Vous dire où il court! je n’en sais rien!... mais le plus souvent il va
frapper à la porte de ses amis, rarement disposés à la lui ouvrir à
pareille heure; ou bien erre çà et là dans les rues à la lueur des
réverbères, avec aussi peu de fermeté dans le mouvement de ses pas qu’un
homme livré aux agitations de Bacchus, tant la fermentation des
préoccupations politiques est grande et porte au cerveau!...
Mais bientôt, saisi par le froid et ennuyé de sa promenade nocturne, il
retourne au logis, où il rentre à peu près comme il en est sorti,
c’est-à-dire réveillant de nouveau portier, domestiques, femme et
enfants.
--Dis donc, ma femme, s’écrie-t-il en ouvrant avec fracas la porte de sa
chambre, les promenades du soir ne me valent rien... la lune est
cependant fort belle; mais je suis tout transi!... Une idée!... si nous
faisions du punch?...
--Du punch à cette heure!... répond la dame en bâillant et d’un air
furieux... Que le bon Dieu te bénisse!... Je dormais d’un si profond
sommeil!
--Le punch, ma bonne amie, donnerait un autre cours à mes réflexions...
Je vois tout en noir... La journée de demain m’épouvante!... Il n’y a
plus de probité parmi les électeurs... Ah! si je ne suis pas élu!... Du
punch, ma bonne amie!... je t’en prie!
--Laisse-moi tranquille!... tu n’en auras pas!...
--Merci, ma femme... tu me fais dans ce moment l’effet d’un collége
électoral!...
Si le candidat prend alors le parti de se recoucher et parvient à
s’endormir, tombant de fatigue et de lassitude, des rêves effrayants
l’assiégent et un affreux cauchemar l’étouffe; le cauchemar du
charivari, avec ses chaudrons, ses casseroles, ses marmites, ses
écumoires, ses pelles, ses pincettes, en un mot, avec tout le matériel
d’une excellente cuisine. Non-seulement le malheureux ne respire plus
sous le poids de ces funestes instruments, qui se sont fixés
pyramidalement sur sa poitrine, mais il est assourdi de leur infernale
harmonie; et de temps en temps une voix perçante, plus terrible que le
sifflement du serpent, lui crie sans pitié: Tu ne seras pas député!...
Bientôt il se réveille en sursaut, comme un homme en délire ou sur le
point d’être frappé par un meurtrier, se débattant entre les bras de sa
femme, qu’il prend quelquefois pour le cauchemar menaçant, et à laquelle
il communique sa frayeur. Pauvre femme! elle maudit en vain son mari!
Celui-ci ne trouve rien de mieux à faire, pour la dédommager de son
repos troublé, que de lui proposer une partie de piquet ou d’impériale,
proposition qui ne lui paraît pas plus convenable que celle de faire du
punch, mais qu’elle accepte de guerre lasse et comme le moyen le plus
simple de calmer les nerfs de son mari. Dans ces fatales circonstances,
elle se repent bien souvent d’avoir encouragé son mari à courir les
chances de la députation; car, pense-t-elle, s’il se conduit ainsi quand
il n’est que candidat, que sera-ce donc quand il sera député?...
Évitez les inconvénients d’une pareille nuit, ne vous faites maudire ni
par madame ni par les vôtres. Une petite ville est à l’affût de ces
scènes burlesques, aliment inépuisable de ses médisances. Dénoncé par
vos domestiques, vous seriez la fable du pays. Si vous ne pouvez
maîtriser vos craintes et vos inquiétudes, réunissez quelques amis la
veille des élections, amusez-vous, riez, chantez, après avoir soupé
comme on soupait autrefois, aussi bien qu’Horace et Voisinon.
§ IV.--_Du jour de l’élection._
Un candidat, ce jour-là, est levé de bonne heure, ne se fût-il couché
que fort tard, ou ne se fût-il pas couché du tout! car je n’admets pas
qu’un homme soit levé parce qu’il est hors de son lit, débarbouillé,
rasé, frisé, habillé... Que de gens dorment encore en cet état!... Selon
moi, un homme est levé quand il est en mouvement, quand son esprit
travaille, quand il songe et au but qu’il se propose et à la manière
dont il pourra l’atteindre; quand il se dit: marchons!... et qu’il
marche!...
Trois choses méritent surtout, le jour de l’élection, d’exercer votre
activité: les omnibus, les bulletins et les rafraîchissements!...
Commençons par analyser la puissance des omnibus.
§ V.--_Des omnibus et carrioles électorales._
Tous les électeurs ne sont pas riches, tous n’habitent pas dans le siége
électoral, tous n’ont point des sentiments assez patriotiques pour
affronter les frais d’un voyage ou l’embarras d’un déplacement. Si
l’indifférence endort les uns, l’économie arrête les autres. Il faut
donc combattre ces entraves; les moyens en sont faciles, moyens connus,
mais généralement mal employés!...
La plupart des candidats font bien prendre à domicile, comme des ballots
de marchandise, les électeurs éloignés dont ils espèrent les suffrages,
fort empressés de les empiler avec le plus grand respect dans de bonnes
carrioles, fort inférieures cependant aux voitures cellulaires.
Plus tard peut-être nous aurons pour les électeurs, comme pour les
voleurs, de ces voitures philosophiques!...
Mais ces candidats se servent seulement du nombre de voitures qui leur
est strictement nécessaire; d’où il résulte que tout éligible peut
employer ce moyen, et le héros du ministère et le héros de
l’opposition...
Un aspirant député qui a le sens commun, un homme comme vous, par
exemple, ne se borne pas à louer les voitures dont il a besoin: huit
jours, quinze jours, un mois à l’avance il accapare pour son compte
personnel toutes les voitures disponibles du pays, omnibus, diligences,
carrioles, tilburys, fiacres, charrettes, en un mot tout meuble pouvant
rouler et transporter des forces votantes. Ainsi il prive ses
adversaires d’un moyen de succès dont il use pour lui seul, fait claquer
son fouet avec son butin électoral, tandis qu’eux ne trouvent pas même
une brouette pour voiturer le leur!...
M. G..., dans l’arrondissement de Saint-Denis, n’a dû son élection qu’au
dévouement des omnibus dont il était le protecteur naturel.
§ VI.--_Des bulletins._
Le bulletin, en matière électorale, est un petit morceau de papier
carré, sur lequel on écrit le nom du candidat choisi par l’électeur. De
ce morceau de papier dépend votre sort. Papier jaune comme du parchemin,
léger et fragile comme la feuille d’un arbuste, froissé, sali,
barbouillé d’encre, quelquefois indéchiffrable, souvent perfide et
moqueur, au lieu d’un nom donnant une épigramme, faisant une épigramme
sur un nom; parfois muet et pâle dans l’intérêt de la neutralité,
toujours menaçant tant qu’il n’est pas sorti de l’urne du scrutin,
inutile et foulé aux pieds après la consommation du vote!