De tout temps les petits protecteurs ont joué un grand rôle sur la

terre. Non-seulement un commis, un garçon de bureau ont à leur

disposition une infinité de moyens propres à vous servir, mais un

laquais, une femme de chambre ont quelquefois tenu dans leurs mains le

sort d’un empire. Nous pourrions en citer mille exemples, sans parler ni

du fameux cocher qui sauva la vie de Bonaparte en évitant un jour la rue

Saint-Nicaise qu’il était _maître_ de prendre, si tel avait été son bon

plaisir; ni du valet de M. de Talleyrand, avec lequel il était facile de

faire fortune auprès de son excellence; ni de la camériste de

Marie-Antoinette, si influente sur l’esprit de cette reine... Quel

pouvoir, quelle haute illustration dans mainte et mainte circonstance a

plus de crédit que la livrée! La livrée est dans une maison comme le

lierre qui s’attache au chêne. Elle grandit, s’élève avec ses maîtres,

suit tous leurs mouvements, épie leurs moindres démarches, connaît leurs

goûts, leurs habitudes, les voit manger et boire, juge du degré de leur

appétit, thermomètre infaillible de leur bonne ou mauvaise humeur, les

habille et les déshabille, assiste à leur lever et à leur coucher, et ne

les quitte enfin que lorsqu’ils ont la tête sur l’oreiller, ronflant

comme des mortels faits à son image.

Un valet, mais un véritable valet, un Frontin moderne, un Pasquin à la

hauteur du siècle, est l’homme le mieux placé pour protéger le

solliciteur auprès de son maître. Cette protection se déclare dans un

signe, un geste, un mot; sur la manière de chausser monsieur, de lui

nouer sa cravate, de lui passer son habit, dans l’empressement de lui

présenter un mets et de lui remplir son verre; dans l’à-propos d’un oui

ou d’un non quelquefois sublime.

Que le valet de chambre de M. le préfet veuille vous desservir, en

parlant de vous il le chaussera de manière à le faire crier,

l’étranglera dans le nœud de sa cravate, lui mettra son habit de

travers, sera bref, impertinent, distrait! Croyez-vous que le préfet ne

vous regarde pas alors comme l’auteur de son martyre et ne vous envoie à

tous les diables?...

Que le valet de chambre, au contraire, s’il entonne votre éloge, le

serve avec soin, attention et politesse, il se fera écouter comme s’il

parlait de la découverte d’un complot ou de l’arrivée d’un prince dans

la ville. Sa protection d’ailleurs ne vous est-elle pas nécessaire pour

faciliter votre introduction auprès de son maître? Les fonctionnaires,

et surtout le préfet, n’ont-ils pas l’habitude de dire chaque matin à

leur valet de chambre: Je n’y serai pas pour telle ou telle personne? et

vous êtes toujours du nombre de ces réprouvés. Le valet dévoué à vos

intérêts oublie facilement la consigne en votre faveur.

Grâce encore à ses bons soins, vous pouvez signer un traité d’alliance

avec le cuisinier et le cocher, si le fonctionnaire que vous voulez

dompter est assez riche ou assez adroit pour jouir d’un si important

personnel.

Le cuisinier combattra pour vous à l’aide de ses talents culinaires; le

cocher avec son fouet et ses rênes!

Un mets nouveau, riche d’imagination et d’épices savamment composées,

signalera tous les jours où le valet de chambre hasardera votre

apologie; tandis que les mets communs, les mets brûlés seront réservés

pour ceux où il sera question de votre compétiteur ou de votre

antagoniste.

Le cocher contribuera à cette manœuvre par des moyens différents. S’il

faut soutenir votre panégyrique, l’habile Automédon, en voiturant

l’heureux fonctionnaire, évitera les trous, les ornières, les cailloux,

en un mot le conduira le plus mollement et le plus rapidement possible,

afin de le maintenir dans sa bonne humeur; s’agit-il de votre

adversaire, il ne marche que par bonds et par sauts, ne coupe point les

ruisseaux, se heurte contre les bornes; et, s’il est assez heureux pour

rencontrer un endroit où l’on peut verser sans trop de danger, il verse

l’autorité avec délices! Vous jugez du bon effet que doit produire ce

coup audacieux. A vous les vertus préservatrices d’un bon ange, à votre

concurrent le souffle d’un mauvais génie!...

Après la livrée, vient naturellement le garçon de bureau, tenant à la

main le plumeau gouvernemental et le balai administratif. Il a une

manière d’épousseter les cartons et de balayer les bureaux, qui décèle à

s’y méprendre l’état de son humeur. A compter du jour où le garçon de

bureau voudra bien s’intéresser à vous, il rendra la préfecture aussi

brillante qu’un palais, et sans crainte il déposera sur le secrétaire de

son maître vos brochures et vos circulaires, ainsi que tous les journaux

qui traitent de l’excellence de votre candidature.

Le préfet, en se réveillant, ne s’aperçoit pas d’abord de la présence de

ces écrits, puis les lit, les relit, en commente toutes les phrases, et,

appelant son garçon de bureau se tenant à dessein non loin de ses

regards, s’informe sans trop de colère de la voie par laquelle ils sont

parvenus... Par la mienne, répond naïvement le garçon de bureau.

--Comment! vous avez osé malgré mes ordres...

--Je n’ai pas cru mal faire, monsieur le préfet... Ces écrits sont d’un

monsieur qui désire être député... un bien brave homme, je vous

assure...

--Qui vous l’a dit?...

--Personne, monsieur le préfet: mais je sais qu’il illumine à la

Saint-Philippe...

--Allons donc! pas possible!

--Je vous demande pardon, monsieur le préfet; j’ai vu de mes propres

yeux et compté sur mes dix doigts, le 1er mai dernier, douze lampions

rangés sur ses fenêtres, aussi beaux, aussi pleins que ceux de la

préfecture... et il ne les a pas eus pour rien, lui! Ce n’est pas comme

nous, qui illuminons pour le roi aux frais de la nation!... Cela

explique peut-être pourquoi nous consommons plus de lampions que cet

honnête citoyen!...

Le commis, depuis le sous-chef jusqu’au surnuméraire, est un être

insouciant, gai, frivole, aussi réglé que la pendule de son bureau,

travaillant peu, avec la prétention de travailler beaucoup; assez

instruit souvent pour donner à ses temps perdus des leçons de

calligraphie ou d’arithmétique; quelquefois musicien, poëte et membre de

la société des Bergers de Syracuse. Espion naturel de ses supérieurs, il

fait quotidiennement de leurs actes le sujet d’une chronique

administrative, où se mêlent sans ordre et au hasard les traits de

l’épigramme et de la critique aux marques du respect et de la

soumission. Essentiellement bavard, il a toujours à parler, quoiqu’il

ait rarement quelque chose à dire... N’importe! on l’écoute, on s’amuse

de ses saillies, de ses jeux de mots, de ses calembours. Sa tribune, à

lui, c’est son bureau. Comme il a de l’aplomb et de l’audace, il attaque

tout le monde sur le terrain de la politique, les plus grands comme les

plus petits personnages, tient tête à toutes les opinions sans être bien

sûr de la sienne. Pour lui le mois n’a qu’un jour, le jour où il émarge!

Ce jour-là seulement il déjeune et dîne réellement; les autres, il mange

pour vivre, et il ne vit pas... Et ne vivre pas, pour lui, c’est mal

vivre!...

Vous pouvez facilement l’intéresser à vos succès; il vous aimera si vous

l’aimez, vous secondera si vous l’en priez bien. Stimulez sa verve

poétique, et il composera pour vous une chanson... Comprenez-vous toute

la force morale d’une chanson dont vous êtes le héros, et composée dans

une administration publique, à la mairie ou à la préfecture? Cette

chanson fera le tour de la ville comme les odes de Béranger ont fait le

tour du monde.

Les petits protecteurs ont, en outre, l’avantage de vous servir sans en

avoir l’air ni la prétention, et sans se douter souvent des hautes

faveurs dont vous leur êtes redevable. Il ne faut, pour les séduire, que

se mettre à leur portée et affecter beaucoup de bonhomie; un peu de

familiarité les charme toujours; la plus légère marque d’amitié excite

l’ardeur de leur zèle; en les traitant comme vos égaux, vous en faites

sans peine les premiers échelons de votre fortune.

Telle est la stratégie administrative!... stratégie à laquelle votre

génie doit surtout imprimer un caractère d’originalité; car si

quelques-uns des moyens indiqués avaient été employés, il faudrait les

négliger comme des lieux communs plutôt propres à vous nuire qu’à vous

être favorables, et y suppléer par des combinaisons plus neuves, plus

saisissantes que l’étude des passions politiques vous suggérerait en

foule.

Il vous sera toujours facile de savoir la tactique suivie par vos

prédécesseurs; mais elle ne sera pas, je le présume, de nature à jamais

déranger la vôtre, cette tactique étant en général extrêmement vulgaire

et maladroite.

MÉDITATION XVI.

Ruses de guerre.

Indépendamment de la marche régulière et méthodique à suivre dans le

cours de votre campagne, vous aurez à mettre en œuvre quelques-unes de

ces ruses que nécessite un événement inattendu ou qu’improvise la

gravité des circonstances. Car il ne suffit pas d’avoir combattu pour

obtenir la victoire, il faut avoir combattu avec art, utilisé

non-seulement les ressources de son génie, mais profité de toutes les

fautes de ses adversaires, vu le côté faible comme le côté fort, jugé

sainement le moment de l’attaque et l’opportunité de la défense, et

après avoir épuisé toute la fécondité de son imagination, y trouver

encore des éléments de succès.

Souvenez-vous toujours de cet axiome: Rien n’est fait tant qu’il reste

quelque chose à faire! Quels que soient vos premiers succès, ayez

toujours l’œil ouvert, restez sur le _qui vive_, guettez les moindres

mouvements de l’ennemi. Il suffit d’un seul revers pour vous faire

perdre le fruit de vingt victoires, comme il peut arriver qu’après de

nombreuses défaites, une bonne inspiration vous conduise enfin au

triomphe. Ainsi, point d’aveuglement dans la fortune! point de

découragement dans l’adversité! La fortune est capricieuse, et

l’adversité se lasse parfois de vous poursuivre. Ne vous endormez pas

sur l’une si vous l’enchaînez; tâchez de vous dégager de l’autre si vous

portez ses fers... vous ne devez vivre qu’à force d’activité et

d’intelligence, sans repos, sans sommeil, sans joie, sans tristesse,

jusqu’au grand jour de la bataille électorale où se décidera votre sort!

Que de gens, confiants dans leurs premiers succès, ont manqué leur

élection pour deux ou trois voix de majorité! Combien d’autres,

désespérés de l’échec de quelques tentatives, ont soudain renoncé à leur

candidature, quand ils pouvaient, par une manœuvre adroite, la rendre

victorieuse!

Napoléon a dit: Tout le secret du gain des batailles est d’amener sur un

point donné le plus de forces possibles. Mêmes principes pour le succès

d’une élection. Ici vous avez pour soldats des votants, pour point donné

l’urne du scrutin. Plus vous amènerez de votants sur ce point à l’ombre

de votre bannière, plus vous réunirez de chances favorables; mais ne

vous fiez pas trop sur le dénombrement de vos troupes; vous aurez des

traînards et des transfuges. Je suppose, par exemple, que dans un

collége électoral, composé de deux cent trente électeurs, vous comptiez

sur l’appui de cent cinquante voix. Ce n’est pas assez, vous pourriez

échouer. Cent quatre-vingts voix sur deux cent trente vous sont

nécessairement promises, si vous voulez jouir d’un peu de sécurité. Et

encore!... un véritable candidat à la députation doit, selon moi,

compter sur toutes les voix, et se mettre non en quatre, mais en mille

pour les obtenir. Mais, me dira-t-on, c’est impossible! Je répondrai

tout simplement: C’est possible! et voilà comme je l’entends. Si vous ne

pouvez obtenir toutes les voix, vous pouvez au moins paralyser celles

qui vous sont contraires, et par ce moyen espérer une sorte d’unanimité.

Je vais vous en citer un exemple assez original, et pris dans la

dernière comédie électorale jouée en France.

M. L......, vous connaissez tous M. L......, auteur de cinq ou six

tragédies fort ennuyeuses. Sa candidature n’avait aucune chance de

réussite, et pouvait à peine réunir une dizaine de voix. Que fit alors

M. L......? il rassembla les électeurs, et les prévint, sans autre

préambule, que s’il n’était pas élu député, il ferait jouer ses

tragédies sur le théâtre de leur ville... Il fut élu à l’unanimité.

Mais tous les éligibles n’ont pas le bonheur de faire des tragédies si

terribles... Citons un autre exemple:

Dans je ne sais quel arrondissement (je le sais bien, mais je ne veux

pas le dire), M. B... avait contre lui quatre électeurs dont il

redoutait beaucoup l’influence... et pas le moindre moyen de désarmer

leur opposition. Ils étaient restés insensibles à toutes les avances,

quand M. B... imagina de s’entendre avec leur médecin, le seul

Hippocrate patenté du pays. Chacun d’eux avait heureusement une grande

confiance dans cet Hippocrate, dont ils consultaient quelquefois la

science. Le docteur va donc un matin leur tâter le pouls à tour de rôle,

avec une figure allongée, la tête branlante, et ce cri lugubre:

--Ça va mal!

--Allons donc!... je me porte à merveille.

--Ça va mal, vous dis-je!

--Mais j’ai bon appétit, bon sommeil...

--Tant pis... il y a pléthore... les apoplexies aujourd’hui sont si

fréquentes!...

--Hein?... que dites-vous?...

--Vous avez la figure bien rouge; mais le danger n’est pas imminent...

du moins, je l’espère.

--Ah! mon Dieu! vous me faites trembler!

--Ne sentez-vous pas des étouffements dans la région du cœur?...

--Cela se pourrait bien. Ah! mon Dieu!

--Je viendrai vous saigner demain.

--Mais c’est la veille des élections.

--Aimez-vous mieux risquer de mourir que manquer à voter?

--Non, non, docteur, saignez-moi, je vous en prie!... Ah! mon Dieu! mon

Dieu!... et moi qui croyais si bien me porter!... Fiez vous donc aux

apparences!...

Et les quatre électeurs furent saignés... et M. B... fut élu d’emblée!

Cette ruse de guerre est rigoureusement historique.

Vous pouvez l’employer: elle me paraît infaillible; loin de nuire à la

santé des électeurs, elle peut leur être favorable... et la preuve,

c’est que nos quatre saignés ne sont pas morts... rien ne monte à la

tête comme le sang électoral!

Néanmoins tous les électeurs à paralyser ne sont pas de nature à se

livrer aux aventures d’un coup de lancette... c’est à vous de choisir

les sujets les plus dispos. Dans ce nombre, je range en première ligne

les malades imaginaires, espèce fort commune en ce monde, et créée tout

exprès pour occuper et enrichir les médecins.

Vous avez d’ailleurs à votre disposition d’autres ruses de guerre du

genre pharmaceutique, non moins efficaces que la saignée, et dont les

principales sont le purgatif et le narcotique.

Le purgatif!

Tous les hommes ont, en général, l’habitude de prendre avant leur lever

soit du café, du chocolat, soit une tasse de gruau ou de lait coupé,

comme préparation à un repas plus solide. Eh bien, à l’aide des

intelligences que vous avez dans la place, vous attaquez l’ennemi dans

ce déjeuner préparatoire avec une bonne dose de jalap ou tout autre

purgatif aussi actif... et cela le jour même des élections!... Notre

électeur récalcitrant savoure comme à l’ordinaire son lait ou son gruau

dans toute l’innocence de son réveil, mais en grondant seulement sa

bonne de ne l’avoir pas assez sucré, reproche que la traîtresse

camériste reçoit en se pinçant les lèvres, afin de ne pas rire. Et

bientôt le pauvre homme, au moment où il demande son pantalon à

sous-pied et son plus bel habit, pour pouvoir se présenter dignement au

collége électoral, se sent pris de violentes coliques... Au diable la

Charte!... Il ne sait plus que devenir!... l’urne du scrutin est pour

lui sans attraits... que lui importe en cet instant de déposer un

vote!... Les coliques redoublent!... tombe la monarchie

constitutionnelle!... et il ne bougera pas!... Inquiet, surpris de son

état, il finit quelquefois par s’accuser d’intempérance, et jure bien de

ne plus dîner en ville, surtout patriotiquement!...

Vous voyez que cette ruse a chance de servir à la fois vos intérêts et

la morale! Purgez sans crainte!...

Le narcotique n’est pas inférieur au purgatif dans ses moyens de

répression.

Au lieu de quelques gros de jalap, vous faites administrer à un électeur

indocile une légère décoction de têtes de pavot; et il s’endormira dans

les rêves les plus délicieux pendant vingt-quatre heures, ou du moins

assez longtemps pour qu’à son réveil les opérations électorales soient

terminées.

Jugez de quels secours seront pour vous la médecine et la pharmacie!

elles feront à votre gré des plus intraitables électeurs,

Des électeurs saignés,

Des électeurs purgés,

Des électeurs narcotisés!

C’est-à-dire des ennemis morts le jour où vous voulez naître député!...

Comme ruse de guerre, vous avez encore la ressource des lettres

anonymes, de ces lettres mystérieusement envoyées à l’électeur pour

l’avertir charitablement qu’à tel jour un séducteur s’introduira dans le

domicile conjugal... et ce jour, comme vous le pensez bien, est toujours

celui du combat électoral... Mais ce moyen est bien usé; je ne vous

conseille pas de l’employer: il vaut beaucoup mieux purger, saigner ou

narcotiser quelques électeurs de plus.

MÉDITATION XVII.

Du Compétiteur et du Courtier d’Élections.

§ I.--_Du compétiteur._

Le compétiteur est l’être le plus embarrassant, le plus absurde, le plus

déplaisant qui soit au monde: c’est comme qui dirait un marchand venant

s’établir à côté de votre boutique pour débiter la même denrée, ou mieux

encore, un charlatan qui, ameutant la foule autour de lui sur la place

publique, s’écrierait du haut de son char à grand orchestre: «Je vends

de l’onguent pour les cors!» tandis que, vous, sur un autre char, non

loin du sien, diriez avec les mêmes flots d’harmonie: «Pour les cors, je

vends de l’onguent!...» N’est-ce pas là un gâte-métier, un trouble-fête,

un homme dont il faudrait éteindre la race?... Un compétiteur, bon

Dieu!... mais un antagoniste est mille fois préférable! Avec un

antagoniste, au moins, il est possible de vivre! Il dit toujours tout le

contraire de ce que vous dites; il fait un pas en arrière quand vous en

faites un en avant; s’il baisse la tête, vous levez la vôtre; il rit si

vous pleurez; si vous riez, il pleure; donnez-vous un soufflet? c’est

lui qui le reçoit!... A la bonne heure, il y a moyen de s’entendre...

Mais avec un compétiteur!...

Cependant, malgré tout le droit que vous avez de le haïr, entourez-le

d’égards et de bons procédés. La plupart des éligibles lui tournent le

dos ou le repoussent, l’outragent ou le calomnient: c’est un tort. Et ne

vous y trompez pas, votre compétiteur vous traitera probablement ainsi;

mais n’ayez pas l’air de vous en apercevoir. Soyez plus habile que lui:

faites-lui gracieuse mine; tendez-lui la main, flattez-le de paroles

aimables. Dissimulez avec soin la hardiesse de vos manœuvres passées!

Qu’à votre calme, à votre sang-froid, à votre indifférence, il ne vous

soupçonne pas même capable d’avoir tenté la moindre démarche!... S’il

vous prend pour un niais, tant mieux! pour un imbécile, à merveille!

pour un pauvre sire, bravo! Plus il vous trouvera nul, plus il vous

donnera d’armes contre lui! Ne le voyez-vous pas déjà sourire et se

frotter les mains, en disant dans le gonflement de son amour-propre:

«Comme je suis beau à côté de cet homme-là!...» Votre admiration pour

lui augmentera sa confiance! Les sots qu’on admire sont comme les rois

qu’on flatte: ils ne voient rien, ne devinent rien, ne redoutent rien!

Ils deviennent aussi aveugles que vous êtes clairvoyant, aussi simples

que vous êtes adroit, aussi dupes que vous êtes fripon! Dites hardiment

à votre compétiteur que si vous aviez pu savoir à l’avance qu’il se

présentât sous les mêmes auspices que les vôtres aux suffrages des

électeurs, vous n’auriez jamais eu la téméraire pensée d’entrer en lice

avec lui, d’autant plus que vous ne vous souciez pas réellement des

honneurs de la députation, et qu’en acceptant la candidature, vous

n’avez fait que céder aux instances de vos amis... Phrase qui ne

paraîtra pas extraordinaire, car vous savez qu’en général les candidats

se font violence en se mettant sur les rangs... Ils ne cherchent pas à

devenir députés parce que c’est leur bon plaisir, leur vœu, leur

ambition, mais seulement pour obéir à de braves amis qui, mieux

qu’eux-mêmes, savent apprécier leur mérite, et ne peuvent souffrir que

ce mérite soit perdu pour la patrie! Excellents amis! véritables

citoyens!

Votre compétiteur n’hésitera pas à vous ouvrir son cœur, c’est-à-dire à

vous apprendre tout ce que vous voulez savoir. Ainsi, il vous informera

du nombre de voix qu’il compte obtenir, et peut-être du nom des

électeurs qui lui ont promis leurs suffrages, point très-important à

connaître et dont vous pouvez tirer un parti immense!... Après vous être

extasié sur le dénombrement de ses forces, proposez-lui l’abandon des

vôtres, beaucoup trop faibles pour lutter avec elles. Votre compétiteur

alors ouvrira de grands yeux, doutant s’il veille ou s’il dort! En

effet, quelle proposition pour lui!... pour lui l’abandon de toutes vos

voix!... Il ne lui restera plus contre vous la moindre défiance.

Heureux, ivre de joie de pouvoir compter sur le succès d’une cause qu’il

croyait désespérée, il vous livrera ses secrets les plus cachés... Et

vous, aussi prompt que l’éclair, profitez de ses révélations, soit pour

séduire, disperser ou anéantir ses soldats, soit pour vous emparer de

ses positions, s’il en occupe de favorables!...

§ II.--_Du courtier d’élections._

Le courtier d’élections est le second tome du courtier de commerce. De

même que lui, il a un cabriolet, et fatigue trois chevaux par jour,

parle douze heures de suite sans embarras, sans préparation, dit vrai et

ment tour à tour selon les besoins de la situation; mais presque

toujours entraîné par la situation du côté le moins moral; il saute

comme un saltimbanque, se blanchit comme un pierrot, se bariole comme un

arlequin, arbore effrontément les couleurs de la marchandise qu’il

propose... et sa marchandise à lui, c’est un candidat à la députation;

ses preneurs sont des électeurs. Il garantit sa marchandise; mais il

n’est pas solvable. La marchandise une fois prise, bonne ou mauvaise, il

faut la garder; cela ne se reprend pas.

Le courtier d’élections a fait souvent ses premières armes dans le

maquignonnage. Le commerce des chevaux lui a donné ce babil, cette

audace, cette assurance qu’il déploie avec tant de succès dans le

commerce des élections. Les termes dont il se servait jadis pour vanter

un cheval lui servent également aujourd’hui pour vanter un

aspirant-député. Ainsi, il dira aux électeurs: «C’est du pur sang! il

voit bien, se tient sur un pied ferme, et marche droit devant lui! Il

vaut _Napoléon_ pour le caractère, n’a peur de rien, jouit d’une grande

renommée... Vous ne pouvez faire une meilleure acquisition.»

Les électeurs se laissent quelquefois prendre à ces belles paroles et ne

tardent pas à se repentir de leur faiblesse. Le député nommé sous cette

influence est presque toujours poussif, aveugle, peureux ou fourbu; et,

comme je l’ai dit plus haut, pour les députés, il n’y a pas de cas

rédhibitoire.

Le courtier d’élections a conservé surtout de ses anciennes habitudes

une grande foi dans sa facilité à faire des dupes... Et, il faut le dire

à sa gloire, il réussit bien plus souvent qu’il n’échoue.

Vous me demanderez peut-être s’il est patenté?...

Légalement patenté... non! et cependant il exerce publiquement, sous les

inspirations et pour le compte du ministère; il en reçoit des

honoraires, des décorations, des présents; ce qu’il accepte encore

très-volontiers de toutes les personnes qui veulent bien l’honorer de

leur confiance; car le véritable courtier d’élections n’a de préférence

pour aucun parti; il ne voit que sa profession, au bénéfice de laquelle

il se consacre tout entier, n’épousant les opinions du candidat qu’il

est chargé de pousser à la députation, que pendant le pénible travail

des élections, parce qu’alors il est payé pour les représenter et les

imposer à la France.

Chaque ville a ses courtiers d’élections, les plus grandes comme les

plus petites... Et il faut croire que cette profession n’est pas sans

charmes; car, outre le nombre de gens qui l’exercent d’une manière assez

lucrative, on compte beaucoup de citoyens, de véritables Romains, qui,

dans le seul intérêt de la patrie, usent bottes et souliers pour

favoriser au pas de course un candidat de leurs amis ou de leurs

parents.

Cette classe de courtiers, moins nombreuse que la première, se contente

ordinairement d’égards, de procédés, de remercîments... et d’un petit

cadeau au jour de l’an... Cadeau qu’elle ne reçoit qu’à titre de

souvenir et comme l’expression de la reconnaissance... car elle a

inscrit sur ses bannières: Honneur et patrie!... Elle ne veut point

d’autre salaire... elle a de quoi vivre honnêtement!...

Les courtiers sont en général d’un merveilleux secours pour parcourir

les campagnes, à travers les chemins de traverse et au fond d’une

carriole, seule voiture qui puisse rouler dans ces parages... et dans

laquelle il vous serait impossible de tenir une demi-heure...

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 13 / 26 段