Mais parlez donc, monsieur!... puisque ma police a la sottise de se

taire...

LE BARON DE M..., _d’un ton mystérieux_.

Connaissez-vous le candidat ministériel que monsieur votre mari

m’oppose?...

LA FEMME DU PRÉFET.

Oui, sans doute... un homme assez nul, un homme qui votera bien.

LE BARON DE M...

M. le préfet... mais j’ai tort sans doute de continuer...

LA FEMME DU PRÉFET.

Parlez, monsieur... je vous en supplie!...

LE BARON DE M...

Eh bien, M. le préfet ne vous assure-t-il pas qu’il importe au salut de

l’état que cet homme soit élu député?

LA FEMME DU PRÉFET.

Soir et matin... c’est son refrain... Jusqu’ici vous ne m’apprenez rien

de nouveau... ni d’intéressant.

LE BARON DE M...

Attendez... cela va venir. Et croyez-vous, madame, que le salut de

l’état soit le seul motif qui entraîne M. le préfet?

LA FEMME DU PRÉFET.

Il y a encore notre propre salut... et puis son amour-propre... son

ambition...

LE BARON DE M...

Sans contredit... Mais le candidat ministériel n’a-t-il pas une femme?

LA FEMME DU PRÉFET.

Je le crois bien!... et une femme qui le fait enrager... Cette pauvre

Eulalie n’est cependant pas méchante...

LE BARON DE M..., _avec perfidie_.

On la dit jolie?

LA FEMME DU PRÉFET, _piquée_.

Elle jolie?... pauvre enfant!... elle n’a qu’un minois chiffonné... et

voilà tout.

LE BARON DE M..., _d’un ton avantageux_.

C’est égal, il faut se défier des minois chiffonnés.

LA FEMME DU PRÉFET.

Fi donc! Je puis la plaindre de n’être pas plus belle; mais en être

jalouse... ah! monsieur! Eulalie n’a jamais été remarquée dans mes

salons!...

LE BARON DE M...

Jamais?... en êtes-vous bien sûre?...

LA FEMME DU PRÉFET, _n’écoutant pas_.

Une petite sotte!

LE BARON DE M...

Il y a cependant chez vous quelqu’un qui ne la trouve pas désagréable...

LA FEMME DU PRÉFET.

Elle se décollette à faire peur!

LE BARON DE M...

M. le préfet est donc un homme bien hardi?

LA FEMME DU PRÉFET.

Hein?... que voulez-vous dire?... mon mari... serait-il possible?...

Madame, sur le point de se trouver mal, voulut sonner sa femme de

chambre, mais heureusement cassa le cordon de la sonnette. Elle se

ravisa alors... un évanouissement eût été embarrassant dans ce moment

critique... il fut prorogé.

LE BARON DE M..., _une larme à l’œil_.

Croyez, madame, qu’il m’en coûte...

LA FEMME DU PRÉFET.

Depuis longtemps, monsieur, je m’en doutais!... Quel monstre que ce

préfet!...

LE BARON DE M..., _avec ironie_.

Je ne croyais pas les préfets si volages!...

LA FEMME DU PRÉFET.

Détrompez-vous, monsieur... ce sont les papillons du gouvernement

représentatif... Ils abusent de leur position sociale pour séduire et

corrompre... non des hommes, comme le prétendent les journaux, mais des

femmes, de simples et timides femmes!... Quelle horreur!... eux qui

doivent l’exemple de toutes les vertus administratives et conjugales...

ils n’ont pas de mœurs!... mais mon mari est le plus coupable de

tous!... mon mari, mon perfide mari, dont je me croyais si tendrement

aimée!... Se croit-il, par hasard, sur les bords de la Seine?...

LE BARON DE M...

Vos soupçons vont trop loin peut-être... M. le préfet rend

indifféremment des soins à madame Eulalie; mais rien ne prouve encore

que sa passion ait à se reprocher des inconvenances.

LA FEMME DU PRÉFET.

Ah! monsieur! vous ne le connaissez pas!... Le monstre!... Et cette

Eulalie que je croyais si bégueule!... Une femme qui n’a pas encore eu

d’enfants!... Voilà qui est scandaleux!...

LE BARON DE M...

Que voulez-vous?... elle se sacrifie peut-être à l’avancement de son

mari!...

LA FEMME DU PRÉFET.

Et au salut de la France, n’est-ce pas?... Fiez-vous donc, après cela,

aux beaux discours d’un préfet!... A l’entendre, tout était perdu si le

candidat ministériel échouait dans les élections! Et son triomphe

n’était que le prix d’un crime!... Pauvre candidat! lui aussi est

trompé!... Lui qui croit dans sa bonhomie qu’on ne songe qu’à le faire

tout simplement député!... Mais cela ne se passera pas ainsi: je saurai

concilier mes intérêts avec ceux de mon pays et ceux de cet imbécile.

Merci, monsieur! Votre confidence m’a causé bien du mal; mais elle

empêchera peut-être une double faute à la fois politique et sociale!

Après une pareille scène, vous devinez facilement l’orage qui vint

fondre sur le préfet... En vain il chercha un abri dans les dénégations

les plus formelles, prit le ciel à témoin de son innocence, protesta de

son amour et de sa fidélité conjugale, sa femme ne le crut pas plus que

lui tout à l’heure ne croyait le maire et le procureur général,

faussement accusés. Il resta un monstre pour elle, un préfet sans

dignité, sans mœurs; et il fallut bien que de guerre lasse, pour premier

gage de réconciliation, notre homme lui promît d’abandonner le mari

d’Eulalie, aimant mieux conserver la paix dans son ménage que la paix

avec son gouvernement!... Parti sage et prudent!...

§ III.--_Du maire._

Le maire est en général un gros bourgeois joufflu, gai, plaisant et

gaillard, qui a pris de l’embonpoint dans un fauteuil de notaire ou dans

l’hémicycle d’un comptoir, et dont les services enregistrés ou

industriels lui ont valu la charge de premier magistrat municipal;

charge qui, sans être ni rétribuée ni inamovible, est le point de mire

de tous les ambitieux de la classe moyenne.

Si le préfet affiche l’orgueil aristocratique, le maire affecte au

contraire la candeur de la démocratie; non qu’il soit républicain; il

s’en garderait bien, le bon magistrat! mais dans ses fonctions se

résument les principaux intérêts du peuple; les actes les plus sacrés

restent sous sa sauvegarde. Une si haute mission semble lui imposer les

dehors de la modestie et de la simplicité.

Le maire est au préfet ce qu’un président des États-Unis est à un roi de

France!

Le maire doit son pouvoir à l’élection; le préfet tient le sien de la

volonté de son maître.

Le premier voit dans le préfet le représentant du despotisme

départemental, le bel esprit de la cour de chef-lieu, le plus riche

habit brodé de la province.

Le second regarde le maire comme un avare imbécile, incapable de jouir

de ses trésors, comme l’esclave de son conseil municipal, l’ours du

système représentatif; en un mot, comme le plus niais et le plus rustre

des citoyens.

Or, il n’est pas étonnant que ces deux pouvoirs, nés de principes

hétérogènes, se combattent sans cesse et nuisent, par cette lutte

rivale, au respect et à la considération dus à leur position élevée!...

Fier de son origine, le maire ne comprend d’autre gloire que celle

acquise par le suffrage populaire. La loi sur les élections municipales

lui paraît le chef-d’œuvre de toutes les lois, celle qui convient le

mieux aux besoins de la France, celle dont son esprit s’est le mieux

pénétré; aussi, le plus beau compliment qu’on puisse lui faire, c’est de

lui dire gravement: Vous êtes l’élu du peuple!... Quand il reçoit ce

compliment, il voit le préfet à cent pieds au-dessous de lui et se croit

maître d’un empire. S’il compare alors sa taille à celle de son rival,

il se donne les proportions du colosse de Rhodes!...

Ne considérant ici le maire que sous le point de vue politique, nous ne

parlerons pas du plaisir qu’il éprouve à faire enregistrer les

naissances et les décès, à observer le mouvement de la population dans

ses rapports avec le principe de la légitimité et le principe contraire;

à marier les jeunes filles quand elles sont jolies, et à laisser

malignement cette besogne à son adjoint quand elles ne le sont pas; à

réunir les hommes libres âgés de plus de vingt ans, pour les appeler à

jouir de tous les droits de leur liberté; à établir des dépôts de

mendicité où les mendiants ne vont pas, des chauffoirs publics où

grelottent les pauvres, des maisons de bienfaisance où les bienfaiteurs

touchent de bons appointements; enfin, à distribuer des aumônes, des

cervelas, du pain, des brioches, et surtout des soupes économiques, dont

il mange toujours la première cuillerée en présence de l’indigent, non

pour satisfaire des besoins gastronomiques, mais sa conscience de maire

intègre et dévoué!

Le baron de M... ne rendit visite à ce magistrat qu’après l’avoir

brouillé avec le préfet, afin de le trouver mieux préparé à recevoir le

contre-coup de ses attaques. Il le salua tout d’abord du titre de

premier magistrat de la ville, de digne élu du peuple, et il en reçut un

accueil fraternel; son habileté fit le reste. Il n’eut pas de peine à

persuader au maire que le préfet, en l’accusant de protéger le candidat

ministériel dans un intérêt personnel et antinational, voulait seulement

détourner l’attention publique du véritable motif de la faveur de ce

candidat... Il lui déclara hardiment que son accusateur était épris de

madame Eulalie, dont les charmes étaient pour monsieur les principaux

titres à la députation!...

Le maire, en se voilant le visage à cette triste nouvelle, comprit

sur-le-champ combien il importait au préfet de cacher son indigne

conduite, et ne fut plus surpris de l’esclandre dont ce fonctionnaire ne

craignit pas d’outrager le sanctuaire municipal. Vertueux magistrat!...

Il jura, sous l’influence de cette injure, de ne point ratifier le

traité immoral de son ennemi; et il tint d’autant plus à remplir son

serment, que bientôt la ville retentit des plaintes de la femme du

préfet.

Beaucoup de gens scrupuleux, étrangers à la politique, n’approuveront

point ce petit machiavélisme. Le baron de M... n’en redouta pas les

résultats domestiques. D’abord, à la vérité, M. le préfet passa pour un

séducteur, sa femme versa quelques larmes, Eulalie fut calomniée, et le

candidat ministériel... joué, berné, peloté, considérablement

déconsidéré! Mais l’élection du baron de M... eut lieu à une immense

majorité; et aussitôt le député cicatrisa les blessures faites avec

l’arme de l’éligible. Attribuant tout le mal à la médisance des villes

de province, il avoua sa faiblesse de gobe-mouche à s’y laisser prendre

comme les autres, mais reconnut hautement son erreur, et insensiblement

chacun retrouva, à peu de chose près, ce qu’il avait perdu:

M. le préfet sa moralité;

La femme du préfet son bonheur;

Eulalie sa pureté;

Et le candidat ministériel... rien!... Il n’avait rien perdu!

Chacun en fut quitte pour songer aux dangers qu’il avait courus ou

pouvait courir! Grave sujet de méditation pour tous! particulièrement

pour le préfet, qui s’aperçut pour la première fois des charmes

d’Eulalie, et pour Eulalie, qui calcula tout le parti qu’une jolie

femme, dévouée à son mari, pouvait effectivement tirer de l’obligeance

d’un préfet.

Réflexions entremêlées de soupirs!...

§ IV.--_De la femme du maire._

Que dire de la femme du maire? Qu’est-ce que la femme du maire? Est-ce

une femme comme les autres? une femme digne de la municipalité? une

femme à l’épreuve des bals de la préfecture?

Suivant les uns, c’est une femme passionnée... pour l’intérieur de son

ménage, tricotant pendant six jours de la semaine des chaussettes pour

son mari ou des mitaines pour ses enfants, et sachant au besoin faire un

peu de cuisine.

Suivant les autres, c’est une bonne bourgeoise qui n’est pas sans

ambition, qui raffole des solennités où son mari est obligé de mettre

son écharpe et où elle peut montrer sa plus belle robe, solennités dont

la Saint-Philippe et les trois journées qui en sont l’expression donnent

ordinairement le signal.

Les uns et les autres ont raison.

En effet, elle tricote et fait un peu de cuisine, a sa coquetterie et sa

fierté, mais n’est pas ennemie du plaisir. Après les jouissances de

l’intérieur et la vue de l’écharpe tricolore, ce qu’elle aime le mieux

au monde, c’est d’aller au spectacle le dimanche. Oh! le dimanche est

pour elle un jour de jubilation! Adieu chaussettes et mitaines!... Elle

prend sa volée, dès le milieu du jour, vers la promenade publique, où

elle étale sa grâce et sa rotondité; car elle tient beaucoup de son mari

sous le rapport des avantages physiques. De la promenade elle rentre

chez elle, ou va dîner en ville, toujours au bras de son auguste époux!

Ce bras ne la quitte pas à l’extérieur; c’est sa canne, son ombrelle,

son parapluie! son arme offensive et défensive! Une femme qui sort

_sans_ le bras de son époux est, à ses yeux, une femme perdue, flétrie,

déshonorée!... Dans ce bras il y a pour elle tout un traité de morale.

Si elle va dîner en ville, elle passe sa soirée dans les jouissances du

boston ou de l’impériale; si elle mange dans le bercail, elle en sort

bientôt pour se rendre au grand théâtre, dans lequel se trouve aussi le

petit.

Son mari n’épargne rien ce jour-là pour la distraire. Il la conduit dans

une loge réservée aux autorités municipales; c’est moins dispendieux;

avant-scène de côté, pour l’ordinaire, où l’on est parfaitement bien

pour admirer l’illumination de la rampe et entendre les contre-basses.

Dans les entr’actes, le magistrat s’empresse de faire offrir des

rafraîchissements à sa moitié; il veut la soirée complète! Il ne recule

devant aucun sirop, excepté toutefois le sirop d’orgeat. L’affection

qu’il a pour sa femme ne lui en permet pas l’usage. Heureux époux! ils

s’aiment après trente ans de mariage comme ils s’aimaient le premier

jour! Ils n’aspirent qu’au moment de célébrer la cinquantaine! Pour eux

sans doute cette fête a été inventée!...

Les travaux et les plaisirs de la femme du maire diffèrent donc

essentiellement de ceux de la femme du préfet. Aussi y a-t-il entre les

deux dames, comme entre les deux maris, inimitié complète. La femme du

maire ne se rend aux bals de la préfecture qu’à son corps défendant; et

la femme du préfet ne reçoit la femme du maire qu’au même titre. La

première a une excellente raison à donner pour justifier sa haine:

Une femme de préfet, dit-elle, qu’est-ce que c’est que ça?...

La seconde a également une bonne raison à sa disposition pour expliquer

son antipathie:

Une femme de maire, s’écrie-t-elle à son tour, on en trouve jusque dans

les villages!...

Et il arrive quelquefois que ces dames ne s’en tiennent pas aux bonnes

raisons, ou du moins les accompagnent de développements peu favorables.

Ainsi, par exemple, on ajoutera d’un côté: C’est une coquette, une

mijaurée, une _faiseuse_ d’embarras!... Je donnerais je ne sais quoi

pour voir destituer son mari!...

Et de l’autre: Je lui conseille de faire la fière... une ci-devant

marchande!... un vrai paquet dans un salon!... Vienne le renouvellement

des maires... et nous verrons!...

Il est inutile de vous présenter chez la femme du maire, si le maire,

sans prévention contre vous, promet de vous seconder. Vous ne la verrez

que dans le cas fâcheux où vos ruses de guerre auraient échoué près de

son mari. Alors, vous vous servez adroitement, pour reprendre vos

avantages, des moyens faciles que vous offre sa haine contre la femme du

préfet. Cette haine passionnée combattra pour vous mille fois mieux sans

doute que l’esprit le plus subtil et le plus intéressé à vos succès!...

§ V.--_De quelques autres autorités des deux sexes._

Dans le nombre de hauts fonctionnaires qui ont droit à vos hommages, il

ne faut pas oublier le général commandant la division militaire, le

procureur général ou le procureur du roi, et le receveur général.

Quoique le premier ne s’occupe en rien du travail des élections, son

opinion personnelle sur tel ou tel candidat peut néanmoins avoir de

l’autorité. Rendez-vous cette opinion favorable! Un cœur militaire a ses

passions, dont la plus prononcée est celle de la guerre, passion

aujourd’hui d’autant plus forte, que tous les empires vivent en paix.

Flattez-la! soyez devant lui l’admirateur des campagnes de Napoléon;

mais parlez-en savamment, plutôt en tacticien qu’en homme du monde. Ne

l’appelez jamais que par ce mot sacramentel: Général! ou mieux encore:

Mon général!... Ainsi, vous vous montrez respectueux et fidèle

observateur des usages de l’armée. Si vous aviez le malheur de dire tout

simplement: Monsieur! vous ne seriez qu’un _pékin_!...

Sa femme, assez ordinairement, par une de ces bizarreries du sort qui,

du reste, n’ont rien que d’honorable, a été cantinière ou dame d’honneur

à la cour; et quelquefois l’une et l’autre; mais toujours l’une après

l’autre.

Votre conversation avec elle sera facile:

Si elle a été simplement cantinière, parlez-lui de la cour!...

Si elle n’a été que dame d’honneur, parlez-lui de la cour!

Si elle a cumulé les deux emplois, parlez-lui encore de la cour!

toujours de la cour!...

La femme de l’homme des camps adore la cour! ne vit que pour la cour!...

Le procureur général, ou le procureur du roi, à défaut du premier,

n’exerce également sur les élections qu’une influence morale; mais

influence prépondérante par la considération publique dont le caractère

de ce magistrat est l’objet. L’habitude du réquisitoire rend son langage

dur et sévère. Un ordre dans sa bouche a l’air d’une menace; une prière

est presque un ordre; un compliment a le ton d’un reproche, et jamais un

reproche ne ressemble à un compliment. On le craint et on le respecte,

bien plus qu’on ne l’aime. Il est d’autant plus dangereux pour le

candidat de l’opposition, qu’il trouve en lui tous les éléments d’un

superbe réquisitoire. Le candidat de l’opposition, c’est pour lui le

drapeau de l’émeute, le phare de l’insurrection, le flambeau de la

discorde!...

Si vous avez eu l’art de le brouiller avec le préfet, il n’aura pas le

temps de songer à l’énormité de vos crimes; il sera tout absorbé par sa

colère contre ce dictateur, dont il déteste le ton protecteur, et dont

il voudrait punir l’insolence. Vous serez accueilli par lui comme un

témoin à charge, c’est-à-dire avec tous les égards dus à ce rang.

Quant à sa femme, elle a des goûts entièrement opposés aux siens; elle

abhorre les réquisitoires, et se sent saisie du frisson de la fièvre

rien qu’à entendre prononcer le mot tribunal. Elle n’aime le tribunal

que lorsque son mari s’y trouve... parce qu’alors son mari ne peut lui

parler ni de réquisitoires, ni de plaidoiries, ni d’accusés, ni de

coupables... Elle préfère un bal à un succès de la cour d’assises, une

partie de campagne à l’arrestation d’un malfaiteur!...

Son train de maison est modeste, parce qu’elle ne peut le rendre

fastueux. Elle serait élégante si son mari était riche; irait en voiture

si elle n’était forcée d’aller à pied. Pauvre, mais honorée, elle

attache plus de prix à la fortune qu’à la considération; la valeur des

biens dont elle jouit ne l’indemnise pas de la privation de l’autre, et

cependant elle n’estime tout haut que les positions analogues à la

sienne; elle n’a point d’indulgence pour les femmes opulentes, dont elle

envie tout bas le sort; blâme leurs dépenses, leurs folies, leurs

travers, et se plaît surtout à prédire leur ruine prochaine, qu’elle

enrage de ne pas voir arriver!...

Que de riches matériaux pour vous dans cette diversité de passions et de

caractères! De quelque côté que vous tourniez la vue, mille lumières se

découvrent et se multiplient pour vous éclairer dans votre marche!

Vous parlerai-je du receveur général, de ce sac à écus d’où sort un luxe

humiliant pour toutes les autres autorités du pays?...

Le receveur général d’aujourd’hui, c’est comme le fermier général

d’autrefois: il a une bibliothèque choisie, dont il ne lit pas un seul

livre; des tableaux qu’il ne regarde jamais; des statues, des curiosités

qui lui sont indifférentes ou inintelligibles. Il se fait quelquefois le

Mécène d’un bel esprit, dans l’espoir de passer pour tel, et se

constitue volontiers le banquier de grands seigneurs pour avoir l’air

d’être de leurs parents. Il est ambitieux comme Rothschild et fier comme

Torlonia, enviant au premier sa baronie, au second sa principauté; se

croyant assez juif pour obtenir l’une, assez arabe pour mériter l’autre!

Son génie se pèse au marc le franc.

Le receveur général s’élève par ses chiffres comme le soldat par ses

lauriers. Il a pour tambour... une caisse en fer, et pour drapeau... une

sacoche. Ses couleurs sont celles du numéraire en circulation, jaune,

blanc et rouge, représentées par l’or, l’argent et le cuivre. Couleurs

qui seraient nationales si elles n’étaient celles de toutes les nations.

Malgré son faste, le receveur général vit en bonne intelligence avec les

principales autorités du département. Il n’en dépend pas, et ne se

trouve jamais en contact avec elles. Il se croit d’ailleurs dans une

sphère tellement élevée au-dessus de la leur, qu’il est devenu

inaccessible à tout sentiment de jalousie. Il ne peut voir des rivaux

dans des hommes _sans espèces_. Il veut bien les regarder comme des

rouages nécessaires à l’administration, mais non se les comparer, lui,

premier moteur de la machine. Aussi les reçoit-il chez lui à peu près

comme un ministre reçoit ses employés!

Le préfet seul est de sa part l’objet d’hommages plus empressés; son

titre lui paraît redoutable; son pouvoir lui impose! Le receveur général

veut bien traiter avec ce fonctionnaire d’égal à égal, mais plutôt par

respect pour les convenances gouvernementales que par déférence pour sa

qualité.

L’influence qu’il exerce sur les élections n’est qu’indirecte comme

celle des autorités dont je viens de parler. Mais, par l’étendue de ses

rapports avec les notables de la ville, cette influence peut être

prodigieuse. Prenez-y garde! _Travaillez_ le receveur avec autant de

soin, de prudence et d’adresse, que le préfet, le maire, le procureur et

le général. Vous connaissez le faible de ses passions. Que ce soit

toujours votre boussole! De magistrat, de capitaine, sachez devenir

financier: soyez pour lui un autre Law, un autre Necker!...

La femme du receveur général descend en droite ligne d’un banquier ou

d’un fournisseur. Ayant été richement dotée, elle n’est pas

ordinairement jolie, mais se dit bien faite, parce qu’elle n’est pas

maigre; plus son embonpoint augmente, plus elle prétend que Junon

l’emporte sur Vénus. Sa toilette est élégante et recherchée. Ne pouvant

lutter avec ses rivales de gentillesse et de grâce, elle s’étudie à les

effacer par la richesse de sa parure. Mais cette parure merveilleuse

paraît terne et pâle sur elle, tandis que les plus simples bagatelles

brillent de l’éclat des piquantes figures dont elle veut triompher.

Ainsi l’art ne peut la venger des disgrâces de la nature. La nature a

dit dans sa sagesse profonde: Elle sera laide! Et toutes les ressources

de la faiblesse humaine vont échouer contre la puissance de ce fait.

La femme laide qui désire paraître jolie est pour vous d’une excellente

exploitation. En vain son mari vous repousse, elle est plus forte que

lui pour vous protéger, si vous savez la consoler de tous les hommages

qu’elle n’a pas obtenus et ambitionnés avec tant d’ardeur. Quel bonheur

pour elle si en vous elle rencontre un homme qui l’apprécie comme elle

le désire; un homme juste qui ait foi dans son extérieur, dans sa

tournure, dans sa physionomie; un homme indigné qui la venge de toutes

les calomnies dont elle a été la victime! Oh! vous serez adoré! mais

conduisez-vous platoniquement! Je ne veux pas rendre votre tâche trop

difficile!

§ VI.--_Du commis, du garçon de bureau et de la livrée._

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 12 / 26 段