De tous les préfets le moins fier est encore le plus orgueilleux des

hommes. Il ne peut supporter un pouvoir en concurrence avec le sien ou

dont la prétention téméraire soit de le contrebalancer... Aussi

déteste-t-il cordialement et le conseil général, et le conseil

municipal, et tous les conseils possibles dont il n’a pas le moindre

besoin, et qui tous indistinctement lui agacent le système nerveux. Il

n’a pas une plus grande dose d’affection pour le commandant de la

division militaire de son département, et se trouve souvent en

dissentiment avec le procureur général... Le préfet a une vocation

prononcée pour le despotisme. Écoutez-le. Les entraves du gouvernement

représentatif étouffent son génie. Si quelquefois il commet des fautes,

ce n’est pas son administration qu’il en faut accuser, mais bien la

forme de ce maudit gouvernement. Du temps de Napoléon, jamais préfet

commit-il une faute?... jamais préfet fut-il accusé par un journal? La

liberté de la presse n’existait pas, il est vrai; mais la liberté

existait pour les préfets... Voilà pourquoi tous avaient du génie! voilà

pourquoi il n’y a aujourd’hui de grand et d’infaillible que les

écrivains!...

Le préfet, tout malheureux qu’il est, vit cependant résigné à son sort!

Quoique ses regrets soient pour le passé, il se dévoue au présent, et

attend sa récompense de l’avenir... Il n’a pas d’autre ambition que

celle de rester préfet, mais préfet amovible, c’est-à-dire pouvant

passer d’un département mauvais ou médiocre dans un département passable

ou excellent. Les meilleurs départements se distinguent par leurs

richesses agricoles, manufacturières et industrielles, une grande

étendue de territoire, une population nombreuse et éclairée, et surtout

par les émoluments de la préfecture en harmonie avec tous ces

avantages... Le préfet n’est pas avide; mais il cherche à entourer sa

puissance du prestige de la fortune; il sait que le pouvoir, pour être

respecté, a besoin de parler aux yeux, qu’il tire une grande partie de

sa force de l’éclat qui l’environne. Il voudrait obtenir des émoluments

assez considérables pour qu’on pût dire que lui aussi a sa liste

civile... car, ne vous y trompez pas, sa manie est de jouer à la

royauté... Je vous ai parlé tout à l’heure de ses conseillers, de ses

commis, de ses garçons de bureau... Lui est toujours tenté de les

appeler ses sujets. L’hôtel de la préfecture est un palais dans son

esprit, s’il ne l’est pas à ses yeux; il a un factionnaire à sa porte:

c’est son garde du corps... Quand il donne à dîner, c’est avec faste et

économie; il tient peu au luxe des mets, cela se mange; mais il prodigue

la vaisselle plate, luxe qui ne se mange pas! S’il est question d’un

bal, mêmes largesses! on ne s’y rafraîchit pas, mais on y danse

beaucoup... et le coup d’œil est magnifique!...

Aussi parle-t-on des dîners et des bals de la préfecture à peu près

comme on parle des dîners et des bals de la cour. Le préfet, comme son

auguste maître, reçoit toutes les notabilités de la ville, notabilités

administratives, marchandes, sucrières, épicières, teinturières, en un

mot la fleur de tiers-état; mais cette fleur exhale parfois une odeur

peu suave! Le préfet ne l’ignore pas. Aussi que de fois enrage-t-il tout

bas au milieu de ces réunions solennelles où il se voit obligé de faire

bon visage à tout le monde, et surtout à ceux qui lui déplaisent le

plus! Cela s’appelle de la haute politique. Les uns sont ridicules, et

il n’ose en rire; les autres sont impertinents, et il les trouve bien

élevés; ceux-ci font des gaucheries, et il n’a pas l’air de s’en

apercevoir; ceux-là parlent et se permettent des _liaisons dangereuses_;

il leur répond avec calme, et sans se permettre de les imiter, mais

rougit de leurs erreurs grammaticales, comme s’il les avait commises

lui-même; car, bien que peu versé dans la littérature, il aime le bon

français pour le moins autant qu’il est bon Français!... Les licences du

langage lui semblent d’ailleurs trop voisines de celles de la liberté.

Pauvre homme! l’orgueil de l’aristocratie lui sort par tous les pores;

il se sent né pour vivre avec des hommes, et non avec des épiciers!

Cependant tel est son sort! Il ne se lève ni ne se couche un seul jour

sans maudire intérieurement la révolution de juillet, cause première de

cette confusion sociale, renouvelée des temps les plus funestes! et

jamais ne se rappelle qu’à la révolution de juillet il doit sa fortune

et son élévation... La colère et le dépit lui ont fait perdre la

mémoire... heureusement pour sa conduite passée. En politique, la

mémoire est une qualité gênante... N’est-elle pas le miroir le plus

fidèle de nos erreurs et de nos fautes?...

Le préfet, quoique né de la révolution, n’a donc point le sentiment

révolutionnaire. Il parle bien tout haut de la gloire des trois

immortelles; mais tous ses efforts tendent visiblement à amortir cette

gloire embarrassante dont il ne sait plus que faire, et qui finira par

l’écraser, s’il ne parvient à l’écraser lui-même.

Il est forcé d’avoir deux masques, un pour le public, un autre pour le

gouvernement. Le premier représente la figure de Jean qui rit, le second

celle de Jean qui pleure... car s’il rit fréquemment avec le public, il

pleure toujours avec le gouvernement, et ses rires ne sont pas plus

vrais que ses pleurs! Mais le public étant toujours disposé à rire et le

gouvernement à pleurer, il faut bien que notre fonctionnaire, pour

atteindre à la hauteur de sa mission, se tienne scrupuleusement à cheval

sur ces deux contrastes de la nature.

La dissolution de la chambre des députés cause ordinairement chez lui un

redoublement de besogne. Les ordres, les avertissements, les terreurs du

ministère se croisent alors avec les quolibets, les plaisanteries, les

gaietés du public: le préfet n’a plus assez de temps pour trembler avec

l’un et faire bonne mine à l’autre.

Les élections générales équivalent pour lui au rétablissement de la

république.

Il voit tous les esprits en fermentation, la population dérangée de ses

affaires, et se formant en comités électoraux, désignés par lui sous le

titre de clubs révolutionnaires. Partout où il passe, il ne rencontre

que des groupes d’orateurs dont aucun ne se disperse à sa vue, et il

craint les groupes comme la foudre! En temps ordinaire, il ne les tolère

pas; ses gendarmes en font bonne justice; mais à l’époque des élections,

la légalité des groupes est reconnue. On se rassemble alors pour exercer

un droit civique, dont le fond est de se moquer le plus possible des

autorités gouvernementales. Le préfet, bien qu’étant celle qui souffre

le plus de l’exercice de ce droit, se trouve particulièrement appelé à

le protéger. On lui dit en riant: «Vous êtes puissant, monsieur le

préfet, mais vous ne nous empêcherez pas de voter en faveur de la

liberté; avec des députés indépendants, nous payerons moins d’impôts

peut-être!...» Paroles qui sont toujours accueillies par lui avec un

sourire approbateur: il ne peut que vouloir la diminution des impôts!...

Le ministère lui crie de son côté, pâle comme s’il était à la veille

d’être mis en disponibilité: «La France est perdue si le vote des

élections est contraire à nos candidats... Songez à la France!... et à

vous!...» Le préfet songe à lui... sauf ensuite à songer à la France, ce

qui ne lui paraît pas indispensable, attendu qu’il trouve beaucoup

d’exagération dans les recommandations ministérielles... et cependant,

il n’est pas tranquille: il sait très-bien que s’il échoue, la France ne

sera pas perdue, mais que lui pourrait l’être... Il faut donc obéir au

ministère!... et le voilà à l’œuvre pour le servir, mettant tout en

branle dans son administration, remuant tout le département de son

activité inquiète, envoyant sur tous les points d’habiles émissaires,

grands sondeurs de conscience, menaçant, au nom du salut de la France,

tous les fonctionnaires électeurs d’un grand désagrément si leurs votes

n’étaient pas acquis à la cause de l’ordre... et du pouvoir. Ces sortes

de menaces ne se font ordinairement qu’à mots couverts: en ne

s’expliquant pas ouvertement, le préfet n’en est pas moins compris, et

ne se compromet pas... Ce langage mystérieux a le double avantage d’être

moral et politique en paraissant insignifiant.

Dans ces circonstances difficiles, le préfet est presque toujours de

mauvaise humeur. Il brusque ses gens, gronde ses commis, contrarie ses

conseillers; il est en guerre ouverte avec tout le monde, si ce n’est

avec les électeurs et les candidats du ministère. Pour lui plus de

sommeil! et s’il dort, il est en proie à des rêves affreux, a pour

cauchemar sur sa poitrine oppressée le candidat le plus radical du

département.

Les plaisirs de la table ne le distraient pas de ses agitations sombres.

Il a perdu l’appétit, cette vertu de l’estomac si nécessaire à l’époque

des élections. Il donne des festins, mais sans y prendre sa part. Il

cherche à exciter l’appétit de ses convives, en déplorant tout bas

l’absence du sien; aussi gai, aussi sémillant, aussi causeur que la

statue du commandeur au souper de don Juan.

Vous arrivez sur ces entrefaites.

Votre première visite chez le préfet demeure presque toujours sans

résultat; il vous regarde à peine et ne vous parle pas. Vous vous

contentez de la froideur de cet accueil, ayant seulement ici pour but de

montrer votre figure et de vous familiariser avec les manières

moscovites de l’administrateur. Mais, à votre seconde apparition chez

lui, vous élevez le ton, et, bon gré, mal gré, vous obtenez les honneurs

de l’entretien politique. Car, avec le préfet, votre tactique diffère

essentiellement de celle que vous employez avec l’électeur.

Le préfet ne pense, n’agit, ne vit que par la politique et pour la

politique; l’attaquer sur un autre terrain serait inutile et maladroit.

Cette tactique est d’autant plus essentielle que vous avez à le

confirmer dans l’opinion favorable qu’il s’est probablement faite de la

modération de vos principes. Vous entrez donc en matière en

l’étourdissant par ces mots terribles: Je suis le candidat de

l’opposition!

Quoiqu’il le sache aussi bien que vous, ces mots produisent toujours sur

ses nerfs, comme par un temps d’orage, une sensation douloureuse. Mais

il faut commencer ainsi; en vous montrant d’abord ce que vous êtes, ce

que vous ne pouvez d’ailleurs lui cacher, vous faites augurer

favorablement de la franchise de votre caractère, et vous préparez bien

vos batteries pour assurer le succès de toutes vos ruses.

Candidat de l’opposition! répète le préfet en hochant la tête, et vous

osez l’avouer devant moi! Croyez, monsieur, que je combattrai votre

élection de toutes mes forces.

Exposez alors votre système politique, et que ce système, à l’aide d’une

phraséologie savante, se trouve, à peu de chose près, conforme à ses

vues conservatrices. Le préfet vous écoutera avec intérêt; l’heureuse

déduction de ses principes dans votre bouche flattera son orgueil

administratif; et il ne pourra s’empêcher de s’écrier dans le premier

mouvement de sa joie: Mais, monsieur, vous pensez absolument comme nous:

la dynastie, l’ordre et la liberté... avec le moins d’impôts possible!

voilà notre devise! Avons-nous tort de dire que l’opposition est

systématique, malveillante, ambitieuse? qu’elle fait moins la guerre à

nos principes qu’à notre pouvoir?

Laissez-le dire. Le voilà prévenu en votre faveur. C’est le moment de

frapper un grand coup, c’est-à-dire de vous élever à toute la

supériorité de votre génie machiavélique. Il faut semer la discorde

parmi les autorités constituées, brouiller le préfet avec le maire, le

maire avec le procureur général, le procureur général avec le receveur,

autorités qui, après celle du préfet, exercent le plus d’influence sur

les élections. La mésintelligence qui déjà existe entre elles rendra la

tâche facile!...

Au surplus, pour vous guider dans cette voie, je vais vous citer un

exemple-modèle, digne d’être profondément étudié par vous.

Le baron de M..., candidat de l’opposition, après avoir, selon mes

principes, exposé devant le préfet ses opinions politiques, et voulant

assurer son élection, imagina la manœuvre suivante. C’est tout un drame.

Je laisse parler les acteurs.

LE BARON DE M..., _en prenant son chapeau comme pour quitter la place_.

Adieu, monsieur le préfet... Je ne compte nullement sur un succès

électoral; mon antagoniste a pour lui trop de chances... Et cependant je

ne parierais pas qu’une fois élu, il ne fût bientôt dans le camp de

l’opposition... Mais M. le maire le protége...

LE PRÉFET, _un peu piqué_.

M. le maire ne le protége que pour se conformer à mes désirs...

LE BARON DE M...

Vous le croyez... Ne serait-ce pas plutôt M. le Maire qui aurait eu

l’adresse de vous intéresser en faveur de ce candidat?

LE PRÉFET, _un peu plus piqué_.

M. le maire n’a pas le droit de m’intéresser en faveur de qui que ce

soit, lorsqu’il s’agit d’élections...

LE BARON DE M...

A la bonne heure... mais j’ai entendu dire qu’il existait entre M. le

maire et le candidat certaines petites conventions...

LE PRÉFET, _extrêmement piqué_.

Des conventions!... mais ce serait d’une immoralité révoltante!

LE BARON DE M...

Oh! non, je vous assure. Ces conventions sont fort innocentes... _Votre_

candidat s’est engagé, une fois élu député, à faire nommer M. le

maire... préfet!...

LE PRÉFET, _d’un air furieux_.

Lui! préfet! un sot, un niais, dont je ne voudrais pas pour le dernier

de mes commis... Allons donc! c’est impossible!

LE BARON DE M...

C’est un bruit qui court dans la ville... M. le maire désire être

préfet... mais je ne pense pas que ce soit de votre département... Il

vous aime trop pour demander à vous remplacer!...

LE PRÉFET, _hors de lui-même_.

Lui! il ne peut pas me souffrir! mais je ne le crains pas; je saurai le

braver!

LE BARON DE M...

Calmez-vous, de grâce! Il ne veut pas, je vous assure, se brouiller avec

vous... Après les élections, je ne dis pas... mais, dans ce moment, vous

lui êtes trop nécessaire... Songez donc qu’en votant pour son protégé,

c’est comme si vous votiez pour lui... Vous ne voudriez pas le

désobliger... et puis n’a-t-il pas su mettre dans ses intérêts le

procureur général...

LE PRÉFET, _frappant sur son bureau_.

Mais c’est une conspiration abominable!...

LE BARON DE M...

Informez-vous... je me trompe peut-être... Le procureur général,

m’a-t-on dit, s’ennuie dans cette ville... On y dîne assez mal... et

vous n’ignorez pas que votre procureur est un petit Brillat-Savarin...

LE PRÉFET.

Tout ce que je sais, hélas! c’est qu’il boit beaucoup trop de vin de

Champagne à la préfecture!

LE BARON DE M...

Convive aimable mais dispendieux, n’est-ce pas? Eh bien! vous en serez

bientôt débarrassé... M. le maire lui a promis que, s’il appuyait son

protégé, il le ferait passer dans un ressort de juridiction beaucoup

plus important que celui-ci, dans la haute Bourgogne, par exemple, ou

dans le Périgord, peut-être même à Paris!

LE PRÉFET, _sur le point de s’évanouir_.

Je n’en reviens pas!... Quelle horrible machination!... Mais pour qui

donc me prennent-ils?...

Immédiatement après cet entretien, le préfet ne fit qu’un bond de la

préfecture à la mairie. Et le hasard voulut qu’il y rencontrât le maire

en conférence avec le procureur général. A la vue des deux conspirateurs

réunis, car il les apostropha par ce nom, sa fureur ne connut plus de

bornes. Il les accusa de sacrifier l’intérêt général à leur intérêt

particulier, de se jouer de son autorité, de son honneur, de la

franchise de son caractère; de faire un vil tripotage de la plus noble

des missions; de mériter les accusations auxquelles l’administration est

constamment en butte; de se dégrader à leurs propres yeux. Il fut beau

dans sa colère comme dans le calme de la représentation administrative!

Cependant le maire et le procureur général furent étourdis de cette

sortie véhémente... Cherchant ensuite à s’en expliquer la véritable

cause, ils crurent un moment le préfet atteint d’aliénation mentale,

maladie toujours à craindre parmi les fonctionnaires de l’état à

l’époque des tribulations électorales; mais cette opinion ne put

longtemps prévaloir. Le préfet, malgré l’injustice de son accusation,

leur dit trop de vérités dures et blessantes pour ne pas leur prouver

toute la puissance de sa raison. En vain l’un et l’autre cherchèrent à

se justifier; plus ils se prétendaient innocents, plus le préfet les

voyait coupables, plus il les flétrissait des noms de traîtres et de

félons. Bientôt les têtes s’échauffèrent de part et d’autre, et la

querelle devint si vive que les trois fonctionnaires s’accablèrent

d’injures et se jurèrent une haine à mort. Le procureur général s’oublia

même au point de proposer un cartel au préfet, ne songeant plus que la

veille il avait fait emprisonner un mauvais sujet comme duelliste et

spadassin!...

§ II.--_De la femme du préfet._

La femme du préfet avant tout est femme. Les principes généraux que j’ai

développés dans la Méditation où je traite de la femme de l’électeur

peuvent également lui être appliqués. Ici, mon principal but est de la

considérer dans ses rapports spéciaux avec la position de l’éligible. M.

le baron de M... nous servira encore d’intermédiaire. Son rôle n’est pas

achevé.

Pénétrons-nous bien du caractère de cette puissance féminine.

Placée sur le piédestal d’une préfecture, elle est fière de son rang, et

souvent son mari lui doit le sien. Ce pauvre homme n’eût peut-être

jamais songé à l’obtenir si sa femme eût oublié d’être belle et d’avoir

de l’esprit. Le gouvernement croit quelquefois récompenser le mérite

quand il ne fait que céder à l’influence d’un gracieux sourire. Jugez ce

que vaut à ces conditions la figure d’une femme, et combien la reine

d’un département se croit digne de partager la couronne administrative.

A l’orgueil du rang la femme du préfet joint la vanité du luxe dans les

moindres bagatelles. Petite maîtresse, elle a son boudoir tapissé de

soie bleue ou rose, et suit les révolutions de la mode comme son mari

craint celles de ses administrés. Sa toilette est un drame sans unité et

rempli d’épisodes: elle méprise les chapeaux du chef-lieu, et fait venir

les siens de Paris. L’arrivée de quelques nouveautés pour elle est un

événement dans sa vie et met en émoi toute la population du pays. Elle

tient à l’honneur de passer pour la plus élégante, comme elle est déjà

la plus considérable. Si une femme osait se parer avec plus de goût et

de recherche qu’elle, cette implacable souveraine serait capable, je

crois, de la faire mettre _au violon_, en vertu de son pouvoir de femme

humiliée: son amour-propre n’admet point de rivales. Sa haine poursuit

impitoyablement les _créatures_ qui, à l’exemple de la femme du

commandant de la division militaire et de celle du receveur général,

croient marcher ses égales. Elle les maudit et les menace bien plus

encore si leur coquetterie ou leur beauté lui porte ombrage: son sommeil

alors en est troublé, et elle les désigne à son mari comme pouvant

compromettre la sécurité du département.

La femme du préfet aime le plaisir, le mouvement, les bals, les soirées,

ainsi que toute femme intéressée à montrer ce qu’elle porte, ce qu’elle

est, ce qu’elle peut, ce qu’elle pourrait.

Elle fait les honneurs de la préfecture aussi bien que son mari fait le

travail des élections. Elle a un sourire gracieux pour tout le monde et

une pensée maligne pour chacun. Toute notabilité modeste rencontre en

elle appui et protection. Mais ses soins les plus inquiets sont pour les

illustrations nobiliaires, en général ennemies des bals de la

préfecture. En vain elle les y invite, et cherche par toutes les

séductions possibles à les y entraîner; elle les trouve impassibles,

fièrement retranchées derrière leur opinion. Si elle perd patience, elle

se venge; ne pouvant les amuser, elle les déchire. Au lieu de

compliments, elle les gratifie d’épigrammes, se moque de l’ancienne

noblesse et vante la nouvelle, suivant elle bien plus riche de titres

glorieux. Pour humilier les marquis d’autrefois elle cite les princes

d’aujourd’hui. A force de les tourner en ridicule (les marquis

d’autrefois), elle espère les rendre plus souples, moins orgueilleux,

moins outrecuidants... mais point! Cette noblesse entêtée s’obstine à ne

pas vouloir danser à la préfecture... et comme le salut d’un empire peut

dépendre de quelques entrechats, la femme du préfet découvre plus d’un

danger imminent dans l’opposition des légitimistes! Cette femme

supérieure a tant de pénétration, même au sein des plaisirs les plus

frivoles!

Redoutable dans sa haine, notre héroïne est douce, obligeante, facile

dans ses affections. Lors du recrutement militaire, elle fait volontiers

réformer le fils d’une de ses amies, quand il est bon sujet et beau

garçon. Le préfet accorde à sa femme deux ou trois satisfactions de ce

genre par année. Un bureau de tabac, une direction des postes, un emploi

dans les bureaux de la préfecture est-il vacant?... madame a le droit

d’intervenir auprès de son mari en faveur du mérite ignoré ou de

l’infortune courageuse!... Elle est la Providence du pauvre, le soutien

du faible, le défenseur de l’opprimé. Elle va régulièrement à la messe,

et de temps en temps goûte le bouillon dans les hôpitaux. Ainsi la femme

du préfet complète ses services et couronne la série de ses devoirs!...

Ne vous présentez pas chez elle de bonne heure; car elle se lève tard,

malgré toutes les occupations dont elle est l’esclave et dont vous venez

d’entendre l’énumération. Le sommeil est nécessaire à sa santé; il

entretient dans une fraîcheur naturelle les lis et les roses de son

visage. Point très-important, car en province il n’est pas facile de se

procurer une fraîcheur d’emprunt; cela d’ailleurs est remarqué tout de

suite et fait la matière d’un feuilleton dans la gazette du département.

La femme du préfet prend donc toutes les précautions nécessaires pour

conserver longtemps l’éclat de son teint; et elle dort, mais elle dort

comme un enfant, à moins qu’elle n’ait aperçu dans la journée un chapeau

plus nouveau ou plus frais que le sien.

Vous n’êtes pas d’un physique agréable... c’est un très-grand tort

auprès d’une petite maîtresse, élevée en position, et libre dans le

choix de son entourage intime. Que votre abord soit simple; point de

phrases, point de fadeurs!... votre laideur les rendrait ridicules!...

La femme du préfet, qui ordinairement a reçu une éducation parisienne,

diffère de la femme de l’électeur pour les habitudes et les manières, à

peu près comme le préfet diffère en politique de cet honorable citoyen.

Faites-vous annoncer franchement chez elle, ainsi que vous l’avez fait

chez son mari, par ce peu de mots significatifs: Le candidat de

l’opposition!...

Elle vous recevra avec obligeance, mais ne pourra s’empêcher de sourire,

en disant: Un candidat de l’opposition chez moi!... je n’en ai peut-être

pas vu encore!... et comme les femmes, en général, se passionnent

facilement pour tout ce qu’elles ne connaissent pas, vous lui plairez

comme un article de nouveautés, comme une curiosité rare!... Elle se

sentira disposée à vous écouter, impatiente de savoir si votre langage

est aussi âpre, aussi tranchant que l’assure le journal. Dès les

premiers mots, donnez un démenti au folliculaire par la grâce et

l’aisance de votre élocution. Distribuez deux rôles à votre divinité;

n’oubliez pas la petite maîtresse en louant la femme politique. Si l’une

ne craint pas la gloire d’une Corinne, l’autre ambitionne toujours celle

d’une Récamier. Mariez adroitement ces gloires si dissemblables, et

formez-en une couronne digne d’être offerte à la femme du préfet.

Voilà pour la marche ordinaire de vos moyens stratégiques; mais cette

marche ne suffit pas toujours. Ayons maintenant recours au baron de

M..., dont la profonde scélératesse ne fut pas moins habile chez la

femme du préfet que chez le préfet lui-même. Suivons-le dans le boudoir

de cette autorité coquette; écoutons, étudions avec fruit le dialogue

suivant.

LA FEMME DU PRÉFET.

En vérité, monsieur, je devrais vous renvoyer à mon mari.

LE BARON DE M...

Je l’ai déjà vu, madame.

LA FEMME DU PRÉFET.

Et vous n’avez pas épuisé avec lui cette question électorale?

LE BARON DE M...

Je ne le pouvais pas, madame.

LA FEMME DU PRÉFET.

Je ne crois pas que vous soyez plus heureux avec moi.

LE BARON DE M..., _d’un air triste_.

Plus heureux?... je ne sais...

LA FEMME DU PRÉFET.

Qu’avez-vous donc?... vos traits se couvrent d’un voile lugubre...

LE BARON DE M..., _plus triste_.

Je dois me taire.

LA FEMME DU PRÉFET.

Parlez! parlez!... si c’est un secret... tant mieux! J’adore les

secrets... quand je les connais...

LE BARON DE M...

Dans cette circonstance, madame, il vaudrait mieux ignorer... et

cependant ce que je sais n’est un secret pour personne... excepté pour

vous peut-être...

LA FEMME DU PRÉFET.

Voilà qui est singulier!... Je suis pourtant au courant de tout ce qui

se passe dans la ville... j’ai une excellente police de femmes de

chambre... Ne serait-elle pas meilleure que celle de M. le préfet?

LE BARON DE M...

Apparemment... c’est comme à Paris...

LA FEMME DU PRÉFET.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 11 / 26 段