Si elle est jolie, gardez-vous bien de le lui dire; elle le sait mieux

que vous; mais regardez-la de manière a lui faire croire que vous

partagez l’opinion favorable qu’elle a de sa personne. Est-elle

coquette?... Assurément, si elle est jolie. Lancez-vous dans le domaine

de la mode; déployez des connaissances étendues et variées dans l’art

des Palmyre et des Herbaut; parlez des étoffes nouvelles, des chapeaux

du matin, des chapeaux du soir, des fichus, des tournures, des corsets à

mécanique, mais non orthopédiques!... Votre érudition de magasin vous

placera bien haut dans son esprit, cette érudition, elle ne l’ignore

pas, étant le partage des gens bien élevés! Est-elle dévote?...

renfermez-vous dans un mysticisme sévère; ayez sur vous, au besoin,

quelque médaille bénite par le pape, et dont vous lui faites hommage!...

Nommez-lui les plus fameux prédicateurs, et, s’il le faut, prêchez comme

eux. Un candidat à la députation doit tout savoir, et ne reculer devant

aucun obstacle... véritable encyclopédie vivante où se trouve pour

chaque passion, chaque caractère, un article tout prêt!...

La femme de l’électeur n’est-elle ni jolie, ni coquette, ni dévote, tant

pis pour vous! Ce sont les trois plus agréables défauts d’une femme, les

plus réjouissants, les plus faciles à saisir et à exploiter, les plus

féconds en incidents romanesques... Elle est probablement alors bonne

mère de famille: demandez à voir ses enfants, et aussitôt trois ou

quatre marmots se présentent et font irruption sur vous... Laissez-les

faire! Livrez-leur votre chapeau, votre canne, votre lorgnon, votre

montre!... Si votre montre est à répétition, n’oubliez pas de la faire

sonner, en la plaçant tour à tour contre l’oreille de chacun de ces

espiègles... Les enfants aiment à entendre tinter _la petite bête_... et

ils sautent sur vous de plus belle, salissent votre pantalon,

chiffonnent votre cravate et votre gilet, se jettent vos gants à la

tête; et pour prix de toutes ces gentillesses, après les avoir bien

caressés, vous leur promettez des gâteaux à votre prochaine visite...

Heureux si, après cette parole imprudente, ils vous laissent partir sans

exiger de vous immédiatement l’exécution de votre promesse!...

Je ne finirais pas si j’indiquais toutes les nuances de caractère dont

vous pouvez habilement profiter. Ce qui précède suffira, j’espère, pour

vous éclairer d’une manière certaine sur la direction de vos mouvements

stratégiques auprès de la femme de l’électeur. Mais une dernière

observation fort importante. En aucun cas, ne tenez le dé de la

conversation. La femme doit jouir de cet honneur dignement mérité chez

elle, et par droit de conquête et par droit de naissance. En parlant

peu, vous paraîtrez bien plus spirituel à ses yeux que si vous parliez

beaucoup... Vos traits les plus piquants, elle les trouvera dans chacune

de ses paroles, pourvu que vous ayez l’air de ne l’interrompre jamais.

Jugez, après cela, du degré de mérite dont vous pouvez être pourvu!...

La femme de l’électeur vous offre des ressources immenses. Elle peut

vous encourager quand vous avez perdu courage, vous donner de l’espoir

quand vous n’espérez plus, vous relever quand vous êtes abattu, vous

faire obtenir la victoire quand vous êtes menacé d’une défaite! Qu’un

électeur malveillant se prononce contre vous! Misère! vous appelez de

cette décision auprès de sa femme, et en elle vous trouvez une cour de

cassation qui la réforme à votre profit!... Si un autre hésite à vous

donner son appui, elle le détermine en votre faveur. Celui-ci vous

protége: sa femme, grâce à votre tactique, le maintient dans cette

heureuse disposition... Mais négligez le puissant auxiliaire, vous

n’êtes plus qu’un intrigant subalterne, un homme sans tact, sans esprit,

sans discernement; vous devenez l’ennemi et la victime du corps

électoral en cornette!...

Il est bien entendu qu’afin de se rendre intelligible, un candidat monte

ou baisse le ton de son langage au diapason de la position sociale en

présence de laquelle il comparaît. Ainsi vous ne parlez pas à la femme

du propriétaire et du négociant comme à la femme de l’épicier et du

lampiste, à celle de l’homme en place et du savant comme à celle du

tailleur et du fermier. Le fond de votre discours sera toujours le même,

parce qu’il sera fondé sur le caractère, les caprices, les habitudes,

les passions de toutes; mais les expressions en seront différentes;

élégantes et choisies, simples et naturelles pour les unes, communes et

triviales, bouffonnes et burlesques pour les autres.

§ V.--_Du chien et du chat de l’électeur._

Après la femme de l’électeur, les êtres vivants qui occupent dans sa

maison la place la plus importante sont assurément son chien et son

chat. Mais, me direz-vous, je veux bien croire que tout le monde possède

à peu près une femme, mais il n’est pas vrai que tout le corps électoral

vive en compagnie de ces animaux... Alors, à quoi bon cette Méditation?

Je répondrai: Tous les électeurs n’ont pas, mais presque tous ont un

chien, et la plupart de leurs femmes un chat... Cette Méditation est

donc nécessaire, d’autant plus nécessaire, qu’un grand nombre

d’électeurs poussent la caninomanie jusqu’à cumuler trois ou quatre

chiens pour lesquels ils ont une affection si vive qu’ils oublient

quelquefois celle qu’ils doivent à leur intéressante famille; mais je ne

parlerai point de ceux-là; ceux-là seuls sont une exception. J’aborderai

la classe commune, la classe patriarcale des honnêtes gens qui, parfois

livrés à eux-mêmes, éprouvent le besoin de s’épancher dans le sein d’un

animal domestique... Noble mouvement de l’homme qui ne dédaigne pas de

confier ses plus intimes pensées à un être innocent, peu fait pour le

comprendre, de partager avec lui son festin, ce qu’il comprend à

merveille, et de lui témoigner sa joie ou son chagrin par un accueil

plus ou moins flatteur dont il sait garder le souvenir.

Cinq ou six espèces de chiens florissent dans le corps électoral.

Le griffon, le danois et l’épagneul hantent les hôtels et servent la

haute propriété!...

Le caniche et le carlin dégénéré se font remarquer dans la classe

moyenne et le petit commerce...

Le chien de Terre-Neuve et le boule-dogue habitent les ateliers et les

manufactures, dont ils sont les plus fidèles gardiens!...

Ne vous inquiétez pas du griffon et du danois; vous aurez rarement

affaire à eux; ils partagent la demeure de la race chevaline, dont ils

sont les amis inséparables; et à moins que leur maître ne soit à

l’écurie au moment de votre visite, vous ne les rencontrerez pas... Ces

chiens sont arrogants, taquins, aristocrates. Ils aboient surtout contre

les gens mal mis. Méfiez-vous!...

L’épagneul ou _King’s Charles_ est doux, tranquille, timide comme le roi

dont il porte le nom. Quoique riche d’illustres aïeux, il n’affiche ni

morgue ni fierté... On le voit sur les genoux d’une actrice aussi bien

que sur ceux d’une duchesse. Il tient plus à l’édredon qu’aux titres,

préfère les sucreries à l’honneur du rang. Idole de sa maîtresse, il

partage avec elle les jouissances du luxe, est comme elle l’ornement

d’un boudoir et ne sort jamais qu’en voiture. Ce chien, fort

légitimiste, peut vous être d’une très-grande utilité dans vos rapports

avec la femme de l’électeur!... Il n’est pas inaccessible aux séductions

étrangères!...

Le carlin dégénéré habite le Marais, les châteaux en ruines, ou les

villes de province au-dessous de trois mille âmes. Il est le compagnon

de la vieillesse, se couche de bonne heure, se lève tard, prend son café

chaque matin, mais a le caractère hargneux, criard, agaçant. Il faut le

traiter comme un député sans place!... c’est-à-dire avec ménagement,

douceur, et lui donner un os à ronger!...

Le caniche vit ordinairement en compagnie de l’homme de bureau, toujours

charmé de son intelligence, de ses tours d’adresse, de son poil frisé,

de sa queue en pompon, et surtout de sa facilité à plonger dans la

rivière et à jouer au domino. Comme son maître il a un excellent

caractère, et comme lui prend fait et cause pour le juste-milieu, avec

lequel il a l’habitude de manger... Attendu son excessive gourmandise,

ce chien est très-ministériel.

Le chien de Terre-Neuve, grave et austère, est le plus grand

philanthrope de tous les chiens. Il n’a pas d’opinions politiques. Toute

son ambition est d’avoir quelquefois l’occasion de se jeter à l’eau pour

sauver de la mort, non son semblable (ses semblables n’ont jamais besoin

de lui), mais un de ces bipèdes décorés du nom d’homme, et qu’il ne

sauverait peut-être pas s’il pouvait savoir ce qu’ils valent!...

Le boule-dogue est le plus irritable de tous... Il a toujours la menace

à la bouche, vous regarde de travers, et grogne du matin au soir... Issu

de l’Angleterre, il s’est formé dans les querelles de boxeurs et les

combats de coqs... C’est l’O’Connell de la race canine; il en serait le

Danton si O’Connell n’existait pas. Il représente en France le

radicalisme le plus pur et le plus avancé. Je ne le dis pas pour vous

effrayer, mais il ne fait pas bon de se frotter à lui; aucun appât ne

peut le séduire; dans toutes les occasions possibles, il aime mieux

mordre que manger... Évitez-le, s’il vous plaît, ou plutôt si vous

pouvez!...

Voilà en peu de mots les portraits de tous les chiens avec lesquels vous

êtes exposé à vous trouver en contact; tous maîtres chiens, tous nobles

ou jouissant du droit de bourgeoisie. Non moins que l’électeur et sa

puissante moitié, ils méritent de fixer votre attention; étant aussi

dangereux, ils exigent le même culte; apprenez à les connaître, à les

flatter, à les séduire; ils ne sont pas plus incorruptibles que les

hommes, et peut-être les trouverez-vous meilleurs?... Mais ne riez pas,

je vous prie; cette étude vous est indispensable... Il suffirait de deux

ou trois chiens qui vous eussent pris en grippe pour faire manquer votre

élection!...

Quant aux chats du corps électoral, je n’en parlerai pas en détail, une

seule espèce étant estimée de la femme de l’électeur, l’espèce _angora_

à longues soies et essentiellement ronflante.

Ainsi, mettez-vous sur vos gardes au moment d’entrer chez l’électeur.

Votre coup de sonnette sera probablement le signal d’un aboiement

insupportable; mais n’en témoignez pas d’impatience; car, à votre

entrée, cet aboiement redoublera, et l’animal coupable poussera

peut-être plus loin sa mauvaise humeur, en se précipitant sur vous sans

pitié pour vous mordre au gras de la jambe, s’il y a prise... Ne bougez

pas! soyez calme! laissez-vous mordre noblement!... Si vous avez affaire

à un boule-dogue, je vous plains! mais si vous n’êtes maltraité que par

un caniche ou un épagneul, dont la dent est moins longue, moins perfide,

votre mollet ne sera pas gravement compromis... Mais fussiez-vous la

proie d’un boule-dogue ou de pis encore, ne faites pas la moindre

grimace; appelez au contraire le sourire sur vos lèvres! paraissez gai,

sémillant, magnanime; cherchez à désarmer par des caresses la fureur de

votre ennemi, et dites bien haut, en tâchant de vous dérober tout

doucement à sa politique incisive: Est-il gentil le _toutou_!... Ce mot

vous fera honneur, il prouvera la bonté de votre caractère; les maîtres

de la maison ne manqueront pas de s’écrier en vous admirant: Monsieur

aime les bêtes... monsieur est philanthrope... monsieur est ami de

l’humanité!...

Une conduite différente exposerait le candidat au danger le plus

imminent. Bien des électeurs n’ont souvent dans leur maison des chiens

hargneux que pour éprouver le caractère des éligibles; quelque temps

avant l’époque des élections, ils s’avisent de les dresser à cet usage.

Gare donc à celui qui ne sait pas se laisser mordre! c’est un homme pris

au piége, un homme perdu!...

Citons un exemple à l’appui de ces principes de stratégie.

M. R... (c’était avant 1830), grand observateur de toutes les faiblesses

du cœur humain, après avoir mis en œuvre une grande partie des moyens

indiqués dans ce livre, se présenta chez un électeur où cohabitait un

chien à formes tranchantes... A peine fut-il entré, que ce chien

s’élança sur lui avec fureur, et lui enleva un fort beau morceau au plus

étoffé de ses mollets. M. R..., comme on le pense bien, souffrit

horriblement de cette morsure, mais n’eut pas même l’air de s’en

apercevoir. Cet acte de courage et d’habileté fut dignement récompensé.

M. R... fut élu député... Mais malheureusement il jouit peu de temps des

faveurs parlementaires; il mourut au bout de six mois... Le chien qui

l’avait mordu était enragé!... Dénoûment déplorable, mais rarement à

craindre. Les chiens enragés sont ordinairement des chiens vagabonds,

sans gîte, sans famille, sans éducation... Sous le toit de l’électeur il

n’y a quelquefois d’enragé que l’électeur lui-même!...

Après les boutades du chien de monsieur, viennent les indiscrétions du

chat de madame. Car en général si les angoras ne sont pas méchants, ils

sont toujours très-indiscrets; dès que vous serez assis, l’animal félin,

par un saut élégant et léger, viendra faire sur vos genoux élection de

domicile; il s’y étendra paisiblement, se formera en colimaçon, et

fermant les yeux, commencera un _ron ron_ tellement prononcé, qu’il vous

sera impossible de continuer la conversation... Ne vous fâchez pas!...

Qu’est-ce d’ailleurs pour un éligible que le sans-gêne et le ronflement

d’un chat, quand il a pu supporter avec héroïsme la morsure d’un

chien?... Immobile sur votre chaise, dissimulant votre embarras et votre

ennui, vous passez et repassez moelleusement la main sur le dos de

l’angora; vous faites sortir des étincelles de sa toison brillante! vous

le regardez avec amour et le proclamez le plus beau, le plus intéressant

de tous les chats! Ses maîtres vous remercîront du fond de leur cœur,

charmés de rencontrer dans un homme politique, un homme grave, de la

sympathie pour des affections que beaucoup de gens qualifient de

puériles... Ils se croyaient parfois ridicules; vous les avez désabusés!

n’est-ce pas là déjà un triomphe?...

Qu’on ne méprise donc pas ces petits moyens!... qu’on ne vienne pas dire

qu’ils sont indignes d’un homme de mérite! En politique, il n’y a pas de

petits moyens, parce qu’en négligeant les petits moyens on manque

souvent d’arriver aux grandes choses!... et que les moyens en apparence

futiles et misérables, sont en général les plus ingénieux. Faire la cour

à un chien, à un chat! fi donc!... me dites-vous... je ne m’y déciderai

jamais! Eh bien! ouvrez l’histoire! et vous verrez quels grands rôles

les bêtes ont toujours joués sur la terre!...

N’est-ce pas une louve qui a servi de nourrice au fondateur de Rome?

Ne sont-ce pas des oies qui ont sauvé le Capitole?

Le cheval d’Héliogabale n’a-t-il pas été consul?

Et le veau d’or, assez connu de nos jours, n’était-il pas en grande

vénération chez les Hébreux?

Et le bœuf Apis, n’était-ce pas un autre bœuf-gras pour les prêtres

d’Égypte?

Et le compagnon de saint Antoine... qu’en dites-vous?...

Et les lumières du Saint-Esprit, craignez-vous de les invoquer?

Vous souvenez-vous de l’âne de Balaam?

Les rois ne se donnent-ils pas entre eux des éléphants, des tigres, des

lions, des rhinocéros, comme gages de leur amitié réciproque?

Partout la bête a joué un grand rôle sur la terre. Que d’hommes

distingués n’ont fait leur chemin de nos jours que par l’entremise d’un

animal! Que de souverains et de souveraines n’ont eu longtemps pour

favori qu’un singe ou un perroquet, dont il fallait, sous peine de

disgrâce, admirer les grimaces ou le bavardage, et dont les caprices

dictaient d’irrévocables arrêts!...

M. L..., pour avoir fait couper adroitement les oreilles au griffon de

M. le duc de ***, est devenu préfet.

M. P..., pour avoir donné à madame la marquise de C... un _King’s

Charles_, s’est élevé aux fonctions de conseiller d’état.

M. D..., pour avoir troqué son excellent cheval contre une misérable

rosse qui _encanaillait_ les écuries d’une autorité puissante, a obtenu

un beau poste diplomatique; emploi vainement sollicité par lui pendant

plusieurs années au nom de son mérite et de ses services!...

Je soutiendrai en outre que ces moyens, tout mesquins, tout faibles

qu’ils paraissent, exigent dans l’homme appelé à les mettre en œuvre

plus d’adresse, plus de présence d’esprit que n’en demandent d’ordinaire

les hautes combinaisons de l’intrigue. Loin de rougir de vaincre par

eux, le talent en peut tirer gloire!... Les petits esprits seuls les

méprisent ou ne les comprennent pas. Ce qu’il y a de plus simple et de

plus naturel déplaît toujours au vulgaire. Le sublime pour lui c’est

l’enflure, c’est la nature marchant sur des échasses; et ce qu’il trouve

ridicule est bien souvent sublime pour l’homme de génie!...

Soyez effrayé, je le conçois, de tous les efforts que nécessite une

position comme la vôtre. Le moindre de ces efforts ne se fera point sans

travail, sans soucis, sans regrets, sans inquiétudes. Une candidature à

la députation est quelquefois un martyrologe, mais au bout duquel est

une belle palme à conquérir!...

MÉDITATION XV.

Stratégie administrative.

Les électeurs sont aux autorités constituées ce que les conscrits sont

aux soldats qui ont vu le feu. Les électeurs n’étant appelés que de

temps à autre à exercer leurs droits, et les autorités constituées

vivant constamment dans la sphère de leurs fonctions, il en résulte pour

les uns peu d’aptitude à combattre toutes les ruses auxquelles ils sont

en butte; pour les autres, au contraire, de l’acquis, de l’aplomb et une

grande connaissance des manœuvres stratégiques de l’éligible. Nos

électeurs, en fait de candeur et de naïveté, en sont encore à l’âge d’or

du gouvernement représentatif, tandis que nos fières autorités en ont

amené l’âge de fer. Les difficultés de la lutte sont bien autrement

grandes avec elles; quelle que soit l’adresse de l’éligible, celle de

l’administration n’est pas inférieure à la sienne: vos moyens les plus

sûrs, elle les connaît! vos moindres démarches, elle les épie! vos

pensées les plus secrètes, elle les devine! Il faut pour la vaincre plus

que de l’habileté et du génie... il faut ne ressembler à personne!

Le candidat ministériel est naturellement protégé par elle. Ce n’est pas

pour lui que j’écris cette Méditation... mais pour vous, candidat de

l’opposition!... Votre position est délicate, mais non désespérée, si,

fidèle à mes principes, vous n’avez pas, ainsi que je vous en ai dix

fois prié dans ce livre, arboré des couleurs tranchées!

La plupart des candidats de l’opposition prennent à tâche de se mettre

en hostilité ouverte avec les autorités. C’est une faute grave. De

quelle utilité sont pour vous et vos cris, et vos injures, et vos

menaces? à quoi vous servent vos diatribes et vos pamphlets, sinon à

aigrir l’administration contre vous, sinon à vous faire passer à ses

yeux pour le citoyen le plus intraitable du royaume? La haine qu’elle

vous porte en raison de vos attaques contre son honneur particulier, est

mille fois plus dangereuse que l’aversion et l’éloignement dont votre

opposition politique est la cause; et la raison en est facile à

concevoir: en attaquant son honneur, vous la blessez dans ce que l’homme

a de plus cher et de plus précieux au monde; elle peut vous pardonner le

mépris d’un système gouvernemental, les systèmes changent, mais non son

avilissement personnel, la probité du cœur est immuable! Ainsi, vous

intéressez son amour-propre à conspirer avec son devoir; vous ameutez

contre vous toutes ses rigueurs. Non-seulement vos principes sont

hostiles, mais vos passions sont injustes et deviennent séditieuses.

Vous rendez impossible tout moyen de transaction... C’est une guerre à

mort, où vainqueurs et vaincus ne se battent point, mais s’assomment, et

où les meilleures chances ne sont pas pour vous.

Soyez moins irritable, vous serez plus adroit. Ne prenez de la guerre

que le côté diplomatique; servez-vous des armes de la ruse et de

l’astuce; elles frappent moins fort, mais elles vont mieux au but. Le

sort des empires se décide plus souvent dans un congrès que dans une

bataille. Soyez fin comme Talleyrand, dissimulé comme Metternich!...

Méritez le nom de Machiavel de la députation; que vos ennemis politiques

ne soient pas exterminés, mais joués par vous... C’est le plus

infaillible moyen d’en triompher; car un homme joué est en pire état

qu’un homme exterminé... Il est ridicule! L’homme exterminé ne l’est

jamais, et par cela même se porte souvent très-bien!

Un coup de maître serait de faire prendre le change sur votre position

véritable. Rien n’est plus facile avec les électeurs; mais avec

l’administration, qui a suivi toutes les phases de votre vie politique,

qui s’est armée de tous les documents nécessaires pour en bien connaître

l’esprit et le caractère, qui vous a marqué d’un sceau réprobateur,

comme le berger marque d’une croix rouge les moutons qu’il destine à la

boucherie, votre rôle n’est plus le même. Comme vous sentirez alors tout

le prix d’avoir su couvrir vos opinions d’un voile salutaire! Quoique

porté par l’opposition, vous ne passerez pas pour un énergumène, vous,

modeste, timide, parlant froidement le langage de la raison,

c’est-à-dire le langage de l’opinion dont vous sollicitez le suffrage;

aussi réservé dans l’aveu de vos sympathies qu’éloigné d’afficher vos

antipathies politiques. Les autorités ne se défieront pas de vous comme

d’un ennemi bien redoutable pour le gouvernement; elles vous supposeront

plutôt entraîné par l’opposition qu’attiré vers elle. C’est à vous, dans

ce cas, à ne pas perdre un moment pour tirer parti de cette disposition

d’esprit, et amener les autorités au point de leur faire croire que si

vous êtes élu député vous pourriez bien passer dans le camp ministériel.

Il ne vous faudra pas être bien habile pour arriver à ce but. Tous les

jours nous sommes témoins de semblables défections. Rien n’est plus

simple avec un bon ministère, juste appréciateur du mérite... de la

boule blanche. L’essentiel, pour vous, est d’être bien posé... et vous

l’êtes. Entrons d’abord chez M. le préfet!

§ Ier.--_Du préfet._

Les préfectures sont pour ainsi dire les royaumes de la banlieue.

Les préfets, grands protecteurs de ces petits royaumes, jouissent avec

délices de leur puissance; rien ne leur paraît préférable à une jolie

préfecture, si ce n’est l’empire français lui-même. La Prusse est plus

étroite, l’Autriche moins libre, la Russie plus barbare. Quoiqu’il y ait

en France quatre-vingt-six départements, et par conséquent autant de

préfectures, ils aiment à comparer leurs domaines aux anciens duchés ou

provinces formant autrefois la circonscription de notre territoire; et

pour les entretenir dans leurs illusions, leurs courtisans prétendent

sans rire qu’il n’existe aucune différence entre un préfet et un duc de

Bourgogne ou de Normandie: leurs courtisans ne sont pas moins

impitoyables que ceux des grandes cours, cohorte de flatteurs dont leurs

conseillers, leurs commis et leurs garçons de bureau forment l’élite.

L’approche du jour de l’an amène ordinairement un redoublement de coups

d’encensoir. L’espoir d’une douce gratification stimule leur zèle. Alors

surtout les préfectures se transforment en gouvernement d’autrefois, et

défient les plus belles principautés de l’Allemagne.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 10 / 26 段