pays, et ne peut-il approuver le principe de la souveraineté populaire!
Il ne voit de salut pour la France que dans le principe conservateur de
la légitimité... principe qui, selon lui, est la sauve-garde de tous les
intérêts en général et du sien en particulier... Pardonnez-lui ses
opinions! elles n’engendrent pas d’émeutes... les trois immortelles
journées ont à ses yeux plus d’un titre de gloire à se reprocher; elles
ont non-seulement renversé une dynastie, mais tué la carrosserie... car,
ne vous y trompez pas, avant 1830, le carrossier vendait bien plus de
voitures; la cour de Charles X aimait ce luxe, et la cour actuelle
craint de s’y livrer... Est-ce pour ne pas imiter la cour précédente, ou
tout simplement pour donner un exemple dans l’intérêt des familles
économes? La cour citoyenne ne se sert habituellement que d’omnibus,
espèce de forteresses ambulantes à l’épreuve du temps et des mauvais
chemins. Le carrossier s’imagine que l’omnibus est d’ordonnance, que
cette sorte de voiture est la seule permise par la souveraineté
nationale pour les besoins de la royauté. Le pauvre homme ne connaît
pas, ne cherche pas à connaître toutes les bontés de cette souveraineté
généreuse, prodiguant les millions sans en fixer l’emploi, sans en voir
fructifier un seul pour elle!... Mais il reste au carrossier une foule
de consolations; si la cour de Charles X n’existe plus, le faubourg
Saint-Germain est toujours debout. Vous ne sauriez croire combien est
vif et sincère son amour pour le noble faubourg; c’est une véritable
passion avec toutes ses exigences; il adore ce faubourg comme un jeune
homme adore sa première maîtresse; il y pense le jour, en rêve la nuit,
craint à chaque instant de le voir changer de place; car il le regarde
comme une planche de salut échappée dans le naufrage de la royauté,
planche à laquelle il se cramponne pour vivifier son commerce et
ennoblir ses travaux.
Malgré la dégradation de l’art, le carrossier a conservé pour son état
une affection paternelle, en cela différent encore du caractère de
l’électeur précédent. Il n’est content que dans ses ateliers. Il se mire
dans le vernis de ses caisses brillantes, devant lesquelles il est
heureux de se faire la barbe; il se complaît dans ses cuirs, dans ses
draps, dans ses crins; il s’amuse à façonner l’acier qu’il rend souple
et flexible comme un ressort de pendule; tous les coups de marteau qu’il
donne retentissent dans son cœur comme les coups de canon dans le cœur
d’un brave. L’une des principales causes de cette disposition favorable
pour sa profession, c’est le bonheur de n’être pas entièrement sevré des
jouissances que procurent ses œuvres. Quelle que soit la voiture
fabriquée dans ses ateliers, fût-elle pour le roi de France! (il lui est
impossible de dire le roi des Français), il est sûr de s’y asseoir au
moins une fois, et de s’y asseoir le premier avant le maître lui-même.
Après son état, ce qu’il aime le mieux, c’est son opinion. Il la publie
hautement sans craindre les persécutions du pouvoir. Il est tout dévoué
à la sainteté de sa cause; il serait martyr, si son roi l’exigeait...
Pour le moment, il se borne à ne pas monter sa garde, à l’exemple de
tous les grands seigneurs de sa connaissance, qui, ainsi que lui,
consentiraient peut-être à la monter s’ils pouvaient la monter en
voiture... Mais à pied ou à cheval, et pour la révolution de juillet!...
quelle horreur!... mieux vaut cent fois la prison!... C’est un
commencement de souffrance pour la bonne cause... et comme c’est
honorable! comme c’est commode... depuis l’établissement des
cellules!...
Le candidat qui se présente chez le carrossier en équipage est
ordinairement bien accueilli... et la faveur de cet accueil se manifeste
toujours en raison de l’élégance de sa voiture et de l’importance de ses
armoiries. Vous qui n’avez ni armoiries ni voiture, car je vous suppose
dans la position la plus naturelle, vous serez forcé, pour aborder le
carrossier avec succès, de déployer une des plus savantes manœuvres
stratégiques de la campagne électorale. Songez bien à toute la
difficulté de l’entreprise. Vous arrivez à pied chez un homme qui ne
peut pas souffrir les piétons; ou vous vous faites transporter chez lui
dans une remise ou dans un fiacre, ce qu’il méprise plus encore. A la
vue d’un être si misérable (il ne donne point le nom d’homme à cette
classe d’individus), il craint un moment pour la sûreté de ses ateliers
et siffle son boule-dogue... Loin de vous introduire dans son cabinet
d’écritures, il ne vous offre pas même un escabeau pour vous asseoir
devant sa porte; il vous laisse debout sur les limites de son empire; et
s’il est à travailler dans une de ses voitures, il n’abandonne pas son
travail pour aller à votre rencontre; il vous crie d’un ton brusque et
assez impertinent de l’attendre, très-disposé à se faire attendre
longtemps, en fredonnant en sourdine un air de ses affections, comme
_Belle Gabrielle_, _la Fleur de Lis_, ou _Vive Henri IV_!
Eh bien! si vous le trouvez dans cette disposition d’humeur, c’est à
vous de saisir avec adresse l’occasion de frapper le premier coup sur
l’esprit de ce légitimiste; vous n’avez pas un moment à perdre; et
aussitôt vous accompagnez, en élevant le ton d’une manière sensible,
l’air chanté à voix basse par l’artisan. Son premier mouvement est de
lever la tête et de laisser tomber ses outils; le second est de vous
regarder comme un homme dont il faut peut-être se défier. Vous redoublez
alors de force vocale, et vous entonnez avec toute la franchise de vos
poumons l’air autrefois national de _Vive Henri IV_!... Le carrossier
n’y tient plus; il saute à bas de sa voiture en jetant son bonnet en
l’air, et, après avoir fait chorus avec vous, s’empresse de vous dire:
Monsieur, donnez-vous la _peine_ d’entrer; et il vous ouvre son salon à
deux battants.
Ne pouvant l’éblouir ni par vos titres ni par votre fortune, il ne vous
reste qu’un moyen pour le séduire, moyen sûr et prompt si vous savez le
mettre en œuvre; c’est de le prendre par les sentiments et de le battre
avec ses propres armes. Non-seulement vous partagez toutes ses opinions,
mais vous arrivez de Goritz, vous avez été à Londres; vous l’avez vu...
A ces mots, le carrossier s’incline et murmure entre ses dents une
courte mais fervente prière: Est-ce bien vrai, monsieur? dit-il ensuite;
vous l’avez vu?
--Comme je vous vois. La perte d’une grande partie de ma fortune en a
été la conséquence; mais je ne regrette rien. Je l’ai vu, je suis
heureux!...
--Le brave homme! s’écrie alors le carrossier attendri, il a tout
sacrifié pour le voir... tout... jusqu’à sa voiture!...
L’électeur est vaincu par cette heureuse tactique; il n’a plus contre
vous d’injurieux scrupules; non-seulement il vous inscrit sur ses
tablettes comme digne du noble faubourg, mais vous devenez pour lui,
quoique pauvre et obscur, cent fois préférable au seigneur le plus
élégant et le plus riche.
Et ne craignez pas, pour corroborer vos assertions, de vous appuyer
d’amitiés illustres; citez les plus beaux noms de l’ancienne
aristocratie comme protégeant la vôtre, les Choiseul, les Noailles, les
Montmorency, les Crillon, les Sully... des noms éteints, qu’importe! Ce
carrossier, malgré ses prétentions, n’est fort ni en histoire ni en
blason. L’essentiel est de l’étourdir par des noms ronflants, et
au-devant desquels il est facile de placer le titre de duc, marquis ou
comte. Notre électeur, à force de vous entendre parler, finira peut-être
par vous croire gentilhomme. Vous connaissez, au surplus, le moyen
d’anoblir le nom le plus roturier. Êtes-vous M. Lefebvre ou M. Bernard?
appelez à votre aide le lieu de votre naissance, et dites: M. Lefebvre
de Saint-Ouen, ou M. Bernard d’Ingouville. Personne n’y peut trouver à
redire, et vous vous donnez innocemment un petit air de grand seigneur.
C’est une excellente recette à l’usage des illustrations de notre
époque.
La révolution de 1830 a détruit les titres de noblesse en permettant à
tout le monde de les usurper. Voilà pourquoi nous voyons tant
d’usurpateurs.
Les faux comtes, les faux barons ne vont plus en prison, mais les
véritables y vont quelquefois.
La loi dit: Plus d’aristocratie, par conséquent plus de noblesse. Soyez
égaux, mes frères. Le pouvoir répète à sa manière: Plus d’aristocratie,
plus de noblesse; mais soyez aristocrates, soyez nobles si vous pouvez,
et déclarez-vous égaux, mes frères.
§ III.--_De l’épicier électeur._
L’épicier est la personnification du juste-milieu. On a fait de
l’épicier tant de portraits, et des portraits si plaisants, si
burlesques, si originaux, que je ne me hasarderai pas à en esquisser un
nouveau. Je ne traiterai de l’épicier que dans ses rapports avec les
besoins électoraux.
Commençons par dire que jamais homme politique n’a plus occupé la
France. Il a été le jouet de tous les partis; tous les partis s’en sont
servis et moqués tour à tour; tandis que lui, toujours bon, toujours
calme au milieu des orages des passions révolutionnaires, ne s’est
jamais permis une épigramme contre les mauvais plaisants, et ne désire
avant tout que d’être utile à ses concitoyens. Heureux caractère!...
plus on cherche à le bafouer, plus il persiste dans son dévouement à la
chose publique! Il aime la constitution comme s’il l’avait faite; il la
défend comme son enfant, avec toute la tendresse d’un père aveugle... Et
le juste-milieu? C’est pour lui la constitution! c’est le _statu quo_ de
la liberté politique; c’est un milieu entre quelque chose qui n’est plus
et quelque chose qui voudrait être... un milieu entre le préjugé et
l’innovation, un milieu dont il ne comprend pas bien toutes les
finesses, mais dont il défend les arrêts souverains, malgré les menaces
de ses ennemis, et quelquefois même malgré l’ingratitude du pouvoir. Car
le pouvoir ne récompense pas toujours ses services; le pouvoir aussi
escompte sa bonhomie, se rit de sa patience, et croit souvent avoir
assez payé son concours en l’abandonnant à ses rêves chimériques, à ses
rêves d’ambition!... L’épicier se contente de rougir de cet oubli de
toutes les convenances: il ne monte pas sa garde avec moins d’ardeur, se
précipite aux revues avec le même zèle, continue d’entretenir ses
buffleteries avec le même soin; et que le rappel aux sons lugubres se
fasse entendre, aussitôt couvert de son uniforme, le voilà marchant au
pas de charge plus vite que le tambour, le voilà courant au-devant des
balles d’un front aussi serein que s’il allait jouer au billard!...
_Liberté, ordre public!_--Cette devise a été écrite dans son cœur avant
de l’être sur son drapeau. On ne se figure pas tout ce qu’il y a de bons
sentiments dans un épicier... combien est grande sa philosophie!... En
vain on l’accuse de mettre les lumières sous le boisseau, il est dévoré
du désir de s’instruire, et il s’instruit à toutes les heures du jour.
Il ne déchire pas un livre avant d’en avoir lu quelques pages; il ne
remplit pas un cornet sans y avoir puisé quelques pensées. Vaste lecture
s’il est bien achalandé! Le nombre de livres qui lui passent par les
mains est vraiment incalculable... et ces livres ne sont pas toujours
les moins estimables de l’époque... tant il aime à bien faire tout ce
qu’il fait!
Néanmoins, il ne faut pas conclure de là qu’il aime son état. Il n’a
pour son état ni amour ni haine; il est à cet égard dans une complète
indifférence. Sans envie, sans arrière-pensée, il croit que la
Providence l’a mis sur la terre pour vendre du poivre et de la cannelle,
comme étant la condition la plus favorable au développement de ses
facultés. Il ne connaît du sort que la volonté inflexible; pour lui, le
sort n’a pas de caprices; il pèse le sucre et le café comme un médecin
signe un arrêt de mort, comme un ambassadeur négocie dans un congrès,
comme un ministre discute un projet de loi, c’est-à-dire avec ni plus ni
moins de plaisir, avec une juste appréciation de sa valeur intrinsèque,
avec les balances de la froide raison, qui souvent ne sont pas plus
justes que les siennes. Le sucre et le café, c’est sa vie matérielle...
c’est le pivot de sa fortune, la base de ses domaines à venir, le
prétexte de sa patente! Le sucre et le café, c’est sa loi d’apanage!
Mais s’il ne tire point vanité de sa profession, il a la conscience de
sa prépondérance politique. Le corps des épiciers est considérable en
France, il ne l’ignore pas. Les villes les moins policées comptent au
moins cinq ou six de ces individus dans chacune de leurs rues... et
quels individus!... pas beaux, en général, mais tous dévoués. Ce n’est
pas faire un calcul trop exagéré en portant leur nombre, dans le pays,
au chiffre de trente ou quarante mille. Et quand on songe que la moitié
peut-être de ces honorables est appelée à concourir au choix de la
représentation nationale, on ne sera pas étonné de l’importance qu’ils
attachent à l’exercice de leurs droits civiques, et surtout de la
facilité avec laquelle on applique leur nom à beaucoup de nos députés!
L’épicerie a donc une part immense dans le vote électoral; mais il faut
le proclamer à sa gloire, elle ne mésuse pas de ces avantages. Tout en
connaissant le degré supérieur de ses forces, elle ne s’en sert jamais
que dans un intérêt de paix et de conservation. Mais elle ne veut pas
qu’on ignore sa puissance. Elle se flatte d’être le bouclier de la
royauté de Juillet; elle revendique la considération du peuple français
avec autant d’empressement qu’elle lui prodigue ses trésors; elle
consent bien volontiers à n’être qu’épicerie pour le consommateur; mais
pour le pouvoir, pour l’éligible, elle entre dans une sphère plus
élevée: la cassonade et le cacao disparaissent sous la couronne de
l’électorat!...
Cet amour-propre civique, dont l’épicier est incessamment travaillé, a
fait germer dans son esprit une idée fixe, une idée qui le poursuit
partout, c’est d’obtenir la croix de la Légion d’honneur. On ne peut lui
reprocher peut-être que cette faiblesse, mais elle est grande chez lui.
Il se croit digne de porter ce signe honorifique; et il y tient d’autant
plus, que l’ordre de la Légion d’honneur, il le sait, a été fondé par
Napoléon. Car, ne l’oubliez pas, il professe pour ce grand homme une
admiration profonde; il l’aime aux Pyramides comme à Marengo, à Wagram
comme à Austerlitz, à Montmirail comme à Waterloo, sur le trône de
l’univers comme sur le rocher de Sainte-Hélène, toujours et partout
héroïque pour lui!
L’épicier serait bonapartiste s’il n’était juste-milieu; et il n’eût
jamais été juste-milieu si Napoléon eût vécu.
Ainsi, pénétrez-vous bien du caractère de l’homme avant de vous
présenter chez lui. Si vous restez fidèle à vos principes, vous
n’afficherez pas la couleur de votre opinion. L’épicier tient à la
sienne avec une sorte d’acharnement, et regarde comme séditieux tous
ceux qui ne la partagent pas. Il est supérieur au tailleur et au
carrossier, non par la profondeur de ses vues, mais par son opiniâtreté
et son entêtement, qualités non moins précieuses pour la solution des
hautes questions politiques. Dans son comptoir ou sur le seuil de sa
porte, il se pose en _amateur_ de nos institutions, mais en amateur
sérieux, convaincu... Naturellement bavard et médisant, par suite de son
contact habituel avec la domesticité du quartier, il passe, après _le
Moniteur parisien_, pour la gazette officielle la plus complète, la plus
féconde en nouvelles de cour.
Si vous avez le bonheur d’être décoré, vous pouvez faire chez l’épicier
une superbe entrée théâtrale; ses regards ne manqueront pas de se porter
sur votre ruban, et de mesurer la distance médiocre qui sépare votre
boutonnière de la sienne. Profitez de ce coup d’œil significatif, et
commencez savamment l’attaque en le faisant parler. L’examen de sa
devise chérie: _Liberté, ordre public_, est son thème ordinaire;
applaudissez à tous ses arguments, il vous trouvera bon logicien;
répondez à toutes ses questions par un cri d’admiration, et il sera
étonné de votre intelligence; nommez Lafayette, il sera content...
Lafayette est resté pour lui le général en chef de toutes les gardes
nationales du royaume... Citez Casimir Périer, il sera content: Casimir
Périer est, selon lui, le plus grand épicier des temps modernes. Louez
Benjamin Constant, il sera content: Benjamin Constant a toujours crié
comme lui: Vive la Charte!
Vive la Charte! est son vivat favori. Avant comme après la révolution de
1830, son enthousiasme s’est toujours traduit par ce mot: Vive la
Charte! Le mot a un peu vieilli; mais l’épicier, comme chacun sait,
n’est point progressif. S’il est encore libéral, c’est seulement contre
la famille déchue. Son libéralisme date essentiellement du ministère
Villèle. Le licenciement de la garde nationale, ordonné à cette époque,
l’a presque un moment rendu révolutionnaire. Villèle est à ses yeux le
tyran de l’ordre public. Sans ce _monsieur-là_, dit-il bien haut,
Charles X n’eût peut-être pas été _renvoyé_... En nous chassant, le
maître s’est trouvé sans défenseurs! Et l’épicier, charmé de son
importance, relève le col de sa cravate, se carre, se dandine, et vous
regarde d’un air protecteur.
Parlez-lui des émeutes sous l’ordre public (Charte de 1830), et il
frémira de plaisir et d’horreur!... S’il s’est trouvé au siége de
Saint-Méri, il vous le dira avec emphase; s’il a été blessé dans ce rude
assaut, il vous montrera ses blessures... les comptera devant vous une à
une... verra dans chacune d’elles la preuve de son courage, et assez de
gloire pour mériter un morceau de ruban.
Ce morceau de ruban, il faut le lui promettre: réparer l’injustice du
pouvoir est le premier devoir du mandataire du peuple. Cette maxime
devient la vôtre devant les dévouements oubliés, le zèle méconnu, les
services non rémunérés. L’épicier, en vous entendant parler de la sorte,
saura apprécier vos sentiments patriotiques, et n’hésitera plus à vous
remettre, d’un air fort encourageant pour votre élection, un état de ses
services à peu près conçu dans ces termes:
Jean-Marie Chaperonne, épicier, rue des Martyrs, fidèle à son roi,
allant aux émeutes, et ne vendant pas à faux poids!...
§ IV.--_De la femme de l’électeur._
S’il est nécessaire de flatter les passions de l’électeur, il est encore
plus utile de plaire à sa femme. La puissance de l’un ne brave pas
impunément celle de l’autre. Les femmes, souveraines maîtresses dans la
vie domestique, étendent souvent le cercle de leurs prérogatives en
s’emparant de la direction des affaires publiques. Elles ont une
préférence pour tel ou tel système dans l’art de gouverner, pour tel ou
tel candidat à la députation, pour tel ou tel ministère; elles discutent
comme nous, se fâchent comme nous, se trompent comme nous, parlent comme
nous, si ce n’est un peu plus peut-être. Comme nous, elles ont des
opinions avancées ou des opinions rétrogrades; comme nous, elles
obéissent à un intérêt personnel, et ne savent pas toujours distinguer
les hommes d’avec les choses!...
Celles dont l’esprit léger fuit l’aridité de ces graves matières ne sont
pas pour vous moins redoutables. Vous pouvez être la victime d’un
caprice. La moindre de vos imperfections physiques est un danger; dans
le nœud de votre cravate il y a souvent une question de vie ou de mort!
Les femmes les plus étrangères à la politique n’ambitionnent pas, en
vous protégeant, la gloire d’une affaire électorale; mais aimant à se
mêler de tout, convaincues de leur supériorité sur notre sexe, elles
veulent partout faire sentir leur influence. Les sept huitièmes des
électeurs ne votent que sous le bonnet de leurs moitiés. Ils ne sont pas
plus maîtres dans le collége électoral que dans leur maison, et aucun ne
s’en doute le moins du monde. Le génie féminin a tout préparé, tout
prévu; il inspire et dicte le vote, comme le fluide magnétique agit sur
un cerveau malade. Telle femme s’est jouée des fonctions électorales de
son mari au point de lui faire nommer député... son amant!... et le mari
d’en appeler à sa conscience politique!... Le mari enchanté d’avoir
donné à la chambre un grand homme de plus!
L’appui seul de l’électeur ne suffit donc pas! Je dirai même plus, cet
appui deviendrait nuisible si vous alliez arrogamment vous en parer
devant sa femme. Celle-ci ne veut pas être un protecteur secondaire;
elle tient à donner l’impulsion et non à la recevoir. Si vous la
traitiez comme un pouvoir sans force, elle vous répondrait que la loi,
la justice, la liberté et la Charte sont femmes, témoin les figures
allégoriques qui représentent ces divinités au nom desquelles vous
invoquez son suffrage!...
La femme de l’électeur a droit à une sollicitude toute particulière.
Vous lui ferez des visites spéciales, et ne la verrez pas en présence de
son mari. Ce sera un premier hommage rendu à son omnipotence. Sensible
aux marques d’attention les plus légères, elle vous sait gré de
respecter non-seulement les droits qu’elle a, mais ceux qu’elle se donne
et ne possède pas!...
Si vous êtes d’un physique agréable, votre rôle devient plus facile à
remplir. Un bel homme exerce toujours sur la femme un pouvoir électrique
dont elle a peine à se défendre... mais ne croyez pas qu’il soit ici
question d’un triomphe de galanterie coupable; je parle seulement dans
l’intérêt de vos manœuvres politiques. Si vous avez des mœurs, ne les
altérez pas!... Cherchez à plaire, je le veux bien, pour devenir député;
mais ne devenez pas député au prix d’un front électoral. Tout éligible
doit respecter un pareil front!... Mais loin d’être taillé en homme à
bonnes fortunes, vous êtes peut-être mal tourné, petit ou laid, suivant
les conditions ordinaires de l’espèce humaine. Ayez alors beaucoup
d’esprit! L’esprit fait oublier les difformités du corps. Soyez instruit
et savant sans pédantisme, causeur aimable sans bavardage, galant et
poli sans fadeur. Que votre esprit soit fin, délicat, subtil, aussi
ennemi du madrigal que de la satire. Souvent le madrigal annonce un cœur
efféminé, la satire un cœur envieux et pervers. Les femmes l’aiment
autrement! Ainsi, malgré vos erreurs physiques, vous pouvez devenir un
Antinoüs moral. Un mot dit à propos, une anecdote racontée avec art, un
compliment amené avec naturel, exerceront plus d’empire sur la femme de
l’électeur que sur l’électeur lui-même. La femme vous tient compte de
tous les efforts que vous faites pour lui plaire; l’homme a toujours
l’air de ne pas s’en apercevoir; elle reçoit vos hommages avec
reconnaissance; lui les accepte comme on les lui donne, c’est-à-dire
sans plaisir, sans gratitude. La femme de l’électeur est réellement
reine sans le vouloir, tandis que l’électeur veut être roi et ne sait
pas l’être!...
Vous avez mille moyens de séduire cette royauté féminine, et il ne vous
faut pour y parvenir ni constitution, ni chambres, ni coups d’État!...
Un budget seulement vous sera peut-être nécessaire. Le budget est, du
gouvernement représentatif, la partie dont la femme connaît le mieux la
portée; elle n’ignore pas que le ménage de la nation se paye à grands
frais, par comptes courants de recettes et de dépenses, mais où les
dépenses dépassent toujours les recettes, fidèle image du mouvement de
ses fonds domestiques.
Si vous êtes entraîné dans quelque opération financière, agissez avec
prudence et discrétion. Un présent offert à contre-temps est quelquefois
un outrage. Les plus belles pierreries ne brillent pas aux yeux de celle
qui ne peut les regarder sans rougir. La question d’opportunité est là
sans cesse flagrante. Le fat ou le sot ne s’en inquiète pas; l’homme
sensé la comprend et s’y soumet. Le premier voit son triomphe écrit dans
la valeur du cadeau, le second dans l’à-propos de l’offre. La matière
agit dans l’un, le sentiment dans l’autre!...
De même que vous avez étudié le caractère, les allures, les habitudes de
l’électeur, portez un regard scrutateur dans le cœur de sa femme. Sachez
quels sont et ses penchants et ses goûts! Devinez ses caprices;
connaissez ses erreurs, ses faiblesses!... Plus vous écarterez le voile,
plus vous apprendrez à lire dans ce livre mystérieux, plus vous serez
fort et maître de vous-même!...