Voulez-vous faire un voyage profitable en traversant les mers, vous dont

l’obscurité pèse à votre ambition? allez en Algérie... colonisez...

Accomplissez cette tâche glorieuse et difficile, désespoir de tous nos

gouvernants. Mais, pour cela, ne soyez ni gouverneur, ni général, ni

administrateur. Colonisez; ayez une idée, un système, une volonté; les

capitaux viendront ensuite, les capitaux toujours au service des hommes

résolus et intelligents. Coloniser l’Algérie, quelle œuvre magnifique!

quelle amorce pour les électeurs! L’Algérie, à compter du jour de sa

colonisation, deviendrait un département français; il n’y aurait plus de

Méditerranée, comme autrefois il n’y avait plus de Pyrénées avec Louis

XIV.

Un de ces modestes propriétaires, grand politique de café, flânant du

matin au soir, ambitieux comme un homme qui s’ennuie à ne rien faire,

vint dernièrement me trouver pour me faire part d’une combinaison

électorale de sa façon. Vous ne savez pas, me dit-il en entrant chez

moi, j’ai aussi mon moyen... pour entrer dans leur bicoque...

--Qu’est-ce à dire? bicoque...

--Eh! oui; dans leur jeu de boules, qui n’a jamais valu le jeu de

paume...

--Voulez-vous parler du palais Bourbon? lui répondis-je d’un air sévère.

--Palais Bourbon? répéta-t-il en ricanant; oui, ça m’est égal. Mais

écoutez-moi: je suis éligible dans un arrondissement composé d’un

très-petit nombre d’électeurs, parmi lesquels végètent cinq autres

éligibles, tous mes amis au même titre, mais tous animés du désir

d’entrer dans ce palais que vous appelez Bourbon, et que moi j’appelle

palais Budget. Nous voilà donc six ambitieux! six ambitieux en

concurrence pour la députation. Aucun de nous, pris individuellement,

n’a la moindre chance de réussir, chacun pouvant seulement disposer de

huit voix pour son compte personnel. Alors, que faisons-nous? Nous

formons une association électorale; nous mettons en commun nos titres,

notre esprit, nos talents et nos voix, ce qui nous donne tout juste

quarante-huit voix dans un collége où l’on n’en compte en totalité que

quatre-vingt-dix-neuf, et où la majorité absolue, par conséquent, est de

cinquante. Restent deux voix à conquérir, et deux voix sont bien peu de

chose; car j’admets tout au pire: j’admets le collége électoral au grand

complet, événement rare, peu en harmonie avec le zèle ordinaire des

citoyens. Mais la difficulté, la grande difficulté dans cet arrangement

à l’amiable, c’est l’entêtement de chacun des coassociés à ne vouloir

faire en faveur de personne ni l’abandon de ses droits ni le sacrifice

de son ambition; chacun se croit un mérite au moins égal à celui des

autres; et, s’il faut vous parler franchement, je vous dirai que, sous

le rapport du mérite, nous nous ressemblons beaucoup; c’est à s’y

méprendre. Nous sommes tous propriétaires; nous avons tous des terres,

des maisons, des rentes; nous payons tous la même quotité de

contributions. Avec de pareils titres, n’est-ce pas? on a assez de génie

pour aspirer aux postes les plus éminents, les plus rétribués du

gouvernement populaire. Dans cette situation, comme d’entre nous six il

ne peut sortir qu’un député, nous avons résolu, à défaut de cession

volontaire, de nous en rapporter au sort...

--J’entends... vous allez mettre la députation en loterie.

--Fi donc!... nous allons la jouer aux dominos. Comme je suis le plus

fort, d’avance je me frotte les mains... à moins qu’il ne me vienne

constamment des doubles six. Mais je compte sur mon heureuse étoile...

Je suis né dans le signe du capricorne; et avec ce signe-là on gagne

toujours aux dominos.

Ce dernier moyen est plutôt une manœuvre qu’une amorce. Je n’en ai parlé

dans cette méditation qu’à cause de sa bizarrerie et pour m’arrêter dans

l’énumération des amorces, dont les exemples peuvent se multiplier à

l’infini; énumération qui serait ennuyeuse si elle était plus longue, et

d’ailleurs suffisante pour éclairer la sagacité du lecteur.

MÉDITATION XIV.

Stratégie électorale.

Je suppose que vous êtes arrivé au point où, ambitionnant l’honneur de

la députation, vous avez acquis les titres nécessaires pour pouvoir

l’obtenir. Je ne sais pas ce que vous êtes, et ne veux pas le savoir.

Dans les méditations précédentes vous avez lu ce que je voudrais que

vous fussiez; mais si vous n’êtes pas un grand homme, vous êtes au moins

quelque chose; vous jouissez d’un petit menu de célébrité qui vous

entoure le front d’une auréole assez brillante pour vous faire remarquer

de vos voisins, et entendre parfois sur votre passage les exclamations

les plus flatteuses, comme celles-ci par exemple: Diable!

rangeons-nous!... voici M. Grandpierre!... Laissons passer M.

Petitjean!... Eh! vite! ôtons notre chapeau! c’est M. l’Étendard!...

Prenons garde! j’aperçois M. de la Jardinière!... Ne rions pas... M.

Soufflot vient à nous!... Et ainsi de suite de tous les noms connus.

Fort de cette considération locale, votre premier soin doit être de

sonder le terrain électoral, de prendre scrupuleusement l’adresse de

tous les électeurs de votre collége, et de commencer les manœuvres

stratégiques, vulgairement appelées visites. La visite est la préface de

l’élection. Ces premières démarches sont extrêmement délicates; elles

exigent du tact, une grande présence d’esprit, de la finesse, de

l’imagination, une certaine profondeur de conception... Mille écueils

sont à redouter, mille combinaisons sont à faire! Il y a des gens qui se

présentent chez un électeur comme un commis-voyageur dans une maison de

commerce, c’est-à-dire de manière à être mis immédiatement à la porte;

sans préparation, sans opportunité, dans le simple appareil d’un

solliciteur impertinent. Ils arrivent toujours chez l’électeur quand il

déjeune ou quand il dîne, quand il est en affaires ou quand il se

querelle avec sa femme... quatre grandes circonstances de la journée

dont il ne faut pas déranger l’économie. Figurez-vous-le en effet occupé

dans un de ces moments terribles, lorsque son domestique vient vous

annoncer; sa mauvaise humeur se manifeste inévitablement par ces mots si

simples, si naturels: L’intrigant! le cuistre! le sauteur!...

Or, que pouvez-vous espérer d’un homme, quel que soit d’ailleurs votre

mérite, qui, avant de vous avoir entendu prononcer une seule parole,

vous a traité dans un _à parte_ énergique d’intrigant, de cuistre et de

sauteur? Vous ne devez plus compter sur la voix de cet homme. Règle

générale... informez-vous avec exactitude de l’heure du déjeuner, du

dîner, des affaires et des discussions conjugales de l’électeur... Ces

dernières absorbent souvent une grande partie de la journée. Prenez-y

garde! sachez le moment où l’électeur ne sait que faire de son temps, où

il serait bien aise, pour se distraire, de recevoir une visite. Vous

l’abordez toujours dans cette disposition favorable. L’ennui le gagnait;

votre vue le met de bonne humeur. Loin de vous appliquer des titres peu

flatteurs, il vous sait gré de l’à-propos de votre arrivée, y découvre

la preuve d’un grand sentiment des convenances et d’une connaissance

approfondie des usages du monde. Jusque-là toutes les présomptions sont

en votre faveur; mais ce n’est pas assez: il faut encore savoir

entrer... sans bruit, sans embarras, sans étourderie, et vous présenter

avec des bottes irréprochables; autrement vous passeriez pour un homme

mal élevé; toutes les traces de boue que vous laisseriez sous vos pas

fixeraient les regards de l’électeur et parleraient contre vous; malgré

lui, au lieu de vous écouter, il ne songerait qu’à réparer ce dommage.

Un autre point aussi essentiel, c’est de ne point déposer votre chapeau

sur le piano de madame. Les musiciens, et surtout les musiciennes, ont

horreur d’un chapeau d’homme posé sur cet instrument. Ils ne cessent de

vous dire: «N’approchez pas de mon piano!... prenez garde à mon

piano!... il suffit d’un souffle pour le rendre discord! pour

compromettre la table d’harmonie!» et un feutre pèse deux cents

kilogrammes pour elle.

Vous ne le poserez pas non plus sur une causeuse, un fauteuil, un divan,

ni, en un mot, sur aucun meuble un peu propre, attendu que votre chapeau

ne l’est pas toujours; le plus sûr est de le tenir à la main, de même

que votre canne, si vous avez une canne, meuble non moins dangereux, et

que vous aurez soin de maintenir entre vos jambes dans un repos complet,

car si vous lui permettez la plus innocente liberté, comme, par exemple,

un de ces mouvements oscillatoires qui tout de suite vous agacent les

nerfs d’une manière insupportable, vous seriez un homme perdu. Les nerfs

de l’électeur sont d’une irritabilité extrême pour tout l’encens qu’on

ne cesse de brûler à ses pieds. L’approche des élections le rend

maussade, fantasque, lunatique; il devient alors une divinité

capricieuse dont vous devez être l’adorateur le plus fervent, le plus

soumis, le plus humble, dont vous implorez tantôt un regard, tantôt un

sourire.

Autant que possible défiez-vous de vos habitudes journalières et ne vous

asseyez pas dans un fauteuil; laissez ce trône à l’électeur et

placez-vous modestement sur une chaise; son amour-propre sera

intérieurement flatté de vous voir dans ce degré d’infériorité à son

égard; mais une fois assis, si je vous laissais faire, vous ne

manqueriez pas d’exposer tout d’abord votre système politique; c’est la

méthode courante de tous les savants candidats dont la clairvoyance ne

s’étend pas au delà de l’horizon de leur nez; c’est la méthode de tous

les éligibles qui restent toujours à élire et qui meurent éligibles...

Pauvres dupes!... se dévoiler ainsi!... se livrer pieds et poings liés à

un homme dont toute l’étude est de vous surprendre en faute!... Quelle

maladresse! quelle sottise!... Et j’admets une conformité parfaite dans

votre système et celui de l’électeur: quelle que soit cette conformité

au fond, il se trouve toujours dans la forme quelques nuances

dissemblables; nuances fort légères, je le suppose, mais qui suffisent

pour jeter un peu de trouble et de désordre dans son esprit et le faire

douter de votre bonne foi. Laissez dormir en paix votre système;

attendez les interpellations de l’électeur. Le _nec plus ultrà_ de

l’habileté serait, pendant tout le cours de votre visite, de détourner

de la conversation toute question politique; vous passeriez à coup sûr

pour avoir une opinion irréprochable; l’électeur, agréablement distrait

par vous, ne se sentant pas disposé à vous croire moins bien pensant que

lui... Mais je le sais, dans une semblable circonstance il est difficile

d’empêcher longtemps l’entretien de suivre son cours naturel; dès lors,

restez sur la défensive, observez l’attaque, et vous pourrez sortir

vainqueur de l’épreuve.

Chaque fois que l’électeur vous adressera une question, pour peu que

vous ayez de la perspicacité et une légère teinture de la physiologie

humaine, vous devinerez à l’expression de son regard, aux inflexions de

sa voix, au mouvement de son geste, ce qu’il faut répondre pour le

satisfaire. Quand il s’agit de politique, la passion parle plus haut que

la raison; la passion court en folle, sans voile et sans fard!

L’électeur, entraîné par elle, se livrera à vous comme un enfant;

non-seulement il vous mettra, sans le vouloir, dans la confidence de ses

plus secrètes pensées, mais sous le charme de votre langage adroit et

subtil, vous regardera comme l’homme le plus digne de représenter la

nation, si ce n’est après lui peut-être.

Ainsi combinée, votre visite aura les bons résultats que vous en

attendez; l’électeur, enchanté de vous, ne vous laissera point sortir de

chez lui sans vous tendre la main, et quelquefois même sans vous

embrasser. Dans ce cas, donnez-lui cordialement l’accolade,

épanchez-vous sur son sein comme un bon constitutionnel, et son

attendrissement se confondra dans le vôtre. Avant de vous quitter il ne

pourra s’empêcher de vous dire en manière d’adieu et d’un ton

semi-protecteur: «Mon cher, comptez sur moi!» Ces mots équivalent à un

serment dans sa bouche; ils sont la garantie de son vote en votre

faveur.

L’éligible dont la maladresse s’est attiré l’animadversion de l’électeur

n’est point traité de la sorte: loin de là! D’abord l’électeur coupe

court à sa visite, ne le reconduit pas jusqu’à la porte de son

appartement, le salue à peine, reste assis quand lui est debout, et si

le pauvre homme s’avise, en faisant sa dernière révérence, de demander à

l’électeur s’il peut espérer son appui, notre souverain le regarde en

pitié et laisse négligemment tomber ces paroles: «Ma conscience,

monsieur, sera mon guide!» Ce qui signifie clairement: Monsieur, vous

n’aurez pas ma voix.

Les principes généraux que nous venons de déduire sont les bases

véritables de toute visite électorale, en l’appliquant surtout aux

positions élevées; mais à côté de ces principes généraux il y a des

règles particulières qui se rattachent plus ou moins au caractère de

certaines professions intermédiaires. Pour faciliter le complément de

ces instructions, nous choisirons dans la classe marchande, la plus

nombreuse peut-être du corps électoral, trois professions types,

représentant les trois opinions dominantes, savoir: le républicanisme,

le légitimisme et le juste-milieu, personnifiés dans le tailleur, le

carrossier et l’épicier! Le dernier votant pour le présent, le second

pour le passé, et le premier pour l’avenir!

Il nous suffira de méditer quelques moments sur ces trois professions

types pour faire deviner au candidat le secret de toutes les autres. Une

fois pénétré du génie de l’épicier, du carrossier et du tailleur, il

connaîtra bientôt les faiblesses du petit commerce, et aucun électeur ne

sera à l’abri de ses ruses. L’étrangeté d’une position ne l’intimidera

pas; il saura se familiariser avec elle, quoique effarouchant ses goûts

et ses habitudes; il marchera droit à son but, et s’il réussit n’aura

point de fausse honte!

§ Ier.--_Du tailleur électeur._

La coupe des habits est de toutes les professions manuelles celle qui

affiche le caractère le plus ferme et le plus indépendant. Mieux

qu’aucune autre, cette profession a compris le grand mouvement de 1789;

elle s’est jetée avec intrépidité dans la terreur révolutionnaire,

acceptant toutes les conséquences de son patriotisme et de sa témérité,

comptant ses exploits depuis la première olympiade de la carmagnole

jusqu’à l’ère chrétienne du paletot moderne. Elle n’a pas été assez

aveugle pour fournir des vêtements à tout le monde; mais toujours elle a

eu assez de désintéressement pour faire crédit aux gens qu’elle croyait

solvables. Constamment à la hauteur des idées dominantes, elle a été

tour à tour grecque, romaine, française ou gauloise, selon les besoins

de l’époque: grecque avec les assignats, romaine avec la banqueroute et

la famine, française avec l’aigle, gauloise avec le coq!... Elle ne

fournissait pas nos armées quand la nation mourait de faim; les soldats

républicains n’avaient pas besoin d’habits pour vaincre; mais elle

prodiguait les trésors de son industrie aux belles armées dont la France

pouvait payer l’entretien.

Le grand nombre de transformations subies par elle n’ont fait

qu’accroître sa richesse et son influence. De l’échoppe elle s’est

élevée jusqu’à l’hôtel; elle marche, mais en cabriolet, mais en

voiture... aussi son orgueil va vite et ne connaît plus de bornes!...

Mais ce n’est pas assez d’étudier les phases diverses de cette

profession, il faut encore connaître le caractère du professeur; et si

ce caractère peut être approfondi, l’étude n’en est pas néanmoins d’un

accès facile. Le tailleur a ses bizarreries et ses caprices!...

Sachez d’abord que le tailleur, malgré ses chevaux, et peut-être même à

cause de ses chevaux, déteste cordialement son état; cela vous étonnera

sans doute, et cependant cela est. Il déteste son état, par la raison

toute simple que l’établi l’humilie; il se croit supérieur à cette

position; l’amour-propre et la vanité le dominent. Le luxe de ses

ateliers lui fait désirer le faste des salons; il envie les titres de

ceux qu’il habille, et il les envie d’autant plus, qu’il s’imagine avoir

une dose d’esprit au moins égale à celle de ces heureux mortels;

convaincu que s’ils passent dans le monde pour des hommes supérieurs,

ils ne doivent cet avantage qu’à la façon élégante et ingénieuse de

leurs vêtements!... De là cette pensée fort juste dont il est

incessamment dévoré: il y a bien longtemps que je les habille; ne

pourraient-ils pas m’habiller à leur tour? Pensée qui est devenue le

germe de son radicalisme! Il fait mieux que rêver la réforme électorale,

il rêve l’égalité des conditions, dans l’espoir d’en obtenir une

meilleure, comparant les positions sociales à de vieux habits qu’il faut

retourner, seul moyen, suivant lui, d’avoir des habits neufs; et comme

il sait tailler en plein drap, il se flatte, le cas échéant, de n’être

pas le plus mal partagé!...

Ces idées politiques l’ont rendu fier, taquin et railleur; il pérore

dans ses ateliers comme un avocat à la chambre des députés; et ses

discours philanthropiques exercent quelquefois sur ses ouvriers une si

heureuse influence, que ces braves gens, émus jusqu’aux larmes, lui

demandent spontanément une augmentation de salaire... Alors le tailleur

modifie l’énergie de son langage, cherche à être mieux compris, essaye

de leur prouver combien leurs prétentions sont immorales et ses

intentions mal interprétées! et si, malgré cette seconde phase de son

éloquence, les prolétaires persistent à trouver la première plus vraie

et plus concluante, le tailleur n’hésite pas... il refuse net

l’augmentation, dans l’intérêt de la société; et de ce refus

résulte-t-il une coalition menaçante? notre patriote dénonce le fait aux

tribunaux et poursuit les coupables. Le tailleur est très-libéral, mais

son libéralisme n’étouffe pas toutefois dans son cœur le sentiment de

ses devoirs domestiques.

Une foule de candidats à la députation qui n’ont étudié ni la profession

ni le caractère de cet homme politique croient faire un chef-d’œuvre

d’habileté en allant, pour gagner la voix de leur tailleur, lui

commander un habit. C’est le comble de la déraison. Si un tailleur

confectionne des habits, un électeur n’en confectionne pas... et quand

vous allez solliciter la voix de votre tailleur, n’est-il pas alors

électeur?... n’a-t-il point déposé ses ciseaux? Dans ce moment suprême

il est votre maître, votre roi, votre souverain!... Et vous lui

commandez un habit... un habit, à ce potentat!... Mais c’est

profondément l’humilier! lui rappeler l’état qu’il déteste dans une

circonstance où il l’a oublié! lui faire sentir la supériorité de votre

position sociale, quand il se trouve plus puissant que vous!... quand il

reçoit votre salut! quand il peut, sans vous donner le droit de

murmurer, ne pas vous le rendre! Laissez donc là votre commande!... Dans

cette conjoncture importante l’orgueil l’emporte sur le désir du gain;

il ambitionne votre considération bien plus que votre argent. Il veut se

mesurer avec vous sur le terrain de la politique, et non vous prendre

mesure!

Par les mêmes raisons, vous vous gardez bien de lui proposer

l’acquittement de son mémoire. Je connais un éligible qui, croyant à

l’efficacité de ce moyen, avait prié son tailleur, à l’approche des

élections, de lui apporter la note de ses fournitures. Le tailleur avait

obéi sans trop cacher son mécontentement; mais ce fut bien pis quand

l’éligible, au lieu de faire, selon son habitude, un rabais considérable

sur la note, s’avisa de la payer intégralement. Le tailleur,

s’apercevant de la supercherie, ne lui laissa pas même le temps

d’aborder la question électorale, et lui dit aussitôt de l’air d’un

homme profondément affecté: «Sachez, monsieur, que je donne ma voix,

mais que je ne la vends pas!...» Néanmoins, le tailleur acquitta son

mémoire et mit l’argent dans sa poche, afin de ne pas oublier un pareil

affront; et s’il pardonna à l’homme privé, il se vengea de l’homme

politique.

Ne voyez dans l’artisan qu’un électeur; mais un électeur aussi influent,

aussi considérable que s’il était propriétaire ou manufacturier! Arrivez

chez lui en tenue de visite, n’ayez pas de parapluie, soyez d’une

exquise politesse, inclinez-vous devant lui comme devant M. Laffitte; et

puis, s’il vous accueille avec bonté, donnez-lui une poignée de main,

sans être arrêté par la propreté douteuse de la sienne; cette

familiarité le charme. En descendant jusqu’à lui vous l’élevez jusqu’à

vous! et le grand principe de l’égalité se personnifie dans ce mouvement

fraternel! Principe qui, avant tout, est le sien, et dont vous ne devez

pas vous écarter devant lui.

Comme vous avez pu le voir, malgré son amour pour la démocratie, le

tailleur a des goûts assez aristocratiques dans son intérieur; là il

gouverne selon les principes de la monarchie absolue; là il se pose en

autocrate, en pacha, et dans toute la splendeur de leur luxe oriental!

Aussi ne manquez pas de vous extasier sur l’heureuse disposition de ses

appartements, sur la richesse de son mobilier, sur le choix de ses

statuettes, sur le prix de ses curiosités. Son orgueil sera agréablement

chatouillé de ces éloges... Mais gardez-vous bien de vous apercevoir

qu’à côté de ces objets d’art riches et précieux figurent des bataillons

d’habits et de redingotes, rangés sur des porte-manteaux mobiles, tendus

sur des mannequins, ou négligemment jetés sur des ottomanes, en

compagnie d’un grand nombre de gilets, vestes, etc... Vous n’avez pas

d’yeux pour cela... vous êtes si éloigné d’en avoir, que vous lui

demandez d’un air enjoué: «Eh bien! monsieur! avez-vous enfin monté une

fabrique à Sédan?... Votre intention, m’a-t-on dit, est de la faire

marcher au moyen d’une machine à vapeur?...»

Le tailleur paraît d’abord surpris; car pour lui jamais il n’a été

question de fabrique; mais il finit par croire qu’il pourrait bien être

appelé à l’honneur d’en établir une... Le _dit-on_ si habilement jeté au

milieu de votre phrase lui apprend que le public s’occupe de lui... et à

propos d’une machine à vapeur! lui qui adore la vapeur!... lui qui

serait enchanté de son état, s’il pouvait l’exercer à la vapeur!... La

vapeur, soit par terre, soit par eau, est pour lui le véhicule de la

civilisation européenne... Il n’a la force de vous répondre que ces

mots: «Expliquez-moi votre _dit-on_!» ce que vous faites de manière à le

combler de joie; mais si, revenu à lui-même et en face de la triste

réalité, il se croit obligé de démentir devant vous la rumeur publique

dont vous vous êtes fait l’écho, n’épargnez pas dans ce moment les cris

d’étonnement et d’indignation; mêlez vos regrets aux siens, tonnez sur

l’injustice du sort et des hommes; mais ensuite relevez-le dans sa

propre estime; nommez-lui tous les marchands de draps qui ne le valent

pas, tous les fabricants dont le génie pâlit devant le sien, tous les

manufacturiers malheureux à l’exposition des produits de l’industrie; la

fierté du tailleur vous saura gré de ces comparaisons. En maltraitant

les gens dont il dépend et dont la position sociale est supérieure à la

sienne, vous lui donnez une très-haute opinion de votre justice et de

votre jugement. Dès ce moment vous lui paraissez digne du mandat

représentatif; vous êtes un brave homme, vous avez d’excellents

principes; vous serez le protecteur de tous les intérêts; le tailleur

crie vivat, et dans son enthousiasme il serait capable de vous faire

gratis un habit, si un éligible pouvait accepter un pareil présent.

§ II.--_Du carrossier électeur._

Le carrossier est le type des artisans légitimistes. Autant le tailleur

est roide, cassant, démolisseur, autant le carrossier est doux, simple

et timide; autant le premier aime les révolutions, autant le second les

déteste.

Le carrossier a surtout une profonde horreur pour les barricades!...

Il ne conçoit pas cette invention.

Avec elle, point de voiture possible! plus de circulation!... les seules

voitures qui roulent sont celles qu’on renverse au profit de

l’invention!...

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 8 / 26 段