Réduit aux proportions d’une sous-préfecture, il simplifie beaucoup ses

travaux, attendu le nombre restreint de hauts fonctionnaires: il est

rare qu’il mange ailleurs que chez le maire et le sous-préfet; et encore

le maire, souvent plus honoré qu’opulent dans sa petite bourgade,

peut-il rarement le recevoir. Dans ce cas, toute la sollicitude du

candidat ministériel se concentre dans la sous-préfecture... Honneur

flatteur pour le sous-préfet, mais un peu dispendieux peut-être, ce dont

il n’a pas le droit de murmurer. Il n’ignore pas que les affaires ne se

traitent bien aujourd’hui qu’à l’aide de la gastronomie, et il n’aurait

garde de donner un mauvais dîner à notre candidat. Le bien régaler est

un de ses plus grands devoirs administratifs. Dût-il se ruiner, il est

tenu d’amuser le candidat, tout en lui accordant aide et protection!

APHORISMES.

Les préfets qui dépensent le plus sont ceux qui administrent le mieux.

L’honneur d’une bonne administration est préférable au plaisir de ne pas

manger son patrimoine!...

Le candidat ministériel sait par cœur ces sublimes aphorismes; il les

récite quelquefois assez haut pour être entendu et compris dans les

préfectures: et s’il arrive qu’un préfet, peu philosophe malgré cet

avertissement délicat, déploie à ses yeux peu d’empressement pour le

faste d’un dîner ou le luxe d’une fête, il a toujours soin de le

rappeler au sens profond de sa morale... Mais, bon Dieu! s’il échoue

dans le combat électoral, ce n’est plus un léger reproche qu’il lui

adresse en souriant, sa colère éclate d’une manière terrible,

non-seulement il l’accuse d’avarice et d’incapacité, et le menace d’une

destitution prochaine, mais le rend passible du crime de lèse-élection

auprès de l’autorité supérieure, en ne manquant pas de dire et de

répéter, avec accompagnement de soupirs et de gémissements:

--C’est un jacobin!...

Ces accusations sont d’autant plus redoutables qu’il a souvent

l’avantage d’être compté lui-même parmi les fonctionnaires de l’état. Il

s’élève quelquefois jusqu’au titre d’avocat général, de procureur du

roi, quand il n’est pas directeur général ou chef de division. Une

position plus modeste, obtenue dans le commerce, l’industrie, le

notariat, ne le rend pas moins influent, car il reste fort de son

dévouement au ministère et le dévouement d’un pareil homme est toujours

écouté... Plus ce dévouement est vif, plus il devient haineux et

vindicatif, moins il pardonne ses humiliations, moins il se résigne à

vivre obscur et inoccupé!... Un homme dévoué, quand il est mécontent,

ressemble beaucoup à un homme enragé... s’il mord... ses blessures sont

mortelles!

§ II.--_Du candidat de l’opposition._

Le candidat de l’opposition ne ressemble en rien au candidat

ministériel. Il n’a pas plus ses allures et ses manières que ses idées

et ses principes. Il est ordinairement jeune, ne porte ni perruque ni

faux toupet; son front est négligemment orné du toupet donné par la

nature. Il est vif, gai, sémillant, fredonnant les airs nationaux, se

tenant droit, fier et superbe, ennemi surtout de toute manifestation

équivoque. Il est aussi avare de saluts que le candidat ministériel en

est prodigue. Il passe devant un ministre comme le maître devant son

valet; le président du conseil n’a pas même le pouvoir de lui inspirer

le moindre petit geste vers la région du feutre. Bien plus!... pour ne

pas être forcé de déranger l’économie de sa coiffure dans mainte et

mainte circonstance où il faut baisser pavillon, il évite la rencontre

des processions le jour de la Fête-Dieu, processions dont il blâme le

caractère antiphilosophique; il fuit l’aspect de tout monument surmonté

d’une croix; il ne se trouve jamais sur le passage de la famille royale,

non qu’il haïsse sa religion et son roi, mais aime plus encore à

s’affranchir du salut politique. Le salut politique, c’est pour lui la

mort, comme c’est la vie pour le candidat ministériel! Aussi le corps

des chapeliers, par un instinct naturel à son art, découvre-t-il bien

plus de patriotisme dans le candidat ministériel que dans celui de

l’opposition. Mais ce dernier, s’il se borne à sacrifier à la mode deux

ou trois castors dans l’année, comme tout galant homme indépendant des

obligations de l’étiquette administrative, occupe singulièrement son

bottier, prosterné devant lui comme devant l’homme le plus pur, le plus

digne de ses concitoyens. Il ruine peut-être autant de paires de

demi-bottes que le candidat ministériel saccage de chapeaux

demi-superfins!... Depuis la pointe du jour jusqu’à l’heure du

couvre-feu, il marche, mais il marche toujours, soit dans son

appartement, soit dans la ville, soit hors la ville, mais jamais à la

cour, attendu que là, dit-il, on ne marche pas... et lui veut marcher

sans cesse, comme il voudrait faire marcher son siècle avec le progrès

de ses idées et la vitesse de ses principes! N’est-il pas avant tout

l’homme du mouvement?... Qui ose nier le mouvement n’a qu’à le regarder.

Il aura peut-être le sort de ce philosophe de l’antiquité qui, pour

l’avoir nié, reçut un bon soufflet... manière de convaincre à l’usage de

tous les peuples!...

Le candidat de l’opposition ne fait point, en général, de promenades

inutiles; il tâche de rendre profitable à son parti le moindre de ses

pas. Jouit-il d’un moment de loisir, le temps est-il beau, la route

praticable, aussitôt il se dirige vers les monuments nationaux; il aime

à contempler l’arc de Triomphe, grande histoire sculptée de nos grandes

batailles, à traverser le pont d’Iéna, autre souvenir glorieux taillé

dans la pierre, à se rendre par le pont d’Austerlitz vers la place de la

Bastille, où se marient les insignes de nos deux immortelles

révolutions... Rien n’échappe à son regard patriotique; il admire les

belles et nobles choses avec autant de sagacité qu’il blâme les travaux

futiles. L’hôtel du quai d’Orsay, menacé un moment de devenir la proie

d’un ministre, lui parut une œuvre indigeste et ridicule. Eh quoi!

pensa-t-il, car il pense toujours quand il ne parle pas, bâtir de

nouveaux hôtels à nos ministres! comme si déjà nos ministres et leurs

hôtels n’étaient pas trop nombreux! Ne l’oubliez pas, son horreur

profonde pour nos gouvernants s’étend jusque sur leur demeure; l’aspect

d’un ministère lui donne le frisson; il n’oserait en passer la porte

sans craindre de se compromettre; il ne se permet pas même de regarder

l’heure à l’horloge qui s’élève dans la cour de cet hôtel maudit; régler

sa montre aux Tuileries lui paraît presque un acte servile! il ne se

promène dans ce jardin monarchique qu’avec la plus vive répugnance!...

Le candidat de l’opposition exerce, en général, une profession libérale,

à l’image de son système. Il est médecin, homme de lettres, savant ou

avocat, mais plus souvent avocat. Les délits politiques sont pour lui

une source de succès brillants. Il plaide avec aplomb en faveur d’un

journal accusé de dire en termes ambigus ce qu’il pense en termes fort

clairs. Expliquer favorablement l’ambiguïté des paroles sans dévoiler le

fond de la pensée, est le sublime de l’art oratoire! et le candidat de

l’opposition, revêtu de sa robe noire, sait y atteindre: il empêche le

jury de se livrer aux douceurs du sommeil, tant il parle avec force! Il

s’en fait écouter, admirer, applaudir, mais comprendre... pas

toujours!... Son but principal, en défendant le journal accusé, est de

maintenir les droits de la liberté de la presse, car, lui aussi, aime la

liberté de la presse! mais autrement peut-être que le candidat

ministériel, qui n’embrasse cette idole que pour la mieux étouffer!...

Un spectacle singulier, piquant, bizarre, a lieu parfois à l’audience

d’un tribunal, quand le candidat ministériel, remplissant la charge

d’avocat général, se trouve aux prises avec le candidat de l’opposition

plaidant. Alors, entre ces deux champions, se livre un de ces combats de

paroles, terribles, bruyants, acharnés, où les moindres cris sont des

éclats de tonnerre, où les fleurs de rhétorique se transforment en

chardons et en orties, où les coups de langue se succèdent, piquent et

assassinent comme le dard d’une vipère, où la défaite est aussi

arrogante que la victoire, dont l’avocat sort, haletant et couvert de

sueur, avec une bonne extinction de voix, et l’avocat général avec une

excellente fluxion de poitrine!... Mais tous deux ont défendu leur

drapeau... et s’ils meurent, ils meurent contents...

Aujourd’hui conseil et défenseur d’un journal, demain le candidat de

l’opposition sera lui-même journaliste... car, de notre temps, qui n’est

pas journaliste? les heureux de la presse ne sont-ils pas les rois de

l’opinion?... Le plus enragé démocrate jouit sans scrupule de cette

royauté!... royauté formidable, dont l’empire s’étend sur le plus grand

des mondes, le monde des idées!...

Le candidat de l’opposition se fait lire avec plus de bonheur que le

candidat ministériel. Il écrit mieux... il écrit contre le gouvernement.

Les journaux dont il enrichit les colonnes ont souvent des abonnés

payants, espèce d’individus qui devient plus rare de jour en jour, et

dont il ne faudrait pas cependant laisser éteindre la race précieuse,

race bien plus utile que la race chevaline, à laquelle le gouvernement

s’intéresse tant. Il est à présumer que les journaux ministériels ont

beaucoup contribué à l’appauvrissement de cette espèce.

Notre candidat multiplie également ses écrits à l’approche des

élections. Il donne alors un libre cours à son génie... il prend sa

plume d’argent, et se met à distiller du Montesquieu, mais du

Montesquieu épuré. La critique, avec raison, a reproché à ce grand homme

d’avoir fait de l’esprit sur les lois: notre politique moderne se garde

bien de commettre cette faute.

Mais un homme qu’il ne peut ni charmer, ni intéresser, ni éblouir, ni

effrayer, ni attendrir, c’est le préfet! Le préfet le traite comme un

père barbare traite un fils rebelle, comme une belle-mère traite sa

fille ou sa bru; il le fait traquer comme un mendiant qui tend la main

contrairement aux lois de la mendicité, comme un paria chassé de toute

habitation respectable, comme une bête fauve qui porte la terreur au

sein de la population; il est pour lui sans pitié, sans égards, sans

procédés, sans attention; il n’a pas pour lui les moindres entrailles:

le préfet est au candidat de l’opposition ce que l’angora est au

caniche; il le menace incessamment de sa griffe administrative, et

malheur à lui s’il parvient à l’imprimer sur son honneur et sa loyauté!

Mais le candidat de l’opposition est constamment sur ses gardes; il épie

avec soin toutes les démarches de son ennemi, joute avec lui de ruse et

d’adresse, et cherche à éviter ses piéges, comme fait un renard à

l’approche des basses-cours! Il le regarde comme un non-sens, une erreur

des administrations modernes; c’est le despotisme départemental avec ses

haines, ses rancunes, ses commérages de petite ville!... Aussi

méprise-t-il cordialement le préfet!... son horreur est encore plus

profonde pour lui que pour le conseil des ministres... Le conseil des

ministres n’est nuisible qu’au pays. Lui! l’est à sa personne!... s’il

se pique de ne jamais saluer une excellence (le mot a vieilli), il

manque encore moins l’occasion d’humilier ce magistrat avec une

affectation toute britannique. A sa vue, loin de rester couvert avec

impassibilité, il donne un grand coup de poing sur son chapeau, et se

l’enfonce noblement jusque sur les yeux. Ainsi assombri, il marche la

tête haute, le nez au vent, agitant devant lui sa canne sur l’air de _la

Parisienne_, et avec des ondulations de moulinet. Un préfet habile et

prudent comprend toujours ce mouvement musical et se retire. De même, un

ministre frustré d’un coup de chapeau a le bon esprit de trouver cette

impolitesse toute naturelle; il peut en gémir, mais ne s’en fâche pas...

Tel est l’empire d’un siècle civilisateur!

Notre candidat, par l’éclat d’hostilité dans lequel il se trouve

perpétuellement avec toutes les autorités constituées, ne dîne jamais,

comme on le présume bien, chez aucune d’elles... mais pour ne pas dîner

officiellement, il n’en dîne pas moins quelquefois très-agréablement.

N’a-t-il pas les banquets patriotiques?... banquets ne le cédant en rien

aux festins ministériels. On y mange absolument les mêmes choses...

seulement on les mange avec d’autres idées... ce qui les fait paraître

bien meilleures... on y chante les mêmes airs, mais sur d’autres

paroles; on y porte également des toasts, mais au lieu de dire: A la

santé de M. un tel! on s’écrie à faire trembler les planchers: A la

gloire de la nation française!... mots qui sont toujours suivis d’une

triple rasade de vin de Champagne; car on ne saurait trop boire quand il

est question de la gloire de la France... cette gloire est exigeante!...

nouvel avantage du banquet patriotique!

Le candidat de l’opposition ne reste pas en arrière dans ces graves

circonstances. Il mange comme quatre, boit comme six, parle comme dix, a

de l’esprit comme... lui!... ne plaisantons pas avec l’esprit. Ceux qui

disent d’un homme supérieur: Il a de l’esprit comme quatre, lui font une

mortelle injure. L’homme vraiment distingué ne se soucie pas d’être

gratifié de l’esprit de ses voisins... il serait exposé à supporter une

lourde charge. Prouvez-lui plutôt l’impossibilité matérielle de réunir

quatre hommes qui le vaillent, vous flattez son amour-propre; mais

jamais ne dites qu’il a de l’esprit comme quatre... Cette locution était

tout au plus bonne dans la bouche de Piron pour caractériser le mérite

de l’Académie Française.

Si le candidat de l’opposition a un point de ressemblance avec le

candidat ministériel, c’est dans son air piteux, abattu, morne et

sombre, dès que la fortune électorale a trahi ses espérances. Il n’est

alors ni plus fier ni plus heureux que lui; sa douleur comme la sienne

s’exhale en reproches amers, en récriminations fulminantes contre le

préfet. Si l’un a quelquefois le pouvoir de faire destituer ce

magistrat, l’autre a toujours la ressource de le traîner au banc de

l’opinion publique, où sa voix l’accuse et le flétrit avec toute

l’indignation d’un candidat évincé.

MÉDITATION XIII.

Des Amorces.

Indépendamment de la position que vous occupez dans le monde, soit par

votre profession, soit par votre fortune, il faut encore entourer votre

nom d’un certain éclat, sortir de la foule, devenir non pas précisément

un homme de mérite, ce qui est souvent étrange et superflu, mais un

homme dont on parle. Le bruit vaut mieux quelquefois que le talent, et

il y a pour cela deux raisons: la première, c’est que le bruit peut

tenir lieu de talent; la seconde, c’est que le talent ne fait pas

toujours du bruit. Êtes-vous riche? Fondez un hôpital ou mettez un

château en loterie pour les pauvres; on ne manquera pas de dire: Voilà

un ami de l’humanité; ou bien: Voilà un homme qui déshérite sa famille;

ou bien encore: Voilà un monsieur terriblement cousu d’or, et qui élude

adroitement la loi contre les loteries. Êtes-vous industriel? vous

exposez aux produits de l’industrie un bonnet de nuit, pouvant au besoin

servir de pot à fleurs ou de soupière au moyen d’un mécanisme ingénieux,

et tout le monde de s’écrier: Voilà un homme bien absurde! Mais le nom

de l’homme absurde est cité dans tous les journaux, et remplit au moins

la moitié d’une colonne. Voyez cet agent de change... en un seul jour,

il a perdu toute sa fortune par un revers de Bourse, et aussitôt il

acquiert une belle réputation de malheur. Soyez banquier, et

montrez-vous généreux, vous marquerez dans l’histoire de votre pays.

Êtes-vous chevalier de la Légion d’honneur? n’en portez pas les

insignes: vous passerez pour un homme capable d’apprécier les choses à

leur juste valeur; vous serez remarqué pour ne montrer pas ce qui fait

si peu remarquer les autres!

Ces incidents de la vie, pris entre mille, amenés à propos, sont

absolument nécessaires pour relever le calme plat des professions

terre-à-terre, et deviennent plus tard d’excellentes _amorces_ pour

appeler sur soi l’attention des électeurs.

Il est des amorces plus faciles et plus connues, mais, par cela même, ne

les employez qu’avec sobriété. La facilité de s’en servir les met à

portée d’un plus grand nombre de concurrents, et l’absence d’originalité

rend leur effet moins efficace. Nous allons cependant en indiquer

quelques-unes, plutôt afin de chercher le moyen de les rajeunir que d’en

conseiller l’usage.

Un brave citoyen[6], jouissant d’une fortune honnête, mais dont la

renommée ne sort pas du cercle décrit dans son quartier par la trilogie

du boulanger, du boucher et de l’épicier, achète un jour, ennuyé de

cette obscurité désastreuse, et se coiffant de l’idée de gagner ses

éperons de député, une petite terre dans le rayon d’un petit

arrondissement desservi par un très-petit nombre d’électeurs. Fier de

son acquisition, il se rend dans cette terre en carriole, précédé de ses

gens et suivi de ses équipages; ses gens se composant d’une cuisinière,

d’une nourrice, d’une bonne d’enfants et d’un domestique pour tout

faire; ses équipages, de deux ou trois voitures de meubles avec force

paquets de linge, de pétards et de graines ou semences de tout genre.

Propriétaire d’un domaine médiocre, il se croit anobli par-devant

notaire, et assez digne pour mériter le titre de haut et puissant

seigneur. Mais son arrivée au manoir a bientôt détruit ces illusions

féodales; au lieu de vassaux polis et empressés, il ne rencontre que des

paysans distraits et indifférents; point de compliments des autorités

locales; pas un coup de fusil tiré en son honneur; pas un _vivat_, pas

un cri de joie. Le curé, le curé même s’abstient de chanter un _Te

Deum_; partout le silence et l’apathie; partout l’ignorance ou l’oubli

des traditions seigneuriales. Cependant le nouveau propriétaire ne se

décourage pas; il déclare à qui veut l’entendre qu’il rendra son séjour

utile au pays; et ses actes suivent de près ses paroles. Il fait de

nombreuses aumônes aux pauvres de la commune, ouvre à chaque solennité

patronale son parc au public, régale les paysans, amuse les jeunes

filles, admet à sa table les gros fermiers de l’arrondissement, a sa

stalle au lutrin de la paroisse, y chante régulièrement les fêtes et

dimanches, de temps en temps baptise une cloche et invite deux fois par

semaine le curé à dîner!

[6] M...

Sa sollicitude pour les intérêts des habitants de sa _terre_ va si loin

qu’il ne recule pas devant le plaisir dangereux de couronner parfois une

rosière, en la dotant suivant le degré de sa candeur et de sa vertu. Cet

article n’est pas ordinairement le plus ruineux pour lui.

Eh bien! telle est l’ingratitude des deux sexes que ses bienfaits

restent méconnus. Il n’a pas eu l’art de les répartir ou de les

renouveler avec tact et discernement. Il a semé des rivalités, des

jalousies. Arrive le moment des élections!... Les autorités influentes

de l’arrondissement, les fermiers, les petits propriétaires ne se

rappellent plus que son mauvais vin; les habitants de la commune

l’accusent d’avarice; le curé, d’indifférence en matière de religion;

les jeunes filles, d’immoralité dans le choix de ses rosières, et les

rosières elles-mêmes, de monstruosité pour leur avoir ôté leurs titres

de jeunes filles!

Et cependant il n’a dépouillé personne; il a, au contraire, donné à tout

le monde, mais avec maladresse et dans des circonstances inopportunes.

Il ne s’est pas, en outre, aperçu de la nécessité d’établir une fontaine

dans le chef-lieu de l’arrondissement, de réparer un chemin vicinal en

mauvais état. Cette dernière amorce a surtout une grande puissance.

Beaucoup de législateurs, et notamment un homme de guerre, doivent,

depuis plus de dix ans, leur existence politique aux bienfaits des

chemins vicinaux!

Aussi l’aspirant député, avant de faire l’acquisition d’une terre,

s’informera-t-il scrupuleusement de l’état des chemins qui l’avoisinent,

et plus les chemins seront mauvais, plus pour lui cette terre aura de

valeur. Heureux s’ils sont assez impraticables pour empêcher dans le

pays toute circulation, et lui interdire même l’approche de son domaine!

ce serait un avantage inappréciable. Il s’empresserait de se rendre

adjudicataire d’une terre aussi politiquement bien située, aussi féconde

pour lui en dépenses utiles!

Ah! croyez-moi, laissez aux niais, aux imbéciles, les châteaux, les

domaines autour desquels on ne court pas la chance de se ruiner;

laissez-leur les bons chemins, les fontaines, les aqueducs, les puits

artésiens! Fuyez tout cela comme la peste. Apprenez à acheter des landes

et des sables, afin de vous donner la gloire de les rendre fertiles;

enfermez-vous dans un désert pour le peupler; d’une chaîne de rochers

faites sortir des bourgs et des villes. La rigueur de l’électeur le plus

farouche ne tiendra pas contre des appâts aussi séduisants!

Après l’acquisition d’un domaine, une excellente amorce, dit-on, est

l’achat d’une action dans la propriété d’un grand journal. Néanmoins

cette amorce ne réussit pas toujours. Nous en avons des exemples. Il en

est d’elle comme de toutes celles qu’on obtient par la publication

d’écrits politiques; l’emploi est vulgaire, commun, usé. Il faudrait,

pour triompher par ce moyen, posséder un talent de polémique comme il y

en a peu, ou plutôt comme il n’y en a pas, tout le monde, comme nous

l’avons déjà dit, se permettant d’écrire et de se faire journaliste,

tant la présomption humaine va loin aujourd’hui!

Une amorce moins recherchée, aussi connue, mais plus sûre, c’est d’être

persécuté par le pouvoir. Une bonne destitution, si vous vivez de

fonctions publiques; une condamnation sévère pour délits de presse, si

vous êtes écrivain méchant plutôt que méchant écrivain; une injuste

appréhension au corps, si vous êtes accusé mal à propos d’avoir attenté

contre la sûreté de l’état; une éclaboussure faite sur votre jabot par

la voiture d’un ministre, le massacre de votre chien non muselé sur la

voie publique par un sergent de ville à l’époque des hydrophobes, une

discussion prolongée avec un garde municipal, une querelle suivie avec

un commissaire de police, feront de vous une victime, un martyr

politique, et vous mettront en évidence. Vous finiriez même par devenir

un grand citoyen, si vous étiez assez heureux pour obtenir pendant

quelques années les honneurs de l’ostracisme. L’homme politique s’élève

bien haut dans l’exil. En un mot, plus vous serez persécuté par le

pouvoir, plus vous serez protégé par le pays.

Aimez-vous à voyager, à traverser les mers? N’allez pas en Orient;

évitez surtout la Grèce. On va aujourd’hui en Orient comme on va à

Saint-Germain ou à Versailles. La facilité de parcourir tous les pays du

monde, à l’exception toutefois du nôtre, a fait surgir une foule de

voyageurs, tous plus savants les uns que les autres. Autrefois un voyage

en Orient était regardé comme une des plus grandes témérités du siècle;

celui qui l’entreprenait passait au moins pour un Cook ou un Christophe

Colomb, et l’on craignait sérieusement pour ses jours. Mais, de notre

temps, peut-on de bonne foi attirer sur soi l’attention publique par une

excursion en Grèce et en Turquie? on passe tout au plus pour touriste, à

moins qu’on ne soit déjà un homme de très-grande valeur. Ainsi M. de

Lamartine, notre grand poëte, et M. Raoul-Rochette, notre grand

archéologue, ont fixé les regards. On disait du premier: Il a été sur le

mont Sinaï; il a été là où fut le temple de Jérusalem; il a pleuré sur

un grand souvenir; il a manqué d’eau au désert; il a prié, et ses

inspirations ne lui ont jamais fait faute. L’Orient en poésie a une

supériorité incontestable sur l’Occident. On disait de l’autre qu’il

avait parcouru la Grèce d’une manière fort utile: Il a vu le roi Othon;

il a été admis à sa cour; il a admiré la manière dont s’y dépense notre

argent; il a déjeuné sur les ruines du Parthénon, et enfin a rapporté

d’un temple magnifique qui n’existe plus le quart à peu près d’une

statue admirable dont il soupçonne le nom, et qu’il croit être d’un des

plus fameux statuaires de l’antiquité. Mais ces hommes distingués

auxquels de pareilles amorces pourraient être utiles dans un but

politique n’en ont pas ordinairement besoin. La gloire de leur nom les

désigne assez à l’orgueil du pays.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 7 / 26 段