L’homme sensé, quoique maître de ses passions, trouve encore chez lui

des ennemis redoutables. En première ligne il faut placer la femme, la

femme, plus dangereuse qu’un désir, plus trompeuse qu’une illusion, plus

forte et plus impérieuse quelquefois que l’amour-propre et l’ambition

même. Si madame votre épouse a rêvé pour vous ou plutôt pour elle les

honneurs de la députation, elle ne vous laissera pas un moment de repos,

ni le jour ni la nuit... fissiez-vous chambre à part. Aucune distance

pour elle n’est infranchissable; son opiniâtre volonté vous poursuit

partout; chaque heure, chaque minute, chaque seconde vous apporte le

plus près possible du tuyau de l’oreille ces paroles, stéréotypées dans

sa bouche: «Il faut que tu sois député!» Et si vous répondez, dans votre

naïveté maritale: «Mais, chère amie, je n’ai pas assez d’esprit pour

cela.--Je le sais bien, mon bon, réplique-t-elle; mais c’est égal... je

veux que tu le sois!...» Et elle enrôle sous sa bannière tous les gens

influents dont vous êtes entouré; elle a pour complices de son ambition

vos parents, vos amis, vos domestiques.

Ainsi, votre médecin, homme pour le moins aussi dangereux que votre

femme, est facilement séduit par elle, surtout s’il n’a pas une

nombreuse clientèle. Il est intéressé à vous mettre en évidence; votre

célébrité enfantera peut-être la sienne. Au jour convenu il vous dit:

«Eh bien! voici venir les élections générales... J’espère que vous vous

montrerez cette fois!...» Si pour toute réponse vous vous contentez de

lui allonger le bras afin qu’il vous tâte le pouls: «Faites-vous nommer,

continue-t-il en secouant la tête avec humeur; cela vous fera du bien.

J’ai beaucoup de malades à la chambre des députés... Ce sont mes eaux de

Vichy... et elles sont souveraines!...»

Vos parents, vos amis, vos connaissances viendront ensuite, alléchés par

l’espoir de pouvoir, selon l’usage électoral, exploiter votre position,

et s’écrieront, tous ensemble d’abord, puis l’un après l’autre, en vous

apostrophant par votre petit nom: «Eh bien! Chrysostome!... est-ce que

vous ne vous mettez pas sur les rangs?... Vous êtes cependant en état

d’y figurer avec honneur. Vous êtes estimé dans l’arrondissement, à

telles enseignes que vous avez manqué d’y être nommé adjoint.

Présentez-vous sans crainte aux suffrages de vos concitoyens; nos voix

vous sont acquises!... Et une fois élu... que sait-on?... vous

deviendrez peut-être ministre! Nous en avons tous le pressentiment... Et

alors, quel bonheur et pour vous et pour nous, qui vous adorons déjà

comme un père, un sauveur, un bienfaiteur!»

Votre valet de chambre, le plus familier de vos domestiques, n’est pas

moins à craindre. Il ne manque pas de vous dire et de vous répéter

chaque matin: «Monsieur va donc être député?... Ça fait du bruit dans le

quartier... La fruitière en est toute saisie... On prépare déjà les

lampions; madame a commandé un feu d’artifice... pour la

Saint-Chrysostome. Monsieur, j’espère, ne m’oubliera pas quand il sera

ministre.»

L’homme faible et sans conviction cède; mais l’homme fort et résolu

résiste à ces flatteries intéressées, à ces cajoleries conjugales; il

reste calme et de sang-froid, descend dans le fond de sa conscience,

s’interroge, mais s’interroge bien, et tâche de découvrir l’essence de

sa nature. Il décompose, analyse toutes les fibres de son âme, et voit

s’il y a en lui quelque chose de cette race merveilleuse que la

Providence appelle à représenter les nations; et cette connaissance,

cette juste appréciation de soi-même, consiste principalement dans un

sentiment intime, celui de la vocation.

J’ai dit ailleurs que la vocation était nécessaire, mais non pas

infaillible dans un candidat à la députation. Sans cette première

condition, il est inutile de tenter la lutte, puisque, même en la

remplissant, il est possible d’échouer. Or, on ne songera sérieusement à

tourner ses regards vers le palais Bourbon que poussé irrésistiblement

par cette voix intérieure, et elle sera d’autant plus impérieuse, si _on

a pu_ naître dans un département du Midi; car c’est ici que la naissance

a une haute signification de noblesse. C’est bien d’un député

_méridional_ qu’il est permis de dire encore: _il est né!_... Mot

sublime! dont les grands seigneurs autrefois avaient l’injuste

monopole!... Et aux avantages de la naissance et de la vocation joignez

celui de briller au barreau, les plus fortes présomptions parleront pour

vous.

Néanmoins, si votre étoile vous a fait naître sous la zone glaciale et

jeté dans une carrière peu favorable au commerce des paroles, n’en

prenez pas trop de souci; les chances de succès, quoique diminuées, n’en

existeront pas moins; seulement il faudra, pour atteindre le but,

redoubler d’activité, de ruse, d’adresse et d’habileté; donner l’exemple

d’une grande fécondité d’imagination, joindre la rectitude du jugement

aux élans du génie, et profondément étudier les maximes de ce livre,

écrit surtout pour les candidats de cette catégorie.

MÉDITATION XI.

Du Cens d’Éligibilité.

Y a-t-il réellement un cens?... y a-t-il beaucoup de députés qui le

payent?... N’achète-t-on pas aujourd’hui un cens d’éligibilité comme on

achète une maison, une terre, un meuble, un habit, une paire de

pantoufles?... N’y a-t-il pas des marchands de cens, tenant boutique

ouverte et vous servant à juste prix?... Si un parent, un ami ne vous

prête un cens, toujours avec un _C_, car l’autre ne se vend ni ne se

prête, ne trouvez-vous pas, moyennant une honnête rétribution, à

l’emprunter chez un homme d’affaires?... Parents, amis, spéculateurs,

tous vous diront que le cens d’éligibilité n’est qu’une chimère; alors,

pourquoi ne pas l’abolir? D’accord... mais en attendant ce bienfait, ne

serait-il pas juste de tenir la main à la rigoureuse observation de la

charte? ne serait-il pas convenable de proposer la loi suivante?

ARTICLE PREMIER.

Tous les députés qui, par voie d’emprunt, se sont couverts d’un cens

d’éligibilité, seront, à compter du jour de leur admission à la chambre,

constitués propriétaires des meubles ou immeubles représentés par ce

cens.

ART. 2.

Toute contre-lettre sera regardée comme nulle et non avenue.

ART. 3.

Les prêteurs de cens n’auront droit à aucune indemnité.

Cette loi, n’en doutons pas, serait adoptée à l’unanimité dans l’intérêt

de la morale et de la charte!

Je ne conseillerai donc point au candidat de se permettre une illégalité

aussi flagrante que celle d’emprunter un cens d’éligibilité. Il ne faut

pas être bien riche pour pouvoir le payer; on est bien misérable quand

on ne le paye pas! Cinq cents francs!... Pure bagatelle! Le plus petit

patrimoine suffit pour être imposé d’une aussi grosse somme. Ayez un

coin de terre, une chaumière, une masure! tout en France a des droits à

la sollicitude du fisc... Le moindre meuble, une chaise, un escabeau, un

grabat vous soumet à une contribution mobilière, digne sœur de la

foncière, non moins savante dans l’art de grouper les chiffres, non

moins remarquable par le style coulant et facile de ses contraintes!...

Mais, avant même de savoir si vous payez le cens, il faut vous pénétrer

de l’esprit de la constitution. Ce doit être la première pensée de tout

homme politique. Les petits génies ne s’en inquiètent guère; ils parlent

d’une charte sans la comprendre, sans l’avoir étudiée; se querellent

entre eux sur telle ou telle interprétation, toujours douteuse ou

toujours fausse, parce qu’elle est toujours forcée. L’absurdité des

publicistes est surtout de vouloir expliquer une constitution comme ils

l’entendent, au lieu de chercher à l’expliquer comme l’entendaient ceux

qui l’ont faite... seul moyen, selon moi, d’arriver à la vérité!... Sous

telle ou telle parole se cache une pensée profonde; devinez-la. Ici vous

lisez le mot: prérogative!... et ce mot est quelquefois synonyme d’abus

de pouvoir. Plus loin vous vous heurtez contre une _limite

constitutionnelle_, sans vous apercevoir qu’en baissant un peu la tête,

il est facile de passer outre. Là vous vous arrêtez devant le glaive de

la loi, et il suffit de l’examiner avec attention pour voir combien la

pointe en est émoussée et peu propre à vous inspirer tant de terreur!...

Supposons une question:

Qu’entendez-vous par gouvernement récréatif[5]?...

[5] Le gouvernement de P. L. Courrier.

_R._ Une table bien servie pour trois convives de bon appétit...

Ces trois convives se pondèrent par le plus ou moins de mets qu’ils

mangent...

APHORISMES.

Tous les hommes sont égaux devant le percepteur des contributions!

Tout contribuable peut devenir grand, riche et puissant, comme tout

soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal de France!

Cette dernière vérité est de Louis XVIII, qui, pour le moins, se

connaissait en vérités aussi bien que ses successeurs!!!

MÉDITATION XII.

De la couleur de la Candidature.

Je commence par informer le lecteur que ce mot: _couleur_, mis en tête

de cette Méditation, n’a rien de commun avec la signification d’une

expression proverbiale, fréquemment employée par le peuple, _monter une

couleur, faire voir des couleurs_, que l’on peut ainsi traduire: tendre

un piége, duper, tromper quelqu’un; ce mot a ici une autre acception.

Par _couleur_ j’entends la nuance d’opinion qui forme le caractère

distinctif de la candidature, sans prétendre toutefois que jamais un

candidat ne fasse voir des _couleurs_ ou ne monte une _couleur_ aux

électeurs. Cela arrive quelquefois. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Il s’agit uniquement de l’opinion du candidat. Or, voyons, jeune ou

vieux aspirant à la députation, si vous avez une opinion, car tout le

monde n’est pas capable d’en avoir une, et je suis bien loin de

l’exiger. Les plus adroits, au contraire, sont, selon moi, ceux qui n’en

ont pas, et la raison en est simple. L’absence d’opinion rend le

caractère plus calme, et le système nerveux moins irritable; elle

éloigne les querelles et les discussions politiques, source de tant de

haines et de discordes! N’ayant jamais à combattre pour soi, on a

toujours l’air d’être de l’avis des autres, et chacun vous suppose avoir

une opinion conforme à la sienne. Immense, inappréciable avantage!

Non-seulement vous passez pour un homme aimable, charmant, d’un commerce

doux et facile, mais encore pour un homme d’esprit et de science,

puisque vous ne contredisez jamais vos interlocuteurs. Ainsi la

neutralité d’opinion vous sert auprès du corps électoral, en vous

mettant à même d’adopter la nuance dont vous prévoyez le triomphe. Car,

ne vous y trompez pas, ayez ou n’ayez pas une opinion, il faudra

toujours marcher sous la bannière des électeurs dont vous invoquez

l’appui: d’où il résulte qu’une opinion, et surtout une opinion connue,

rendue publique, est souvent pour le candidat un fardeau fort

embarrassant.

Par conséquent, si vous avez une opinion, car cela vous vient souvent on

ne sait comment, et ne s’en va pas toujours quand on veut, ne montez pas

sur les toits pour en informer l’univers. Rien n’est plus dangereux en

politique que de se prononcer aussi ouvertement. Le domaine de la

politique est comme l’appartement d’une jolie femme exposée à beaucoup

d’hommages, dans lequel sont pratiqués avec adresse les petites portes

secrètes et les escaliers dérobés. Imitez la femme coquette. Ayez votre

porte secrète et votre escalier dérobé; et, pour vous convaincre de

cette nécessité, relisez avec attention la Méditation III, intitulée:

_Des partis_. Vous y verrez que l’opinion de la veille n’est pas

toujours bonne le lendemain. Maintenez donc la vôtre dans une prudente

obscurité; de la sorte vous vous ménagez, si cela est nécessaire, la

ressource de la modifier, de la changer, sans paraître apostat ou

caméléon... Vous ne vous faites pas fermer les portes d’un grand nombre

de colléges électoraux; vous choisissez avec plus de liberté celui dont

il est facile de gagner les suffrages; vous n’êtes ni contrarié ni

embarrassé dans votre profession de foi, sujet toujours si délicat et si

épineux à traiter; on ne vous lance pas des épigrammes en forme

d’interpellations auxquelles il est difficile de répondre sans rougir;

votre opinion ne se découvrant qu’à propos et selon les besoins de la

situation, vous êtes maître des électeurs, au lieu d’en être l’esclave;

vous combattez sur un terrain où vous êtes libre d’antécédents, et,

sachez-le bien, les antécédents sont les chaînes des hommes politiques,

chaînes mille fois plus dures que celles des plus vils esclaves; car on

ne peut les briser!...

En restant fidèle à ces principes, votre candidature prendra tout

naturellement la couleur la plus favorable au succès de votre élection.

Si les rangs de l’opposition vous offrent plus de chances heureuses que

ceux du ministère, vous vous y glisserez, sans exciter ni surprise ni

défiance, mais toujours sans tambour ni trompette. Je n’admets ces

instruments qu’après la victoire. Si, au contraire, les forces du

ministère sont plus redoutables que celles de l’opposition, vous vous

joignez à elles, également à petit bruit, et pour ainsi dire en marchant

sur la pointe des pieds. Ce n’est pas tout encore. Le moment décisif

amène quelquefois une de ces péripéties rares, mais foudroyantes, qui

changent les rôles des partis, font du faible le fort, et du fort le

faible. Alors, par une manœuvre adroite, vous passez d’un camp dans un

autre, et cette désertion n’est pas même soupçonnée. Le soin que vous

avez mis en toute circonstance à éviter cette publicité bavarde et

indiscrète couvrira tous vos actes d’un voile salutaire.

Les niais ne manqueront pas de dire qu’une pareille conduite est

immorale, déloyale; que les hommes politiques doivent marcher le front

découvert, avoir le courage de leur opinion, subir toutes les

conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune. Théorie

admirable... dans les livres et les journaux... utopie de l’âge d’or des

républiques!... L’immoralité n’est jamais résultée du silence et de la

modestie du mérite. Une grande habileté stratégique n’est point de la

déloyauté...

Marcher le front découvert! c’est tendre les deux joues; c’est se rendre

vulnérable aux traits de la cour et de la ville; c’est devenir la dupe

de tous ceux qui ne se découvrent pas.

Avoir le courage de son opinion?...

Très-bien! mais avec ce courage-là on a souvent grand’peur de rester en

route.

Subir les conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune?

De la bonne, je le veux bien; c’est logique et rationnel! Mais de la

mauvaise! jamais! ce serait de mauvais goût! Demandez plutôt aux plus

grandes victimes de l’époque!

Examinons maintenant quels sont les allures, l’air, la physionomie, le

langage, les manières qui distinguent le candidat ministériel du

candidat de l’opposition. Il est essentiel de les connaître, afin de

bien éclairer notre marche dans la route obscure et tortueuse que nous

allons parcourir.

§ Ier.--_Du candidat ministériel._

Le candidat ministériel est rarement âgé de moins d’une cinquantaine

d’années, période de la vie où l’enthousiasme est froid, le progrès des

idées frappé de mort, le désir de s’élever et d’acquérir plus violent

que jamais. De la race des budgetivores, il a d’ordinaire un peu de

corpulence et porte un faux toupet: ses pas sont cadencés, mesurés,

timides; il marche aussi vite qu’un omnibus, mais n’aime pas à traverser

les rues dans la crainte d’être éclaboussé par les voitures. Son regard

oblique ne se fait jour qu’à travers une paire de lunettes vertes ou

bleues, plantées sur son nez, d’une dimension toujours honorable, comme

la drogue sur celui d’un soldat français. Son dos décrit une ligne

courbe par suite de l’exercice immodéré auquel il se livre

quotidiennement en face des idoles du jour. Pour lui, vivre, c’est

saluer; saluer, c’est vivre. La plus sainte relique ne lui paraît pas

plus sacrée que les attributs du pouvoir; il tient les yeux baissés

devant un ministre en costume. Aussi, dès qu’il sent son approche, car

il a beaucoup d’instinct et flaire de très-loin, ainsi qu’un

factionnaire qui se prépare au port d’armes, il se découvre

respectueusement, descend son chapeau le long de la jambe droite jusqu’à

la naissance de la cheville, et s’incline au passage de l’illustre

personnage, de manière à lui faire croire qu’un ministre est digne d’une

génuflexion!

Tous les dignitaires du royaume, les pairs de France, les conseillers

d’état, les chefs de bureau ont également droit à ses hommages... Aussi

use-t-il des chapeaux!... et des gants par douzaine, gants dont la coupe

est commandée à l’avance, vu la grandeur extra-naturelle de ses

mains!...

Le président du conseil, par sa haute position exceptionnelle, cause au

moins pour sa part les deux tiers de ces ravages de castor ou de

chevreau. Heureusement pour le candidat ministériel, la rencontre du

chef de l’état est rare; car à la vue de son souverain, sa joie ne

connaît point de bornes, ses démonstrations se traduisent en mouvements

précipités; il jette son chapeau en l’air, le rattrape ou ne le rattrape

pas... n’importe!... S’il est déformé, fripé, déchiré, c’est en

l’honneur de Sa Majesté... Trop heureux le candidat s’il a pu, par un

grand sacrifice, attirer sur lui la moitié d’un regard royal... la

moitié suffit alors à son ambition de sujet!...

Mais à ces jouissances ne se borne pas son bonheur. Il aime encore à

fureter dans les bureaux ministériels; la vue d’un carton lui fait

plaisir; il se complaît à toucher un dossier, il est flatté de respirer

la poussière classique des paperasses à laquelle il ne préfère pour

l’agrément du nez que le tabac de Saint-Vincent ou de Virginie. Il offre

ses petits services à tous les employés supérieurs, se charge de rédiger

un rapport, de faire une recherche laborieuse, aidera leur mémoire en

défaut, dira des anecdotes touchant la gestion de leurs prédécesseurs,

médira un peu du passé, louera fort le présent, augurera bien de

l’avenir; prévenant pour tout le monde, tout le monde le reçoit à bras

ouverts. Aussi aurait-il l’air de faire partie des bureaux, s’il n’y

restait toujours debout, le chapeau à la main.

A cette occupation il en joint habituellement une autre, plus sérieuse,

plus sévère, plus lucrative. Il travaille aux journaux subventionnés,

achetés ou payés, mais non corrompus; car ne croyez pas qu’il soit

ennemi de la liberté de la presse. Malgré son titre de candidat

ministériel, il est grand partisan de cette liberté, et encourage le

gouvernement à la soutenir. Il y trouve bien quelques abus, mais y voit

un bon côté, surtout lorsqu’à la fin du mois il va toucher le prix de

ses articles, articles chèrement rétribués, et dans lesquels il déclame

soit pour, soit contre le genre humain, suivant le degré de santé du

corps ministériel. Son style ressemble à sa personne: il n’est pas

léger. Il se ressent aussi un peu de cette humble courbe que décrit

incessamment son épine dorsale. L’éloge y est fade, long, contourné;

c’est comme de l’encens de qualité inférieure et brûlé en très-grande

quantité, dont l’odeur vous soulève le cœur, vous fait éternuer ou vous

donne la migraine... Et quand l’idole ne réclame pas d’encens, il y a

des injures façonnées à l’avance et coulées dans le moule gouvernemental

pour tous ceux qui blasphèment contre elle... Les injures sont

distribuées comme l’encens, c’est-à-dire avec peu de prudence et de

circonspection... C’est un métier, ce n’est pas un art!... Le candidat

ministériel n’est qu’un écrivain de hasard, littérateur par ordre

supérieur, économiste à la corvée, publiciste par mesure de police!...

Le génie sort difficilement d’une pareille situation. On devient

rarement, sous l’influence de ces inspirations, un Jean-Jacques, un

Grotius, un Benjamin Constant... On se borne à être content de soi, en

attendant que vos lecteurs le soient de vous: attente qui souvent dure

autant que la vie!...

Quoique le gouvernement ne soit pas exigeant sur les conditions du

style, tous les candidats ministériels n’écrivent pas, tous ne savent

pas écrire; et par là, j’entends que tous n’écrivent pas assez bien,

même pour mal écrire. Ceux-là se font suppléer par des amis officieux ou

officiels. A Paris et dans les villes du premier ordre, ce remplacement

est facile; les magasins du ministère regorgent de talents littéraires

élevés à la brochette. Mais dans les préfectures modestes où ne

pénètrent point les lumières, où l’autorité est à la hauteur de la

science; dans les sous-préfectures de moyenne classe, plus fertiles en

pâtés qu’en hommes d’esprit, dans les bourgs, dans les petits _endroits_

enfin, il faut chercher longtemps quelquefois avant de trouver son

scribe... Quand on ne peut mettre la main sur un juge de paix ou sur son

greffier, force est bien souvent de vous contenter du percepteur des

contributions ou du garde champêtre. Heureusement pour vous, ces

fonctionnaires ont presque toujours de légères notions de littérature...

Ils composent des chansons et font des calembours... Mais, autant que

possible, le candidat ministériel tient la plume pour tout ce qui lui

est personnel. Parler de soi est chose délicate, faire parler de soi

chose très-difficile!... Et pour s’assurer le suffrage des électeurs, il

vaut mieux s’en rapporter à sa délicatesse qu’à l’habileté des autres.

En s’examinant bien, on trouve toujours en soi des talents et des vertus

qu’un ami même ne soupçonne pas, et les qualités les plus minces

grandissent plus facilement sous cet examen. En général, votre apologie

n’est jamais bien faite que par vous-même; c’est l’édification d’un

monument dont vous êtes le meilleur architecte!...

L’approche des élections est ordinairement le signal d’un débordement

d’écrits politiques de tout genre; alors la phraséologie du candidat

ministériel découle de son génie enflammé comme la lave brûlante du

Vésuve en éruption... Elle se répand dans toutes les feuilles

gouvernementales; se glisse dans les journaux agricoles et industriels,

et ne dédaigne pas même de prendre ses ébats dans les gazettes

médicales, où la dissolution de la chambre est habituellement regardée

comme une mesure d’hygiène parlementaire, comme une grande purgation

politique devant rendre la santé à la France. Je ne parle pas des

brochures, des bulletins, des lettres à un électeur pour être lues par

tous, des pamphlets, des diatribes marchant à la suite des journaux

quotidiens et périodiques; tout cela est presque aussi lourd et aussi

long que l’Encyclopédie. Mais là n’est point le plus grand inconvénient.

Le plus grand consiste dans la difficulté de trouver des abonnés et des

acheteurs; des abonnés pour les journaux, des acheteurs pour les

brochures. L’intérêt de l’état réclame cependant la solution de ce

problème insoluble... Eh bien, le candidat ministériel n’est pas le

moins du monde embarrassé; il applique au pays une sorte de _maximum_,

et ce _maximum_, non moins terrible peut-être que son aîné, puisque, au

lieu d’un abus de la force au préjudice de votre caisse, il peut devenir

une taxe imposée à l’esprit; ce _maximum_, dis-je, c’est d’envoyer tout

simplement, gratis à domicile, tous les écrits ministériels, les

journaux comme les brochures, les pamphlets comme les diatribes. Chaque

maison voit aussitôt ses tables se couvrir d’imprimés, et prend

insensiblement la physionomie d’un cabinet de lecture. Ils vous tombent

de tous côtés comme la grêle sur un champ de blé!... Vous avez beau

crier: Gare!... l’air que vous respirez ne vous semble plus composé

d’oxygène, mais de gaz ministériel... vous étouffez!...

Le candidat ministériel jouit de ses grandes et petites entrées chez

toutes les autorités constituées du lieu... Il déjeune chez le maire,

dîne chez le préfet, soupe chez le procureur du roi; ou bien, pour ne

pas faire toujours la même chose, déjeune chez le procureur du roi, dîne

chez le maire et soupe chez le préfet.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 6 / 26 段