décréta, au nom du sénat conservateur, la déchéance de Napoléon.
L’empereur de fait, comme il l’appelait en ce moment où il lui retirait
un serment de _fait_, devenait empereur honoraire: il avait perdu sa
bataille, crime impardonnable aux yeux des gens dont la première vertu
est d’être heureux. En portant le dernier coup à Bonaparte, il s’était
assuré la meilleure part dans les faveurs de son gracieux et légitime
souverain. Louis XVIII agréa son serment, et le reçut comme une ancienne
connaissance. En effet, c’était le serment prêté à Louis XVI au milieu
de l’assemblée constituante. M. de Talleyrand l’avait seulement rhabillé
à la mode de 1814 sous le manteau de la Charte octroyée; celui-là seul
partait du cœur, s’il faut l’en croire; les autres n’étaient
politiquement que le calcul d’un art profond et, pour ainsi dire, une
préparation lente mais certaine à l’accomplissement des grands
événements de la restauration. Il se posait presque en martyr de son
dévouement monarchique; s’il avait eu l’air de s’abandonner au torrent
révolutionnaire, c’était pour mieux observer ses mouvements, les
contenir, les détourner au profit de l’autel et du trône. Comme le
marquis de Moncade, il s’était bien encanaillé!... Aussi avec quelle
verve et quel aplomb il se moquait de tous les titres que lui avait
conférés _l’usurpateur_!... titres auxquels pourtant il ne renonçait
pas, mais qu’il prétendait ne regarder comme valables qu’après avoir
reçu de son souverain légitime l’autorisation de les porter. Il passa
bientôt dans le ci-devant empire pour le plus fidèle de tous les
serviteurs du roi; il ne manquait pas un de ses petits levers, et
ambitionnait surtout l’honneur de lui baiser la main; il appelait cela
se débarbouiller de sa crasse impériale.
Le retour de l’île d’Elbe n’émut pas même M. de Talleyrand, alors
traitant avec l’Europe en qualité de ministre plénipotentiaire de Louis
XVIII. «Soyez tranquilles, dit-il à tous les représentants des cabinets
étrangers, effrayés de ce grand événement, Napoléon n’existe plus!... il
ne reste que l’homme de l’île d’Elbe... et celui-là n’a point
d’étoile!...»
L’astucieux diplomate croyait fermement ce qu’il disait, car il
n’abandonna point la cause de son roi, ce qui le fit cette fois déroger
à ses habitudes; il ne prêta point un nouveau serment.
Son crédit ne se soutint pas à une égale hauteur pendant toute la durée
de la restauration: il baissa sensiblement sous le règne de Charles X.
Fort apprécié du roi philosophe, l’ancien évêque d’Autun n’avait point
les sympathies du roi dévot, dont la piété n’avait pas affaibli la
mémoire. Pour s’en consoler, il protesta de plus belle de son dévouement
à la dynastie et reçut chez lui les mécontents. Il lui vint alors dans
l’idée de façonner quelques hommes à son image, c’est-à-dire de former
des hommes d’état après l’avoir été. Ses salons devinrent une école de
diplomatie appliquée à la foi politique et à l’art de gouverner les
peuples, et surtout de savoir se gouverner. On ignore si beaucoup de
gens ont profité de ses leçons; mais à en juger par ceux qui se flattent
d’être ses élèves, il est à présumer qu’il n’a pas dévoilé tous ses
secrets.
Les ordonnances de juillet le surprirent dans ces douces occupations...
«Un coup d’état! s’écria-t-il, et personne ne m’a consulté!... Pauvre
Charles!...» Et malgré ses sympathies dynastiques, il ne suivit pas à
Cherbourg son roi fugitif et malheureux... Il boitait toujours!...
Dès qu’il vit le duc d’Orléans franchir les premières marches du trône,
il se crut obligé de préparer son serment. «Je le connais, ce duc!
s’écria-t-il avec orgueil; nous avons mangé ensemble à la grande table
de la révolution; il sera bien aise de me serrer royalement la main...
puis-je lui refuser ce plaisir? A tout prendre, c’est un Bourbon de la
branche cadette, il est vrai, mais qui, à ce titre, se laisse passer
pour Valois... Cette branche vaudra l’autre!...» Et en effet, M. de
Talleyrand fut nommé par Louis-Philippe ambassadeur en Angleterre: ce
fut la première preuve d’habileté que donna ce monarque. Il avait
compris le danger de laisser inoccupé auprès de son trône naissant le
génie remuant et jaloux d’un homme en qui revivaient la duplicité de
Mazarin et l’énergie de Richelieu. Il jugea prudent de l’employer, mais
de l’employer... loin de lui. M. de Talleyrand, au delà du détroit,
toujours fort de cette vieille expérience de près d’un demi-siècle de
troubles civils, fut encore l’aigle de la diplomatie, quoique simple
représentant d’un coq!...
L’illustre prince a vécu ainsi plusieurs années, et s’est enfin endormi
dans l’éternité, sans avoir été préalablement forcé de prêter un nouveau
serment.
On dit qu’il s’est repenti et confessé à son heure dernière; mais à
cette heure, il n’avait plus chance de réussir dans ce monde, et il
avait à faire son chemin dans l’autre. Soyez tranquille sur son compte:
s’il existe là-haut quelque bonne sinécure, il aura su se l’approprier
et se placer au premier rang des élus, dont il est peut-être aujourd’hui
le président ordinaire et extraordinaire.
La vie comme la mort de M. de Talleyrand sera toujours un grave et utile
sujet d’études pour quiconque aime à lire dans les secrets du cœur
humain. Chacun commentera diversement son scepticisme ici-bas comme sa
foi tardive au moment terrible où il quitta le théâtre de ses grandeurs
mondaines. De son scepticisme ressortira le mépris des hommes bien plus
que celui des choses; et de son agonie chrétienne, la crainte des
châtiments futurs bien plus que l’accomplissement d’un devoir dicté par
le cœur. M. de Talleyrand n’a été au fond ni dévot ni athée, ni
spiritualiste ni matérialiste, ni royaliste ni républicain, mais
toujours l’homme des circonstances. L’événement du jour était son dieu,
dieu frivole, changeant et capricieux comme l’esprit des révolutions; il
sacrifiait à ce dieu comme un autre sacrifie à un prince, à un parti, à
un système; pour lui, ce dieu était un oracle qu’il fallait écouter
aveuglément, sous peine de nuire aux hautes destinées de son pays et à
la sienne.
Cependant, malgré les douze ou quinze serments dont il est l’auteur,
paroles et musique, M. de Talleyrand par son ton, ses manières, ses
habitudes, et surtout l’ancienneté de sa maison, a toujours
intérieurement appartenu au parti monarchique, et ne s’est jamais
glorifié hautement que de cette alliance.
Je connais peu de gens dans une position élevée, je le répète, qui
n’aient fait comme M. de Talleyrand, quoique peut-être un peu moins bien
que lui... D’où je conclus que, pour satisfaire à la fois la morale et
la conscience publique, il serait sage et utile, avec nos chances de
variabilité gouvernementale, d’abolir le serment politique!...
MÉDITATION IX.
De la Chambre des Députés
DANS SES RAPPORTS AVEC LA CHAMBRE DES PAIRS.
La chambre des députés se croit au-dessus de la chambre des pairs,
Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté
nationale, c’est-à-dire du bon plaisir de cent cinquante mille
électeurs.
La chambre des pairs se croit au-dessus de la chambre des députés,
Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté royale,
c’est-à-dire d’une volonté qui règne et ne gouverne pas, en cela assez
semblable au bon plaisir électoral...
La chambre des députés n’appelle jamais la chambre des pairs: _chambre
haute!_... Elle croirait se rabaisser...
La chambre des pairs se hasarde quelquefois à donner à sa rivale le
sobriquet de _chambre basse!_... et elle ne pense pas lui faire
injure...
Ces deux chambres s’aiment et vivent entre elles à peu près comme deux
époux séparés de corps et de biens.
Mais elles s’estiment infiniment... une fois au moins dans l’année, à
l’ouverture de la session; car ce jour-là elles se saluent, se lancent
des œillades non pas assassines, mais très-morales, échangent entre
elles quelques paroles sur la gravité de la situation, et vont même
quelquefois jusqu’à se donner l’accolade fraternelle au pied du trône ou
plutôt de la tribune, qui n’est qu’un trône déguisé!
La chambre des pairs est censée représenter non pas l’aristocratie du
siècle, puisque nous sommes délivrés de cette plaie sociale, mais la
vanité aristocratique de la révolution de juillet, ce qui est bien
différent; lèpre charmante dont nous savourons tous les charmes.
Ses principales armes sont les aigles de l’empire auxquelles se marient
avec amour un assez grand nombre d’_écus_, issus de faubourgs non
Saint-Germain. C’est la truelle et la navette s’alignant avec l’épée;
c’est le velours d’Utrecht se mêlant au velours de soie!
Cette manière d’aristocratie n’en est pas moins riche d’une infinité de
princes, ducs, marquis, comtes, barons, dont les pères ou grands-pères,
en général, ne l’étaient pas. C’est là son plus beau titre! De nos
jours, les aïeux se comptent par les services rendus à la patrie; on est
fier de ses exploits; on tient peu à ses armoiries; cela est évident,
car cela se dit et s’imprime tous les jours. On a bien conspué la
noblesse en 1830, mais l’ancienne et non la nouvelle: celle-ci est si
proche parente du peuple, que le peuple lui a pardonné ses titres, et
s’écrie assez volontiers, toutes les fois que l’occasion s’en présente:
Vive Jean de Dieu! vive Mouton! vive Belœil!...
Voilà pourquoi tant de roturiers n’hésitent pas à se faire condamner
aujourd’hui en pleine cour royale à être nobles, moyennant patentes avec
sceau. Le bagne de ces condamnés, dit-on, est le champ du ridicule...
allons donc! Est-ce qu’il y a quelqu’un de ridicule à notre époque?...
ne sommes-nous pas régénérés?... Parce que M. _de_ Balochard est devenu
marquis, avons-nous le droit de rire à ses dépens? C’est un marquis sans
préjugés, sans aïeux, sans châteaux, sans fortune, sans priviléges; un
marquis frappé au millésime de l’égalité populaire, absolument comme
s’il n’existait pas... Ce n’est pas à lui qu’il sera jamais permis de
dire: Saute, marquis!
La chambre des pairs, escortée de toute la noblesse du _moment_, fait le
principal ornement de la cour de juillet; mais ne s’y trouve pas
toujours bien, prétextant que cette cour ouvre trop facilement ses
portes aux _patentés_.
La chambre des députés trouve également un peu d’alliage dans cette
cour, et partage à cet égard l’opinion de sa sœur. Quoique bourgeoise
depuis la tête jusqu’aux pieds, elle s’est forgé une noblesse
parlementaire, et le malin public lui a donné des armes:
Une grammaire écartelée sur champ de gueules avec une pie pour
brisure!...
La chambre élective, c’est la province à Paris, la province des petites
villes avec ses rifflards et ses tatillons! Étonnez-vous après cela
qu’elle soit si envieuse de tout ce qui n’est pas elle!
En 1830 n’a-t-elle point dit à la pairie surprise et désarmée: Pare-moi
cette botte!... et elle l’a percée de part en part, la pairie, ne
pouvant ni se fendre ni parer ce nouveau coup de Jarnac!
Le droit d’hérédité, selon les meilleurs esprits, et notamment selon M.
Thiers à sa première phase politique, était une des plus sûres garanties
de l’indépendance de cette institution. La chambre des députés n’y a vu
qu’un privilége exorbitant, une monstruosité aristocratique, ouvrant la
porte de la pairie à des générations de niais et d’imbéciles...
raisonnement assez naturel de la part d’une chambre élective, n’ayant
foi que dans son principe, et sérieusement convaincue que de l’élection
seule peuvent sortir des hommes éminents. Regardez-moi, dit-elle au
pays, et vous serez de mon avis!
Le pays regarde... et souvent ne voit rien! Pays aveugle!... Aussi, pour
le punir, Dieu ne l’a pas fait sourd!...
La pairie, veuve de son hérédité, ne marche qu’avec des béquilles; mais
ses béquilles sont de nobles bâtons de vieillesse, et la soutiennent
encore avec honneur dans le chemin des affaires.
La chambre élective, sans lisières, sans béquilles, parle beaucoup de sa
liberté d’action, et a l’air d’être paralysée de tous ses membres. S’il
lui arrive de faire quelques mouvements, c’est moins pour marcher que
pour sauter, bondir et retomber à la même place.
Elle vote le budget plutôt qu’elle ne le discute, et, par cette raison
peut-être, ne permet jamais à la pairie de l’examiner.
La plus grande besogne de la pairie est d’attendre les projets de loi
qu’il plaît à la chambre élective de laisser dormir dans ses cartons, et
ceux plus utiles peut-être qu’elle pourrait créer dans l’intérêt du
pays, en dépit de la paresse ministérielle et suivant son droit
d’initiative.
Ce droit d’initiative, dont on attendait de si beaux résultats, n’a
encore abouti qu’aux propositions les plus ridicules. En s’enrichissant
de ce droit, la chambre des députés a plus perdu en moralité politique
que la chambre des pairs en force et en puissance par l’abolition de
l’hérédité.
L’une est une parvenue qui ne sait pas jouir de sa fortune; l’autre,
quoique dépouillée d’un des plus beaux fleurons de sa couronne, a encore
de l’éclat et de la grandeur. La première regorge de priviléges; la
seconde se contente de passer pour privilégiée.
La chambre des députés accable de ses railleries le velours et l’hermine
de la chambre des pairs; celle-ci garde son sang-froid devant l’elbeuf
râpé de la chambre élective, qui dit avec orgueil:
J’ai fait des _costumés_ et n’ai pas voulu l’être!
Mais ce qui lui paraît surtout intolérable dans les attributions de la
chambre des pairs, c’est l’énormité de pouvoir se transformer en cour de
justice. Elle, si riche en petits procureurs, en maîtres-clercs, en
professeurs dans l’art de la chicane et de la procédure, elle se croit
frustrée par sa rivale d’une de ses plus belles prérogatives. Doubler la
cour d’assises! vive Dieu! quelle pâture pour ces législateurs
patriotes, toujours affamés d’émotions nouvelles! Le procès des _hauts
attentats_ serait un drame ajouté à ses autres drames; appelée à juger
les ministres, elle regarderait comme un devoir le plaisir de les mettre
en accusation... deux ou trois fois par semaine peut-être... ce serait
un excellent moyen pour elle d’abréger la discussion de l’adresse, en
appliquant aux ministres tous les châtiments qu’elle leur souhaite dans
ses discours... ces messieurs peut-être aimeraient autant cela... et le
public aussi!
Mais il n’en est pas ainsi malheureusement. La chambre élective en
manifeste surtout son dépit en accusant la pairie de faire naître les
grands crimes plutôt que de savoir les juger: suivant elle, on ne tire
un coup de carabine que pour avoir l’honneur d’être présenté à la
chambre des pairs et de se trouver assis en face de M. le chancelier.
Cela donne, assure-t-elle toujours, de l’aplomb, de l’entregent,
d’excellentes allures dans le monde. Une tête, une simple tête, surtout
quand elle n’est pas trop bonne, peut bien payer d’aussi solides
avantages. Soyez-en sûr, sans le grandiose et la solennité des débats de
cette cour de justice, sans la robe de chambre de M. Pasquier, nous
n’aurions probablement pas eu des étourdis comme Darmès et Fieschi.
Voyez comme cela tient à peu de chose!...
TRANSITION.
Nous aurions pu étendre le cercle de ces considérations générales, si
nous n’avions craint de donner à cet ouvrage un caractère de gravité peu
conforme à son esprit. Beaucoup de questions politiques restaient encore
à débattre; mais, outre l’inconvénient de s’exposer à répéter ce qui se
dit et se répète tous les jours dans la presse, il y avait à compléter
cet examen un danger plus réel, celui de provoquer l’ennui, et de faire
prendre le change au lecteur sur le véritable but de ce livre. La
discussion de quelques points fondamentaux de notre état social était
une préparation nécessaire. Heureux si j’ai su me renfermer dans de
justes limites! Aussi hardi, aussi entreprenant qu’un docteur en droit,
j’ai bien voulu prendre la férule de professeur, mais non professer
comme dans beaucoup d’écoles, c’est-à-dire longuement, savamment, et par
conséquent soporifiquement... Faire la leçon à son prochain a tant de
charmes... pour soi!... Il est si facile de se laisser entraîner au
développement de ses doctrines!... Le plus mince philosophe, sous
quelque point du globe où il se trouve, fût-ce en Laponie ou en Chine,
croit toujours avoir à ses côtés un bon génie prêt à lui souffler, pour
l’instruction des autres, les vérités les plus merveilleuses. Ce bon
génie, ordinairement très-causeur, n’épargne personne, si ce n’est son
protégé. Il le couvre de ses ailes blanches pendant qu’il donne des
chiquenaudes sur le nez de tout le genre humain. Regardez autour de
vous: que de prédicateurs! de civilisateurs! de régénérateurs!... Il n’y
a vraiment qu’un embarras pour eux, c’est de trouver des auditeurs qui
ne pratiquent pas le même art...
Il est beau, sans doute, d’avoir en soi un instrument invisible dont on
peut tirer les sons les plus doux et les plus harmonieux, comme les plus
mâles et les plus énergiques, que le génie accorde et que l’âme fait
vibrer, avec lequel on séduit, on émeut, on épouvante, qui résonne dans
un palais, dans un temple aussi bien que sur la place publique, que le
peuple écoute avec joie, que les rois se résignent à entendre, et dont
la magie enfante quelquefois des miracles; mais cet instrument est un
don de la nature, souvent dédaigné par la vertu et adroitement manié par
le vice et l’erreur: entre les mains des inhabiles, c’est l’instrument
le plus discordant que l’on puisse imaginer; entre les mains des
charlatans, c’est une trompette, un tambour, une grosse caisse!
L’exemple de ces heureux mortels tentera toujours ceux qui de rien ou
presque rien aspireront à devenir un point culminant dans l’état. Nous
démontrerons dans la seconde partie de cet ouvrage combien les
transformations de ce genre sont faciles. Autrefois, quoi qu’on dise,
les bourgeois parvenaient bien aussi aux honneurs: Colbert, Turgot et
tant d’autres grands hommes sortis du peuple en sont la preuve; mais il
ne suffisait pas, comme aujourd’hui, d’être tout simplement bourgeois
pour gouverner le royaume, il fallait encore avoir un mérite réel,
l’expérience des affaires, la connaissance du monde qui en est
inséparable, l’amour du travail et du bien public. Le roi de France
était libre de choisir ses ministres parmi vingt-cinq millions de
sujets, et il les choisissait ordinairement assez bien; au lieu que le
roi des Français, sans sujets, il est vrai, mais entouré de citoyens, ce
qui fait qu’il est roi des Français, est réduit à prendre ses
conseillers dans deux ou trois douzaines de députés, et met rarement la
main sur un Sully ou un Richelieu. La constitution le veut ainsi pour le
bonheur de tous. Chacun peut, malgré le bon plaisir du souverain, faire
partie de ce petit cercle d’élus. Il ne faut pour cela que payer le cens
voulu par la loi, et emporter à la pointe de la langue ou de la plume
les suffrages de cinq ou six vingts électeurs. Que ces électeurs soient
absurdes, ivres ou fous! soyez-le vous-même! qu’importe! Pourvu qu’ils
vous nomment député, que vous soyez député, vous avez le droit de vous
faire agréer ministre, aux acclamations de la foule et à la confusion de
la couronne: plus la couronne est humiliée, plus le triomphe est
beau!...
Il suffit donc, tout gros Jean que l’on est, d’avoir assez d’habileté
pour intéresser en sa faveur une faible partie du corps électoral. Nous
n’avons pas en France de bourgs pourris, dit-on, à l’instar de
l’Angleterre, mais nous avons des arrondissements pleins de santé qui
n’en valent pas mieux. Leurs clochers ne sont pas des citadelles; pas un
ne résistera à vos attaques si vous savez manier l’arme de la ruse et
manœuvrer en homme déterminé à réussir. Les moyens stratégiques,
employés avec art, viendront en aide à votre courage. Je vous les
indiquerai tous, et vous en rendrai l’exécution facile. Je guiderai vos
pas sur le champ de bataille comme si vous n’étiez qu’un enfant; je
dirigerai vos coups au plus fort de la mêlée; je vous donnerai de la
gloire si vous avez de l’audace et point de fausse honte; de pygmée,
vous deviendrez géant... La lice est ouverte, la trompette électorale
sonne... venez... marchons!...
DEUXIÈME PARTIE.
CAMPAGNE ÉLECTORALE.
MÉDITATION X.
Préliminaires.
Les champs électoraux se sont immortalisés par plus de défaites que de
victoires. Que de vertus rares ne les ont traversés qu’avec amertume!
que de réputations brillantes y ont trouvé leur tombeau!... Que de
talents, dont à l’avance on assurait le triomphe, y ont vu s’évanouir
leur prestige trompeur! que de fortunes y ont été inutilement dévorées
par les frais de la guerre!... Des champions terrassés et pour toujours
mis hors de combat, des armes brisées, des masques arrachés du front de
l’hypocrisie, des brochures déchirées, des journaux ensanglantés, le
fouet du ridicule achevant les vaincus, et quelquefois même sévissant
contre les vainqueurs, voilà souvent le triste spectacle qu’offre aux
yeux de la France affligée le champ de bataille d’une élection, et que
seul pourrait dignement décrire le génie de Scarron ou d’Homère.
Et faut-il s’étonner de tant de désastres?...
La plupart des candidats à la députation font à rebours tout ce qu’il
faut faire: vous parlent de paix quand le pays est à la guerre, ou bien
embouchent la trompette quand le pays est à la paix. Tel ne sait
distinguer le froment d’avec le seigle et va se présenter dans un
arrondissement agricole; tel autre, connu seulement au barreau pour
avoir perdu bon nombre de procès qu’il aurait dû gagner, affronte
imprudemment un collége électoral qui désire nommer un manufacturier;
celui-ci, grand industriel, dont la fortune s’est enfin assise après
plusieurs malheurs successifs dont les tribunaux ont bien voulu
s’occuper, se fait porter dans un département dont tous les électeurs
sont ou ses créanciers ou ses actionnaires, ce qui est synonyme;
celui-là, l’esprit tout farci de phrases compassées et de sentences
banales, assourdira un arrondissement paisible, moins livré à la culture
des lettres qu’à celle des betteraves, et qui se défiera de ses frais
d’éloquence comme d’un piége tendu à la simplicité de ses mœurs; plus
loin, au contraire, vous rencontrerez un candidat au caractère brut, au
génie inculte, qui, fort de son immense fortune, proclamera sa
candidature dans une ville policée, où l’élégance des manières, la fleur
de l’instruction, la finesse du langage, sont les premières conditions
du succès. Je ne finirais pas si je signalais toutes les causes des
échecs électoraux dont gémissent tant d’hommes estimables, les uns
célibataires, cherchant femme ou portefeuille; les autres, pères
d’enfants charmants, mais trop nombreux, dont le bonheur à venir est
difficile sans l’assistance législative.
Toutes ces causes, et elles sont nombreuses, ont leur source dans les
égarements de l’ambition, et résultent surtout d’une étude trop peu
approfondie de la valeur individuelle. On prend un désir, une fantaisie,
un caprice de la vanité pour l’effet d’un besoin immédiat de sa
position, d’une nécessité de la vie, d’un ordre secret de la
Providence... Et plus il y a d’exagération et de ridicule dans cette
exubérance d’amour-propre, plus on persiste à s’y abandonner. Chacun se
croit fait pour la députation, uniquement parce que la députation est
une très-bonne chose au fond; mais il ne suffit pas qu’une chose soit
bonne pour qu’elle devienne votre propriété, il faut encore que vous
puissiez vous élever jusqu’à elle. Ainsi un brave homme dira un matin en
se réveillant: Mais à propos... si je me faisais député?... J’ai de la
naissance, de l’esprit, de la fortune... Très-bien! lui répondrai-je;
mais la fortune ce n’est souvent pas assez; l’esprit... c’est
quelquefois trop; la naissance... toujours trop ou pas assez!... D’un
autre côté, les gens les plus sages se font illusion sur la valeur et le
nombre de leurs richesses: ils se disent nobles et sont très-vilains,
comptent par millions, et n’ont pas un sou dans leur caisse; se croient
spirituels, et n’osent parler dans la crainte de se trahir.
Au lieu de ce sot aveuglement, que la modestie règne dans votre âme...
La modestie, cette vertu silencieuse qui se grandit en s’effaçant, qui
se défie d’elle-même pour se mieux connaître; dont le regard est humble,
mais ne se laisse point fasciner; qui juge de sang-froid les événements
de ce monde, et sait ainsi se diriger à travers les écueils dont il est
semé. La modestie rend plus sûr et plus clairvoyant le talent
d’observation... talent calme, scrutateur; talent rare et cependant
essentiel au but que vous voulez atteindre; car si vous ne savez pas
observer, comment pourrez-vous, sans les heurter maladroitement, vous
soumettre aux exigences du cœur humain? Le corps électoral, c’est le
cœur de tout un peuple!...