Le comité de salut public avait aussi du patriotisme, un peu sévère sans

doute, et à la hauteur duquel tout le monde ne pouvait pas atteindre.

Les membres de ce comité, Couthon, Saint-Just, Robespierre furent

écrasés néanmoins par d’autres patriotes non plus vertueux, plus dévoués

à la chose publique, mais plus adroits et plus habiles. Les premiers,

faibles et vaincus, devenaient traîtres à la patrie; il suffisait aux

autres de les écraser pour rester patriotes... Danton, Danton lui-même,

le patriote monstre, vint du haut de la tribune tomber sur l’échafaud...

Les thermidoriens eurent plus tard moins de patriotisme que le

directoire, quand ils tombèrent devant ce conseil de dictature...

Barras, faisant déporter les royalistes, était le plus pur des

patriotes; au 18 brumaire, il n’était plus qu’un misérable... et

cependant avait-il changé?... Bonaparte, en le chassant du Luxembourg,

déchirant du bout de son épée la toge romaine du directoire, méritait

l’amour des Français, amour qu’il a conservé jusqu’à l’heure de sa

chute, où alors il a eu le regret amer d’entendre ses amis, ses sujets,

ses créatures lui reprocher de manquer de patriotisme!... Lisez les

journaux de 1814 et de 1815.

Louis XVIII, donnant la Charte, passait pour être animé d’un grand amour

de la patrie. Charles X lui-même, à son avénement au trône, s’écriant:

«Plus de censure!» montrait des velléités de patriotisme... Les

partisans de la Charte et de la liberté de la presse de ce temps ont

beaucoup vanté cet acte, et depuis... Mais je m’arrête!... j’ai cité

assez d’exemples!...

Maintenant, je demanderai si tous ces grands patriotes ont jamais un

moment jusqu’à leur dernier soupir cessé de l’être; si le changement de

leurs opinions et de leur conduite a pu motiver leur malheureux sort?...

Moi, je répondrai non!... Non, ils n’ont pas cessé d’être patriotes!

suivant l’idée qu’ils attachaient à ce mot; non!... ils n’ont changé ni

de conduite ni d’opinion politique... mais les circonstances ont

changé... les circonstances seules leur ont donné tort!... et parce

qu’ils ne sont plus, croyez-vous leur opinion morte? Détrompez-vous!...

Leurs opinions leur survivent... toutes leurs opinions, mais toutes!...

je n’en excepte pas une seule!... ont cours aujourd’hui sur la place...

toutes ces opinions ont leurs chefs et leurs soldats! toutes

s’entrechoquent, se combattent et réclament pour chacune d’elles la

fleur du patriotisme!... Reconnaissez-vous donc, après cela, dans cette

mêlée!... et dites lequel de tous ces dévouements à la chose publique

est le meilleur!... dévouements qui tour à tour ont obtenu le respect,

l’obéissance, la soumission, l’enthousiasme et les applaudissements de

la France!...

La chambre des députés, fractionnée par compartiments d’opinions et

d’intérêts, est la reproduction la plus vivante de cette confusion

morale. Chacun croit y être dans le vrai, et chacun a raison, puisque,

l’histoire en main, ce qui était vrai la veille devient faux le

lendemain, et ce qui était faux hier devient vrai aujourd’hui... La

science politique ne procédant que par système, l’erreur y est toujours

à côté de la vérité, ou plutôt l’erreur et la vérité s’y confondent, s’y

entremêlent, pour ainsi dire, sous le même uniforme, de manière qu’il

est souvent impossible de les distinguer l’une de l’autre.

Autrefois le patriotisme, bien ou mal entendu, se révélait au moins par

de grands résultats; si quelquefois il était coupable, souvent il se

montrait généreux; un immense bienfait souvent effaçait un crime; mais

aujourd’hui le patriotisme n’est plus qu’un mot, un mot hypocrite, à

l’aide duquel nos illustrations lilliputiennes font parade de beaux

sentiments qu’elles n’ont jamais éprouvés. Elles ont à leur service

plusieurs degrés de patriotisme; par exemple:

Le général *** est compté parmi les députés les plus dévoués à la chose

publique: un des chefs du parti de l’empire, du parti de la guerre, il

ne voit de salut pour la France qu’en lui faisant mettre l’épée hors du

fourreau; car, dit-il bien haut, avec la guerre la France reprendrait

les limites du Rhin, ses limites naturelles; et moi, ajoute-t-il tout

bas, je gagnerai peut-être le bâton de maréchal de France... Premier

degré de patriotisme. Il s’agit de l’honneur de la France.

M. B..., industriel populaire et ami du général ***, dont il partage les

opinions politiques quant au progrès des idées libérales en France, veut

au contraire la paix, mais la paix à tout prix. La guerre, selon lui,

bouleverserait et ruinerait la France, dont la prospérité repose

entièrement sur les bienfaits du commerce et de l’industrie, et dont le

premier coup de canon rouvrirait les anciennes cicatrices. Observez

qu’avec la guerre la ruine seule de la France ne serait pas à

craindre... il y aurait encore la sienne. Deuxième degré de patriotisme.

M. L... et M. T... s’abordent un jour dans un salon ministériel, se

donnent vivement une poignée de mains, tout prêts à s’embrasser, sans le

respect dû à la dignité du lieu, et le dialogue suivant succède aux

épanchements de l’amitié.

M. T...

Grande nouvelle, mon cher!... _ils_ m’ont nommé conseiller d’état!...

M. L...

Pas possible!...

M. T...

Nommé! archinommé!... _Ils_ sont d’une audace!... Je ne voulais pas de

place; je l’avais promis aux électeurs; mais l’intérêt de l’état...

M. L...

N’y a-t-il que celui-là?

M. T...

Belle demande!... Ai-je deux manières de me dévouer? _Ils_ avaient

besoin d’un homme capable pour élaborer certaines questions

administratives dont ils ne peuvent débrouiller le chaos. J’ai résisté

longtemps à leurs sollicitations; mais ils ont foi dans mes faibles

talents; ils me regardent comme un travailleur unique dans son genre,

et, en vérité, je ne sais pas pourquoi!... Bref! ils ont fini, pour

ainsi dire, par mettre la France à mes genoux, et alors je n’ai plus

écouté que mon patriotisme... J’ai accepté la place!...

M. L...

Vous avez agi en bon citoyen; vous avez fait comme moi.

M. T...

Bah!... vous avez aussi accepté une place?

M. L...

Au contraire... je viens de refuser la plus belle sinécure, par la même

raison qui vous a fait accepter la vôtre... je veux dire votre place. Il

est difficile, selon moi, de pouvoir se rendre utile dans une sinécure,

et avant tout je veux être utile à mon pays. Les émoluments n’étaient

pas considérables, et les électeurs ne veulent pas que j’occupe un

emploi au-dessous de douze ou quinze mille francs. Au-dessus, passe;

mais au-dessous, ce serait humiliant et pour eux et pour moi. J’ai donc

remercié le ministre; il a compris mes raisons. Le pays avant tout! me

suis-je écrié. A la première occasion ce brave ministre me mettra en

position de le servir... le pays, bien entendu! toujours le pays!...

Troisième et quatrième degré de patriotisme.

M. C... faisait partie de la fameuse législature où fut résolue la

question sur l’hérédité de la pairie; il se montra l’un des plus

fougueux adversaires de cette hérédité, qu’il regardait comme dérisoire,

absurde et subversive de toutes les lois du sens commun; et il vota en

conséquence. Depuis, plusieurs dissolutions de la chambre eurent lieu,

et malgré ses antipathies aristocratiques, il ne fut point réélu. Le

pouvoir, qui le jugeait mieux peut-être qu’il ne se jugeait lui-même, le

nomma _pair de France_. M. C... fut enchanté de sa nomination, et

faillit presque en perdre l’esprit. Le jour de sa réception au palais du

Luxembourg, après avoir prêté le serment d’usage, il n’eut rien de plus

pressé que de prendre à part M. de Dreux-Brézé et de s’écrier devant

lui: «Quels sont les imbéciles qui ont voté contre l’hérédité de la

pairie?» A quoi M. de Dreux-Brézé répondit avec son sourire habituel:

«Personne, monsieur, ne peut le savoir mieux que vous-même.» M. C...,

heureusement, n’avait plus de mémoire. Cinquième degré de patriotisme.

Je m’arrêterai à ce degré, quoiqu’il y en ait beaucoup d’autres encore.

En multipliant trop les exemples de dévouement à la chose publique, je

me trouverais exposé à énumérer des faits connus du lecteur. Beaucoup de

ces faits, enregistrés dans la partie officielle du Moniteur,

appartiennent aujourd’hui au domaine public et sont réduits à l’état de

lieux communs. Or, les gens peu au courant des libertés de cette

feuille, et curieux de savoir tous les actes de dévouement dont je me

suis abstenu de parler, sont priés de jeter un coup d’œil sur la

collection du Moniteur, surtout à partir de la glorieuse date de 1830;

ils y trouveront de hautes leçons de morale et de philosophie, à l’usage

de toutes les opinions, de tous les partis; ils apprendront à y

connaître le cœur humain bien mieux que dans un livre. Le Moniteur n’a

point de secrets, et sa voix a pour échos les quatre parties du monde.

MÉDITATION VIII.

Du Serment politique

OU DE M. DE TALLEYRAND.

A propos de serments prêtés, repris ou violés, quelques gens non moins

spirituels que Voltaire, comme nous en avons aujourd’hui dans toutes les

branches d’industries, excepté peut-être à l’Académie, n’hésiteraient

point certes à parodier son histoire de voleurs, en disant tout

simplement: Il y avait une fois un abbé du nom de Talleyrand de

Périgord... Le reste est connu de tout le monde.

Cela pourrait être piquant, mais ne serait ni bien juste ni bien

instructif. Loin de moi sans doute la pensée de développer ici une

théorie du serment. Assez souvent cette théorie a servi de texte à la

polémique de la presse quotidienne. Les théories d’ailleurs apprennent

peu de chose; l’idéologue s’en amuse comme d’un jouet façonné à son

usage; l’homme pratique peut rarement en faire une application heureuse.

L’esprit, en raisonnant d’une manière abstraite et métaphysique, ne

donne aux faits ni corps ni consistance, les dénature, les subtilise,

les réduit au rôle d’idées vagues et creuses, et ne rencontre partout

qu’obscurité et confusion.

Pour donner du serment une notion exacte et précise, il suffit

d’analyser en quelques lignes la vie et les ouvrages de M. de Talleyrand

de Périgord.

M. de Talleyrand a eu beaucoup d’ennemis; il lui en reste même encore.

Supérieur à presque tous ses contemporains; je dis presque pour ne pas

affliger ceux qui, comme lui, n’ont pas encore été éternisés par les

soins de M. Gannal, il s’est distingué d’eux par la grâce et l’élégance

de ses manières, la solidité du son jugement, la finesse de son esprit,

et surtout par l’à-propos de sa conduite, qu’il nommait toujours sa

raison d’état. Grand seigneur, il vivait avec des sans-culottes, voulant

bien leur marcher sur le ventre pour se placer au premier rang, mais non

leur ressembler. En daignant s’élever au-dessus d’eux, il croyait leur

faire encore beaucoup d’honneur. Lui seul parlait français dans cette

cour impériale, où le langage des courtisans n’était qu’un patois

barbare que le maître n’eût pas compris s’il avait eu le temps de

l’écouter. L’illustre diplomate souriait à l’argot des camps, et le

comparait aux paroles d’un poëme dont le canon était la musique. Le

bruit de cet instrument de mort ne glaçait ni sa verve ni sa malignité.

Admirateur du véritable héroïsme, il n’était point dupe des

fanfaronnades d’un grand nombre de héros bavards, héros seulement par la

manière dont ils parlaient d’eux; il avait des mots piquants au service

de tous les ridicules. L’empereur lui-même n’était pas à l’abri de ses

sarcasmes. C’est un bien grand homme, se disait-il tout bas; mais il y a

en lui du Tamerlan et de l’Attila. Nous pouvons bien parler ensemble,

mais _causer_... impossible!

M. de Talleyrand, si différent de mœurs, d’habitudes et de langage de la

société nouvelle qui l’entourait, n’a été ni bien compris ni

impartialement jugé. Pour tous ses biographes ce n’est qu’un diplomate

fin, adroit, rusé; un caméléon, un apostat, un renégat politique... que

sais-je? Les qualifications les plus injurieuses ne lui ont pas été

épargnées; aucun n’a voulu voir dans sa personne un représentant de la

cour de Louis XVI dont l’amour-propre de gentilhomme était de conserver

les traditions monarchiques chez un peuple trop disposé à en perdre le

souvenir. Il avait l’orgueil du sang, la fierté de ses premiers maîtres;

il était jaloux de maintenir, au moins autour de lui, l’antique renommée

de la France dans ses royales splendeurs, dans sa haute intelligence des

convenances sociales. Quoique ministre plénipotentiaire d’un soldat

parvenu, quand il traitait pour son maître il semblait parler au nom de

Louis XIV; le sabre brutal de Napoléon devenait une noble épée; son

sceptre de fer paraissait léger; sa couronne impériale d’un jour

brillait comme celle de Charlemagne. M. de Talleyrand, s’il l’avait pu

sans être accusé d’indiscrétion, aurait persuadé aux cours étrangères

que son empereur était de race pour le moins aussi ancienne et aussi

illustre que la sienne. Aussi se glorifiait-il d’être l’ami de tous les

rois de l’Europe, et d’avoir su vaincre en faveur de son _protégé_ (dans

ses moments de bonne humeur il nommait ainsi Napoléon) les

susceptibilités les plus aristocratiques. Ce parfum de bonne compagnie,

cette souplesse d’esprit et de caractère dont il avait hérité de la cour

déchue, a plus fait souvent dans ses négociations pour la France, que

les cinq cent mille baïonnettes de l’empire. «L’armée, disait-il avec un

faux semblant de bonhomie, a sans doute appuyé mes arguments; mais si,

comme Berthier ou Murat, j’avais porté une culotte de peau, j’aurais été

battu au congrès!»

On a presque toujours parlé de l’esprit de M. de Talleyrand, jamais de

son bon sens: et cependant son bon sens était bien supérieur à son

esprit. Sa vie entière le prouve... L’esprit n’orne que les paroles; le

bon sens préside aux actes... Notre héros a rarement pensé ce qu’il a

dit; mais il a constamment pensé ce qu’il a fait; et ce qu’il a fait

l’emporte infiniment sur ce qu’il a dit; car il a fait d’excellentes

affaires, et jamais n’a bronché dans sa longue carrière de prospérité.

Voilà ce que beaucoup de gens ne peuvent lui pardonner; quelques-uns

même s’étonnent qu’il soit mort dans son lit... Un pareil scélérat

devait mourir ailleurs!...

L’immoralité dont on l’accuse est grande sans doute, considérée sous le

point de vue monarchique et religieux; mais qu’est-ce que trahir ses

serments (c’est de cela surtout qu’on le blâme), à compter du jour où le

génie des révolutions a détruit toutes les croyances, où chacun

s’enorgueillit de payer d’ingratitude les bienfaits de son maître, où le

pouvoir sort de la boue, où la boue règne et trouve des adorateurs?...

La violation du serment est née de la révolution française!

Le principe des constitutions nouvelles a rendu impossible cette

fidélité chevaleresque de nos pères: dominé par ce principe, tout

gouvernement renferme en soi un élément infaillible de destruction;

aucun, depuis cinquante ans, n’a pu résister à son influence délétère.

Malgré toutes les conquêtes de la civilisation dont s’est fait escorter

la souveraineté populaire, cette souveraineté sans sujets, variable

comme le vent, pétrie de boutades et de caprices, ne semble présider aux

destinées de la France que pour lui prouver combien sont vaines et

passagères ses illusions de repos et de bonheur!...

Sans dieux, sans idoles durables, et, par conséquent, peu dignes d’être

vénérés, l’esprit et le cœur sont sujets à de singulières

transformations; l’égoïsme politique s’en empare; l’intérêt personnel

succède à l’amour du bien public; ce qui eût été crime sous la monarchie

devient, sous le régime de gouvernements transitoires, une mode, un

usage, un état, un art...

J’interpelle ici tous les accusateurs de M. de Talleyrand. En est-il un

bien grand nombre qui n’aient prêté quelque petit serment par duplicata?

A moins qu’ils n’aient vécu dans l’abstinence des emplois publics, j’en

connais peu dont la faiblesse n’ait été jusqu’à lever la main deux ou

trois fois devant l’autel de la patrie avec un encensoir et des cierges

différents, et crier tour à tour d’une voix superbe: Vive la république!

vive l’empereur! vive le roi!... Il nous reste des exemples vivants de

cette faiblesse, bien pardonnable, je vous le jure; et la preuve, c’est

que tous les gouvernements en ont eu besoin et leur ont pardonné!...

M. de Talleyrand, très-haut placé, a été plus facilement le point de

mire de tous les mécontents; mieux qu’un autre, il a su mettre à profit

les circonstances; en fait de serments prêtés, repris et rendus, je ne

connais point de fat plus spirituel; il se donnait à un gouvernement

comme on se donne à une maîtresse, qu’il est permis d’abandonner dès

qu’elle devient infidèle, jalouse, vieille ou infirme. Il a eu, je le

sais, beaucoup de maîtresses de ce genre; mais s’il a été volage,

n’est-ce pas plutôt la faute des objets de son affection que celle de

son inconstance?...

M. de Talleyrand, avant d’être homme d’état, était prêtre, comme chacun

sait; mais, avec une grande prédisposition aux pratiques de la

philosophie: il avait vu et touché Voltaire, lui avait parlé deux fois,

privilége immense alors où l’on n’approchait pas facilement des

puissances de la terre; et, dans ces entretiens où l’auteur de Candide,

penché sur la tombe, laissait échapper ses dernières saillies, notre

héros, comme un de ses héritiers les plus directs, et guettant une si

riche dépouille au passage, recueillit sans doute en partie le souffle

de cet esprit caustique et fin qui se détachait de son enveloppe

mortelle.

Néanmoins, vaincu dans ses sympathies par suite d’une infirmité

physique, il se vit contraint de commencer la carrière des serments dans

le genre sacré. C’est à Dieu qu’il jura d’abord d’être fidèle, et ce

serment eut du succès. Devenu évêque d’Autun, il pouvait aspirer au

cardinalat, et un jour peut-être se couvrir de la tiare. Certes, avec sa

volonté ferme et agissante, s’il n’eût été jacobin, il eût été pape. Le

Vatican doit singulièrement en vouloir à la révolution française de lui

avoir enlevé cette gloire.

Élevé dans la crainte de Dieu, il rompit toutefois avec le

Tout-Puissant, qui alors ne le paraissait pas autant à ses yeux que

Danton et Robespierre. Il vint dire gaillardement à la tribune:

_Messieurs, délivrons-nous réciproquement des serments que nous avons

prêtés!_... On appelait cela devenir évêque constitutionnel. Mais la

cour de Rome goûta peu cette métamorphose, et des foudres atteignirent

le prélat réfractaire, qui, loin d’en être terrifié, reçut comme un

bienfait l’honneur d’une excommunication qui lui valait les

applaudissements de la multitude, fière alors d’expier par une

affectation d’athéisme sa crédulité et ses superstitions d’autrefois. Ce

ne fut que dans les premières années du siècle suivant qu’il se

réconcilia avec le Saint-Père, afin d’en obtenir la résiliation de son

bail sacerdotal. Autorisé à rentrer dans la vie laïque, il ne changea

rien à son genre de vie, continua de faire gras le vendredi, de rendre

des soins à madame Grandt, et surtout de s’enrichir en se dévouant aux

affaires publiques!...

Nommé ministre des affaires étrangères sous le directoire, il prêta à ce

gouvernement un serment assez solennel, mais dans lequel, il faut le

dire, il n’eut pas la moindre confiance. D’un coup d’œil sûr et rapide,

il toisait tout d’abord les hommes à qui s’associait sa fortune, et dans

leurs traits lisait la durée de la leur. Les cinq directeurs ne

sortirent pas victorieux de l’examen du pénétrant diplomate. Cette

demi-décade de royauté républicaine sans dignité, sans foi, sans

énergie, ne lui parut pas plus sympathique au peuple français que les

décades tout entières du calendrier. M. de Talleyrand en riait comme

d’une farce de carnaval, jouée au Luxembourg avec approbation et

privilége de la nation, toujours prête à encourager la sottise et le

ridicule chez ses tyrans, afin d’en hâter la chute!... Pauvres Gérontes,

disait-il en leur lançant un de ces regards ironiques dont aucun ne

comprenait la portée, il ne faudrait qu’un Mascarille pour vous

renverser!...

Le génie de Bonaparte commençait à briller; génie audacieux, terrible,

séduisant, car il allait forcer M. de Talleyrand à jouer pour lui le

rôle de Mascarille. De concert avec Sieyès, le diplomate, en effet,

devenu conspirateur... par amour sans doute pour le grand homme en

espérance, prépara le coup de théâtre du 18 brumaire, où l’acteur

principal manqua de mémoire, mais dont les arguments du sabre assurèrent

le succès. Le consulat fut l’ère nouvelle d’une république assez

dissemblable de ses aînées, pour laisser entrevoir, à travers ses

institutions ennemies de la licence, le prochain rétablissement d’un

pouvoir stable et fort. C’était une transition de l’anarchie au

despotisme, nuance fine et délicate, qui ne pouvait être saisie que par

le caractère et le génie de Napoléon. M. de Talleyrand battit des mains

au consulat! nouveau serment! C’était le cinquième! ça ne le fatiguait

pas! Le directoire doit être content, disait-il en souriant, il n’a plus

la peine de gouverner, et par conséquent de me craindre.

Après le consulat, l’empire. Autre serment, mais corrélatif du

précédent. M. de Talleyrand jugea dès lors que l’apogée de sa gloire et

de sa fortune allait atteindre son dernier période. Il ne regardait

point Napoléon, à l’exemple du vulgaire, comme l’instrument de la

Providence; il le regardait comme le sien; il voulait bien se rendre à

Notre-Dame et mêler sa voix profane à celle de tout le clergé, célébrant

dans de magnifiques _Te Deum_ le sauveur de la religion et le vainqueur

de l’anarchie; mais s’il remerciait le ciel, c’était de lui avoir

envoyé, non pas l’homme du destin, mais l’homme de _son_ destin. La

France ne demandait qu’à jouir d’un peu de tranquillité. Qu’elle soit

heureuse! murmurait-il entre ses dents; ne le suis-je pas?...

Napoléon, tout grand homme qu’il était, ne lui paraissait pas plus grand

que lui. Si Napoléon faisait des rois, lui les trompait... et se jouait

quelquefois même de l’illustre fabricateur. Souverain dans un congrès,

il s’élevait par la ruse et l’adresse comme l’autre par le sabre et la

mitraille... Qu’il perde une bataille, se disait-il en se regardant avec

complaisance, que deviendront sa force et sa grandeur!... Qu’il perde

une bataille! serais-je perdu, moi?... Et alors il relevait la tête, et

avait l’air de défier la gloire de l’empereur!...

Ce fut au milieu de ses prospérités qu’il se maria. Le serment conjugal

lui coûta beaucoup plus à faire que les autres, parce que celui-là ne

pouvait pas se reprendre. Les charmes de madame Grandt, qu’il avait

commencé à aimer révolutionnairement, n’avaient point cessé de lui être

agréables sous le régime de l’arbitraire; mais il n’avait pas

entièrement perdu le souvenir de ses anciennes chaînes épiscopales: il

lui semblait toujours qu’il restait comme un peu d’évêque dans sa

personne, et qu’avec une tête ornée jadis de la couronne de tonsuré, il

ne laisserait pas d’être tant soit peu ridicule et sacrilége à l’autel

de l’hyménée. Madame Grandt ne pensa pas de même. Elle ne vit en lui

qu’un prince de Bénévent, qu’elle traduisait par _bien venu_... bien

venu pour madame Grandt!...

Bientôt après la célébration de ce mariage, le maître conçut des projets

gigantesques dont l’exécution parut difficile et aventureuse au

ministre... ce que le ministre osa dire... ce que le maître ne voulut

pas écouter... L’Espagne fut envahie! Dès lors M. de Talleyrand vit se

former quelques nuages autour de l’étoile du grand capitaine, et

s’estima fort heureux d’être dépossédé de ses faveurs, prévoyant bien

qu’un jour cette circonstance l’aiderait à le débarrasser du fardeau de

la reconnaissance et à l’élever encore!

Quand vinrent les désastres de 1812 et de 1813, il ne parut ni surpris

ni troublé; il savait que l’esprit de conquête marche vite, et ne

s’arrête que dans l’abîme où périt le conquérant. Quelqu’un lui dit un

jour, en déplorant les malheurs de Napoléon: «Ne suivrez-vous pas sa

mauvaise fortune?...--Je le voudrais bien, reprit-il avec une tristesse

hypocrite; mais pour suivre le malheur, il faut marcher vite... et je

suis boiteux!...»

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 4 / 26 段