Tous ont écrit sur leur bannière souveraineté nationale, mais l’un

entend par ces mots souveraineté du nombre; l’autre souveraineté de la

raison; celui-ci souveraineté parlementaire; celui-là souveraineté des

trois pouvoirs; tout le monde reconnaît le besoin d’une souveraineté:

cela est écrit dans la charte pour le peuple et de par le peuple; mais,

au fond, chacun ne conçoit que la sienne ou celle de ses amis, chacun

émané de ce peuple et se croyant en droit d’interpréter à sa plus grande

gloire la lettre et l’esprit de son ouvrage.

Or, d’après tout ce qui se dit, s’écrit et se fait tous les jours, la

souveraineté de la raison n’est ni la souveraineté des trois pouvoirs,

ni la souveraineté du nombre, ni la souveraineté parlementaire, et

cependant tout cela est ou doit être la souveraineté nationale.

La souveraineté de la raison pour les uns est une souveraineté variable,

incertaine, dont le thermomètre monte ou descend suivant l’époque, le

pays, les circonstances... Et ils citent à l’appui de leurs opinions ces

paroles de Pascal: Vérité au delà des Pyrénées; erreur en deçà. Paroles

fort sages, d’où il suit que la souveraineté de la raison peut n’avoir

pas le sens commun, et, en effet, plus d’une fois la raison a eu

tort!...

Les détracteurs de cette souveraineté sont ordinairement partisans de la

souveraineté du nombre, la meilleure, à leur avis, la plus raisonnable,

parce qu’elle est libre de ne l’être pas, et ils en donnent pour preuve

les grandes assemblées émanées de son choix: l’assemblée constituante et

la convention.

Mais l’assemblée constituante, s’écrient alors les légitimistes, a été

nommée sous l’empire de l’ancienne constitution monarchique... Pourquoi

donc avez-vous changé cette constitution?... Sommes-nous si blâmables de

redemander ce que vous, hommes du peuple, regrettez si fort?...

Viennent ensuite les hommes d’état, défenseurs de la souveraineté

nationale dégénérée en souveraineté des trois pouvoirs. Ceux-là ne

reconnaissent pas la souveraineté du nombre; ils la traitent d’absurde,

et cependant ils en sont l’expression. Moins ennemis de la souveraineté

de la raison, ils n’osent pas néanmoins la proclamer ouvertement,

craignant peut-être de se voir un jour obligés de la mettre en

pratique... et, comme on l’a vu plus haut, cela peut offrir des dangers.

Mieux vaut s’en tenir à l’exercice de la souveraineté légale dite des

trois pouvoirs. Ainsi on raisonne quand on est ministre!... ce qui

n’empêche pas de raisonner autrement quand on a cessé de l’être!...

Quant à la souveraineté parlementaire, elle compte ses plus vaillants

Don Quichotte au sein de la chambre élective... Pour eux, c’est une

marotte, une idée fixe... mais chacun entend cette souveraineté

collective suivant ses opinions particulières... Les plus exclusifs

s’inquiètent peu du pouvoir de la loi électorale; ils trouvent toujours

assez raisonnables et assez nombreux les électeurs dont ils ont reçu le

brevet de député... La réforme électorale n’est bonne peut-être,

pensent-ils, que pour ceux qui ont envie de nous remplacer... et ils ne

veulent pas donner ce plaisir à leurs ennemis... Représentants de la

souveraineté nationale, ils prétendent en exercer le monopole!...

Interrogez les électeurs sur ces diverses nuances de souverainetés: à

trente ans, ils se montreront les amis de la souveraineté du nombre; à

cinquante, ils en seront les ennemis déclarés... A peine entrés dans la

vie politique, ils feront entendre le cri de réforme; et, sur le point

d’en sortir, maudiront les réformateurs!... Les premiers sont moins

nombreux que les derniers; mais ceux-ci moins résolus, moins énergiques,

moins fermes que les autres.

L’électorat est peut-être le plus beau de tous les droits civiques...

Les moins capables des citoyens, quand ils ne le possèdent pas, ont

toujours un désir immodéré de l’obtenir, et les plus éclairés souvent ne

s’empressent pas de l’exercer dès qu’ils le possèdent. Étrange

contradiction des faiblesses humaines!... Un collége électoral réussit

difficilement à réunir la totalité de ses membres. Les nominations les

plus importantes ne sont quelquefois faites qu’avec moins du tiers de

leur nombre... La minorité est alors souveraine; la minorité règne dans

un gouvernement de majorité... et quelle minorité!...

MÉDITATION VI.

De la Conscience.

Me trouvant un jour dans une maison où se réunissent d’ordinaire un

assez grand nombre de députés, je fus témoin d’un incident dont je me

rappelle parfaitement toutes les circonstances, et dont je compte

profiter dans l’intérêt de cette Méditation. C’était à la suite d’une

séance de la chambre, où la discussion avait été orageuse et terminée

par un vote de grande importance. Il s’était agi d’une proposition

relative au costume. Le gouvernement, d’accord avec quelques

fashionables de la chambre, lions de la droite et du centre, voulait

faire adopter aux représentants de la nation un costume d’ordonnance,

enrichi de broderies de soie ou d’argent, prétendant que la gravité de

leurs délibérations y gagnerait beaucoup, et que, par conséquent, les

lois seraient bien mieux faites. Les députés opposés à cette mesure, et

ils étaient en grand nombre, soutinrent, au contraire, que rien n’était

plus digne que leurs vêtements ordinaires; que c’était l’habit du

peuple, et que sous cet habit on devait avoir bien plus d’esprit que

sous un costume de cour. On citait, à l’appui de ce raisonnement, ce qui

se disait et se faisait à la cour. La conséquence parut concluante;

l’habit de ville triompha.

Malgré le vote significatif de la chambre, la discussion continua dans

le salon de madame D***, et, comme à la chambre, quelques personnes se

prononcèrent pour l’habit brodé, le plus grand nombre pour le frac

bourgeois... Madame D*** était du parti frac; elle n’aimait les

broderies que pour elle, et le luxe de la représentation que dans ses

salons. Un député de ses amis intimes, habitué à être de son avis, la

soutenait assez mal ce jour-là dans ses Philippiques contre la cour.

Madame D*** soupçonna quelque trahison de la part de son ami... Monsieur

Lafollette[3], lui dit-elle avec un regard pénétrant tout prêt à le

confondre, vous n’êtes pas ordinairement ministériel?...

[3] Ce nom est supposé.

M. LAFOLLETTE.

Non, madame... je suis indépendant!...

Mme D***.

Pourquoi donc alors ne tonnez-vous pas contre cette ridicule mascarade

qu’on voulait vous infliger?...

M. LAFOLLETTE.

Personne ne peut le faire mieux que vous, madame.

Mme D***.

N’éludez pas la question... Êtes-vous pour ou contre le costume?...

M. LAFOLLETTE.

Je suis contre... mais j’ai voté pour!...

Mme D***.

Est-il possible?... et vous n’avez pas honte d’avouer ce manque de

foi!...

M. LAFOLLETTE.

Que voulez-vous? La boule noire était dans ma conscience... et j’ai

donné la boule blanche par amitié. Le ministre[4] qui désirait cette

mesure est un de mes camarades de collége; je n’ai pas cru devoir lui

refuser cette marque de condescendance... ce n’était pas un vote

politique... Ah! s’il avait été question de le culbuter, j’aurais agi

différemment!...

[4] M. de Montalivet.

Mme D***.

Fort bien!... La boule noire était dans votre conscience!... mais vous

avez apostasié, malheureux!... Ah! que vous eussiez bien mérité de voir

triompher le ministère!... Je ne connais personne au monde qui eût été

plus ridicule que vous sous cet habit!...

Et chacun partit de là pour entrer dans une longue dissertation sur les

divers devoirs parlementaires dont la conscience est la base.

Commençons comme dans le salon de Mme D***; voyons d’abord ce que dit le

dictionnaire au mot: _Conscience_... Ce n’est pas que je compte tirer

beaucoup de lumières de cet in-quarto. Les dictionnaires, je le sais, en

fait de définitions, ressemblent assez aux femmes interrogées sur leur

âge... ils ne disent pas tout; mais une définition grammaticale, quelque

obscure, quelque incomplète qu’elle soit, peut toujours être utile...

J’ouvre donc le dictionnaire, et je lis: _Conscience_... lumière

intérieure... sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage

à lui-même du bien et du mal qu’il fait... scrupule ou difficulté qu’on

sent à dire ou à faire quelque chose.

_Lumière intérieure_... S’agit-il de la lumière de l’âme ou de celle du

cœur?... car ces deux lumières peuvent exister en nous, et nous pouvons

avoir l’une sans posséder l’autre.

La suite du paragraphe est moins vague, mais il s’applique difficilement

aux fonctions de député.

En effet, ce sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à

lui-même du bien et du mal qu’il fait, me semble peu parlementaire.

D’abord, pour faire le bien ou le mal, il faut faire quelque chose, et

c’est précisément ce que la chambre ne fait pas. La constitution veut

que le chef de l’état ne fasse rien, afin qu’il ne puisse mal faire;

cela est logique. Mais la constitution n’obligeant pas la chambre à

cette inaction, la chambre empiète visiblement sur la prérogative

royale.

La fin du paragraphe où il est question du scrupule et de la difficulté

qu’on sent à dire ou à faire quelque chose, est un complément corrélatif

de la première partie. Mais qu’entend le dictionnaire par cette

impertinence: scrupule et difficulté de dire?... Cela signifie-t-il

absence de discours, impuissance d’esprit, enrouement, extinction de

voix, silence forcé ou volontaire? Pure dérision!... et qu’on le sache

bien! si notre législature ne fait rien, c’est qu’elle ne veut rien

faire; mais, en revanche, elle a toujours quelque chose à dire sur ce

qu’elle ne fait pas et sur ce qu’elle devrait faire!... Voilà pourquoi

elle parle tant!... voilà pourquoi ces fameuses paroles: _Il y a quelque

chose à faire_, pompeusement débitées naguère par un ministre, sont

aujourd’hui passées à l’état de maxime gouvernementale... _Il y a

quelque chose à faire_... cela est inscrit sur toutes les bannières. Le

parti le plus timide comme le plus exalté, le gouverné comme le

gouvernant, le président du conseil comme le dernier de ses commis, tout

le monde répète en chœur à la chambre: _Il y a quelque chose à

faire!_... C’est un refrain continuel et tellement absorbant sans doute,

qu’il ne laisse à personne la faculté d’agir. On n’a plus,

constitutionnellement parlant, que la force d’être éloquent: résultat

fort beau, j’aime à le croire, mais ne donnant pas au pays ce que ses

besoins réclament. D’où je conclus que s’il y a scrupule et difficulté

pour l’exécution des grandes choses, il n’y en a pas dans le talent de

les discuter.

La conscience morale du gouvernement est autrement traduite chez les

autres peuples. Les plus barbares n’ont qu’un jargon dur et

inintelligible, et les progrès du commerce et de l’industrie se révèlent

chez eux. Peuples patients, modestes, silencieux, ils se civilisent en

moins de temps que nous n’en mettons à leur enseigner l’art de se

civiliser. Ils travaillent tandis que nous parlons... ils grandissent

quand nous en sommes encore à disserter sur des projets de dignité et de

grandeur nationales!... Ils prospèrent pendant que nous tendons la main

à cette prospérité, si enviée et si parcimonieuse envers nous de son

aumône!

Montaigne, dans ses aimables causeries, dit quelques mots sur la

conscience, mais il ne la considère que dans ses rapports avec le péché

ou le crime. De pareilles considérations ne peuvent répandre une grande

clarté sur la conscience parlementaire. Un parlement, s’il commet des

crimes, comme chacun sait, ne commet que des crimes collectifs, et les

crimes collectifs ne passent point pour des crimes... c’est encore une

des conditions du gouvernement représentatif. Sans cela les

gouvernements représentatifs ne seraient pas les plus innocents du

monde, et fort peu de gens voudraient en faire partie.

La conscience d’un député n’est donc pas ordinairement inquiétée pour

avoir participé à une de ces grandes mesures parlementaires, dont la

mort ou la chute d’un roi a été le triste résultat. S’il y a crime, ce

crime est suffisamment justifié, dit-on, par tout le bien qui en revient

au peuple; car le bonheur d’un peuple, je parle toujours d’après de

graves historiens, peut quelquefois dépendre d’un peu de sang répandu...

surtout si le sang tombe de bien haut, si le sang vaut la peine d’être

versé. D’ardents royalistes ont donné à de certains conventionnels le

nom de régicides. Ce nom n’a jamais été accepté ni par eux ni par leurs

amis: répudié par les premiers comme une injure gratuite, repoussé par

les autres comme une grave atteinte portée à la liberté des assemblées

délibérantes, il n’a déshonoré ni flétri personne. Louis XVIII n’a-t-il

pas fait son premier ministre d’un régicide? Depuis, il est vrai, les

régicides ont été bannis... mais bientôt rappelés, fêtés, couverts de

couronnes... oui, couverts de couronnes pour en avoir brisé une! Presque

tous meurent dans un âge avancé, sans regrets, sans remords, du moins

ils le disent, mais non sans les secours de la religion dont ils ont

autrefois profané les autels!...

Aux yeux de la religion, le plus bel attribut de la conscience est le

sentiment du repentir. Le christianisme n’est jamais plus beau que

lorsqu’il pardonne au pécheur humble et contrit. Est-ce pour cela qu’on

a fait dans la charte une question de majorité de la religion

catholique?... Adroits législateurs!...

La mythologie possède aussi une conscience... c’est une figure

allégorique, représentée sous les traits d’une femme austère, regardant

attentivement un cœur placé sous sa main.

L’allégorie est ingénieuse, et elle pourrait, non sans succès, figurer à

côté de celles dont la chambre est déjà ornée, comme la Justice et la

Loi, l’une armée de ses balances et l’autre de son glaive. Elle serait

de temps en temps fort bonne à consulter, et donnerait des inspirations

heureuses... mais il ne faudrait pas les traiter trop allégoriquement,

comme on fait assez souvent de la Loi et de la Justice.

Un auteur moderne a dit: La pudeur est la conscience du corps... on

pourrait dire avec plus de raison et de vérité peut-être:

La conscience est la pudeur de l’âme!

La rougeur dont se couvre le visage après une action blâmable, est

l’indice révélateur le plus infaillible de la conscience outragée...

Cette pudeur de l’âme n’a pas moins de délicatesse et de sensibilité que

la pudeur virginale; elle est aussi timide, aussi soupçonneuse, aussi

craintive; un rien l’effarouche ou la blesse; il suffit d’une pensée

équivoque pour la faire frémir; elle fuit les exemples dangereux et

tentateurs, et n’arrête jamais un regard complaisant sur le spectacle

des grandeurs mal acquises; elle ne se trouve à l’aise qu’avec l’honneur

et la probité!... Elle aime mieux contribuer à élever honnêtement la

fortune de ses ennemis qu’à établir la sienne sans l’approbation et

l’estime générales. Et cependant que de gens sont loin de la

comprendre!... que de malheureux, suivant l’expression d’un grand poëte,

ont su se faire un front qui ne rougit jamais!...

Tel s’est vendu au pouvoir... et il ne rougit pas!...

Tel s’est mis en vente sans trouver d’acquéreur... il fulmine, mais ne

rougit pas!...

Tel, protecteur avoué d’un ministre, lui tend la main par devant et

l’abat par derrière... il ne rougit pas!...

Tel, ministre, se perd en gouvernant contrairement à ses opinions de

gouverné... et il ne rougit pas!...

Tel sait grouper les chiffres arabes du budget, mais sans jamais dire:

sauf erreur ou omission... et il ne rougit pas!...

Tel s’est enrichi dans un emploi purement _honorifique_... et il ne

rougit pas!...

Tel devient le délateur de ses amis pour se parer de leurs dépouilles...

et il ne rougit pas!...

Mais c’est assez m’étendre sur ce sujet. Plus d’une fois nous aurons

l’occasion de revenir sur la pudeur législative, de mettre en jeu les

consciences incertaines, chancelantes, vénales, élastiques, sans oublier

les consciences larges, celles de toutes qui donnent le plus

d’occupation au gouvernement représentatif!

MÉDITATION VII.

Du Patriotisme.

Le patriotisme n’est point une de ces vertus calmes, pacifiques,

modestes, peu recherchées des âmes vigoureusement trempées, aimant à

vivre ignorées, ne voulant d’autre témoin de leur gloire qu’un rayon de

la Divinité, d’autres couronnes que celles promises par elle... Le

patriotisme a une allure toute différente: il est fier, superbe,

turbulent, inquiet; il porte la tête haute, vous regarde de travers, a

les yeux étincelants, marche avec assurance, et sonne de la trompette

pour se faire admirer. Ses vêtements sont bariolés de blanc, de rouge,

de bleu, de vert; il change fréquemment de cocarde, et se bat tantôt

pour une charte, tantôt pour une constitution, aujourd’hui pour un roi,

demain pour un dictateur!...

Le patriotisme est de toutes les vertus politiques la plus difficile à

juger devant le tribunal de l’opinion publique. Chacun la comprend et

l’apprécie d’après le point de vue où il se place; et ces points de vue,

si dissemblables entre eux, sont encore soumis à de certains effets

d’optique. Il y a des verres grossissants et des verres diminuants. Les

verres grossissants sont pour le patriotisme dont on prône l’excellence;

les verres diminuants pour celui qui n’est pas le vôtre. Mais prenez

garde, me dit-on, ne confondez pas le vrai et le faux patriotisme. Le

vrai patriotisme est un, et n’admet pas de catégories. Nous allons voir.

Examinons!...

Le patriotisme chez les anciens voulait dire dévouement aveugle, absolu

à la chose publique!... Tous les grands hommes de l’antiquité ont eu ce

dévouement, rarement récompensé et souvent payé d’ingratitude!... La

monotonie de la vertu, comme l’uniformité de la gloire, a parfois de

graves inconvénients. Aristide le juste n’a-t-il pas été frappé

d’ostracisme pour avoir servi trop longtemps les Athéniens, fatigués du

poids de sa renommée? Scipion, le grand Scipion, n’a-t-il pas été traîné

au Forum comme un criminel, malgré le nombre de ses victoires, malgré la

pureté de son désintéressement, dont Rome jalouse ne comprenait plus le

bienfait et la grandeur?... Le patriotisme, par cela même qu’il ne

procède le plus souvent que par actions d’éclat ou coups de théâtre, a

besoin, pour se maintenir en faveur dans l’opinion publique, de créer

incessamment de nouveaux prodiges. Les peuples aiment, avant tout, les

émotions vives et dramatiques. Ces émotions, causées par des événements

assez remarquables pour refouler au fond de leur cœur de lugubres et

dangereuses pensées prêtes à surgir, sont la garantie la plus sûre du

repos et de la stabilité des gouvernements... Il faut à l’énergie

populaire des distractions plutôt qu’un frein... Les distractions d’un

grand spectacle l’occupent ou l’endorment; le frein l’irrite, et le

frein est bientôt brisé...

Le patriotisme inactif et insouciant, ou mieux encore celui dont les

résultats provoquent l’ennui par leur monotone périodicité, est bien

près de ressembler à de la trahison. Le peuple a peu d’estime pour les

héros qui le font bâiller. Ceux-ci ne passent alors à ses yeux que pour

de grands acteurs, dont le travail ou l’âge a épuisé les forces et

énervé le talent. Ainsi s’explique l’ingratitude dont Rome et Athènes

ont si souvent payé les services de leurs plus généreux citoyens!...

Voyons maintenant si, à l’exemple des anciens, nous avons une chose

publique. Suivant les uns, _chose publique_ étant une dérivation du mot

latin _res publica_, nous n’avons point de chose publique, puisque nous

n’avons pas de république; suivant les autres, _chose publique_ n’ayant

rien de commun avec _république_, nous avons réellement une chose

publique au milieu de notre monarchie tempérée...

Le premier raisonnement ne me semble ni moins fort ni moins concluant

que le second... Admettons cependant celui-ci: nous avons une chose

publique... mais comment l’entend-on?... Les royalistes du juste-milieu

la voient dans l’inviolabilité du trône; les libéraux dans le maintien

de la constitution: les radicaux dans les droits de la souveraineté du

peuple; les légitimistes dans ceux d’une souveraineté déshéritée, mais

le plus grand nombre dans la conservation de leurs places. Pour ces

derniers surtout, rien n’est plus sacré que la chose publique; ils ont

pour elle une sollicitude non de père, mais de mère, tant cette

sollicitude est vivement sentie. Selon eux, tout citoyen doit la

défendre, fût-ce au péril de sa vie, dans les circonstances les plus

difficiles et les plus désastreuses, celles où elle réclame

ordinairement le secours des plus puissants efforts, n’importe le

gouvernement sous les drapeaux duquel il faut marcher, n’importe la loi

à laquelle il faut obéir, pourvu que, mollement étendus dans le fauteuil

administratif, eux ne marchent pas, n’obéissent pas, ne risquent point

leur vie; mais assez complaisants pour faire entre deux bons repas

l’éloge funèbre de ceux qui l’ont sacrifiée, pour prodiguer l’eau bénite

sur le cercueil des victimes et permettre le soir de chanter à l’Opéra,

sur un air révolutionnaire, le triomphe de l’ordre public!...

A l’exception des hommes du pouvoir, nous avons donc, suivant la nature

de nos opinions, des idées très-contradictoires touchant la chose

publique: la mobilité des gouvernements qui se sont succédé en France

depuis cinquante ans a toujours empêché d’asseoir dans les esprits d’une

manière nette et précise la théorie de cette chose publique et s’est

opposée plus encore au développement de ses ressources pratiques. Et, en

effet!... à quels signes distinctifs reconnaîtrez-vous la _chose

publique_?... quand un jour elle parle au nom de la constituante, le

lendemain pour la convention nationale, le surlendemain au nom du

directoire; un peu plus tard de par Bonaparte, ensuite de par Napoléon,

puis au nom de Louis XVIII, puis encore de par Napoléon, puis encore au

nom de Louis XVIII, puis au nom de Charles X avec les institutions de

juillet, puis enfin sous les auspices de Louis-Philippe... Et qu’on ne

dise pas que la chose publique est indépendante du gouvernement... le

gouvernement est son protecteur naturel, il lui donne l’impulsion et la

vie!

Le patriotisme, essentiellement lié à la chose publique, puisque l’un

n’est qu’une émanation de l’autre, nous entraîne à son égard dans une

même divergence d’opinions. Si nous remontons aux temps de notre

régénération sociale, nous acquerrons la preuve que cette vertu a un

caractère de mobilité extraordinaire.

Les membres de nos premières assemblées législatives étaient certes de

véritables patriotes; on les tenait pour tels; on leur prodiguait ce nom

magique, dont ils sont les inventeurs... Eh bien! les membres de

l’assemblée constituante, réputés patriotes sous le règne ou plutôt du

vivant de Louis XVI, étaient accusés de conspiration sous l’empire de

l’assemblée législative... et pourtant ils ne conspiraient pas!...

L’élite de cette assemblée législative, si brûlante de patriotisme, fut

elle-même décimée par la convention, qui l’accusait de n’en plus

avoir... et elle en avait plus que jamais!... Madame Roland envoyant

chez le roi son mari vêtu d’une redingote malpropre et chaussé de gros

souliers huilés et ferrés, passait pour une femme patriote, pour un

génie rare et merveilleux... Un peu plus tard, ce grand génie cheminait

vers la place de la Révolution, allant nu-pieds, la corde au cou,

expier, comme on disait alors, ses opinions royalistes... Qui avait plus

de patriotisme de Marat ou de Charlotte Corday, de l’assassin ou de

l’assassiné? Cette question n’a pas encore été résolue d’une manière

nette et incontestable.

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 3 / 26 段