étendards, est tout prêt à vous le dire. Cela est écrit dans son port,
son maintien, son œil de feu, son battement d’aile... Chacun le sait!
qu’y a-t-il de plus taquin, de plus querelleur que le coq? Le coq, c’est
Achille donnant un soufflet à Agamemnon, c’est Pâris enlevant Hélène,
c’est Alexandre humiliant Darius et envoyant son ami Clytus chez Pluton;
c’est Romulus détruisant les Sabins, c’est Brennus saccageant Rome,
c’est François 1er envoyant un cartel à Charles-Quint, c’est Henri IV,
vainqueur de la Ligue et destructeur de l’honneur des maris; ou bien, le
coq c’est encore l’avocat rouge de colère, montrant en plein tribunal le
poing à son adversaire ou jetant à la tête des juges son bonnet carré;
c’est le théologien ergotant en Sorbonne, le professeur armé de sa
férule, le gendarme un jour de Longchamps; le coq, par son éducation,
ses habitudes, sa nature tracassière et belliqueuse, est le plus fidèle
représentant des mauvais caractères; plus capricieux qu’un législateur,
plus fier qu’un pair _sans naissance_, plus rancuneux qu’un solliciteur
évincé, plus criard qu’un orateur à voix de fausset, il est presque
toujours de mauvaise humeur; son plus grand plaisir est de vous
réveiller chaque matin avant l’aube du jour afin de vous donner la
jouissance de le maudire; il tracasse ses amis comme ses ennemis, chante
pour les uns comme pour les autres, toujours avant l’aube du jour, et
sur les tons les plus menaçants que l’on puisse imaginer; mais s’il aime
à chanter, il ne peut pas souffrir que les autres chantent; il aspire au
monopole de l’harmonie en allumant partout la guerre civile; il ne
chante jamais mieux que sur le cadavre de son ennemi; c’est dans une
mare de sang qu’il fait ses plus belles fioritures!
Nous ne parlerons pas de ses galanteries par respect pour les mœurs;
mais sa jalousie est devenue depuis longtemps proverbiale: il n’y a
point de pacha qui dans un sérail soit plus redoutable que lui; souvent
un pacha se borne à être soupçonneux, vindicatif... le coq est mieux que
cela!
Et le coq vous couvre de ses ailes!... Le coq!... vous l’avez béni!...
vous l’avez baptisé gaulois de vos mains françaises!... vous l’avez
choisi pour vous conduire sur les champs de bataille, de victoire en
victoire, pour voler de clocher en clocher, pour remplacer dignement
l’aigle impériale dont un quart de siècle proclama la gloire, pour lui
entendre dire à chaque heure du jour que le Français met le chapeau sur
l’oreille et ne marche pas de travers. Mais ce coq!... c’est votre sang,
c’est votre ami, votre frère!... et vous voulez que nous soyons calmes,
tranquilles, flegmatiques, toujours de l’avis du dernier qui parle! vous
voulez que nous ne nous disputions pas sur tout, malgré tout et à propos
de tout!... autant vaudrait nous prier de ne plus courtiser les dames!
alors il serait convenable de changer le symbole de la nation!
Nous pourrions remonter bien loin dans l’histoire pour trouver mille
exemples de cet esprit turbulent qui semble caractériser le peuple
français, secouer les vieux parchemins de la féodalité dont le corps
divisé formait autant de partis que de fiefs et de châteaux, en guerre
ouverte avec les palais de la royauté; montrer les chevaliers du Temple,
ces moines-soldats dont le génie austère et inquiet s’étudiait au pied
des autels à combattre le pouvoir de Philippe le Bel; dire un mot sur la
conspiration des Jacques ou Jacquettes contre les éperons de la
noblesse, conspiration dont le résultat fut aussi sanglant que le nom en
était ridicule; examiner les manœuvres ténébreuses de la Ligue, qui ne
fut au fond que le cri du catholicisme effrayé contre le génie d’un
représentant de Calvin; que sais-je encore?... Les documents ne nous
manqueraient point; mais un pareil travail serait trop long, trop
sévère, trop savant pour entrer dans le cadre de cet ouvrage. Nous nous
bornerons à nous arrêter quelques instants sur les deux siècles qui ont
précédé le nôtre. Nous y trouverons des événements caractéristiques dont
la plupart ont, pour ainsi dire, servi de moule à ceux dont nous sommes
témoins, et dont les autres ont été une préparation lente, mais
certaine, à notre révolution sociale.
C’est dans les troubles de la Fronde que naquit en France l’esprit de
parti, tel que nous l’entendons aujourd’hui. Il s’agissait de renverser
un ministre. Mazarin pesait sur le peuple... Il était l’ennemi des
parlements, déplaisait aux grands, ennuyait Anne d’Autriche; et
cependant il avait un puissant parti à la cour!... Vous le voyez,
Mazarin est presque de notre époque. Pour lui quelques amis... contre
lui tout le monde... nobles et vilains... une véritable coalition! Aussi
ne voulut-il pas céder; alors on se battit!... des barricades
s’élevèrent absolument comme chez nous... seulement nous les avons
perfectionnées. La Fronde siffla; les arquebuses se croisèrent et firent
voler le plomb meurtrier... on se tuait de part et d’autre; mais on se
tuait en chantant:
Un vent de fronde
S’est levé ce matin;
Je crois qu’il gronde
Contre le Mazarin...
C’est la seule chose qu’on n’imite pas aujourd’hui; on se bat toujours
bien, mais plutôt avec le fusil qu’avec la lyre.
Comparez tous les agréments de cette petite guerre intestine aux
jouissances que nous éprouvons aujourd’hui, et vous verrez combien les
Français ont peu dégénéré.
La Fronde eut tant de succès à la cour et à la ville, que les tailleurs,
les couturières, les coiffeurs, les marchandes de modes, les pâtissiers,
les cuisiniers firent tout à la Fronde. Mazarin lui-même mit une fronde
à son chapeau. Les dames ne cessaient de fronder leurs maris. Dès qu’un
homme avait éprouvé un malheur en ménage, on disait de lui dans les
salons: Il est frondé!... On regrette généralement aujourd’hui que ce
mot ne soit pas resté en usage... c’était un mot honnête!
Après la minorité de Louis XIV les troubles cessèrent, les troubles
matériels, bien entendu, car une guerre morale s’éleva sourdement et
gronda dans le silence. Molière parut!... et Molière à lui seul fut tout
un parti. De _Tartufe_ naquit le germe de l’incrédulité du dix-huitième
siècle. Sur ce monument de l’esprit humain fut inscrite en lettres de
feu la funèbre épitaphe du pouvoir sacerdotal.
Madame de Maintenon et le père Letellier formaient la tête du parti,
attaché à ce pouvoir qu’ils purent défendre un moment, mais non
préserver d’une ruine prochaine. La révocation de l’édit de Nantes fut
pour le clergé un autre _Tartufe_.
En vain le parlement, essayant de lutter contre le despotisme de Louis
XIV, serrait ses rangs et formait un parti homogène dont la turbulence
égalait l’entêtement. Louis XIV y entre un jour le fouet à la main, et
d’un mot le réduit au silence!
Ainsi Charles X a voulu promulguer les ordonnances de juillet. Louis XIV
a réussi parce qu’il était grand par le siècle comme le siècle était
grand par lui. Charles X a succombé parce qu’il n’avait jamais fait pour
son siècle rien qui pût lui faire pardonner un acte aussi téméraire.
Napoléon, grand appréciateur de la gloire de Louis XIV, admirait le coup
d’état de ce monarque beaucoup trop décrié aujourd’hui. Il le regardait
comme son 18 brumaire.
La régence, époque assez flasque, assez pâle, n’offrit que dans
l’Écossais Law la personnification d’un parti bien tranché, le parti
financier.
Beaucoup de gens n’attribuent à Law aucune vue ambitieuse, élevée,
étendue; ils ne voyaient tout au plus en lui qu’une espèce de marchand
de papier-monnaie, de charlatan calculateur, sans autre but que celui de
s’enrichir... Profonde erreur! Le banquier écossais avait le projet
d’établir un nouveau pouvoir dans l’état, pouvoir dont l’influence pût
contre-balancer l’autorité royale... et ce pouvoir c’était celui de
l’or!... il avait deviné tout le parti qu’on pouvait tirer d’un
coffre-fort... mis en opposition avec le trône! Pour marcher l’égal du
régent il ne lui fallait qu’un sourire de la fortune, sa roue à faire
mouvoir... mais ses projets échouèrent, et sa future grandeur resta
ensevelie sur les bords du Mississipi!
Le désastre de Law entraîna la ruine d’une grande partie de la
population. La fièvre de l’agiotage s’était emparée de tous les esprits.
Ce désir immodéré des spéculations aventureuses marche d’ordinaire à la
suite de la corruption des mœurs. Les besoins augmentent en raison des
désordres de la société. Si le cardinal Dubois n’avait pas eu à
satisfaire les passions les plus viles et par cela même presque toujours
les plus dispendieuses, aurait-il vendu la France à l’Angleterre?
Observez attentivement les hommes d’état chargés de la direction des
affaires dans un siècle corrompu; s’ils ont besoin de beaucoup d’or...
ne les perdez pas un moment de vue, dans la crainte que le traître ne se
cache sous le manteau du ministre!
La philosophie sensualiste servit de cortége aux débordements de la
régence. Cette philosophie devint un parti adroit, opiniâtre, d’autant
plus dangereux qu’il était éclairé, et plantait son drapeau sur le
terrain du plaisir, au milieu des orgies de l’athéisme. Ce parti s’éleva
sur la France, gros de tous les orages qui allaient bientôt la
bouleverser.
Voltaire, général habile de cette armée de débauchés ergoteurs,
distribua savamment les rôles, disciplina les passions les plus
rebelles, suivant les inspirations de son génie... et commença dès lors
contre les institutions de son pays une guerre acharnée dont le succès
ne pouvait être douteux, une guerre de bons mots et d’épigrammes! On
commençait à se moquer de la Bastille: quelques philosophes y allaient
bien encore expier leur audace; mais, soutenus par la puissance de leur
parti, ils se riaient de leurs fers, opprimés plus libres que les
oppresseurs; car l’épaisseur des murs de cette prison politique
n’empêchait pas leur voix d’être entendue au dehors!...
De la philosophie du dix-huitième siècle à la régénération politique de
1789, il n’y eut qu’un pas. Cette philosophie étincelante de verve
caustique, fut, pour ainsi dire, le fil conducteur de la foudre qui alla
s’abîmer sur le despotisme. L’auto-da-fé de la royauté se fit sur les
in-folio du baron d’Holbach. L’Encyclopédie inspirait le jacobinisme, et
du sein des trois ordres de la nation sortirent la discorde et la
guerre.
La révolution a détruit des abus, mais elle a créé des antipathies et
des haines. A côté des abus, il y avait des droits. En renversant les
uns, on n’a pas respecté les autres.
Les révolutions ne peuvent pas être justes. Si elles étaient justes,
elles seraient inutiles.
Dans toute révolution, il y a des gens qui tombent, qui s’élèvent, des
spoliés, des spoliateurs. Les gens tombés ne pardonnent jamais à ceux
qui se sont élevés; les parvenus feront toujours un crime aux premiers
de les avoir connus dans une position obscure; les spoliés maudiront
sans cesse les spoliateurs; les spoliateurs, qu’ils se décorent du titre
de roi, de consul, d’assemblée nationale, de corps législatif, de
chambre des représentants ou de sénat conservateur, craindront
constamment la vengeance des spoliés.
Plus il y aura de révolutions, plus il y aura de déplacements sociaux;
par conséquent, plus il y aura d’antipathies, plus il y aura d’éléments
de guerre civile.
Vous avez changé l’état social... soit!... mais vous?... êtes-vous
changé?... n’êtes-vous pas toujours là, avec vos besoins, vos habitudes,
vos préjugés, vos exigences?... êtes-vous enchanté quand vous avez fait
table rase? Eh! mon Dieu! non!... Jamais le peuple, après une
révolution, ne s’est montré satisfait de son ouvrage, et n’a remercié la
Providence de ses nouveaux destins!... toujours il a murmuré contre son
fatal entraînement!... toujours il a laissé échapper des plaintes amères
et porté en arrière un regard sombre et triste, où brillent seuls le
regret et le repentir... et en conscience n’a-t-il pas raison? lui, dupe
de tous et de lui-même? Après la royauté de la constituante, il a eu la
république une et indivisible... s’en est-il mieux trouvé?... Après la
république du comité de salut public est venue celle du directoire, et
il a presque redemandé la première; après le directoire, le consulat;
c’était un peu moins que la république avec la même enseigne: après le
consulat, l’empire; c’était le despotisme! après l’empire, la
restauration; c’était le retour des vieux préjugés; après la
restauration, la dynastie de 1830!...
Entendez-vous dire qu’on jouisse aujourd’hui du bonheur suprême, et
qu’on ne regrette ni la restauration, ni l’empire, ni le consulat, ni la
république? Mais tous les jours vous entendez dire le contraire! tous
les jours la presse et la tribune retentissent de vœux téméraires, et
cela est rigoureusement logique!
Comme je l’ai dit plus haut, l’esprit français est naturellement taquin
et querelleur, parfaitement en harmonie avec le caractère du volatile
qui orne l’écusson national. Mais cet esprit d’opposition, du temps de
la monarchie, se bornait à fronder; et, s’il faisait naître un parti, ce
parti n’était qu’un accident et non un empêchement gouvernemental en
permanence; encore moins la personnification d’un système inflexible et
tyrannique.
Depuis la grande époque de 1789, l’esprit de parti est entièrement
devenu l’esprit du pays divisé par compartiments d’opinions, comme par
circonscriptions territoriales; chacun a une borne à son champ comme à
sa raison; on ne peut ni plus ni moins que son parti; on rit, on pleure
avec son parti; s’il souffre on est malade; s’il jouit on est heureux.
Se bat-il? on se bat; est-il vainqueur ou vaincu? on est aussi fier
d’être l’un ou l’autre, car on ne s’avoue jamais vaincu et l’on se dit
toujours vainqueur!
L’esprit de parti est celui de tous les esprits qui a le plus
d’amour-propre, sans en excepter même l’esprit de corps, savant ou non.
Rien ne peut vaincre son orgueil, son opiniâtreté, ses antipathies, sa
haine. Il est l’esclave d’une idée; mais il la sert en maître, la prône,
la caresse, l’arme de pied en cap contre toutes celles qui lui sont
opposées, et marche de front avec elle dans la mêlée, sans être jamais
fatigué du combat, qu’il recommence quand il est terminé, mais qu’il ne
termine pas!... Guerre en effet interminable, car, pour l’éteindre,
rendrez-vous à l’un ses états-généraux, son œil-de-bœuf, sa cour
brillante et pompeuse; à l’autre, sa république, son drame de liberté; à
celui-ci, son empire, sa gloire; à celui-là, sa restauration, son droit
divin?... Tous sont déshérités, et aucun ne veut l’être! Tous vivent
d’illusions en courant après la réalité, dont les mirages trompeurs les
égarent et les enhardissent. Renoncer aux biens qu’ils ont perdus,
serait pour eux plus qu’un crime, ce serait trahir leurs convictions, la
foi de leurs pères, l’avenir de leurs enfants! L’espérance leur donne
tous les jours des forces nouvelles, et jusqu’à leur dernier soupir ils
auront une menace et un cri de mort au service du gouvernement dont ils
ne veulent pas; gouvernement qui ne les observe et ne les contient qu’en
tremblant, et dont la faiblesse égale au moins leur audace.
Tous d’accord dans leur ligue contre le pouvoir existant, ils se
stimulent l’un l’autre pour le battre en brèche; c’est à qui lui portera
les coups les plus rudes. N’importe le camp d’où part le trait vengeur!
Si le pouvoir en est ébranlé, les partis rivaux n’en éprouvent aucune
jalousie! Chacun applaudit, chacun a des couronnes toutes prêtes!... Le
magasin des lauriers civiques est inépuisable dans ces glorieuses
circonstances. On s’embrasse alors, on se félicite, on se complimente;
on a de part et d’autre de l’esprit, du bon sens, du courage. Mais qu’un
morceau de velours déchiré soit remis au manteau gouvernemental, les
partis rentrent aussitôt dans un état de défiance et de suspicion, se
moquent réciproquement les uns des autres, se reprochent avec aigreur
des bévues, des fautes, des étourderies, et vantent leur idole à
l’exclusion de toute autre. Le nombre de ces idoles ne s’élève pas à
moins de quatre ou cinq. Pour tant d’idoles il n’y a qu’un piédestal...
et encore un piédestal qui n’est pas vacant!...
MÉDITATION V.
De l’Émancipation électorale.
Beaucoup de gens s’imaginent que les électeurs élisent les députés de la
France. Eh! mon Dieu, non! les électeurs élisent les députés des
électeurs. Qui diable songe à la France? qu’est-ce que la France?...
Comment nommez-vous la France?... La France a-t-elle besoin de quelque
chose? n’est-elle pas commerçante, industrieuse, agricole, riche,
éclairée?... Ne bat-elle pas monnaie quand elle a de l’argent?...
n’est-elle pas en paix quand elle fait la guerre?... n’est-elle pas en
guerre quand elle fait la paix?... N’a-t-elle point des colonies dont
elle ne sait que faire? et de vastes pays dont elle veut faire des
colonies?... N’a-t-elle pas plus de sucre qu’il ne lui en faut? plus
d’enfants qu’elle n’en voudrait? plus de grands hommes qu’elle n’en peut
supporter? plus de savants qu’elle n’en saurait comprendre? plus
d’artistes qu’elle n’est capable d’en admirer? plus de poëtes, plus
d’historiens, plus de romanciers qu’elle n’a envie d’en lire?...
D’ailleurs, si elle a besoin de bons députés, pourquoi ne les
nomme-t-elle pas elle-même?... Quelques milliers d’ilotes sont chargés
de cette corvée, et ce n’est pas certes pour ses beaux yeux!... Voyez
toutes les peines qu’ils se donnent! Ils vont en omnibus, en diligences,
en carrioles, en charrettes, pour se rendre dans les colléges
électoraux, et là, avant d’avoir eu seulement le temps de se décrotter,
ils crient, hurlent, beuglent, s’enrouent, questionnent, improvisent...
des coups de poing, et reçoivent même quelquefois des soufflets pour
élire des députés. Oui, des soufflets, mais des soufflets honnêtes,
patriotiques... de ces soufflets dont on ne rougit pas et qu’on est même
bien aise de voir imprimés sur sa joue. Plus tard, ce sont des
cicatrices dont la députation vous tient bon compte. Je les ai reçues
pour vous, monsieur le député, dit-on à un législateur, et la
reconnaissance du législateur, à ce cri du brave, peut-elle se faire
attendre?... Oh! la France serait bien ingrate si elle osait dénier la
récompense de l’électeur! Il a fait la besogne... à lui la récompense.
Et d’ailleurs, les électeurs ne sont-ils pas fils de France?... Je me
trompe: les fils de France ne sont ni électeurs ni éligibles; je dirai
tout simplement: les électeurs ne sont-ils pas Français?... quand ils ne
sont ni Anglais, ni Turcs, ni Algériens; car la France est aussi en
Afrique, et l’Afrique est un peu en France, où l’on ne parle plus que
d’Abd-el-Kader, le plus grand capitaine des temps modernes, après
Wellington!... Demandez plutôt à nos amis de la Grande-Bretagne.
Les électeurs sont donc Français, ou à bien peu de chose près. Ainsi,
quand ils reçoivent une rémunération publique ou secrète, la France doit
en être fière; une croix d’honneur sur leur poitrine est à faire
palpiter son sein; une pension pour eux est une belle aumône faite par
elle! Un chemin vicinal qu’ils obtiennent et auquel les grandes routes
n’aboutissent pas, l’intéresse fort, sur ma foi; un festin national où
tous figurent et où la France paye pour tous, en n’y figurant pas, a
l’avantage d’aiguiser l’appétit de cette bonne France; si les électeurs
consomment, la France regarde consommer. Électeurs, députés, voilà
l’actif de la représentation nationale; la France n’en est que le
passif; et cependant, à l’inverse de toutes les associations
commerciales, les écus sont au passif et les dettes à l’actif.
Il faut, dit-on, pour jouir de l’émancipation électorale, avoir atteint
sa vingt-cinquième année et payer au moins deux cents francs d’impôts.
Vingt-cinq ans!... c’est bien jeune!... c’est bien vieux!... Bien jeune,
si l’électeur n’est pas plus vieux que son âge; bien vieux, si, au
contraire, l’électeur est un Nestor en fait de raison et de sagesse.
Deux cents francs d’impôts!... ce n’est pas assez pour les gens riches;
c’est beaucoup trop pour ceux qui ne le sont pas. Qu’est-ce que deux
cents francs d’impôts pour l’homme qui en paye deux ou trois mille?...
Mais quelle somme pour celui qui ne possède pas cent sous de rente!...
Aussi, pourquoi tout le monde n’est-il pas riche? ou plutôt, ce qui
serait beaucoup plus facile, tout le monde n’est-il pas pauvre?... Les
riches ne conçoivent pas qu’il y ait des gens qui se plaignent; les
pauvres s’étonnent que tout le monde ne se plaigne pas. Les riches,
blasés de plaisirs, vont dormir au spectacle, à grands frais; les
pauvres ne peuvent même plus s’y aller amuser _gratis_; les pauvres
demandent du pain; les riches n’en veulent pas manger. _Panem et
circenses_, sont des mots qui aujourd’hui, pour le peuple, ont disparu
de notre langue. Il aurait fallu voir le peuple romain sevré de cette
double jouissance!... (Je citerai plus d’une fois ce peuple estimable,
aujourd’hui si catholique.) Aurait-il poussé de beaux cris!... Il aurait
mieux aimé livrer sa tête à Néron tout d’une pièce, que de renoncer à
son _panem_, à ses _circenses_, pour lui plus chers que la vie. Ce même
Néron, grand coupeur de têtes suivant Tacite, le plus grand menteur de
tous les historiens, suivant Napoléon, a toujours respecté cependant de
pareilles faiblesses.
Mais nous voilà bien loin des électeurs à deux cents francs!... Pauvres
électeurs!... riches électeurs!... Comment voulez-vous que je les
appelle?... Les uns les trouvent trop pauvres et les autres trop riches.
Est-ce pauvres d’esprit ou d’argent? riches de lumières ou d’espèces?
car il y a de tout cela dans le corps électoral; corps essentiellement
privilégié, mais dont le pouvoir ne dépasse pas les bornes humaines. Il
est composé, comme tous les corps, d’éléments de force et de faiblesse,
de savoir et d’ignorance, de lumière et d’obscurité, de grandeur et de
petitesse, de sottise et d’esprit!... Et cependant de ses décisions
dépend souvent le salut de la France. La misère ou la richesse, la paix
ou la guerre, la honte ou l’honneur, tout est soumis à sa volonté
souveraine. Quel immense pouvoir!... et comme il est exercé!...
Voyez les députés qu’il nous donne! A-t-il étudié leur talent, leur
génie, leurs habitudes, leur caractère? S’est-il informé des causes de
leur ambition, de l’élévation de leurs vues, de la loyauté de leurs
desseins, de la moralité de leurs actes?... A-t-il su déchirer le voile
de leurs pensées et pénétrer jusqu’au fond de leur cœur?... Eh! mon
Dieu, non! Il n’a rien su, rien deviné, rien découvert!... Ne choisit-il
pas toujours celui qui crie le plus fort, le premier qui arrive à lui,
souvent le dernier qu’il faudrait choisir!... Il ne peut se défendre des
séductions de la parole ou de la fortune! il subit le joug du pouvoir,
quand le pouvoir est assez fort pour le lui imposer!... Il réunit au
plus haut degré toutes les conditions de l’indépendance, et il dépend de
tout, d’un mot, d’un geste, d’un regard, d’un chemin vicinal, d’un pont,
d’un clocher, d’un écu!...
Le nombre des fonctionnaires publics qui font partie du corps électoral
en est-il la cause, comme on le prétend généralement? S’il en était
ainsi, le parti fonctionnaire aurait toujours le dessus, et il est peu
de batailles électorales où il ne soit vaincu! On a beaucoup raisonné et
on raisonnera beaucoup sur les vices de la loi, ce qui n’est pas
difficile; mais personne n’a encore indiqué les moyens d’y remédier. Je
me trompe. Tout le monde a indiqué ces moyens, mais aucun publiciste
n’en a prouvé l’efficacité autrement que dans ses discours et sous le
point de vue de ses opinions politiques... Autant d’opinions, autant de
systèmes!... Les systèmes apparemment ne valent pas mieux que les
opinions... Quelles sont les opinions qui de nos jours opèrent des
prodiges?...
Toutes en opèrent... mais des prodiges de paroles!... Chacun aujourd’hui
ne trouve tout juste que le temps de parler... Malheur à lui s’il ne
parlait pas!... il n’a raison et les autres n’ont tort que lorsqu’il
parle; les autres n’ont raison que lorsqu’il ne parle pas!... Ne soyons
donc pas surpris si quelquefois tout le monde parle ensemble, personne
ne voulant céder la victoire; et si nous, pauvres spectateurs de la
lutte, ne comprenons pas toujours le langage des acteurs!...