Le député pur me semble pétri d’une pâte plus moelleuse, plu

L’ART DE DEVENIR

DÉPUTÉ

ET MÊME MINISTRE,

PAR UN OISIF

QUI N’EST NI L’UN NI L’AUTRE.

L’art est fait pour vous tous, vous en avez besoin.

Trad. du chinois

A PARIS,

CHEZ DAUVIN ET FONTAINE, LIBRAIRES,

PASSAGE DES PANORAMAS, 35,

ET GALERIE DE LA BOURSE, 1.

1846

Imprimerie Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

INTRODUCTION.

L’art de conquérir les honneurs de la députation n’est pas plus facile

que l’art de mettre sa cravate. Beaucoup de gens croient le connaître,

et il suffit du moindre mouvement électoral pour leur prouver toute la

stérilité de leur savoir-faire et la vanité de leurs prétentions. S’il

ne fallait que de l’esprit et du talent pour en connaître tous les

secrets, la plupart des aspirants législateurs prendraient place au

palais Bourbon; ces nobles qualités, comme chacun sait, étant

aujourd’hui très-communes en France, le pays le plus riche en trésors

intellectuels et le plus étourdiment prodigue de ses richesses; mais

au-dessus de ces avantages dont la grande concurrence affaiblit

quelquefois l’effet, il y a quelque chose de puissant, d’irrésistible

dans ses combinaisons pratiques, l’industrie appliquée au pouvoir

électoral... Et je ne parle pas ici de cette industrie vulgaire connue

de tous et dont les ressorts sont complétement usés, j’entends par ce

mot une science de tact et d’à-propos que les partis ignorent et que les

passions ne comprennent pas. Cette science, féconde en ressources,

étonne par son originalité et la promptitude de ses moyens; cette

science, c’est le livre de la vie adroitement commenté par l’ambitieux.

Et combien de gens, je vous le demande, l’ont-ils ouvert avec adresse,

quand ils se sont donné la peine de l’ouvrir?... Je vois bien des

industriels... mais de l’industrie!... fort peu. Sans timidité, sans

honte dans le cours de leur dévorante et inepte ambition, ils ont

toujours l’air d’arracher les faveurs qu’ils obtiennent; s’ils se parent

d’un cordon, ils semblent commettre un vol; un habit brodé ne paraît

point fait à leur taille; sous cet habit cachant mal les haillons du

vice, ils font peur quand ils ne font pas rire; couverts de titres, ils

en paraissent écrasés; ce qui devrait les grandir les rend plus petits

que ceux qu’ils méprisent et qui rampent à leurs pieds.

Et ces gens-là se disent de grands citoyens, fort experts dans l’art

d’être députés et même ministres!

Cet art que nous allons essayer d’esquisser, non-seulement ils en

ignorent les premiers éléments, mais ils en ont fait un ignoble et

vulgaire métier. Si quelquefois ils ont réussi dans leurs maladroites

manœuvres, ils le doivent au hasard bien plus qu’à leur habileté; tourbe

d’hommes sans cesse en adoration devant eux-mêmes, dont toutes les

actions se règlent à l’aventure, dont l’aveuglement égale la faiblesse,

dont l’amour-propre est le dieu, le dieu menteur, intolérant et avide de

sacrifices! Aussi que de fois, après être montés sur le faîte, en

sont-ils descendus avec ignominie, sans avoir jamais aspiré à descendre,

et beaucoup plus vite qu’ils n’y étaient montés!

Dans l’état de notre civilisation, l’art d’arriver à la députation, et

de là aux plus hautes fonctions du royaume, est de tous le plus

nécessaire, le plus utile, le plus glorieux, le plus productif. Nous

avons des colléges, des sorbonnes, des écoles militaires, des

conservatoires de musique, des séminaires; on nous apprend le chinois,

le turc, l’hébreu, l’arabe, le bédouin et une foule d’autres choses qu’à

la rigueur il est permis de ne pas savoir, sans renoncer pour cela au

titre de citoyen, et surtout à l’heureux privilége de parler français...

et l’art de se faire ouvrir les portes du palais Bourbon n’a point de

professeur; l’art de maîtriser à son profit l’esprit du corps électoral

et de régner sur le parlement n’a point de chaire. L’Académie des

Sciences morales et politiques elle-même n’en a jamais soufflé un mot;

et cependant, en se chargeant d’initier le public à cet art, elle eût

peut-être justifié son titre et aurait servi à quelque chose. Mais, en

général, il ne faut guère compter sur des académiciens pour s’instruire;

ces messieurs sont trop avares de ce qu’ils savent et pas assez savants

pour enseigner ce qu’ils ne savent pas.

Ce ne serait pas trop certes pour initier les profanes à cet art

difficile de réunir les lumières de Machiavel à l’esprit et à la gaieté

de Rabelais. Dans ce grand drame du gouvernement représentatif,

l’intrigue aux corruptions profondes et aux moyens sataniques marche à

côté du pantagruélisme et des pantalonnades.

Beaucoup d’obstacles se rencontreront sur ma route. Dans ce siècle où

chacun court après la vérité et l’atteint rarement, il n’est pas facile,

quand on la tient, de la montrer nue à tout le monde, ce genre de nudité

n’étant point de ceux qu’aiment nos ergoteurs. La liberté de la presse,

par où souvent elle brille ou s’efface, a non-seulement des entraves

matérielles, mais des entraves morales bien plus puissantes pour tout

cœur honnête et intelligent. Un trait juste et piquant, s’il n’est

aiguisé avec adresse et décoché avec mesure, a l’air tout d’abord d’être

dirigé par la colère ou la calomnie; au lieu de faire une égratignure à

votre ennemi, il vous fait à vous-même une large blessure; il n’a de

force et de portée alors que contre votre honneur, mal engagé dans une

lutte imprudente et déloyale, honneur toujours faible et près de

succomber quand le ridicule ou le mépris public le bat en brèche.

L’arme de la liberté est de celles qu’on ébrèche le plus souvent; à

force de l’ébrécher on l’use; et une fois usée, elle se rouille et tombe

en poussière comme toutes choses de ce monde.

Il faut d’autant plus se défier de soi-même dans le maniement de cette

arme que la satire et la critique ont aujourd’hui d’amples moissons à

faire. La trinité du gouvernement représentatif est très-productive sous

ce rapport. Dans ce ciel politique, le Père n’est pas toujours d’accord

avec le Fils, et plus rarement encore avec le Saint-Esprit: trinité fort

divisée, quoique indivisible, et entourée d’une foule de saints dont

souvent le diable ne voudrait pas. Si elle renferme des mystères, elle

ne produit pas de miracles: voilà pourquoi tant de gens ne savent ni

l’admirer ni la comprendre; cependant beaucoup d’autres ont une foi

aveugle dans ses bienfaits, et se querellent pour elle comme autrefois

les hommes d’esprit pour une question théologique. La pondération des

pouvoirs, le jury, la réforme électorale ont remplacé la bulle

_Unigenitus_. Du temps de la bulle on se jetait des livres à la tête,

aujourd’hui ce sont des pavés... il y a progrès!...

Aussi que de peintres et de romanciers se sont emparés de ces scènes

pittoresques!... Que de variété règne dans leurs tableaux plus ou moins

plaisants, plus ou moins terribles! Des uns résulte quelquefois une

haute leçon d’histoire ou un triste enseignement de philosophie; des

autres plus souvent une satire burlesque ou une épigramme avec tout

l’esprit du plâtre de Dantan. Aussi les Théophraste et les la Bruyère

sont bien plus communs de nos jours que les Colbert et les Sully. Les

Howard et les Callot pullulent; nous regorgeons de Scarron! Chacun, fort

de sa conscience et de la constitution, a le bonheur de pouvoir se

moquer de son voisin; chacun jouissant plus ou moins d’un ridicule

électoral, municipal ou général. Le manteau de pair n’est pas plus en

sûreté que la veste du député, manteau du peuple; car souvent il y a un

peu de veste sous le manteau, et parfois quelques lambeaux de manteau

sous la veste. Vous vous moquez aujourd’hui de M. Soult, mais demain M.

Soult se moquera de vous. M. Thiers est joué au printemps, il prendra sa

revanche en automne; l’automne est la saison des fruits, le printemps

n’est que celle des fleurs. M. Molé brille à l’Académie et ne vous

paraît plus qu’un élégant littérateur... prenez garde au réveil de

l’homme d’état...

Dans ce chaos d’idées contradictoires, de systèmes divers, de moqueries

incessantes, le plus fou quelquefois est celui dont les prétentions au

monopole du bon sens sont le plus exagérées. Il se drape comme un sage

et marche droit à Charenton; constamment dupe de son aveugle optimisme,

les pierres dont sa route est semée brillent à ses yeux de l’éclat du

diamant; le pauvre affamé lui semble plein de santé et de vie; une

plaine aride et déserte lui paraît émaillée de verdure et de fleurs; une

chaumière a pour lui l’aspect d’un palais; aperçoit-il un cercueil?...

il va s’y asseoir, croyant se poser royalement sur un trône!

La pensée du philosophe, en sondant la profondeur du désordre moral dont

l’abîme se creuse de jour en jour, s’arrête souvent effrayée de ce

triste labeur. Si elle est grande, généreuse, patriotique, elle montre

toute l’immensité du mal et ne l’excuse pas: mais, impuissante à en

arrêter les progrès, sa clarté se perd dans la nuit des intelligences

rebelles comme un météore sans force au milieu d’un nuage épais et

sombre.

Mais heureusement pour nous, spectateurs tranquilles au curieux

spectacle de nos folies et de nos sottises, nous sommes bien plus

disposés à nous en divertir qu’à nous en affliger. Le côté ridicule et

comique nous paraîtra toujours préférable au côté tragique et sérieux,

dont nous rirons toutefois quand l’occasion s’en présentera. Les figures

longues, sinistres, les lois faites à l’image de ces figures, les

grognements sourds, les cris, les poings fermés, effroi du pupitre

législatif, ne sont point sans charmes, et fourniront ample matière à

nos études. Notre plume soulèvera un peu tous les voiles; si nous ne

sommes pas toujours discrets, nous aurons le tort de ressembler à

beaucoup de nos confrères; mais nous espérons au moins ne jamais manquer

à certaines lois de convenance et de pudeur... Dieu aidant, il nous

restera encore assez d’originalité!

PREMIÈRE PARTIE.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

MÉDITATION I.

De la Députation.

SON ORIGINE.--SON UTILITÉ.

L’origine de la députation se perd dans la nuit des temps: il faut

remonter au berceau de la monarchie pour en retrouver les premiers

vestiges. Ce fut dans un champ de mai des rois de la deuxième race qu’on

vit pour la première fois des hommes délégués par le peuple délibérer

sur les affaires de l’État. Ces assemblées étaient graves et imposantes.

Qu’on se figure Charlemagne entouré de ses barons et de ses grands

officiers, proclamant ses Capitulaires au milieu d’elles, avec les

acclamations et les applaudissements de la foule. Un pareil spectacle

était plus solennel, plus magnifique peut-être que les débats tumultueux

du Forum; mais au Forum on contredisait, on discutait, et avec

Charlemagne on se gardait bien d’user de cette liberté.

Les états-généraux succédèrent en France aux réunions des champs de mai,

et la discussion n’y pénétra guère davantage; souvent c’était encore une

cérémonie pompeuse plutôt qu’un débat. Chacun des trois ordres était

représenté par un orateur; cet orateur exprimait dans un discours les

plaintes et les vœux de l’ordre au nom duquel il parlait. Et comme avec

Charlemagne, cela se passait fort paisiblement.

Vers le temps du roi Jean les états-généraux sortirent un moment de leur

stupeur et donnèrent, au milieu des désastres de la France, un grand

exemple de patriotisme et d’esprit national. Mais leur pouvoir finit par

tomber en désuétude, et le parlement en recueillit les débris; le

parlement, quelquefois soumis, toujours orgueilleux, et dont souvent le

génie querelleur, dans un accès d’indépendance, bravait audacieusement

un lit de justice.

Chez les autres nations, le principe du gouvernement représentatif se

fit plus particulièrement sentir dans les conciles. Les conciles, comme

chacun sait, ont été les assemblées religieuses et politiques de tout le

moyen âge. Dès le troisième siècle du christianisme on y discutait avec

une grande force et une grande liberté, non-seulement les intérêts de la

religion, mais ceux plus utiles, moins épineux, pour le moins aussi

nécessaires, du bien-être civil des peuples. Dans quelques pays même, en

Espagne par exemple, des lois contre les crimes et les délits

surgissaient du sein de ces assemblées; lois dont la raison et la

justice ne portaient pas l’empreinte de ces temps barbares.

Qu’on ouvre l’histoire! et l’on verra que ceux qui passent aujourd’hui

pour être les ennemis du gouvernement représentatif en ont été les

premiers fondateurs, les despotes et les prêtres.

Le germe de ce gouvernement est né partout des besoins de l’arbitraire.

Quelle que soit son omnipotence, un souverain ambitieux et entreprenant

sent la nécessité de couvrir ses actes d’une sanction légale: et où

trouver une sanction légale plus sainte, plus légitime, plus

inattaquable, que dans l’approbation libre ou forcée des peuples, soit

qu’ils procèdent par eux-mêmes, soit qu’ils se fassent représenter par

des mandataires de leur choix?

Charlemagne, souverain féodal et conquérant, pouvait certes se dispenser

d’aller à Francfort ou à Aix-la-Chapelle promulguer ses Capitulaires

devant la foule assemblée; car avant d’être présentés à la sanction des

peuples ils étaient déjà décrétés dans son esprit; mais ce génie était

trop vaste pour ne pas savoir qu’il est bien plus facile de faire

respecter la loi quand elle semble être l’œuvre de la nation appelée à

en supporter le fardeau; ainsi elle acquiert une force morale qu’elle

n’eût pu obtenir, émanée seulement du caprice de sa volonté.

Les rois d’Angleterre, souverains nés parlementaires, ont encore poussé

plus loin l’abus de cette force légale. Que d’exactions! que d’atrocités

n’ont-ils pas commises à l’aide de leurs chambres législatives!

Élisabeth se fût-elle jamais avisée de tuer Marie Stuart sans ce

formidable appui?... Henri VIII eût-il aussi brutalement brisé ses liens

conjugaux, s’il n’avait eu derrière lui une autorité imposante pour

consacrer l’injure, la calomnie et l’assassinat? Cromwell n’a-t-il pas

vu ramper à ses pieds, tout tachés du sang de Charles Ier, cette même

autorité, toujours plus lâche à mesure que le maître est plus insolent

et plus impérieux?... Le royal fou Georges III n’a-t-il pas fait la

guerre pendant vingt ans et dépensé pour cela plus de milliards que n’en

possède le monde, uniquement parce qu’il avait un parlement encore plus

fou que lui?...

Nos rois, moins amis des formes représentatives, mais aussi moins

absolus, moins sanguinaires, moins tyranniques, ne convoquaient pas

régulièrement les états-généraux; il fallait qu’ils eussent à pressurer

le peuple de manière à ne vouloir pas seuls en accepter la

responsabilité, pour provoquer le concours de ces assemblées

délibérantes.

Louis XIV, tout en méprisant les parlements, était bien aise de les

rendre complices des folies de son ambition. Les coudées franches de son

despotisme se mesuraient à leurs complaisances.

Napoléon, autre Louis XIV à bottes à l’écuyère, eut besoin bien plus que

lui de s’envelopper de ce caractère de légalité qui justifie les

entreprises les plus téméraires. Il dévorait les trésors de la France,

décimait ses populations, mais avec l’assentiment des chambres

législatives. Lui fallait-il aujourd’hui cent millions? demain cent

mille hommes? le sénat conservateur était toujours là pour les demander;

corps éminent, composé en partie de conventionnels et de jacobins, dont

la carmagnole se cachait sous un manteau d’hermine, tout surpris de

porter des bas de soie après avoir été sans culottes, et qui, à force

d’avoir crié contre le despotisme de la royauté, ne trouvaient plus un

mot à dire contre la tyrannie impériale!

Personne aujourd’hui ne se souvient des fautes de Napoléon, et tout le

monde se rappelle les lâchetés de son entourage représentatif. Napoléon

ne fût pas tombé, dit-on, si les chambres eussent eu le courage de

mettre un frein à son ambition!... Oui, d’accord; mais en

connaissez-vous une qui eût osé le faire? Napoléon aimait la légalité

justificative de ses actes, mais la discussion... pas plus que

Charlemagne et Louis XIV.

Napoléon se servait des régicides, mais ne les aimait pas!... Il voulait

bien d’eux pour esclaves, mais non pour confidents, et encore moins pour

maîtres!

Ainsi, que la loi présentée par le souverain soit proclamée dans les

champs de mai, les états-généraux, les parlements ou les chambres

législatives, juste ou injuste, elle est censée sortir des mains du

peuple et doit être acceptée par lui. Quoique enfant légitime du

monarque, le monarque n’est ostensiblement que le parrain de cette loi,

et le peuple en devient l’éditeur responsable. Cette responsabilité est

d’autant plus réelle aujourd’hui, que les bases de notre gouvernement

reposent sur la souveraineté populaire. Qu’après cela le peuple crie! se

dise opprimé, tyrannisé, vexé, peu importe! le souverain n’a pas à s’en

inquiéter. La représentation nationale a jugé et voté dans sa profonde

sagesse; il n’y a pas à répliquer. S’il est question d’un impôt, pour

toute réponse il faut que le peuple paye, sous peine d’être exproprié,

battu et content de par le peuple et au nom du peuple. Dans ce cas-là le

peuple se donne les étrivières à lui-même; c’est aussi dispendieux

peut-être que sous l’ancien régime, mais c’est plus original et plus

amusant!...

Les lois les plus injustes sont ordinairement celles qui sont exécutées

avec le plus de rigueur. Je connais peu de ces lois qui n’aient obtenu

la sanction parlementaire; j’en connais beaucoup, au contraire, qu’on

n’eût pas osé promulguer dans un gouvernement purement absolu.

Les formes représentatives servent donc merveilleusement l’astuce et

l’ambition des souverains!

On m’objectera sans doute que les exemples cités plus haut, et que

j’aurais pu multiplier, ne ressortent pas essentiellement du

gouvernement représentatif. Les gouvernements qui ont précédé le nôtre

en diffèrent, sans contredit, quant à la forme, mais le fond en est à

peu près le même. Ce sont toujours des assemblées émanées plus ou moins

directement des masses populaires, délibérant en commun sur les affaires

de l’état et adoptant en définitive ce qu’il convient au plus fort.

Malgré le développement des idées et le perfectionnement de la science

économique, les choses se passent-elles autrement aujourd’hui?

N’entendez-vous pas quotidiennement mille cris s’élever contre

l’adoption de certaines lois que je ne veux pas nommer, lois flétries de

qualifications outrageantes et comparées à celles des temps barbares?

Montesquieu a dit quelque part que la vertu était le mobile des

républiques, et l’honneur celui des monarchies.

Je soupçonne fort que notre gouvernement, qui n’est ni une république ni

une monarchie, avec la prétention de ressembler à l’une et à l’autre,

n’a d’autre mobile que l’argent, l’honneur et la vertu de ce temps-ci.

Après le pouvoir gouvernant, le député est naturellement l’individualité

collective qui trouve le mieux son compte dans la représentation

nationale. Le premier est aidé par le second, le second est récompensé

par le premier. Mais le député, à son tour, est forcé de courber la tête

devant une autre puissance non moins ombrageuse, non moins exigeante que

la sienne, en un mot, devant l’électeur!

Si le ministre caresse le député, à son tour le député tremble devant

l’électeur. L’électeur, pénétré du sentiment de sa force, parle en

maître et comprend mieux que personne les avantages de sa position,

source pour lui d’une foule de faveurs et de priviléges.

La députation est donc utile encore à celui qui la confère!

Mais après toutes ces largesses que reste-t-il au peuple?... Et par

peuple j’entends un peu plus ou un peu moins que la classe privilégiée

de ceux qui ne possèdent pas; il lui reste, à ce brave peuple, de par la

constitution, le plaisir constitutionnel de payer les frais de la

représentation nationale; mais comme ces frais sont ordinairement

très-élevés, le plaisir n’est pas toujours en rapport avec l’importance

des déboursés.

Dans cette position le peuple ressemble fort à ces familles opulentes

qui prennent un intendant pour gérer leurs affaires... L’intendant finit

presque toujours par devenir plus riche que ses maîtres.

Une pareille situation explique suffisamment ce besoin de mutabilité

dont nous sommes sans cesse tourmentés. Nous avons changé vingt fois de

gouvernement pour nous mieux porter, et sans nous rendre la santé, le

moindre changement nous a toujours coûté quelque chose. Nous n’avons pas

eu la république à moins de trois ou quatre milliards; l’empire nous a

bien mangé cela; la restauration guère moins, et nous n’avons pas eu

gratis la charte vérité.

De tous ces milliards dispersés quelle dot on eût pu faire à la

nation!...

Ce qu’il y a dans tout cela de plus triste pour les peuples, c’est

qu’après avoir longtemps marché dans la voie du progrès (vieux style),

ils se retrouvent souvent au point d’où ils sont partis, aussi pauvres,

aussi malheureux, aussi ignorants, avec quelques illusions de moins et

quelques vices de plus.

La terre tourne, suivant Galilée... La tête de l’homme fait à peu près

comme la terre...

MÉDITATION II.

De la Nature du Député.

Il y a des hommes aimés du ciel. Le jour de leur naissance est presque

toujours signalé par l’apparition d’une comète, une éclipse de lune ou

de soleil, un météore à l’horizon, ou par quelque grand événement

terrestre comme l’ouverture du Musée de Versailles, une revue de la

garde nationale, une course au clocher. En poussant leur premier cri,

ils aspirent le souffle de la divinité: déjà le feu du génie brille dans

leur regard, le germe de pensées profondes s’épanouit sur leurs lèvres

enfantines; ils bégayent avec art, ils crient avec talent; et si la

nécessité d’une nourriture vulgaire ne leur était démontrée, ils

dédaigneraient le lait de leur nourrice pour s’abreuver de la liqueur

des dieux, de cette divine ambroisie dont parle Horace, et dont la

source peut-être n’est pas encore tarie de nos jours!... Ainsi le

berceau du poëte est entouré de prestiges!... ainsi se déclarent les

symptômes d’une grande destinée!... Mais à ces symptômes

extraordinaires, ne reconnaissez-vous pas des hommes d’une essence

supérieure à celle des autres mortels?... Sans doute!... Voyez marcher

un poëte... mais un véritable poëte... il vous étonnera par la cadence

et l’harmonie de ses pas... Entendez-le parler!... vous tomberez dans

l’extase... et quelquefois même vous ne le comprendrez pas! Heureux

privilége de la poésie!... Mais qu’est-ce que le poëte à côté de ce

génie représentatif vulgairement nommé député?... Buffon dit quelque

part: L’homme est un animal raisonnable... Pouvons-nous affirmer que le

député est bien de cette race d’hommes?... Ainsi que le poëte, il naît

dans une auréole de gloire, la tête haute, tranquille même au milieu du

désordre des éléments et du lit de douleur de son heureuse mère... L’air

du palais Bourbon arrive jusqu’à lui... et son bon ange, sous les traits

d’un célèbre orateur, et dans le simple appareil du vêtement céleste[1],

lui dit à l’oreille avec solennité: Tu seras député!... comme le génie

de Virgile a dit: _Tu Marcellus eris!!!_...

[1] Les savants croient généralement que ce bon ange prend la figure

de M... pour faire ses apparitions fantastiques!

Le député pur me semble pétri d’une pâte plus moelleuse, plus fine, plus

merveilleuse encore que celle du poëte. Sa nature est indéfinissable,

incommensurable comme l’immensité du vide... Mais, m’objectera-t-on,

s’il est plus difficile de naître député que poëte, comme se fait-il que

nous voyons de nos jours des poëtes devenir députés, tandis que nous ne

voyons jamais des députés devenir poëtes?... La réponse est facile... Le

député ne devient pas, à la vérité, poëte de détail, c’est-à-dire

écrivant des poëmes, des madrigaux, des épigrammes... il en est

incapable, grâce au ciel!... Mais il devient poëte en gros, poëte à

spéculations politiques; et il ne peut pas être autre chose, puisqu’il

est naturellement appelé à défendre un gouvernement qui ne repose que

sur une fiction... et les fictions, comme chacun sait, sont du domaine

de la poésie!...

Quant au poëte-député, il est né député avant de naître poëte, quoiqu’il

ait été poëte avant d’être député. Les honneurs de la députation ne

s’obtenant qu’à l’âge de trente ans, il est forcé d’enchaîner

momentanément sa vocation, et de faire de la poésie de détail jusqu’à sa

majorité parlementaire, âge d’or des hautes fonctions poétiques... Il en

est de même des autres capacités savantes, commerciales, artistiques,

qui s’imaginent être portées à la députation par la seule force de leur

génie, sans se douter qu’ils ne doivent cet insigne honneur qu’à leur

étoile magique, qu’à l’essence toute particulière de leur nature.

Toutefois, gardez-vous de conclure de là qu’il ne faille se livrer à

aucun genre de travail, et que, fort de votre supériorité

indéfinissable, il suffit d’attendre paisiblement dans votre lit l’heure

du destin?... vous risqueriez de l’attendre longtemps!... La race

d’hommes où se pourvoit la représentation nationale étant fort nombreuse

et la chambre fort petite, tous les appelés ne sont pas élus!... Il faut

donc incessamment se rappeler cet axiome: Aide-toi, le ciel t’aidera!...

Cet ouvrage est surtout écrit dans ce but: rappeler le profond axiome et

indiquer tous les moyens de le mettre à profit. La présente méditation

ne doit être prise que dans un sens abstrait et métaphysique!...

Nous avons dit plus haut que la nature de l’homme député était

indéfinissable: aussi n’aurons-nous pas la prétention de la définir.

Nous parlerons seulement de ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, son

caractère... Nous dirons sous quels climats fleurit sa race; où elle

aime à vivre, à s’élever, à croître, à embellir! comment on

l’apprivoise, on la façonne aux travaux parlementaires... comment elle

produit tant de ministres, et si peu d’hommes d’état... Enfin nous en

ferons une analyse aussi complète que pourront le permettre les mystères

de son essence. Si quelques-uns de ces grands hommes me lisent, ils me

sauront gré sans doute de ma discrétion.

Cette race offre trois variétés distinctes.

La première, dite _parti du mouvement_, se nourrit de sentiments

chevaleresques, d’arguments patriotiques, de phrases ronflantes... Aussi

est-elle très-maigre!... Quoique dite parti du mouvement, elle bondit

plutôt qu’elle n’avance, et ressemble fort à une locomotive qui déraille

ou se brise.

La deuxième, baptisée du nom de _parti rétrograde_, a également la

prétention de marcher dans la voie du progrès; mais pour faire un pas en

avant, elle fait dix pas en arrière, gémit sur son destin, vit de

regrets et de souvenirs... Aussi n’est-elle pas plus grasse que la

précédente...

La troisième, avantageusement connue sous le sobriquet de _parti des

bornes_, tient un juste mais excellent milieu entre ses deux rivales...

Elle parle peu, très-peu... mais se régale de places, de titres, de

cordons, de dignités, et son appétit ne peut être comparé qu’à son

dévouement, dévouement de tous les jours, dévouement à l’épreuve des

budgets les plus considérables... Plus elle mange, plus elle veut

manger; rien ne satisfait sa voracité: mais quel embonpoint! quel bel

embonpoint constitutionnel!

Cette dernière variété n’obtient pas les applaudissements de la foule,

en général peu amoureuse des ventres arrondis; mais, en revanche, cette

même opinion tient compte aux deux premières de leur sobriété et de leur

état de maigreur.

Les trois variétés ne diffèrent guère entre elles, quant aux beautés

physiques de l’espèce: elles offrent en général des individus de cinq

pieds de hauteur, un peu voûtés, le ventre plat ou arrondi, les jambes

sèches ou nerveuses comme celles d’un cheval arabe, ou rondes et droites

comme les colonnes torses d’un bel édifice, ayant les bras longs, les

mains grandes et de la plus belle capacité prenante, l’œil fendu en

pruneau[2], le nez aquilin, quoique le front ne tienne pas de l’aigle,

la bouche vaste et le menton pointu!... ensemble satisfaisant dont

aucune difformité ne détruit l’harmonie; pas une épaule menaçante, pas

le moindre petit promontoire sur ces dos représentatifs... Parmi les

députés il n’y a de bosses que sur la tête... les bosses du docteur Gall

sans doute!... d’heureuses bosses, j’aime à le croire!... bosses

d’autant plus visibles, que l’absence de cheveux se fait généralement

remarquer sur ces nobles fronts. Les plus coquets, il est vrai, y

suppléent par un faux toupet, souvent contrarié de rester en place, ou

par une perruque un peu courte sur le train de derrière, à l’instar de

celle du vertueux Lafayette. Mais cette calvitie, si elle prive la

figure de quelques frivoles avantages, est l’indice du travail et

l’ornement du penseur. Le député qui aurait le funeste bonheur de jouir

de toute sa chevelure n’aurait pas la moindre influence sur ses

collègues. C’est comme à l’Institut!... malheur au membre qui ne serait

pas chauve!... il passerait pour un génie bien médiocre... Nous ne

sommes plus au siècle des Samson!

[2] Il y a trop longtemps qu’on dit: l’œil fendu en amande!

La physionomie du législateur est tour à tour grave, riante, sévère ou

gracieuse selon les variations du thermomètre politique et financier;

mais un sourire a quelquefois l’air d’une grimace, plus d’une grimace

est donnée pour un sourire, et les ministres sont forcés de s’en

contenter, libres d’ailleurs d’y répondre de la même manière, ce qui

entretient dans la chambre un jeu de muscles fort animé et donne aux

visages une couleur caractéristique!...

Quant aux vêtements de cette race d’immortels, ils diffèrent assez

sensiblement de ceux du commun des hommes. Des gens comme nous, par

exemple, se font habiller à la mode, ont quelquefois du linge blanc, des

gants, des bottes vernies, un chapeau de soie âgé de moins d’un lustre;

mais eux!... allons donc!... de pareils Solon ne sont point faits pour

des vêtements propres au vulgaire. Le soin de leur personne serait un

non-sens; le temps qu’ils passeraient à leur toilette serait dérobé aux

loisirs qu’ils doivent aux intérêts du pays... Ils affectionnent avant

tout dans leur mise une simplicité modeste et négligée: plus cette mise

est remarquable par son style diogénique, plus elle affiche un grand

talent!...

La redingote à grandes basques, aux grands parements, aux coutures

blanchies, est ordinairement la tunique dont ils se servent: elle tire

sur le rouge marron ou le vert tendre, et parfois reflète l’azur du

bleu-barbeau ou l’or de la pomme des Hespérides. L’habit paraît peu

usité, mais très-usé quand il paraît; et encore n’est-ce souvent que

l’habit de chasse, l’habit du matin qu’on n’ose pas mettre le soir...

L’indépendance de ces messieurs est plus grande qu’on ne se l’imagine...

Nous ne pousserons pas plus loin nos investigations sur ce sujet, devant

y revenir plus tard!...

Les trois variétés de l’espèce, si modestement vêtue, se confondent

l’une pour l’autre dans une estime réciproque, et l’une ne parle jamais

de l’autre sans la traiter d’honorable; mais elles ne s’aiment point. La

variété _borne_ est surtout l’objet de l’animadversion des deux autres.

Souvent placée entre elles comme un ennemi entre deux feux, elle a plus

d’un combat à soutenir; mais si elle succombe quelquefois, elle se

relève toujours. Les consommés du budget lui donnent constamment des

forces nouvelles.

Cependant, une fois sortie de l’arène, toute la famille fait taire ses

inimitiés, à peu près comme des avocats qui, après s’être injuriés à

l’audience, vont dîner ensemble au cabaret. Elle se retrouve dans les

salons, dans les cercles, dans les spectacles, se salue et se donne

amicalement des poignées de main.

Les deux variétés dites _indépendantes_ fréquentent rarement les hôtels

ministériels, où elles ne se rendent que pour observer la tactique des

partis, et préparer leur plan d’attaque ou leurs moyens de défense.

La cour est pour elles comme une île escarpée et sans bords... dans

laquelle cependant elles entrent quelquefois!... et où elles se

promettent de s’amuser, quoique la vue d’un courtisan leur fasse mal...

Son habit brodé leur semble la livrée de la servitude... Il parle un

langage qu’elles ne comprennent pas ou qu’elles comprennent pour le

flétrir... Le faste et le luxe des palais leur sont antipathiques... En

fait de palais et de châteaux, elles n’aiment que les leurs!...

Cette race merveilleuse de bipèdes s’élève dans toutes les parties de la

France; mais elle fleurit principalement sous l’influence de la zone qui

s’étend depuis Aix jusqu’à Bordeaux. La Provence et la Gascogne sont le

terrain sur lequel se sème avec le plus de succès l’esprit

parlementaire. Là, sous les rayons d’un soleil bienfaisant, la jeune

plante croît et fructifie presque sans culture. Cette nature ardente est

pour elle une si bonne mère!... L’olivier et l’oranger l’ombragent de

leurs trésors!... Un vin généreux l’arrose et lui donne une nouvelle

vie!... Oui, lecteur, le jeune prédestiné, car la jeune plante n’est que

cela, pour parler sans métaphore, mêle au lait de sa nourrice, et l’eau

de la Gascogne et le vin de Jurançon. C’est dans ce double nectar qu’il

puise la vivacité, la pétulance de son caractère, et le germe de cette

éloquence facile et abondante, source de tant d’honneurs et de

gloire!... Un représentant de la Gascogne est le beau idéal de la

députation!... Gascon ou Provençal, sa parole est comme le bouquet d’un

feu d’artifice, ou peut-être encore comme une bouteille de vin de

Champagne dont le bouchon, se dégageant avec fracas de ses liens, laisse

échapper la liqueur frémissante en gerbes de mousse et de gaz!... Ainsi

faisait Mirabeau!... ainsi fait aujourd’hui l’enfant chéri, l’orgueil de

la Provence!

La zone tempérée de la France est moins favorable que la précédente au

génie de la représentation; mais elle donne des produits préférables à

ceux des départements du Nord. Tout le centre de notre beau royaume,

compris la grande cité, respire sous cette zone, excepté en juin,

juillet et auguste!...

Ah! si l’homme député pouvait choisir le lieu de sa naissance, que

d’humiliations, que d’affronts, que de mécomptes il s’éviterait! Mais on

naît où il plaît à Dieu! où il plaît à ses augustes parents!... On ne

vous consulte pas dans cette grave circonstance!... Et cependant naître

sous un ciel sombre, en l’absence de toute chaleur vivifiante, où

l’électricité du génie ne trouve point d’aliments, où le printemps se

couvre à peine de quelques guirlandes de fleurs, où l’automne se

dépouille en septembre de sa couronne de verdure, où la pluie, tombant

par torrents, fait toujours craindre un nouveau déluge, où la grêle se

rue sur nos maisons, où la neige succède à la grêle, où l’hiver, en un

mot, l’hiver avec son manteau de glace, règne en usurpateur à la place

de chaque saison! véritable Sibérie de l’âme! antidote de l’esprit

parlementaire! cela est-il supportable?... Écoutez un bipède du Nord; il

mettra plus de temps pour réfléchir sur le sens de la phrase qu’il va

prononcer, qu’il n’en faudra à l’orateur méridional pour débiter un

discours en trois points!...

Or, le futur législateur, s’il a le malheur de s’élever sous la zone

glaciale, s’étudie à combattre l’influence malfaisante du climat. Il se

met en opposition flagrante avec les mœurs, les usages, les habitudes de

ses compatriotes, si elles sont contraires au développement de ses

facultés morales!...

Sa mauvaise étoile l’a-t-elle attaché au sort de la Flandre dite

française, mais toujours excessivement flamande? il ne boit pas de bière

et mange comme un Provençal...

Chacun sait qu’un Flamand mange et boit pour le moins autant que six

Provençaux; mais qu’en revanche un Provençal parle plus que six

Flamands!...

Il a surtout horreur des pommes de terre, nourriture qui alourdit le

sang et empâte les idées... En Normandie, il évite le cidre, boisson

aigrelette qui détruit l’estomac sans fortifier le cerveau... En

Picardie, il repousse le pâté d’Amiens, cause d’étranges perturbations

hygiéniques!... En Alsace, il fuit le pâté de foie gras, le plus perfide

de tous les pâtés, le plus séduisant, le plus dangereux, le moins propre

à maintenir son appétit dans de justes limites; il craint le beurre en

Bretagne, et n’a pas d’autre crainte; partout il divorce avec le lait

comme la Chine avec l’opium; et en Vendée, s’il ne veut pas troubler ses

digestions, il se défie des routes stratégiques!...

Ainsi, à l’aide d’une hygiène bien entendue, suppléant à l’insuffisance

du climat, ou se prémunissant contre ses funestes présents, il se rend

quelquefois digne de l’essence indéfinissable dont il émane. Merlin de

Douai en est un exemple mémorable; Merlin, le Mirabeau de la

législation! la lumière de tous les jurisconsultes! génie froid, il est

vrai, mais plein de profondeur et de science! débrouillant le chaos des

lois comme Dieu a débrouillé le chaos du monde!...

MÉDITATION III.

Des Constitutions.

SUJET MOINS FRIVOLE QU’ON NE PENSE.

Depuis cinquante ans, nous avons eu des constitutions de tous les

formats, grandes, petites, larges, étroites, rognées, sur papier

écolier, papier grand jésus, peau d’âne ou parchemin.

Elles se sont détrônées l’une par l’autre...

A l’ombre du droit divin ou sous l’aile de la souveraineté populaire,

leur puissance n’est pas plus durable que celle des rois.

Elles ont à craindre l’usurpation de l’intelligence, conquérante de

toute idée nouvelle.

Nées du malaise des peuples, elles en sont l’amour ou l’effroi.--Elles

en sont l’amour, quand elles viennent de naître; c’est alors un enfant

charmant, un jouet nouveau dont chacun s’amuse à la tribune ou sur la

place publique!...

Elles en sont l’effroi, quand elles restent incomprises, quand elles

pèsent de tout leur poids sur des intelligences rebelles, quand elles

heurtent trop brusquement les mœurs, les usages, les croyances d’un

siècle toujours en garde contre les innovations: elles ne guérissent pas

alors le mal, elles le rendent incurable. L’Espagne en est un mémorable

exemple!...

Les constitutions ont entre elles la prétention d’être fort

dissemblables, et cependant elles se ressemblent toutes. Leur

enfantement est ordinairement accompagné de troubles, de

bouleversements, et marqué par un grand événement, que les uns

qualifient d’erreur, ceux-là de châtiment, les autres de crime. Il y a

des singularités bizarres dans leur origine et d’étranges mécomptes dans

le résultat de leur gloire, tantôt éclatante, tantôt sombre, aujourd’hui

gravée en lettres d’or sur l’autel de la patrie, demain effacée avec un

peu de boue!...

La constitution de 1791 a été regardée, lors de son apparition, comme le

chef-d’œuvre de l’esprit humain; elle n’avait pas deux ans d’existence,

qu’elle passait déjà pour l’une des plus malheureuses élucubrations du

génie législatif, et digne à peine du cerveau brûlé d’un clerc de

procureur.

Celle de 1793 est née sous la soutane de l’abbé Grégoire: sainte origine

qui n’a pu la préserver d’un échec profane.

Celle de l’an III a eu pour parrain le citoyen Barras, plus connu pour

avoir protégé un grand général que pour l’avoir été. Cette constitution

a vécu ce que vivent les roses!...

Celle de l’an VIII lui succéda sous la toge consulaire moins romaine que

française, et ne tarda pas à faire place aux constitutions de l’empire,

écrites par Napoléon avec la pointe de son épée.

A leur chute, Louis XVIII rapporta la sienne des jardins d’Hartwell dans

un des tiroirs de son nécessaire...

Charles X eut l’imprudence de l’en tirer pour la mettre dans un

portefeuille de cuir de Russie... ce qui parut inconvenant; et nous

eûmes la charte de 1830, dont je ne veux pas dire de mal; car celle-là

vit, est encore debout et n’entend pas la plaisanterie.

Vous dire laquelle de toutes ces constitutions je préfère me serait

difficile. Un pareil choix pourrait d’ailleurs me susciter des ennemis.

Il est plus prudent qu’en fait de chartes je me range à l’avis de mes

concitoyens qui aiment, toujours mieux celle à venir.

Une constitution est l’ouvrage d’un seul ou l’ouvrage de tous.

Conçue par un seul, elle sera incomplète, un seul homme ne pouvant

réunir dans un même faisceau toutes les connaissances nécessaires à

l’édification de ce monument difficile, et continuellement porté, dans

cette liberté d’isolement, à user en sa faveur d’une partialité

préjudiciable à l’intérêt commun.

Une charte sortie des mains d’un octroyant n’est pour ainsi dire qu’un

code de procédure, sujet à mille interprétations perfides, et dans

laquelle le despotisme trouve toujours une petite porte ouverte pour se

sauver, et où les intérêts populaires ne rencontrent partout que des

impasses.

Élaboré par tous, et ici je parle d’après les fictions du gouvernement

représentatif, un pacte constitutionnel manque d’unité, de cohésion,

d’homogénéité, et portera l’empreinte des petites passions, des

caractères divers, des lumières incertaines, de l’ambitieuse ignorance

de ses auteurs. Chacun aura voulu y glisser quelque chose de son crû;

celui-ci une vérité, celui-là une erreur; car, dans une assemblée

délibérante, la vérité n’est souvent admise que sous le protectorat de

l’erreur; tel ou tel accueille une heureuse innovation, mais à la

condition de trouver place pour ses préjugés et ses vieilles maximes.

Mais autre écueil! Les vérités et les innovations d’alors deviennent

souvent à une autre époque des erreurs et des préjugés. Le temps couvre

de sa rouille les œuvres de la politique bien plus que celles de l’art.

Il s’ensuit de là que ceux même qui ont fait une constitution et l’ont

bien faite, sont rarement, au bout d’un temps fort limité, satisfaits de

leur ouvrage. Ce paragraphe est de trop, se disent-ils entre eux; nous

nous sommes trompés sur ce point; nous avons omis une clause importante.

Pauvres législateurs! ils ne sont pas toujours aussi coupables qu’ils le

pensent!... Le jour où ils ont conçu leur œuvre ne ressemble pas au jour

où ils s’en plaignent! Voilà leur plus grand tort. Les circonstances ne

sont plus les mêmes, et ils ne s’en aperçoivent pas: ils accusent les

prévisions de leur esprit sans se douter que la variabilité des

institutions est une conséquence nécessaire du mouvement révolutionnaire

imprimé aux esprits, mouvement toujours prêt à dévorer ce qu’il

enfante!...

Malgré la difficulté de l’œuvre, les fabricateurs n’ont jamais manqué.

Il n’est pas un homme qui, sachant lire et écrire, ne se soit essayé à

griffonner une petite constitution dès les premiers jours de notre

émancipation politique. Chacun rêva le bonheur et la liberté du peuple

article par article. Chacun avait son système; chacun battait de la

grosse caisse pour nous vendre un élixir politique, dont la moindre des

vertus était de vous les donner toutes. On ne pouvait se promener dans

les rues sans rencontrer un principe, ni acheter une paire de gants sans

raisonner avec une utopie. Mais de tous les rêveurs, de tous les

charlatans à paroles, les plus intrépides furent sans contredit les

abbés et les avocats.

Les premiers trouvaient dans les commandements de l’Église les formes de

toute loi fondamentale, et de faibles serviteurs de Dieu devenaient

facilement de fervents apôtres de la foi politique. Il leur restait

toujours un catéchisme à enseigner, des ouailles à convaincre, un

fanatisme à régler; c’était l’image de leur vie passée avec plus

d’agitation et de désordre, avec une toge de tribun au lieu d’un

scapulaire, avec une main de justice au lieu d’un chapelet, avec une

tribune au lieu d’une chaire. Leurs passions n’avaient changé que de

théâtre!...

Sieyès, parmi les Grégoire et les Maury, s’élevait de toute la hauteur

de son génie silencieux. C’était le roi des constituants. On n’osait,

pour ainsi dire, ni lui parler, ni le toucher, ni le regarder.

L’imagination se plaisait à l’environner de prestige et de mystère. On

ne croyait pas qu’il pût déjeuner et dîner comme un autre. On l’eût

comparé à Numa Pompilius, autre constituant, si l’intervention d’une

nymphe Égérie eût été compatible avec le sacré caractère de cet

ecclésiastique. Néanmoins Sieyès passait pour une manière d’être

surnaturel devant lequel on ne se signait pas, le signe de la croix

n’étant plus en usage; mais qui imposait religieusement à la multitude,

comme autrefois l’oracle de Delphes dans la Grèce poétique.

Les avocats sont après les abbés ceux qui ont le plus griffonné dans le

grimoire législatif.

Les abbés, plus heureux, ont su, en général, s’élever à la hauteur de

leur mission, en se dépouillant de leur caractère mystique, tandis que

les avocats ont apporté avec eux à la tribune tous les inconvénients de

leur profession, l’habitude de plaider le pour et le contre, de la

versatilité dans les idées, de l’incertitude dans les convictions, l’art

d’embrouiller les questions les plus nettes et les plus lucides.

Les abbés ont adroitement caché leur tonsure; les avocats ont toujours

laissé voir leur bonnet carré par devant, par derrière, caché sous leur

manteau ou sortant de la poche de leur habit.

Les avocats seront peut-être fâchés de la comparaison, mais les abbés le

seront bien davantage.

Aujourd’hui les avocats ne vont pas à la messe... Ils y allaient du

temps de Charles X, et le cierge à la main...

Sous la république, les abbés dissertaient sur les droits de l’homme au

lieu de prier pour lui!... De nos jours, ils sont rentrés dans leurs

églises et ne figurent plus sur les bans de nos législateurs!

Ainsi les avocats sont restés maîtres du champ de bataille!... Ils

règnent seuls dans l’enceinte législative...

Je ne terminerai pas cette méditation sans rappeler une anecdote assez

curieuse sur la grande charte d’Angleterre, promulguée en 1205.

L’original de cette charte se perdit. Grand fut l’effroi de

l’Angleterre! Heureusement le chevalier Robert Cotton, dandy de ce

temps-là, découvrit un jour cette pancarte chez son tailleur, qui se

disposait à en faire des mesures. Le chevalier l’obtint pour quatre

sous... Quatre sous!... quel bon marché pour une charte! et le pays se

crut sauvé!... Cependant n’eût-il pas mieux valu la laisser sur l’établi

de l’artisan?... entre ses mains du moins elle eût servi à habiller le

peuple, tandis qu’entre les mains du pouvoir elle n’a pas toujours eu

cet avantage!...

MÉDITATION IV.

Des Partis.

Un de mes amis me disait dernièrement: il y a dans ma famille trois

générations, dont l’une représente l’œil-de-bœuf de la monarchie,

l’autre le bonnet de la liberté, et la dernière les lauriers de

l’empire. La première s’est fort divertie à la cour; la seconde a fort

maltraité la première, et la troisième s’est battue pour les deux

autres. Les rejetons de ces vieux débris sont faits à leur image. La

sève de leurs opinions divergentes a pris une nouvelle vie sous cette

jeune écorce. Nous sommes trois frères qui nous adorons comme frères,

mais qui ne pouvons pas nous souffrir comme citoyens. Nos passions

politiques se livrent sans cesse des combats à outrance; et même en nous

embrassant nous nous disputons.

Ce tableau ne me parut pas exagéré. L’esprit de parti, qui n’est au fond

qu’un esprit de contradiction, n’est point né en France, comme on paraît

le croire, avec la révolution de 1789. Sans doute il s’est nuancé,

développé, fortifié, étendu sous mille formes qui le rendaient plus ou

moins redoutable au milieu des convulsions dont la France était agitée;

sans doute il est devenu plus fier, plus superbe, plus impétueux, plus

intraitable par le choc de ces dissentiments terribles dont souvent le

procès se jugeait sur l’échafaud: mais cet esprit, je le répète, n’est

au fond que le résultat d’une disposition de taquinerie inhérente à

notre caractère, et cet esprit a toujours animé le coq gaulois!...

L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre · 第 1 / 26 段