SUITE DES OPÉRATIONS DE BONAPARTE EN ÉGYPTE. CONQUÊTE DE LA HAUTE-ÉGYPTE
PAR DESAIX; BATAILLE DE SÉDIMAN.--EXPÉDITION DE SYRIE; PRISE DU
FORT D'EL-ARISCH ET DE JAFFA; BATAILLE DU MONT-THABOR; SIÉGE DE
SAINT-JEAN-D'ACRE.--RETOUR EN ÉGYPTE; BATAILLE D'ABOUKIR.--DÉPART DE
BONAPARTE POUR LA FRANCE.--OPÉRATIONS EN EUROPE. MARCHE DE L'ARCHIDUC
CHARLES SUR LE RHIN, ET DE SUWAROW EN SUISSE; MOUVEMENT DE MASSÉNA;
MÉMORABLE VICTOIRE DE ZURICH; SITUATION PÉRILLEUSE DE SUWAROW; SA
RETRAITE DÉSASTREUSE; LA FRANCE SAUVÉE.--ÉVÉNEMENS EN HOLLANDE; DÉFAITE
ET CAPITULATION DES ANGLO-RUSSES; ÉVACUATION DE LA HOLLANDE. FIN DE LA
CAMPAGNE DE 1799.
Bonaparte, après la bataille des Pyramides, s'était trouvé maître de
l'Égypte. Il avait commencé à s'y établir, et avait distribué ses
généraux dans les provinces, pour en faire la conquête. Desaix, placé
à l'entrée de la Haute-Égypte avec une division de trois mille hommes
environ, était chargé de conquérir cette province contre les restes
de Mourad-Bey. C'est en vendémiaire et brumaire de l'année précédente
(octobre 1798), au moment où l'inondation finissait, que Desaix avait
commencé son expédition. L'ennemi s'était retiré devant lui et ne
l'avait attendu qu'à Sédiman; là, Desaix avait livré, le 16 vendémiaire
an VII (7 octobre 1798), une bataille acharnée contre les restes
désespérés de Mourad-Bey. Aucun des combats des Français en Égypte ne
fut aussi sanglant. Deux mille Français eurent à lutter contre quatre
mille Mameluks et huit mille fellahs, retranchés dans le village de
Sédiman. La bataille se passa comme celle des Pyramides, et comme toutes
celles qui furent livrées en Égypte. Les fellahs étaient derrière les
murs du village, et les cavaliers dans la plaine. Desaix s'était formé
en deux carrés, et avait placé sur ses ailes deux autres petits carrés,
pour amortir le choc de la cavalerie ennemie. Pour la première fois,
notre infanterie fut rompue, et l'un des petits carrés enfoncé. Mais,
par un instinct subit et admirable, nos braves soldats se couchèrent
aussitôt par terre, afin que les grands carrés pussent faire feu sans
les atteindre. Les Mameluks, passant sur leurs corps, chargèrent les
grands carrés avec furie pendant plusieurs heures de suite, et vinrent
expirer en désespérés sur les baïonnettes. Suivant l'usage, les
carrés s'ébranlèrent ensuite, pour attaquer les retranchemens, et les
emportèrent. Pendant ce mouvement, les Mameluks, décrivant un arc de
cercle, vinrent égorger les blessés sur les derrières, mais on les
chassa bientôt de ce champ de carnage, et les soldats furieux en
massacrèrent un nombre considérable. Jamais plus de morts n'avaient
jonché le champ de bataille. Les Français avaient perdu trois cents
hommes. Desaix continua sa marche pendant tout l'hiver, et après une
suite de combats, devenu maître de la Haute-Égypte jusqu'aux cataractes,
il fit autant redouter sa bravoure que chérir sa clémence. Au Caire,
on avait appelé Bonaparte le sultan Kebir, _sultan de feu_; dans la
Haute-Égypte, Desaix fut nommé _sultan le juste_.
Bonaparte, pendant ce temps, avait fait une marche jusqu'à Belbeys, pour
rejeter Ibrahim-Bey en Syrie, et il avait recueilli en route les débris
de la caravane de la Mecque, pillée par les Arabes. Revenu au Caire, il
continua à y établir une administration toute française. Une révolte,
excitée au Caire par les agens secrets de Mourad-Bey, fut durement
réprimée, et découragea tout à fait les ennemis des Français[8]. L'hiver
de 1798 à 1799 s'écoula ainsi dans l'attente des événemens. Bonaparte
apprit dans cet intervalle la déclaration de guerre de la Porte, et les
préparatifs qu'elle faisait contre lui, avec l'aide des Anglais. Elle
formait deux armées, l'une à Rhodes, l'autre en Syrie. Ces deux armées
devaient agir simultanément au printemps de 1799, l'une en venant
débarquer à Aboukir, près d'Alexandrie, l'autre en traversant le désert
qui sépare la Syrie de l'Égypte. Bonaparte sentit sur-le-champ sa
position, et voulut, suivant son usage, déconcerter l'ennemi en le
prévenant par une attaque soudaine. Il ne pouvait pas franchir le désert
qui sépare l'Égypte de la Syrie, dans la belle saison, et il résolut
de profiter de l'hiver pour aller détruire les rassemblemens qui se
formaient à Acre, à Damas, et dans les villes principales. Le célèbre
pacha d'Acre, Djezzar, était nommé séraskier de l'armée réunie en Syrie.
Abdallah, pacha de Damas, commandait son avant-garde, et s'était avancé
jusqu'au fort d'El-Arisch, qui ouvre l'Égypte du côté de la Syrie.
Bonaparte voulut agir sur-le-champ. Il avait des intelligences parmi
les peuplades du Liban. Les Druses, tribus chrétiennes, les Mutualis,
mahométans schismatiques, lui offraient leur secours, et l'appelaient de
tous leurs voeux. En brusquant l'assaut de Jaffa, d'Acre et de quelques
places mal fortifiées, il pouvait s'emparer en peu de temps de la Syrie,
ajouter cette belle conquête à celle de l'Égypte, devenir maître
de l'Euphrate comme il l'était du Nil, et avoir alors toutes les
communications avec l'Inde. Son ardente imagination allait plus loin
encore, et formait quelques-uns des projets que ses admirateurs lui
prêtaient en Europe. Il n'était pas impossible qu'en soulevant
les peuplades du Liban, il réunît soixante ou quatre-vingt mille
auxiliaires, et qu'avec ces auxiliaires, appuyés de vingt-cinq mille
soldats, les plus braves de l'univers, il marchât sur Constantinople
pour s'en emparer. Que ce projet gigantesque fût exécutable ou non, il
est certain qu'il occupait son imagination; et quand on a vu ce qu'il
a fait aidé de la fortune, on n'ose plus déclarer insensé aucun de ses
projets.
[Note 8: Cet événement eut lieu le 30 vendémiaire an VII (21 octob.
1798).]
Bonaparte se mit en marche en pluviôse (premiers jours de février), à
la tête des divisions Kléber, Régnier, Lannes, Bon et Murat, fortes de
treize mille hommes environ. La division de Murat était composée de la
cavalerie. Bonaparte avait créé un régiment d'une arme toute nouvelle:
c'était celui des dromadaires. Deux hommes, assis dos à dos, étaient
portés sur un dromadaire, et pouvaient, grâce à la force et à la
célérité de ces animaux, faire vingt-cinq ou trente lieues sans
s'arrêter. Bonaparte avait formé ce régiment pour donner la chasse aux
Arabes, qui infestaient les environs de l'Égypte. Ce régiment suivait
l'armée d'expédition. Bonaparte ordonna en outre au contre-amiral Perrée
de sortir d'Alexandrie avec trois frégates, et de venir sur la côte de
Syrie pour y transporter l'artillerie de siége et des munitions. Il
arriva devant le fort d'El-Arisch le 29 pluviôse (17 février). Après un
peu de résistance, la garnison se rendit prisonnière au nombre de
treize cents hommes. On trouva dans le fort des magasins considérables.
Ibrahim-Bey ayant voulu le secourir, fut mis en fuite; son camp resta
au pouvoir des Français, et leur procura un butin immense. Les soldats
eurent beaucoup à souffrir en traversant le désert, mais ils voyaient
leur général marchant à leurs côtés, supportant, avec une santé débile,
les mêmes privations, les mêmes fatigues, et ils n'osaient se
plaindre. Bientôt on arriva à Gasah; on prit cette place à la vue de
Djezzar-Pacha, et on y trouva comme dans le fort d'El-Arisch, beaucoup
de matériel et d'approvisionnemens. De Gasah l'armée se dirigea sur
Jaffa, l'ancienne Joppé. Elle y arriva le 13 ventôse (3 mars). Cette
place était entourée d'une grosse muraille flanquée de tours. Elle
renfermait quatre mille hommes de garnison. Bonaparte la fit battre en
brèche, et puis somma le commandant, qui pour toute réponse coupa la
tête au parlementaire. L'assaut fut donné, la place emportée avec une
audace extraordinaire, et livrée à trente heures de pillage et de
massacres. On y trouva encore une quantité considérable d'artillerie et
de vivres de toute espèce. Il restait quelques mille prisonniers, qu'on
ne pouvait pas envoyer en Égypte, parce qu'on n'avait pas les moyens
ordinaires de les faire escorter, et qu'on ne voulait pas renvoyer à
l'ennemi, dont ils auraient grossi les rangs. Bonaparte se décida à une
mesure terrible, et qui est le seul acte cruel de sa vie. Transporté
dans un pays barbare, il en avait involontairement adopté les moeurs: il
fit passer au fil de l'épée les prisonniers qui lui restaient. L'armée
consomma avec obéissance, mais avec une espèce d'effroi, l'exécution
qui lui était commandée. Nos soldats prirent en s'arrêtant à Jaffa les
germes de la peste.
Bonaparte s'avança ensuite sur Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs,
situé au pied du mont Carmel. C'était la seule place qui pût encore
l'arrêter. La Syrie était à lui s'il pouvait l'enlever. Mais Djezzar
s'y était enfermé avec toutes ses richesses et une forte garnison. Il
comptait sur l'appui de Sidney-Smith, qui croisait dans ces parages,
et qui lui fournit des ingénieurs, des canonniers et des munitions. Il
devait d'ailleurs être bientôt secouru par l'armée turque réunie en
Syrie, qui s'avançait de Damas pour franchir le Jourdain. Bonaparte se
hâta d'attaquer la place pour l'enlever comme celle de Jaffa, avant
qu'elle fût renforcée de nouvelles troupes, et que les Anglais eussent
le temps d'en perfectionner la défense. On ouvrit aussitôt la tranchée.
Malheureusement l'artillerie de siége, qui devait venir par mer
d'Alexandrie, avait été enlevée par Sidney-Smith. On avait pour toute
artillerie de siége et de campagne, une caronade de trente-deux, quatre
pièces de douze, huit obusiers, et une trentaine de pièces de quatre.
On manquait de boulets, mais on imagina un moyen de s'en procurer.
On faisait paraître sur la plage quelques cavaliers; à cette vue
Sidney-Smith faisait un feu roulant de toutes ses batteries, et les
soldats, auxquels on donnait cinq sous par boulet, allaient les ramasser
au milieu de la canonnade et de rires universels.
La tranchée avait été ouverte le 30 ventôse (20 mars). Le général du
génie Sanson, croyant être arrivé dans une reconnaissance de nuit au
pied du rempart, déclara qu'il n'y avait ni contrescarpe ni fossé. On
crut n'avoir à pratiquer qu'une simple brèche et à monter ensuite à
l'assaut. Le 5 germinal (25 mars), on fit brèche, on se présenta à
l'assaut, et on fut arrêté par une contrescarpe et un fossé. Alors on se
mit sur-le-champ à miner. L'opération se faisait sous le feu de tous les
remparts et de la belle artillerie que Sidney-Smith nous avait enlevée.
Il avait donné à Djezzar d'excellens pointeurs anglais, et un ancien
émigré, Phélippeaux, officier du génie d'un grand mérite. La mine sauta
le 8 germinal (28 mars), et n'emporta qu'une partie de la contrescarpe.
Vingt-cinq grenadiers, à la suite du jeune Mailly, montèrent à l'assaut.
En voyant ce brave officier poser une échelle, les Turcs furent
épouvantés, mais Mailly tomba mort. Les grenadiers furent alors
découragés, les Turcs revinrent, deux bataillons qui suivaient furent
accueillis par une horrible fusillade; leur commandant Laugier fut tué,
et l'assaut manqua encore.
Malheureusement la place venait de recevoir plusieurs mille hommes de
renfort, une grande quantité de canonniers exercés à l'européenne, et
des munitions immenses. C'était un grand siége à exécuter avec treize
mille hommes, et presque sans artillerie. Il fallait ouvrir un nouveau
puits de mine pour faire sauter la contrescarpe entière, et commencer un
autre cheminement. On était au 12 germinal (1er avril). Il y avait déjà
dix jours d'employés devant la place; on annonçait l'approche de la
grande armée turque; il fallait poursuivre les travaux et couvrir le
siége, et tout cela avec la seule armée d'expédition. Le général en chef
ordonna qu'on travaillât sans relâche à miner de nouveau, et détacha la
division Kléber vers le Jourdain pour en disputer le passage à l'armée
venant de Damas.
Cette armée, réunie aux peuplades des montagnes de Naplouse, s'élevait
à environ vingt-cinq mille hommes. Plus de douze mille cavaliers en
faisaient la force. Elle traînait un bagage immense. Abdallah, pacha de
Damas, en avait le commandement. Elle passa le Jourdan au pont d'Iacoub,
le 15 germinal (4 avril). Junot, avec l'avant-garde de Kléber, forte de
cinq cents hommes au plus, rencontra les avant-gardes turques sur la
route de Nazareth le 19 (8 avril). Loin de reculer, il brava hardiment
l'ennemi, et, formé en carré, couvrit le champ de bataille de morts, et
prit cinq drapeaux. Mais obligé de céder au nombre, il se replia sur la
division Kléber. Celle-ci s'avançait, et hâtait sa marche pour rejoindre
Junot. Bonaparte, instruit de la force de l'ennemi, se détacha avec la
division Bon, pour soutenir Kléber, et livrer une bataille décisive.
Djezzar, qui se concertait avec l'armée qui venait le débloquer, voulut
faire une sortie; mais, mitraillé à outrance, il laissa nos ouvrages
couverts de ses morts; Bonaparte se mit aussitôt en marche.
Kléber, avec sa division, avait débouché dans les plaines qui s'étendent
au pied du mont Thabor, non loin du village de Fouli. Il avait eu l'idée
de surprendre le camp turc pendant la nuit, mais il était arrivé trop
tard pour y réussir. Le 21 germinal (16 avril) au matin, il trouva
toute l'armée turque en bataille. Quinze mille fantassins occupaient le
village de Fouli, plus de douze mille cavaliers se déployaient dans la
plaine. Kléber avait à peine trois mille fantassins en carré. Toute
cette cavalerie s'ébranla et fondit sur nos carrés. Jamais les Français
n'avaient vu tant de cavaliers caracoler, charger, se mouvoir dans tous
les sens. Ils conservèrent leur sang-froid accoutumé, et les recevant à
bout portant par un feu terrible, ils en abattirent à chaque charge un
nombre considérable. Bientôt ils eurent formé autour d'eux un rempart
d'hommes et de chevaux, et abrités par cet horrible abatis, ils purent
résister six heures de suite à toute la furie de leurs adversaires. Dans
le moment Bonaparte débouchait du mont Thabor avec la division Bon. Il
vit la plaine couverte de feu et de fumée, et la brave division Kléber
résistant, à l'abri d'une ligne de cadavres. Sur-le-champ, il partagea
la division qu'il amenait en deux carrés; ces deux carrés s'avancèrent
de manière à former un triangle équilatéral avec la division Kléber, et
mirent ainsi l'ennemi au milieu d'eux. Ils marchèrent en silence, et
sans donner aucun signe de leur approche, jusqu'à une certaine distance:
puis tout à coup Bonaparte fit tirer un coup de canon, et se montra
alors sur le champ de bataille. Un feu épouvantable partant aussitôt des
trois extrémités de ce triangle, assaillit les Mameluks qui étaient au
milieu, les fit tourbillonner sur eux-mêmes, et fuir en désordre dans
toutes les directions. La division Kléber, redoublant d'ardeur à cette
vue, s'élança sur le village de Fouli, l'enleva à la baïonnette, et
fit un grand carnage de l'ennemi. En un instant toute cette multitude
s'écoula, et la plaine ne fut plus couverte que de morts. Le camp turc,
les trois queues du pacha, quatre cents chameaux, un butin immense,
devinrent la proie des Français. Murat, placé sur les bords du Jourdain,
tua un grand nombre de fugitifs. Bonaparte fit brûler tous les villages
des Naplousins. Six mille Français avaient détruit cette armée, que les
habitans disaient innombrable _comme les étoiles du ciel et les sables
de la mer_.
Pendant cet intervalle, on n'avait cessé de miner, de contre-miner
autour des murs de Saint-Jean-d'Acre. On se disputait un terrain
bouleversé par l'art des siéges. Il y avait un mois et demi qu'on était
devant la place, on avait tenté beaucoup d'assauts, repoussé beaucoup
de sorties, tué beaucoup de monde à l'ennemi; mais malgré de continuels
avantages, on faisait d'irréparables pertes de temps et d'hommes. Le 18
floréal (7 mai), il arriva dans le port d'Acre un renfort de douze mille
hommes. Bonaparte, calculant qu'ils ne pourraient pas être débarqués
avant six heures, fait sur-le-champ jouer une pièce de vingt-quatre sur
un pan de mur; c'était à la droite du point où depuis quelque temps
on déployait tant d'efforts. La nuit venue, on monte à la brèche, on
envahit les travaux de l'ennemi, on les comble, on encloue les pièces,
on égorge tout, enfin on est maître de la place, lorsque les troupes
débarquées s'avancent en bataille, et présentent une masse effrayante.
Rambaut, qui commandait les premiers grenadiers montés à l'assaut, est
tué. Lannes est blessé. Dans le même moment, l'ennemi fait une sortie,
prend la brèche à revers, et coupe la retraite aux braves qui avaient
pénétré dans la place. Les uns parviennent à ressortir; les autres,
prenant un parti désespéré, s'enfuient dans une mosquée, s'y
retranchent, y épuisent leurs dernières cartouches, et sont prêts à
vendre chèrement leur vie, lorsque Sydney-Smith, touché de tant de
bravoure, leur fait accorder une capitulation. Pendant ce temps, les
troupes de siége, marchant sur l'ennemi, le ramènent dans la place,
après en avoir fait un carnage épouvantable, et lui avoir enlevé huit
cents prisonniers. Bonaparte, obstiné jusqu'à la fureur, donne deux
jours de repos à ses troupes, et le 21 (10 mai) ordonne un nouvel
assaut. On y monte avec la même bravoure, on escalade la brèche; mais on
ne peut pas la dépasser. Il y avait toute une armée gardant la place et
défendant toutes les rues. Il fallut y renoncer.
Il y avait deux mois qu'on était devant Acre, on avait fait des pertes
irréparables, et il eût été imprudent de s'exposer à en faire davantage.
La peste était dans cette ville, et l'armée en avait pris le germe à
Jaffa. La saison des débarquemens approchait, et on annonçait l'arrivée
d'une armée turque vers les bouches du Nil. En s'obstinant davantage,
Bonaparte pouvait s'affaiblir, au point de ne pouvoir repousser de
nouveaux ennemis. Le fond de ses projets était réalisé, puisqu'il avait
détruit les rassemblemens formés en Syrie, et que de ce côté il avait
réduit l'ennemi à l'impuissance d'agir. Quant à la partie brillante de
ces mêmes projets, quant à ces vagues et merveilleuses espérances de
conquêtes en Orient, il fallait y renoncer. Il se décida enfin à lever
le siége. Mais son regret fut tel, que, malgré sa destinée inouïe, on
lui a entendu répéter souvent, en parlant de Sidney-Smith: _Cet homme
m'a fait manquer ma fortune_. Les Druses, qui pendant le siége avaient
nourri l'armée, toutes les peuplades ennemies de la Porte, apprirent sa
retraite avec désespoir.
Il avait commencé le siége le 30 ventôse (20 mars), il le leva le 1er
prairial (20 mai): il y avait employé deux mois. Avant de quitter
Saint-Jean-d'Acre, il voulait laisser une terrible trace de son passage:
il accabla la ville de ses feux, et la laissa presque réduite en
cendres. Il reprit la route du désert. Il avait perdu par le feu, les
fatigues ou les maladies, près du tiers de son armée d'expédition,
c'est-à-dire environ quatre mille hommes. Il emmenait douze cents
blessés. Il se mit en marche pour repasser le désert. Il ravagea sur sa
route tout le pays, et y imprima une profonde terreur. Arrivé à Jaffa,
il en fit sauter les fortifications. Il y avait là une ambulance pour
nos pestiférés. Les emporter était impossible: en ne les emportant pas,
on les laissait exposés à une mort inévitable, soit par la maladie, soit
par la faim, soit par la cruauté de l'ennemi. Aussi Bonaparte dit-il
au médecin Desgenettes, qu'il y aurait bien plus d'humanité à leur
administrer de l'opium qu'à leur laisser la vie; à quoi ce médecin fit
cette réponse, fort vantée: _Mon métier est de les guérir, et non de les
tuer_. On ne leur administra point d'opium, et ce fait servit à propager
une calomnie indigne, et aujourd'hui détruite.
Bonaparte rentra enfin en Égypte après une expédition de près de trois
mois. Il était temps qu'il y arrivât. L'esprit d'insurrection s'était
répandu dans tout le Delta. Un imposteur, qui s'appelait l'ange
El-Mohdhy, qui se disait invulnérable, et qui prétendait chasser les
Français en soulevant de la poussière, avait réuni quelques mille
insurgés. Les agens des Mamelucks l'aidaient de leur concours; il
s'était emparé de Damanhour, et en avait égorgé la garnison. Bonaparte
envoya un détachement, qui dispersa les insurgés, et tua l'ange
invulnérable. Le trouble s'était communiqué aux différentes provinces du
Delta; sa présence ramena partout la soumission et le calme. Il ordonna
au Caire des fêtes magnifiques, pour célébrer ses triomphes en Syrie.
Il n'avouait pas la partie manquée de ses projets, mais il vantait avec
raison les nombreux combats livrés en Syrie, la belle bataille du mont
Thabor, les vengeances terribles exercées contre Djezzar. Il répandit
de nouvelles publications aux habitans, dans lesquelles ils leur disait
qu'il était dans le secret de leurs pensées, et devinait leurs projets
à l'instant où ils les formaient. Ils ajoutèrent foi à ces étranges
paroles du sultan Kebir et le croyaient présent à toutes leurs pensées.
Bonaparte n'avait pas seulement à contenir les habitans, mais encore ses
généraux et l'armée elle-même. Un mécontentement sourd y régnait. Ce
mécontentement ne provenait ni des fatigues, ni des dangers, ni surtout
des privations, car l'armée ne manquait de rien, mais de l'amour du
pays, qui poursuit le Français en tous lieux. Il y avait un an entier
qu'on était en Égypte, et depuis près de six mois on n'avait aucune
nouvelle de France. Aucun navire n'avait pu passer: une sombre tristesse
dévorait tous les coeurs. Chaque jour les officiers et les généraux
demandaient des congés pour repasser en Europe. Bonaparte en accordait
peu, ou bien y ajoutait de ces paroles qu'on redoutait comme le
déshonneur. Berthier lui-même, son fidèle Berthier, dévoré d'une vieille
passion, demandait à revoir l'Italie. Il fut honteux pour la seconde
fois de sa faiblesse, et renonça à partir. Un jour l'armée avait formé
le projet d'enlever ses drapeaux du Caire, et de marcher sur Alexandrie
pour s'y embarquer. Mais elle n'en eut que la pensée, et n'osa jamais
braver son général. Les lieutenans de Bonaparte, qui donnaient tous
l'exemple des murmures, se taisaient dès qu'ils étaient devant lui, et
pliaient sous son ascendant. Il avait eu plus d'un démêlé avec Kléber.
L'humeur de celui-ci ne venait pas de découragement, mais de son
indocilité accoutumée. Il s'étaient toujours raccommodés, car Bonaparte
aimait la grande âme de Kléber, et Kléber était séduit par le génie de
Bonaparte.
On était en prairial (juin). L'ignorance des événemens de l'Europe et
des désastres de la France était toujours la même. On savait seulement
que le continent était dans une véritable confusion et qu'une nouvelle
guerre était inévitable. Bonaparte attendait impatiemment de nouveaux
détails, pour prendre un parti et retourner, s'il le fallait, sur le
premier théâtre de ses exploits. Mais avant, il voulait détruire la
seconde armée turque, réunie à Rhodes, dont on annonçait le débarquement
très prochain.
Cette armée, montée sur de nombreux transports, et escortée par la
division navale de Sydney-Smith, parut le 23 messidor (11 juillet) à
la vue d'Alexandrie, et vint mouiller à Aboukir, la même rade où notre
escadre avait été détruite. Le point de débarquement choisi par les
Anglais était la presqu'île qui ferme cette rade, et qui porte le même
nom. Cette presqu'île étroite s'avance entre la mer et le lac Madieh, et
vient se terminer par un fort. Bonaparte avait ordonné à Marmont, qui
commandait à Alexandrie, de perfectionner la défense du fort, et de
détruire le village d'Aboukir, placé tout autour. Mais au lieu de
détruire le village, on avait voulu le conserver pour y loger les
soldats, et on l'avait simplement entouré d'une redoute pour le protéger
du côté de la terre. Mais la redoute, ne joignant pas les deux bords de
la mer, ne présentait pas un ouvrage fermé, et associait le sort du fort
à celui d'un simple ouvrage de campagne. Les Turcs en effet débarquèrent
avec beaucoup de hardiesse, abordèrent les retranchemens le sabre au
poing, les enlevèrent, et s'emparèrent du village d'Aboukir, dont ils
égorgèrent la garnison. Le village pris, le fort ne pouvait guère tenir,
et fut obligé de se rendre. Marmont, commandant à Alexandrie, en était
sorti à la tête de douze cents hommes, pour courir au secours des
troupes d'Aboukir. Mais, apprenant que les Turcs étaient débarqués en
nombre considérable, il n'osa pas tenter de les jeter à la mer par une
attaque hardie. Il rentra dans Alexandrie, et les laissa s'établir
tranquillement dans la presqu'île d'Aboukir.
Les Turcs étaient à peu près dix-huit mille hommes d'infanterie. Ce
n'étaient pas de ces misérables fellahs qui composaient l'infanterie
des Mamelucks; c'étaient de braves janissaires, portant un fusil sans
baïonnette, le rejetant en bandoulière sur le dos quand ils avaient fait
feu, puis s'élançant sur l'ennemi le pistolet et le sabre à la main. Ils
avaient une artillerie nombreuse et bien servie; et ils étaient dirigés
par des officiers anglais. Ils manquaient de cavalerie, car ils avaient
à peine amené trois cents chevaux; mais ils attendaient l'arrivée de
Mourad-Bey, qui devait quitter la Haute-Égypte, longer le désert,
traverser les oasis, et venir se jeter à Aboukir avec deux à trois mille
Mamelucks.
Quand Bonaparte apprit les détails du débarquement, il quitta le
Caire sur-le-champ, et fit du Caire à Alexandrie une de ces marches
extraordinaires dont il avait donné tant d'exemples en Italie. Il
emmenait avec lui les divisions Lannes, Bon et Murat. Il avait ordonné à
Desaix d'évacuer la Haute-Égypte, à Kléber et Régnier, qui étaient
dans le Delta, de se rapprocher d'Aboukir. Il avait choisi le point de
Birket, intermédiaire entre Alexandrie et Aboukir, pour y concentrer ses
forces, et manoeuvrer suivant les circonstances. Il craignait qu'une
armée anglaise ne fût débarquée avec l'armée turque.
Mourad-Bey, suivant le plan convenu avec Mustapha-Pacha, avait essayé
de descendre dans la Basse-Égypte; mais rencontré, battu par Murat, il
avait été obligé de regagner le désert. Il ne restait à combattre
que l'armée turque, privée de cavalerie, mais campée derrière des
retranchemens, et disposée à y résister avec son opiniâtreté accoutumée.
Bonaparte, après avoir jeté un coup d'oeil sur Alexandrie, et sur les
beaux travaux exécutés par le colonel Crétin, après avoir réprimandé son
lieutenant Marmont, qui n'avait pas osé attaquer les Turcs au moment du
débarquement, quitta Alexandrie le 6 thermidor (24 juillet). Il était
le lendemain 7 à l'entrée de la presqu'île. Son projet était d'abord
d'enfermer l'armée turque par des retranchemens, et d'attendre, pour
attaquer, l'arrivée de toutes ses divisions; car il n'avait sous la main
que les divisions Lannes, Bon, Murat, environ six mille hommes. Mais
à la vue des dispositions faites par les Turcs, il changea d'avis, et
résolut de les attaquer sur-le-champ, espérant les renfermer dans le
village d'Aboukir, et les accabler d'obus et de bombes.
Les Turcs occupaient le fond de la presqu'île, qui est fort étroite. Ils
étaient couverts par deux lignes de retranchemens. A une demi-lieue en
avant du village d'Aboukir, où était leur camp, ils avaient occupé deux
mamelons de sables, appuyant l'un à la mer, l'autre au lac de Madieh, et
formant ainsi leur droite et leur gauche. Au centre de ces deux mamelons
était un village, qu'ils gardaient aussi. Ils avaient mille hommes au
mamelon de droite, deux mille à celui de gauche, et trois à quatre mille
hommes dans le village. Telle était leur première ligne. La seconde
était au village même d'Aboukir. Elle se composait de la redoute
construite par les Français, et se joignait à la mer par deux boyaux.
Ils avaient placé là leur camp principal et le gros de leurs forces.
Bonaparte fit ses dispositions avec sa promptitude et sa précision
accoutumées. Il ordonna au général Destaing de marcher avec quelques
bataillons sur le mamelon de gauche, où étaient les mille Turcs; à
Lannes, de marcher sur le mamelon de droite, où étaient les deux mille
autres, et à Murat, qui était au centre, de faire filer la cavalerie sur
les derrières des deux mamelons. Ces dispositions sont exécutées avec
une grande précision: Destaing marche sur le mamelon de gauche, et le
gravit hardiment; Murat le fait tourner par un escadron. Les Turcs, à
cette vue, abandonnent leur poste, rencontrent la cavalerie qui les
sabre et les pousse dans la mer, où ils aiment mieux se jeter que de se
rendre. Vers la droite, la même opération s'exécute. Lannes aborde les
deux mille Mamelucks; Murat les tourne; ils sont également sabrés et
jetés dans la mer. Destaing et Lannes se portent ensuite vers le centre,
formé par un village, et l'attaquent de front. Les Turcs s'y défendent
bravement, comptant sur un secours de la seconde ligne. Une colonne, en
effet, se détache du camp d'Aboukir; mais Murat, qui a déjà filé sur le
derrière du village, sabre cette colonne, et la repousse dans Aboukir.
L'infanterie de Destaing et celle de Lannes entrent au pas de charge
dans le village, en chassent les Turcs, qu'on pousse dans toutes les
directions, et qui, s'obstinant toujours à ne pas se rendre, n'ont pour
retraite que la mer, où ils se noient.
Déjà quatre à cinq mille avaient péri de cette manière; la première
ligne était emportée; le but de Bonaparte était rempli, et il pouvait,
resserrant les Turcs dans Aboukir, les bombarder, en attendant l'arrivée
de Kléber et de Régnier. Mais il veut profiter de son succès, et achever
sa victoire à l'instant même. Après avoir laissé reprendre haleine à ses
troupes, il marche sur la seconde ligne. La division Lanusse, restée
en réserve, appuie Lannes et Destaing. La redoute qui couvrait Aboukir
était difficile à emporter; elle renfermait neuf à dix mille Turcs. Vers
la droite, un boyau la joignait à la mer; vers la gauche, un autre boyau
la prolongeait, mais sans joindre tout à fait le lac Madieh. L'espace
ouvert était occupé par l'ennemi, et balayé par de nombreuses
canonnières. Bonaparte, habitué à porter ses soldats sur les plus
formidables obstacles, les dirige sur la position ennemie. Ses divisions
d'infanterie marchent sur le front et la droite de la redoute. La
cavalerie, cachée dans un bois de palmiers, doit l'attaquer par la
gauche, et traverser, sous le feu des canonnières, l'espace laissé
ouvert entre la redoute et le lac Madieh. La charge s'exécute; Lannes et
Destaing poussent leur brave infanterie en avant; la 32e marche l'arme
au bras sur les retranchemens, la 18e les tourne par l'extrême droite.
L'ennemi, sans les attendre, s'avance à leur rencontre. On se joint
corps à corps. Les soldats turcs, après avoir tiré leur coup de fusil
et leurs deux coups de pistolet, font étinceler leur sabre. Ils veulent
saisir les baïonnettes avec leurs mains; mais ils les reçoivent dans
les flancs, avant d'avoir pu les saisir. On s'égorge ainsi sur les
retranchemens. Déjà la 18e est près d'arriver dans la redoute; mais un
feu terrible d'artillerie la repousse et la ramène au pied des ouvrages.
Le brave Leturcq est tué glorieusement en voulant se retirer le dernier;
Fugières perd un bras. Murat, de son côté, s'était avancé avec sa
cavalerie, pour franchir l'espace compris entre la redoute et le lac
Madieh. Plusieurs fois il s'était élancé et avait refoulé l'ennemi;
mais, pris entre les feux de la redoute et des canonnières, il avait
été obligé de se reployer en arrière. Quelques-uns de ses cavaliers
s'étaient même avancés jusqu'aux fossés de la redoute; les efforts
de tant de braves paraissaient devoir être impuissans. Bonaparte
contemplait ce carnage, attendant le moment favorable pour revenir à
la charge. Heureusement les Turcs, suivant leur usage, sortent des
retranchemens pour venir couper les têtes des morts. Bonaparte saisit
cet instant, lance deux bataillons, l'un de la 22e, l'autre de la 69,
qui marchent sur les retranchemens et s'en emparent. A la droite, la 18e
profite aussi de l'occasion, et entre dans la redoute. Murat, de son
côté, ordonne une nouvelle charge. L'un de ses escadrons traverse cet
espace si redoutable qui règne entre les retranchemens et le lac, et
pénètre dans le village d'Aboukir. Alors les Turcs effrayés fuient de
toutes parts; on en fait un carnage épouvantable. On les pousse la
baïonnette dans les reins, et on les précipite dans la mer. Murat, à la
tête de ses cavaliers, pénètre dans le camp de Mustapha-Pacha. Celui-ci,
saisi de désespoir, prend un pistolet, et le tire sur Murat qu'il blesse
légèrement. Murat lui coupe deux doigts d'un coup de sabre, et l'envoie
prisonnier à Bonaparte. Les Turcs qui ne sont ni tués ni noyés se
retirent dans le fort d'Aboukir.
Plus de douze mille cadavres flottaient sur cette mer d'Aboukir, qui
naguère avait été couverte des corps de nos marins: deux ou trois mille
avaient péri par le feu ou le fer. Les autres, enfermés dans ce fort,
n'avaient plus d'autre ressource que la clémence du vainqueur. Telle est
cette extraordinaire bataille, où, pour la première fois peut-être, dans
l'histoire de la guerre, l'armée ennemie fut détruite tout entière.
C'est dans cette occasion que Kléber, arrivant à la fin du jour, saisit
Bonaparte au milieu du corps, et s'écria: _Général, vous êtes grand
comme le monde!_
Ainsi, soit par l'expédition de Syrie, soit par la bataille d'Aboukir,
l'Égypte était délivrée, du moins momentanément, des forces de la Porte.
La situation de l'armée française pouvait être regardée comme assez
rassurante. Après toutes les pertes qu'elle avait faites, elle comptait
vingt-cinq mille hommes environ, mais les plus braves et les mieux
commandés de l'univers. Chaque jour devait la faire mieux sympathiser
avec les habitans, et consolider son établissement. Bonaparte y était
depuis un an: arrivé en été avant l'inondation, il avait employé les
premiers momens à s'emparer d'Alexandrie et de la capitale, ce qu'il
avait obtenu par la bataille des Pyramides. Après l'inondation, et en
automne, il avait achevé la conquête du Delta, et confié à Desaix la
conquête de la Haute-Égypte. En hiver, il avait tenté l'expédition de
Syrie, et détruit l'armée turque de Djezzar au mont Thabor. Il venait,
en été, de détruire la seconde armée de la Porte à Aboukir. Le temps
avait donc été aussi bien employé que possible; et tandis que la
victoire abandonnait en Europe les drapeaux de la France, elle leur
restait fidèle en Afrique et en Asie. Les trois couleurs flottaient
triomphantes sur le Nil et le Jourdain, sur les lieux mêmes d'où est
partie la religion du Christ.
Bonaparte ignorait encore ce qui se passait en France, aucune des
dépêches du directoire ni de ses frères ne lui étant arrivée: il était
dévoré d'inquiétude. Pour tâcher d'obtenir quelques nouvelles, il
faisait croiser des bricks avec ordre d'arrêter les vaisseaux de
commerce, et de s'instruire par eux des événemens qui se passaient en
Europe. Il envoya à la flotte turque un parlementaire qui, sous le
prétexte de négocier un échange de prisonniers, devait tâcher d'obtenir
quelques nouvelles. Sidney-Smith arrêta ce parlementaire, l'accueillit
fort bien, et voyant que Bonaparte ignorait les désastres de la France,
se fit un malin plaisir de lui donner un paquet de tous les journaux. Le
parlementaire revint, et remit le paquet à Bonaparte. Celui-ci passa une
nuit entière à dévorer ces feuilles, et à s'instruire de tout ce qui
se passait dans sa patrie. Sur-le-champ sa détermination fut prise:
il résolut de s'embarquer secrètement pour l'Europe, et d'essayer la
traversée, au risque d'être saisi en route par les flottes anglaises.
Il demanda le contre-amiral Gantheaume, et lui enjoignit de mettre les
frégates _le Muiron_ et _la Carrère_ en état de faire voile. Il ne fit
part de son projet à personne, courut au Caire pour faire toutes ses
dispositions, rédigea une longue instruction pour Kléber, auquel il
voulait laisser le commandement de l'armée, et repartit aussitôt après
pour Alexandrie.
Le 5 fructidor (22 août), emmenant avec lui Berthier, Lannes, Murat,
Andréossy, Marmont, Bertholet et Monge, il se rendit, escorté de
quelques-uns de ses guides, sur une plage écartée. Quelques canots
étaient préparés; ils s'embarquèrent, et montèrent sur les deux frégates
_le Muiron_ et _la Carrère_. Elles étaient suivies des chebecks _la
Revanche_ et _la Fortune_. A l'instant même on mit à la voile, pour
n'être plus au jour en vue des croiseurs anglais. Malheureusement
un calme survint; on trembla d'être surpris, on voulait rentrer à
Alexandrie; Bonaparte ne le voulut pas. «Soyez tranquilles, dit-il, nous
passerons.» Comme César, il comptait sur la fortune.
Ce n'était pas, comme on l'a dit, une lâche désertion; car il laissait
une armée victorieuse, pour aller braver des dangers de tout genre,
et, le plus horrible de tous, celui d'aller porter des fers à Londres.
C'était une de ces témérités par lesquelles les grands ambitieux tentent
le ciel, et auxquelles ils doivent ensuite cette confiance immense qui
tour à tour les élève et les précipite.
Tandis que cette grande destinée était commise au hasard des vents ou
d'une rencontre, la victoire revenait sous nos drapeaux en Europe, et
la république sortait, par un sublime effort, des périls auxquels nous
venons de la voir exposée. Masséna était toujours sur la ligne de la
Limmat, différant le moment de reprendre l'offensive. L'armée d'Italie,
après avoir perdu la bataille de Novi, s'était dispersée dans l'Apennin.
Heureusement Suwarow ne profitait pas mieux de la victoire de Novi que
de celle de la Trebbia, et perdait dans le Piémont un temps que la
France employait en préparatifs. Dans ce moment, le conseil aulique,
aussi peu constant dans ses plans que l'avait été le directoire, en
imagina un qui ne pouvait manquer de changer la face des événemens. Il
était jaloux de l'autorité que Suwarow avait voulu exercer en Italie, et
avait vu avec peine que ce général eût écrit au roi de Sardaigne pour
le rappeler dans ses états. Le conseil aulique avait des vues sur le
Piémont, et tenait à en écarter le vieux maréchal. De plus, il régnait
peu d'accord entre les Russes et les Autrichiens; et ces raisons réunies
décidèrent le conseil aulique à changer entièrement la distribution
des troupes sur la ligne d'opération. Les Russes étaient mêlés aux
Autrichiens sur les deux théâtres de la guerre. Korsakoff opérait en
Suisse avec l'archiduc Charles, et Suwarow avec Mélas en Italie. Le
conseil aulique imagina de transporter l'archiduc Charles sur le Rhin,
et Suwarow en Suisse. De cette manière les deux armées russes devaient
agir toutes deux en Suisse. Les Autrichiens devaient agir seuls sur le
Rhin; ils devaient aussi agir seuls en Italie, où ils allaient être
bientôt renforcés par une nouvelle armée, destinée à remplir le
vide laissé par Suwarow. Le conseil aulique donna pour raison de ce
changement, qu'il fallait faire combattre ensemble les troupes de chaque
nation; que les Russes trouveraient en Suisse une température plus
analogue à leur climat, et que le mouvement de l'archiduc Charles sur
le Rhin seconderait l'expédition de Hollande. L'Angleterre ne pouvait
manquer d'approuver ce plan, car elle espérait beaucoup, pour
l'expédition de Hollande, de la présence de l'archiduc Charles sur le
Rhin, et elle n'était pas fâchée que les Russes, entrés déjà à Corfou,
et ayant le projet de s'emparer de Malte, fussent écartés de Gênes.
Ce revirement, exécuté en présence de Masséna, était excessivement
dangereux, et d'ailleurs il transportait les Russes sur un théâtre qui
ne leur convenait pas du tout. Ces soldats, habitués à charger en plaine
et à la baïonnette, ne savaient pas tirer un coup de fusil; et ce qu'il
faut par-dessus tout dans les montagnes, ce sont d'habiles tirailleurs.
Le conseil aulique qui, suivant l'esprit des cabinets, faisait passer
les raisons politiques avant les raisons militaires, défendit à ses
généraux de faire une seule objection, et ordonna la rigoureuse
exécution de ce plan, pour les derniers jours d'août (milieu de
fructidor).
On a déjà décrit la configuration du théâtre de la guerre et la
distribution des armées sur ce théâtre[9]. Les eaux partant des
Grandes-Alpes, et tantôt coulant en forme de fleuves, tantôt séjournant
en forme de lacs, présentaient différentes lignes inscrites les unes
dans les autres, commençant à droite contre une grande chaîne de
montagnes, et allant finir, à gauche, dans le grand fleuve qui sépare
l'Allemagne de la France. Les deux principales étaient celles du Rhin et
de la Limmat. Masséna, obligé d'abandonner celle du Rhin, s'était replié
sur celle de la Limmat. Il avait même été obligé de se retirer un peu en
arrière de celle-ci, et de s'appuyer sur l'Albis. La ligne de la Limmat
n'en séparait pas moins les deux armées. Cette ligne se composait de la
Lint, qui naît contre les Grandes-Alpes, dans le canton de Glaris, et se
jette ensuite dans le lac de Zurich; du lac de Zurich dans la Limmat,
qui sort de ce lac à Zurich même, et va se jeter enfin dans l'Aar près
de Bruck. L'archiduc Charles était derrière la Limmat, de Bruck à
Zurich. Korsakoff était derrière le lac de Zurich, attendant qu'on lui
assignât sa position. Hotze gardait la Lint.
[Note 9: Quelque soin que je mette à me rendre clair, je n'espère
pas faire comprendre les événemens qui vont suivre, si le lecteur n'a
pas sous les yeux une carte, quelque incomplète qu'elle soit. Cependant
ces événemens sont si extraordinaires, et ont décidé d'une manière si
positive le salut de la France, que je les crois dignes d'être compris,
et que j'engage le lecteur à consulter une carte. La plus mauvaise carte
de Suisse sera encore suffisante pour saisir l'ensemble des opérations.]
D'après le plan convenu, l'archiduc, destiné au Rhin, devait être
remplacé derrière la Limmat par Korsakoff. Hotze devait rester sur la
Lint avec le corps autrichien de Voralberg, afin de donner la main à
Suwarow arrivant d'Italie. La question était de savoir quelle route on
ferait prendre à Suwarow. Il avait à franchir les monts, et pouvait
suivre l'une ou l'autre des lignes qui coupent la Suisse. S'il préférait
pénétrer par la vallée du Rhin, il pouvait, en traversant le Splugen,
se rendre par Coire sur le Rhin-Supérieur, et faire là sa jonction avec
Hotze. On avait calculé qu'il pourrait être arrivé vers le 25 septembre
(3 vendémiaire an VIII). Ce mouvement avait l'avantage de s'opérer loin
des Français, hors de leur portée, et de ne dépendre ainsi d'aucun
accident. Suwarow pouvait également prendre une autre route, et au lieu
de suivre la ligne du Rhin, entrer par le Saint-Gothard dans la vallée
de la Reuss, et déboucher par Schwitz derrière la ligne de la Lint,
occupée par les Français. Cette marche avait l'avantage de le porter
sur le revers de la ligne ennemie; mais il fallait traverser le
Saint-Gothard occupé par Lecourbe; il fallait préparer un mouvement
de Hotze au-delà de la Lint, pour qu'il vînt tendre la main à l'armée
arrivant du Saint-Gothard; il fallait, pour seconder ce mouvement, une
attaque sur la Limmat; il fallait en un mot une opération générale sur
toute la ligne, et un à-propos, une précision difficiles à obtenir quand
on agit à de si grandes distances et en détachemens aussi nombreux. Ce
plan, que les Russes rejettent sur les Autrichiens, et les Autrichiens
sur les Russes, fut néanmoins préféré. En conséquence une attaque
générale fut prescrite sur toute la ligne, pour les derniers jours de
septembre. Au moment où Suwarow débouchait du Saint-Gothard dans la
vallée de la Reuss, Korsakoff devait attaquer au dessous du lac de
Zurich, c'est-à-dire le long de la Limmat, et Hotze au-dessus du lac,
le long de la Lint. Deux des lieutenans de Hotze, Linken et Jellachich,
devaient pénétrer dans le canton de Glaris, jusqu'à Schwitz, et donner
la main à Suwarow. La jonction générale une fois opérée, les troupes
réunies en Suisse allaient s'élever à quatre-vingt mille hommes. Suwarow
arrivait avec dix-huit mille; Hotze en avait vingt-cinq, Korsakoff
trente. Ce dernier avait en réserve le corps de Condé et quelques mille
Bavarois. Mais avant la jonction, trente mille sous Korsakoff, et
vingt-cinq mille sous Hotze, c'est-à-dire cinquante-cinq mille se
trouvaient exposés aux coups de toute l'armée de Masséna.
Le moment, en effet, où l'archiduc Charles quittait la Limmat, et où
Suwarow n'avait pas encore passé les Alpes, était trop favorable pour
que Masséna ne le saisît pas, et ne sortît point enfin de l'inaction
qu'on lui avait tant reprochée. Son armée avait été portée à
soixante-quinze mille hommes environ, par les renforts qu'elle avait
reçus; mais elle devait s'étendre du Saint-Gothard à Bâle, ligne immense
à couvrir. Lecourbe, formant sa droite, et ayant Gudin et Molitor sous
ses ordres, gardait le Saint-Gothard, la vallée de la Reuss et la
Haute-Lint, avec douze ou treize mille hommes. Soult, avec dix mille,
occupait la Lint jusqu'à son embouchure dans le lac de Zurich. Masséna,
avec les divisions Mortier, Klein, Lorge et Mesnard, formant un total de
trente-sept mille hommes, était devant la Limmat, de Zurich à Bruck. La
division Thureau, forte de neuf mille hommes, et la division Chabran de
huit, gardaient l'une le Valais, l'autre les environs de Bâle.
Masséna, quoique inférieur en forces, avait l'avantage de pouvoir réunir
sa masse principale sur le point essentiel. Ainsi il avait trente-sept
mille hommes devant la Limmat, qu'il pouvait jeter sur Korsakoff.
Celui-ci venait de s'affaiblir de quatre mille hommes, envoyés en
renfort à Hotze, par derrière le lac de Zurich, ce qui le réduisait à
vingt-six mille. Le corps de Condé et les Bavarois, qui devaient lui
servir de réserve, étaient encore fort en arrière à Schaffouse. Masséna
pouvait donc lancer trente-sept mille hommes contre vingt-six mille.
Korsakoff battu, il pouvait se rejeter sur Hotze, et après les avoir
tous deux mis en déroute, peut-être détruits, accabler Suwarow, qui
arrivait en Suisse avec l'espoir d'y trouver un ennemi vaincu, ou du
moins contenu dans sa ligne.
Masséna, averti des projets des ennemis, devança d'un jour son attaque
générale, et la fixa pour le 3 vendémiaire (25 septembre 1799). Depuis
qu'il était retiré sur l'Albis, à quelques pas en arrière de la Limmat,
le cours de cette rivière appartenait à l'ennemi. Il fallait le lui
enlever par un passage: c'est ce qu'il se proposa d'exécuter avec ses
trente-sept mille hommes. Tandis qu'il allait opérer au-dessous du lac
de Zurich, il chargea Soult d'opérer au-dessus, et de franchir la Lint
le même jour. Les militaires ont adressé un reproche à Masséna: il
fallait, disent-ils, plutôt attirer Suwarow en Suisse que l'en
éloigner: si donc, au lieu de laisser Lecourbe se battre inutilement au
Saint-Gothard contre Suwarow, Masséna l'eût réuni à Soult, il aurait été
plus assuré d'accabler Hotze, et de franchir la Lint. Au reste, comme le
résultat obtenu fut aussi grand qu'on pouvait le souhaiter, on n'a fait
ce reproche à Masséna que dans l'intérêt rigoureux des principes.
La Limmat sort du lac de Zurich à Zurich même, et coupe la ville en deux
parties. Conformément au plan convenu avec Hotze et Suwarow, Korsakoff
se disposait à attaquer Masséna, et pour cela il avait porté la masse de
ses forces dans la partie de Zurich qui est en avant de la Limmat. Il
n'avait laissé que trois bataillons à Closter-Fahr, pour garder un point
où la Limmat est plus accessible: il avait dirigé Durasof avec une
division près de l'embouchure de la Limmat dans l'Aar, pour veiller de
ce côté; mais sa masse, forte de dix-huit mille hommes au moins, était
en avant de la rivière, en situation offensive.
Masséna basa son plan sur cet état de choses. Il résolut de masquer
plutôt que d'attaquer le point de Zurich, où Korsakoff avait amassé ses
forces; puis, avec une portion considérable de ses troupes, de tenter
le passage de la Limmat à Closter-Fahr, point faiblement défendu. Le
passage opéré, il voulait que cette division remontât la Limmat sur la
rive opposée, et vînt se placer sur les derrières de Zurich. Alors il
se proposait d'attaquer Korsakoff sur les deux rives, et de le tenir
enfermé dans Zurich même. Des conséquences immenses pouvaient résulter
de cette disposition.
Mortier avec sa division, qui était forte de huit mille hommes, et
occupait la droite de ce champ de bataille, fut dirigé sur Zurich. Elle
devait contenir d'abord, puis attaquer la masse russe. Klein avec sa
division, qui était forte de dix mille hommes, devait être placé à
Altstetten, entre le point de Zurich et celui de Closter-Fahr, où l'on
allait tenter le passage. Elle pouvait ainsi ou se porter devant Zurich,
et donner secours à Mortier contre la masse russe, ou courir au point du
passage, s'il était nécessaire de le seconder. Cette division renfermait
quatre mille grenadiers, et une réserve de superbe cavalerie. La
division Lorge, avec une partie de la division Mesnard, devait exécuter
le passage à Closter-Fahr. Quinze mille hommes à peu près formaient
cette masse. Le reste de la division Mesnard devait faire des
démonstrations sur la Basse-Limmat, pour tromper et retenir Durasof.
Ces dispositions, qui ont fait l'admiration de tous les critiques,
furent mises à exécution le 3 vendémiaire an VIII (25 septembre 1799), à
cinq heures du matin. Les apprêts du passage avaient été faits près du
village de Dietikon, avec un soin et un secret extraordinaires. Des
barques avaient été traînées à bras, et cachées dans les bois. Dès le
matin, elles étaient à flot, et les troupes étaient rangées en silence
sur la rive. Le général Foy, illustré depuis comme orateur, commandait
l'artillerie à cette immortelle bataille; il disposa plusieurs batteries
de manière à protéger le passage. Six cents hommes s'embarquèrent
hardiment, et arrivèrent sur l'autre rive. Sur-le-champ ils fondirent
sur les tirailleurs ennemis, et les dispersèrent. Korsakoff avait mis
là, sur le plateau de Closter-Fahr, trois bataillons avec du canon.
Notre artillerie, supérieurement dirigée, éteignit bientôt les feux
de l'artillerie russe, et protégea le passage successif de notre
avant-garde. Lorsque le général Gazan eut réuni aux six cents hommes qui
avaient passé les premiers un renfort suffisant, il marcha sur les trois
bataillons russes qui gardaient Closter-Fahr. Ceux-ci s'étaient logés
dans un bois, et s'y défendirent bravement. Gazan les enveloppa, et fut
obligé de tuer presque jusqu'au dernier homme pour les déloger. Ces
trois bataillons détruits, le pont fut jeté. Le reste de la division
Lorge et partie de la division Mesnard passèrent la Limmat: c'étaient
quinze mille hommes portés au-delà de la rivière. La brigade Bontemps
fut placée à Regensdorf, pour faire face à Durasof, s'il voulait
remonter de la Basse-Limmat. Le gros des troupes, dirigé par le chef
d'état-major Oudinot, remonta la Limmat, pour se porter sur les
derrières de Zurich.
Cette partie de l'opération achevée, Masséna se reporta de sa personne
sur l'autre rive de la Limmat, pour veiller au mouvement de ses ailes.
Vers la Basse-Limmat, Mesnard avait si bien trompé Durasof par ses
démonstrations, que celui-ci s'était porté sur la rive, où il déployait
tous ses feux. A sa droite, Mortier s'était avancé sur Zurich par
Wollishofen, mais il y avait rencontré la masse de Korsakoff, posté,
comme on l'a dit, en avant de la Limmat, et avait été obligé de se
replier. Masséna arrivant dans cet instant ébranla la division Klein,
qui était à Altstetten. Humbert, à la tête de ses quatre mille
grenadiers, marcha sur Zurich, et rétablit le combat. Mortier renouvela
ses attaques, et on parvint à renfermer ainsi les Russes dans Zurich.
Pendant ce temps, Korsakoff, chagriné d'entendre du canon sur ses
derrières, avait reporté quelques bataillons au-delà de la Limmat; mais
ces faibles secours avaient été inutiles. Oudinot, avec ses quinze mille
hommes, continuait à remonter la Limmat. Il avait enlevé le petit camp
placé à Hong, ainsi que les hauteurs qui sont sur les derrières de
Zurich, et s'était emparé de la grande route de Vintherthur, qui donne
issue en Allemagne, et la seule par laquelle les Russes pussent se
retirer.
La journée était presque achevée, et d'immenses résultats étaient
préparés pour le lendemain. Les Russes étaient enfermés dans Zurich;
Masséna avait porté par le passage à Closter-Fahr quinze mille hommes
sur leurs derrières, et placé dix-huit mille hommes devant eux. Il était
difficile qu'il ne leur fît pas essuyer un désastre. On a pensé qu'il
aurait dû, au lieu de laisser la division Klein devant Zurich, la porter
par Closter-Fahr, derrière cette ville, de manière à fermer tout à fait
la route de Vintherthur. Mais il craignait que, Mortier restant avec
huit mille hommes seulement, Korsakoff ne lui passât sur le corps et ne
se jetât sur la Lint. Il est vrai que Korsakoff aurait rencontré
Soult et Lecourbe; mais il aurait pu rencontrer aussi Suwarow, venant
d'Italie, et on ne sait ce qui serait arrivé de cette singulière
combinaison.
Korsakoff s'était enfin aperçu de sa position, et avait porté ses
troupes dans l'autre partie de Zurich, en arrière de la Limmat. Durasof,
sur la Basse-Limmat, apprenant le passage, s'était dérobé; et évitant
la brigade Bontemps, par un détour, était venu regagner la route de
Vintherthur. Le lendemain 4 vendémiaire (26 septembre), le combat devait
être acharné, car les Russes voulaient se faire jour, et les Français
voulaient recueillir d'immenses trophées. Le combat commença de
bonne heure. La malheureuse ville de Zurich, encombrée d'artillerie,
d'équipages, de blessés, attaquée de tous côtés, était comme enveloppée
de feux. De ce côté-ci de la Limmat, Mortier et Klein l'avaient abordée,
et étaient près d'y pénétrer. Au-delà, Oudinot la serrait par derrière
et voulait fermer la route à Korsakoff. Cette route de Vintherthur,
théâtre d'un combat sanglant, avait été prise et reprise plusieurs fois.
Korsakoff, songeant enfin à se retirer, avait mis son infanterie en
tête, sa cavalerie au centre, son artillerie et ses équipages à la
queue. Il s'avançait ainsi formant une longue colonne. Sa brave
infanterie, chargeant avec furie, renverse tout devant elle, et s'ouvre
un passage; mais quand elle a passé avec une partie de la cavalerie, les
Français reviennent à la charge, attaquent le reste de la cavalerie
et les bagages, et les refoulent jusqu'aux portes de Zurich. Au même
instant, Klein, Mortier, y entrent de leur côté. On se bat dans les
rues. L'illustre et malheureux Lavater est frappé sur la porte de sa
maison, d'une balle par un soldat suisse ivre qui lui mit son fusil sur
la poitrine pour avoir de l'argent; il tomba atteint d'une blessure
grave à la cuisse dont il mourut quelques mois après. Enfin, tout ce qui
était resté dans Zurich est obligé de mettre bas les armes. Cent pièces
de canon, tous les bagages, les administrations, le trésor de l'armée
et cinq mille prisonniers, deviennent la proie des Français. Korsakoff
avait eu en outre huit mille hommes hors de combat, dans cette
lutte acharnée. Huit et cinq faisaient treize mille hommes perdus,
c'est-à-dire la moitié de son armée. Les grandes batailles d'Italie
n'avaient pas présenté des résultats plus extraordinaires. Les
conséquences pour le reste de la campagne ne devaient pas être moins
grandes que les résultats matériels. Korsakoff, avec treize mille hommes
au plus, se hâta de regagner le Rhin.
Pendant ce temps, Soult, chargé de passer la Lint au-dessus du lac de
Zurich, exécutait sa mission avec non moins de bonheur que le général
en chef. Il avait exécuté le passage entre Bilten et Richenburg. Cent
cinquante braves, portant leur fusil sur leur tête, avaient traversé la
rivière à la nage, abordé sur l'autre rive, balayé les tirailleurs, et
protégé le débarquement de l'avant-garde. Hotze, accouru sur-le-champ au
lieu du danger, était tombé mort d'un coup de feu, ce qui avait mis le
désordre dans les rangs autrichiens. Petrasch, succédant à Hotze, avait
en vain essayé de rejeter dans la Lint les corps qui avaient passé; il
avait été obligé de se replier, et s'était retiré précipitamment sur
Saint-Gall et le Rhin, en laissant trois mille prisonniers et du canon.
De leur côté, les généraux Jellachich et Linken, chargés de venir par la
Haute-Lint, dans le canton de Glaris, recevoir Suwarow au débouché du
Saint-Gothard, s'étaient retirés en apprenant tous ces désastres. Ainsi
près de soixante mille hommes étaient repoussés déjà de la ligne de
la Limmat, au-delà de celle du Rhin, et repoussés après des pertes
immenses. Suwarow, qui croyait déboucher en Suisse dans le flanc d'un
ennemi attaqué de tous côtés, et qui croyait décider sa défaite en
arrivant, allait trouver au contraire tous ses lieutenans dispersés, et
s'engager au milieu d'une armée victorieuse de toutes parts.
Parti d'Italie avec dix-huit mille hommes, il était arrivé au pied
du Saint-Gothard le cinquième jour complémentaire de l'an VII (21
septembre). Il avait été obligé de démonter ses Cosaques pour charger
son artillerie sur le dos de leurs chevaux. Il envoya Rosemberg avec
six mille hommes, pour tourner le Saint-Gothard par Disentits et le
Crispalt. Arrivé le 1er vendémiaire (23 septembre) à Airolo, à l'entrée
de la gorge du Saint-Gothard, il y trouva Gudin avec une des brigades de
la division Lecourbe. Il se battit là avec la dernière opiniâtreté; mais
ses soldats, mauvais tireurs, ne sachant qu'avancer et se faire tuer,
tombaient par pelotons sous les balles et les pierres. Il se décida
enfin à inquiéter Gudin sur ses flancs, et il l'obligea ainsi à céder
la gorge jusqu'à l'hôpital. Gudin, par sa résistance, avait donné à
Lecourbe le temps de recueillir ses troupes. Celui-ci, n'ayant guère
sous sa main que six mille hommes, ne pouvait résister à Suwarow qui
arrivait avec douze mille, et à Rosemberg qui, transporté déjà à
Urseren, en avait six mille sur ses derrières. Il jeta son artillerie
dans la Reuss, gagna ensuite la rive opposée en gravissant des rochers
presque inaccessibles, et s'enfonça dans la vallée. Arrivé au-delà
d'Urseren, n'ayant plus Rosemberg sur ses derrières, il rompit le pont
du Diable, et tua une multitude de Russes, avant qu'ils eussent franchi
le précipice en descendant dans le lit de la Reuss et en remontant
la rive opposée. Lecourbe avait fait ainsi une retraite pied à pied,
profitant de tous les obstacles pour fatiguer et tuer un à un les
soldats de Suwarow.
L'armée russe arriva ainsi à Altorf, au fond de la vallée de la Reuss,
accablée de fatigues, manquant de vivres, et singulièrement affaiblie
par les pertes qu'elle avait faites. A Altorf, la Reuss tombe dans
le lac de Lucerne. Si Hotze, suivant le plan convenu, avait pu faire
arriver Jellachich et Linken au-delà de la Lint, jusqu'à Schwitz, il
aurait envoyé des bateaux pour recevoir Suwarow à l'embouchure de la
Reuss. Mais après les événemens qui s'étaient passés, Suwarow ne trouva
pas une embarcation, et se vit enfermé dans une vallée épouvantable.
C'était le 4 vendémiaire (26 septembre), jour du désastre général sur
toute la ligne. Il ne lui restait d'autre ressource que de se jeter dans
le Schachental, et de passer à travers des montagnes horribles, où
il n'y avait aucune route tracée, pour pénétrer dans la vallée de
Muthenthal. Il se mit en route le lendemain. Il ne pouvait passer qu'un
homme de front dans le sentier qu'on avait à suivre. L'armée mit deux
jours à faire ce trajet de quelques lieues. Le premier homme était
déjà à Mutten, que le dernier n'avait pas encore quitté Altorf. Les
précipices étaient couverts d'équipages, de chevaux, de soldats mourant
de faim ou de fatigue. Arrivé dans la vallée de Muthenthal, Suwarow
pouvait déboucher par Schwitz, non loin du lac de Zurich, ou bien
remonter la vallée, et par le Bragel se jeter sur la Lint. Mais du côté
de Schwitz, Masséna arrivait avec la division Mortier, et de l'autre
côté du Bragel était Molitor, qui occupait le défilé du Kloenthal,
vers les bords de la Lint. Après avoir donné deux jours de repos à ses
troupes, Suwarow se décida à rétrograder par le Bragel. Le 8 vendémiaire
(30 septembre) il se mit en marche; Masséna l'attaquait en queue, tandis
que de l'autre côté du Bragel, Molitor lui tenait tête au défilé du
Kloenthal. Rosemberg résista bravement à toutes les attaques de Masséna,
mais Bagration fit de vains efforts pour percer Molitor. Il s'ouvrit la
route de Glaris, mais ne put percer celle de Wesen. Suwarow, après avoir
livré des combats sanglans et meurtriers, coupé de toutes les routes,
rejeté sur Glaris, n'avait d'autre ressource que de remonter la vallée
d'Engi, pour se jeter dans celle du Rhin. Mais cette route était encore
plus affreuse que celle qu'il avait parcourue. Il s'y décida cependant,
et après quatre jours d'efforts et de souffrances inouïes, atteignit
Coire et le Rhin. De ses dix-huit mille hommes, il en avait à peine
sauvé dix mille. Les cadavres de ses soldats remplissaient les Alpes. Ce
barbare, prétendu invincible, se retirait couvert de confusion et plein
de rage. En quinze jours, plus de vingt mille Russes et cinq à six mille
Autrichiens avaient succombé. Les armées prêtes à nous envahir étaient
chassées de la Suisse et rejetées en Allemagne. La coalition était
dissoute, car Suwarow, irrité contre les Autrichiens, ne voulait plus
servir avec eux. On peut dire que la France était sauvée.
Gloire éternelle à Masséna, qui venait d'exécuter l'une des plus belles
opérations dont l'histoire de la guerre fasse mention, et qui nous avait
sauvés dans un moment plus périlleux que celui de Valmy et de Fleurus!
Il faut admirer les batailles grandes par la conception ou le résultat
politique; mais il faut célébrer surtout celles qui sauvent. On doit
l'admiration aux unes et la reconnaissance aux autres. Zurich est le
plus beau fleuron de Masséna; et il n'en existe pas de plus beau dans
aucune couronne militaire.
Pendant que ces événemens si heureux se passaient en Suisse, la victoire
nous revenait en Hollande. Brune, faiblement pressé par l'ennemi,
avait eu le temps de concentrer ses forces, et après avoir battu les
Anglo-Russes à Kastrikum, les avait enfermés au Zip, et réduits à
capituler. Les conditions étaient l'évacuation de la Hollande, la
restitution de ce qui avait été pris au Helder, et l'élargissement sans
échange de huit mille prisonniers. On aurait souhaité la restitution de
la flotte hollandaise; mais les Anglais s'y refusaient, et on craignait,
en rejetant la capitulation, le mal qu'ils pouvaient faire au pays.
Ainsi se termina cette mémorable campagne de 1799. La république, entrée
trop tôt en action, et commettant la faute de prendre l'offensive, sans
avoir auparavant concentré ses forces, avait été battue à Stokach et
Magnano, et avait perdu ainsi par ces deux défaites l'Allemagne et
l'Italie. Masséna resté seul en Suisse, formait un saillant dangereux
entre deux masses victorieuses. Il s'était replié sur le Rhin, puis
sur la Limmat, et enfin sur l'Albis. Là, il s'était rendu inattaquable
durant quatre mois. Pendant ce temps, l'armée de Naples, tâchant de se
réunir à l'armée de la Haute-Italie, avait été battue à la Trebbia.
Réunie plus tard à cette armée par derrière l'Apennin, ralliée et
renforcée, elle avait perdu son général à Novi, avait été battue de
nouveau, et avait définitivement perdu l'Italie. L'Apennin était même
envahi et le Var menacé. Mais là avait été le terme de nos malheurs. La
coalition, revirant ses forces, avait porté l'archiduc Charles sur le
Rhin, et Suwarow en Suisse. Masséna, saisissant ce moment, avait
détruit Korsakoff privé de l'archiduc, et mis en fuite Suwarow privé
de Korsakoff. Il avait ainsi réparé nos malheurs par une immortelle
victoire. En Orient, de beaux triomphes avaient terminé la campagne.
Mais, il faut le dire, si ces grands exploits avaient soutenu la
république prête à succomber, s'ils lui avaient rendu quelque gloire,
ils ne lui avaient rendu ni sa grandeur ni sa puissance. La France était
sauvée, mais elle n'était que sauvée; elle n'avait point encore recouvré
son rang, et elle courait même des dangers sur le Var.