CHAPITRE XVII.

FORMATION DU NOUVEAU DIRECTOIRE. MOULINS ET ROGER-DUCOS REMPLACENT

LARÉVELLIÈRE ET MERLIN.--CHANGEMENT DANS LE MINISTÈRE.--LEVÉE DE TOUTES

LES CLASSES DE CONSCRITS.--EMPRUNT FORCÉ DE CENT MILLIONS.--LOI DES

OTAGES.--NOUVEAUX PLANS MILITAIRES.--REPRISE DES OPÉRATIONS EN

ITALIE; JOUBERT GÉNÉRAL EN CHEF; BATAILLE DE NOVI, ET MORT DE

JOUBERT.--DÉBARQUEMENT DES ANGLO-RUSSES EN HOLLANDE.--NOUVEAUX TROUBLES

A L'INTÉRIEUR; DÉCHAÎNEMENT DES PATRIOTES; ARRESTATION DE ONZE

JOURNALISTES; RENVOI DE BERNADOTTE; PROPOSITION DE DÉCLARER LA PATRIE EN

DANGER.

Les années usent les partis, mais il en faut beaucoup pour les épuiser.

Les passions ne s'éteignent qu'avec les coeurs dans lesquels elles

s'allumèrent. Il faut que tout une génération disparaisse; alors il ne

reste des prétentions des partis que les intérêts légitimes, et le

temps peut opérer entre ces intérêts une conciliation naturelle et

raisonnable. Mais avant ce terme, les partis sont indomptables par la

seule puissance de la raison. Le gouvernement qui veut leur parler le

langage de la justice et des lois leur devient bientôt insupportable, et

plus il a été modéré, plus ils le méprisent comme faible et impuissant.

Veut-il, quand il trouve des coeurs sourds à ses avis, employer la

force, on le déclare tyrannique, on dit qu'à la faiblesse il joint la

méchanceté. En attendant les effets du temps, il n'y a qu'un grand

despotisme qui puisse dompter les partis irrités. Le directoire était ce

gouvernement légal et modéré qui voulut faire subir le joug des lois aux

partis que la révolution avait produits, et que cinq ans de lutte et de

réaction n'avaient pas encore épuisés. Ils se coalisèrent tous, comme on

vient de le voir, au 30 prairial, pour amener sa chute. L'ennemi commun

renversé, ils se trouvaient en présence les uns des autres sans aucune

main pour les contenir. On va voir comment ils se comportèrent.

La constitution, quoique n'étant plus qu'un fantôme, n'était pas abolie,

et il fallait remplacer par une ombre le directoire déjà renversé.

Gohier avait remplacé Treilhard; il fallait donner des successeurs à

Larévellière et à Merlin. On choisit Roger-Ducos et Moulins. Roger-Ducos

était un ancien girondin, homme honnête, peu capable et tout-à-fait

dévoué à Sièyes. Il avait été nommé par l'influence de Sièyes sur les

anciens. Moulins était un général obscur, employé autrefois dans la

Vendée, républicain chaud et intègre, nommé comme Gohier par l'influence

du parti patriote. On avait proposé d'autres notabilités ou civiles

ou militaires, pour composer le directoire; mais elles avaient été

rejetées. Il était clair, d'après de pareils choix, que les partis

n'avaient pas voulu se donner des maîtres. Ils n'avaient porté au

directoire que ces médiocrités, chargées ordinairement de tous les

_interim_.

Le directoire actuel, composé, comme les conseils, de partis opposés,

était encore plus faible et moins homogène que le précédent. Sièyes, le

seul homme supérieur parmi les cinq directeurs, rêvait, comme on l'a vu,

une nouvelle organisation politique. Il était le chef du parti qui se

qualifiait de modéré ou de constitutionnel, et dont tous les membres

cependant souhaitaient une constitution nouvelle. Il n'avait de collègue

dévoué que Roger-Ducos. Moulins et Gohier, tous deux chauds patriotes,

incapables de concevoir autre chose que ce qui existait, voulaient la

constitution actuelle, mais voulaient l'exécuter et l'interpréter dans

le sens des patriotes. Quant à Barras, appelé naturellement a les

départager, qui pouvait compter sur lui? Ce chaos de vices, de passions,

d'intérêts, d'idées contraires, que présentait la république mourante,

il en était à lui seul l'emblème vivant. La majorité, dépendant de sa

voix, était donc commise au hasard.

Sièyes dit assez nettement à ses nouveaux collègues qu'ils prenaient la

direction d'un gouvernement menacé d'une chute prochaine, mais qu'il

fallait sauver la république si on ne pouvait sauver la constitution. Ce

langage déplut fort à Gohier et à Moulins, et fut mal accueilli par eux.

Aussi dès le premier jour les sentimens parurent peu d'accord. Sièyes

tint le même langage à Joubert, le général qu'on voulait engager dans le

parti réorganisateur. Mais Joubert, vieux soldat de l'armée d'Italie, en

avait les sentimens; il était chaud patriote, et les vues de Sièyes lui

parurent suspectes. Il s'en ouvrit secrètement à Gohier et à Moulins,

et parut se rattacher entièrement à eux. Du reste, c'étaient là des

questions qui ne pouvaient arriver qu'ultérieurement en discussion. Le

plus pressant était d'administrer et de défendre la république menacée.

La nouvelle de la bataille de la Trebbia, répandue partout, jetait

tous les esprits dans l'alarme. Il fallait de grandes mesures de salut

public.

Le premier soin d'un gouvernement est de faire tout le contraire de

celui qui l'a précédé, ne serait-ce que pour obéir aux passions qui

l'ont fait triompher. Championnet, ce héros de Naples si vanté, Joubert,

Bernadotte, devaient sortir des fers ou de la disgrâce, pour occuper les

premiers emplois. Championnet fut mis sur-le-champ en liberté et nommé

général d'une nouvelle armée qu'on se proposait de former le long des

Grandes-Alpes. Bernadotte fut chargé du ministère de la guerre. Joubert

fut appelé à commander l'armée d'Italie. Ses triomphes dans le Tyrol,

sa jeunesse, son caractère héroïque, inspiraient les plus grandes

espérances. Les réorganisateurs lui souhaitaient assez de succès et de

gloire pour qu'il pût appuyer leurs projets. Le choix de Joubert était

fort bon sans doute, mais c'était une nouvelle injustice pour Moreau,

qui avait si généreusement accepté le commandement d'une armée battue,

et qui l'avait sauvée avec tant d'habileté. Mais Moreau était peu

agréable aux chauds patriotes, qui triomphaient dans ce moment. On lui

donna le commandement d'une prétendue armée du Rhin qui n'existait pas

encore.

Il y eut en outre divers changemens dans le ministère. Le ministre

des finances, Ramel, qui avait rendu de si grands services depuis

l'installation du directoire, et qui avait administré pendant cette

transition si difficile du papier-monnaie au numéraire, Ramel avait

partagé l'odieux jeté sur l'ancien directoire. Il fut si violemment

attaqué, que, malgré l'estime qu'ils avaient pour lui, les nouveaux

directeurs furent obligés d'accepter sa démission. On lui donna pour

successeur un homme qui était cher aux patriotes, et respectable pour

tous les partis: c'était Robert Lindet, l'ancien membre du comité de

salut public, si indécemment attaqué pendant la réaction. Il se défendit

long-temps contre la proposition d'un portefeuille: l'expérience qu'il

avait faite de l'injustice des partis, devait peu l'engager à rentrer

dans les affaires. Cependant il y consentit par dévouement à la

république.

La diplomatie du directoire n'avait pas été moins blâmée que son

administration financière. On l'accusait d'avoir remis la république en

guerre avec toute l'Europe, et c'était bien à tort, si l'on considère

surtout quels étaient les accusateurs. Les accusateurs, en effet,

étaient les patriotes eux-mêmes, dont les passions avaient engagé de

nouveau la guerre. On reprochait surtout au directoire l'expédition

d'Égypte, naguère si vantée, et on prétendait que cette expédition avait

amené la rupture avec la Porte et la Russie. Le ministre Talleyrand,

déjà peu agréable aux patriotes, comme ancien émigré, avait encouru

toute la responsabilité de cette diplomatie, et il était si vivement

attaqué qu'il fallut en agir avec lui comme avec Ramel, et accepter sa

démission. On lui donna pour successeur un Wurtembergeois, qui, sous les

apparences de la bonhomie allemande, cachait un esprit remarquable, et

que M. de Talleyrand avait recommandé comme l'homme le plus capable de

lui succéder. C'était M. Reinhard. On a dit que ce choix n'avait été que

provisoire, et que M. Reinhard n'était là qu'en attendant le moment où

M. de Talleyrand pourrait être rappelé. Le ministère de la justice

fut retiré à Lambrechts, à cause de l'état de sa santé, et donné à

Cambacérès. On plaça à la police Bourguignon, ancien magistrat, patriote

sincère et honnête. Fouché, cet ex-jacobin, si souple, si insinuant, que

Barras avait intéressé dans le trafic des compagnies, et pourvu ensuite

de l'ambassade à Milan, Fouché, destitué à cause de sa conduite en

Italie, passait aussi pour une victime de l'ancien directoire. Il devait

donc prendre part au triomphe décerné à toutes les victimes; il fut

envoyé à La Haye.

Tels furent les principaux changemens apportés au personnel du

gouvernement et des armées. Ce n'était pas tout que de changer les

hommes, il fallait leur fournir de nouveaux moyens de remplir la tâche

sous laquelle leurs prédécesseurs avaient succombé. Les patriotes,

revenant, suivant leur usage, aux moyens révolutionnaires, soutenaient

qu'il fallait aux grands maux les grands remèdes. Ils proposaient

les mesures urgentes de 1793. Après avoir tout refusé au précédent

directoire, on voulait tout donner au nouveau; on voulait mettre dans

ses mains des moyens extraordinaires, et l'obliger même d'en user. La

commission des onze, formée des trois commissions des dépenses, des

fonds et de la guerre, et chargée, pendant la crise de prairial,

d'aviser aux moyens de sauver la république, conféra avec les membres du

directoire, et arrêta avec eux différentes mesures qui se ressentaient

de la disposition du moment. Au lieu de deux cent mille hommes, à

prendre sur les cinq classes de conscrits, le directoire put appeler

toutes les classes. Au lieu des impôts proposés par l'ancien directoire,

et repoussés avec tant d'acharnement par les deux oppositions, on

imagina encore un emprunt forcé. Conformément au système des patriotes,

il fut progressif, c'est-à-dire qu'au lieu de faire contribuer chacun

suivant la valeur de ses impôts directs, ce qui procurait tout de suite

les rôles de la contribution foncière et personnelle pour base de

répartition, on obligea chacun de contribuer suivant sa fortune. Alors

il fallait recourir au jury taxateur, c'est-à-dire frapper les riches

par le moyen d'une commission. Le parti moyen combattit ce projet et dit

qu'il était renouvelé de la terreur, que la difficulté de la répartition

rendait encore cette mesure inefficace et nulle, comme les anciens

emprunts forcés. Les patriotes répondirent qu'il fallait faire supporter

les frais de la guerre, non pas à toutes les classes, mais aux riches

seuls. Les mêmes passions employaient toujours, comme en le voit, les

mêmes raisons. L'emprunt forcé et progressif fut décrété; il fut fixé à

cent millions, et déclaré remboursable en biens nationaux.

Outre ces mesures de recrutement et de finances, on dut en prendre une

de police contre le renouvellement de la chouannerie, dans le midi et

les départemens de l'ouest, théâtres de l'ancienne guerre civile. Il se

commettait là de nouveaux brigandages; on assassinait les acquéreurs

de biens nationaux, les hommes réputés patriotes, les fonctionnaires

publics: on arrêtait surtout les diligences, et on les pillait. Il y

avait parmi les auteurs de ces brigandages beaucoup d'anciens Vendéens

et chouans, beaucoup de membres des fameuses compagnies du Soleil, et

aussi beaucoup de conscrits réfractaires. Quoique ces brigands, dont la

présence annonçait une espèce de dissolution sociale, eussent pour but

réel le pillage, il était évident, d'après le choix de leurs victimes,

qu'ils avaient une origine politique. Une commission fut nommée pour

imaginer un système de répression. Elle proposa une loi, qui fut appelée

loi des otages, et qui est demeurée célèbre sous ce titre. Comme on

attribuait aux parens des émigrés ou ci-devant nobles, la plupart de ces

brigandages, on voulut en conséquence les obliger à donner des otages.

Toutes les fois qu'une commune était reconnue en état notoire de

désordre, les parens ou alliés d'émigrés, les ci-devant nobles, les

ascendans des individus connus pour faire partie des rassemblemens,

étaient considérés comme otages et comme civilement et personnellement

responsables des brigandages commis. Les administrations centrales

devaient désigner les individus choisis pour otages, et les faire

enfermer dans des maisons choisies pour cet objet. Ils devaient y vivre

à leurs frais et à leur gré, et demeurer enfermés pendant toute la durée

du désordre. Quand les désordres iraient jusqu'à l'assassinat, il devait

y avoir quatre déportés pour un assassinat. On conçoit tout ce qu'on

pouvait dire pour ou contre cette loi. C'était, disaient ses partisans,

le seul moyen d'atteindre les auteurs, des désordres, et ce moyen était

doux et humain. C'était, répondaient ses adversaires, une loi des

suspects, une loi révolutionnaire, qui, dans l'impuissance d'atteindre

les vrais coupables, frappait en masse, et commettait toutes les

injustices ordinaires aux lois de cette nature. En un mot, on dit pour

et contre tout ce qu'on a vu répété si souvent dans cette histoire sur

les lois révolutionnaires. Mais il y avait une objection plus forte que

toutes les autres à faire contre cette mesure. Ces brigands ne provenant

que d'une véritable dissolution sociale, le seul remède était dans une

réorganisation vigoureuse de l'état, et non dans des mesures tout-à-fait

discréditées, et qui n'étaient capables de rendre aucune énergie aux

ressorts du gouvernement.

La loi fut adoptée après une discussion assez vive, où les partis qui

avaient été un moment d'accord pour renverser l'ancien directoire se

séparèrent avec éclat. A ces mesures importantes, qui avaient pour but

d'armer le gouvernement de moyens révolutionnaires, on en ajouta qui,

sous d'autres rapports, limitaient sa puissance. Ces mesures accessoires

étaient la conséquence des reproches faits à l'ancien directoire. Pour

prévenir les scissions à l'avenir, on décida que le voeu de toute

fraction électorale serait nul; que tout agent du gouvernement cherchant

à influencer les élections serait puni pour attentat à la souveraineté

du peuple; que le directoire ne pourrait plus faire entrer des troupes

dans le rayon constitutionnel sans une autorisation expresse; qu'aucun

militaire ne pourrait être privé de son grade sans une décision d'un

conseil de guerre; que le droit accordé au directoire de lancer des

mandats d'arrêt ne pourrait plus être délégué à des agens; qu'aucun

employé du gouvernement ou fonctionnaire quelconque ne pourrait être ni

fournisseur, ni même intéressé dans les marchés de fournitures; qu'un

club ne pourrait être fermé sans une décision des administrations

municipale et centrale. On ne put pas s'entendre sur une loi de la

presse; mais l'article de la loi du 19 fructidor, qui donnait au

directoire la faculté de suppression à l'égard des journaux, n'en

demeura pas moins aboli; et en attendant un nouveau projet, la presse

resta indéfiniment libre.

Telles furent les mesures prises à la suite du 30 prairial, soit pour

réparer de prétendus abus, soit pour rendre au gouvernement l'énergie

dont il manquait. Ces mesures, qu'on prend dans les momens de crise, à

la suite d'un changement de système, sont imaginées pour sauver un état,

et arrivent rarement à temps pour le sauver, car tout est souvent décidé

avant qu'elles puissent être mises à exécution. Elles fournissent tout

au plus des ressources pour l'avenir. L'emprunt des cent millions, les

nouvelles levées, ne pouvaient être exécutés que dans quelques mois.

Cependant l'effet d'une crise est de donner une secousse à tous les

ressorts et de leur rendre une certaine énergie. Bernadotte se hâta

d'écrire des circulaires pressantes, et par vint de cette manière à

accélérer l'organisation déjà commencée des bataillons de conscrits.

Robert Lindet, auquel l'emprunt des cent millions n'ouvrait aucune

ressource actuelle, assembla les principaux banquiers et commerçans

de la capitale, et les engagea à prêter leur crédit à l'état. Ils y

consentirent, et prêtèrent leur signature au ministère des finances.

Ils se formèrent en syndicat, et en attendant la rentrée des impôts,

signèrent dès billets dont ils devaient être remboursés au fur et à

mesure dès recettes. C'était une espèce de banque temporaire établie

pour le besoin du moment.

On voulait faire aussi de nouveaux plans de campagne; on demanda un

projet à Bernadotte, qui se hâta d'en présenter un fort singulier,

mais qui heureusement ne fut pas mis à exécution. Rien n'était plus

susceptible de combinaisons multipliées qu'un champ de bataille aussi

vaste que celui sur lequel on opérait. Chacun en y regardant devait

avoir une idée différente; et si chacun pouvait la proposer et la faire

adopter, il n'y avait pas de raison pour ne pas changer à chaque instant

de projet. Si, dans la discussion, la diversité des avis est utile, elle

est déplorable dans l'exécution. Au début, on avait pensé qu'il fallait

agir à la fois sur le Danube et en Suisse., Après la bataille de

Stokach, on ne voulut plus agir qu'en Suisse, et on supprima l'armée du

Danube. En ce moment, Bernadotte pensa autrement; il prétendit, que la

cause des succès des alliés était dans la facilité avec laquelle ils

pouvaient communiquer, à travers les Alpes, d'Allemagne en Italie.

Pour leur interdire ces moyens de communication, il voulait qu'on leur

enlevât le Saint-Gothard et les Grisons à l'aile droite de l'armée de

Suisse, et qu'on formât une nouvelle armée du Danube, qui reportât la

guerre en Allemagne. Pour former cette armée du Danube, il proposait

d'organiser promptement l'armée du Rhin, et de la renforcer de vingt

mille hommes enlevés à Masséna. C'était compromettre celui-ci, qui avait

devant lui toutes les forces de l'archiduc, et qui pouvait être accablé

pendant ce revirement. Il est vrai qu'il eût été bon de ramener la

guerre sur le Danube, mais il suffisait de donner à Masséna les moyens

de prendre l'offensive, pour que son armée devînt elle-même cette

armée du Danube. Alors il fallait tout réunir dans ses mains, loin de

l'affaiblir. Dans le plan de Bernadotte, une armée devait être

formée sur les Grandes-Alpes, pour couvrir la frontière contre les

Austro-Russes du côté du Piémont. Joubert, réunissant les débris de

toutes les armées d'Italie, et renforcé des troupes disponibles à

l'intérieur, devait déboucher de l'Apennin, et attaquer Suwarow de vive

force.

Ce plan, fort approuvé par Moulins, fut envoyé aux généraux. Masséna,

fatigué de tous ces projets extravagans, offrit sa démission. On ne

l'accepta pas, et le plan ne fut point mis à exécution. Masséna

conserva le commandement de toutes les troupes, depuis Bâle jusqu'au

Saint-Gothard. On persista dans le projet de réunir une armée sur le

Rhin pour couvrir cette ligne. On forma un noyau d'armée sur les Alpes,

sous les ordres de Championnet. Ce noyau était à peu près de quinze

mille hommes. On envoya tous les renforts disponibles à Joubert, qui

devait déboucher de l'Apennin. On était au milieu de la saison, en

messidor (juillet); les renforts commençaient à arriver. Un certain

nombre de vieux bataillons, retenus dans l'intérieur, étaient rendus sur

la frontière. Les conscrits s'organisaient et allaient remplacer les

vieilles troupes dans les garnisons. Enfin, comme les cadres manquaient

pour la grande quantité de conscrits, on avait imaginé d'augmenter

le nombre des bataillons dans les demi-brigades ou régimens, ce qui

permettait d'incorporer les nouvelles levées dans les anciens corps.

On savait qu'un renfort de trente mille Russes arrivait en Allemagne,

sous les ordres du général Korsakoff. On pressait Masséna de sortir de

ses positions et d'attaquer celles de l'archiduc, pour tâcher de

le battre avant sa jonction avec les Russes. Le gouvernement avait

parfaitement raison sous ce rapport, car il était urgent de faire une

tentative avant la réunion d'une masse de forces aussi imposante.

Cependant Masséna refusait de prendre l'offensive, soit qu'il manquât

ici de son audace accoutumée, soit qu'il attendît la reprise des

opérations offensives en Italie. Les militaires ont tous condamné son

inaction, qui, du reste, devint bientôt heureuse par les fautes de

l'ennemi, et qui fut rachetée par d'immortels services. Pour obéir

cependant aux instances du gouvernement, et exécuter une partie du

plan de Bernadotte, qui consistait à empêcher les Austro-Russes de

communiquer d'Allemagne en Italie, Masséna ordonna à Lecourbe de

prolonger sa droite jusqu'au Saint-Gothard, de s'emparer de ce point

important et de reprendre les Grisons. Par cette opération, les

Grandes-Alpes rentraient sous la domination des Français, et les armées

ennemies qui opéraient en Allemagne, se trouvaient sans communication

avec celles qui opéraient en Italie. Lecourbe exécuta cette entreprise

avec l'intrépidité et la hardiesse qui le signalaient dans la guerre de

montagnes, et redevint maître du Saint-Gothard.

Pendant ce temps, de nouveaux événemens se préparaient en Italie.

Suwarow, obligé par la cour de Vienne d'achever le siège de toutes les

places, avant de pousser ses avantages, n'avait nullement profité de la

victoire de la Trebbia. Il aurait même pu, tout en se conformant à

ses instructions, se réserver une masse suffisante pour disperser

entièrement nos débris; mais il n'avait pas assez le génie des

combinaisons militaires pour agir de la sorte. Il consumait donc le

temps à faire des sièges. Peschiera, Pizzighitone, la citadelle de

Milan, étaient tombées. La citadelle de Turin avait eu le même sort.

Les deux places célèbres de Mantoue et d'Alexandrie tenaient encore, et

faisaient prévoir une longue résistance. Kray assiégeait Mantoue, et

Bellegarde Alexandrie. Malheureusement toutes nos places avaient été

confiées à des commandans dépourvus ou d'énergie ou d'instruction.

L'artillerie y était mal servie, parce qu'on n'y avait jeté que des

corps délabrés; l'éloignement de nos armées actives, repliées sur

l'Apennin, désespérait singulièrement les courages. Mantoue, la

principale de ces places, ne méritait pas la réputation que les

campagnes de Bonaparte lui avaient value. Ce n'était pas sa force, mais

la combinaison des événemens, qui avait prolongé sa défense. Bonaparte,

en effet, avec une dizaine de mille hommes, en avait réduit quatorze

mille à y mourir des fièvres et de la misère. Le général Latour-Foissac

en était le commandant actuel. C'était un savant officier du génie; mais

il n'avait pas l'énergie nécessaire pour ce genre de défense. Découragé

par l'irrégularité de la place et le mauvais état des fortifications, il

ne crut pas pouvoir suppléer aux murailles par de l'audace. D'ailleurs

sa garnison était insuffisante; et après les premiers assauts, il parut

disposé à se rendre. Le général Gardanne commandait à Alexandrie. Il

était résolu, mais point assez instruit. Il repoussa vigoureusement un

premier assaut; mais il ne sut pas voir dans la place les ressources

qu'elle présentait encore.

On était en thermidor (milieu de juillet); plus d'un mois s'était écoulé

depuis la résolution du 30 prairial et la nomination de Joubert. Moreau

sentait l'importance de prendre l'offensive avant la chute des places,

et de déboucher, avec l'armée réorganisée et renforcée, sur les

Austro-Russes dispersés. Malheureusement il était enchaîné par les

ordres du gouvernement qui lui avait prescrit d'attendre Joubert. Ainsi,

dans cette malheureuse campagne, ce fut une suite d'ordres intempestifs

qui amena toujours nos revers. Le changement d'idées et de plans dans

les choses d'exécution, et surtout à la guerre, est toujours funeste.

Si Moreau, auquel on aurait dû donner le commandement dès l'origine,

l'avait eu du moins depuis la journée de Cassano, et l'avait eu sans

partage, tout eût été sauvé; mais associé tantôt à Macdonald, tantôt à

Joubert, on l'empêcha pour la seconde et troisième fois de réparer nos

malheurs, et de relever l'honneur de nos armes.

Joubert, qu'on avait voulu, par un mariage et des caresses, attacher au

parti qui projetait une réorganisation, perdit un mois entier, celui de

messidor (juin et juillet), à célébrer ses noces, et manqua ainsi une

occasion décisive. On ne l'attacha pas réellement au parti dont on

voulait le faire l'appui, car il resta dévoué aux patriotes, et on lui

fit perdre inutilement un temps précieux. Il partit en disant à sa jeune

épouse: _Tu me reverras mort ou victorieux._ Il emporta, en effet, la

résolution héroïque de vaincre ou de mourir. Ce noble jeune homme, en

arrivant à l'armée dans le milieu de thermidor (premiers jours d'août),

témoigna la plus grande déférence au maître consommé auquel on

l'appelait à succéder. Il le pria de rester auprès de lui pour lui

donner des conseils. Moreau, tout aussi généreux que le jeune général,

voulut bien assister à sa première bataille, et l'aider de ses conseils:

noble et touchante confraternité, qui honore les vertus de nos généraux

républicains, et qui appartient à un temps où le zèle patriotique

l'emportait encore sur l'ambition dans le coeur de nos guerriers!

L'armée française, composée des débris des armées de la Haute-Italie et

de Naples, des renforts arrivés de l'intérieur, s'élevait à quarante

mille hommes, parfaitement réorganisés, et brûlant de se mesurer de

nouveau avec l'ennemi. Rien n'égalait le patriotisme de ces soldats,

qui, toujours battus, n'étaient jamais découragés, et demandaient

toujours de retourner à l'ennemi. Aucune armée républicaine n'a mieux

mérité de la France, car aucune n'a mieux répondu au reproche injuste

fait aux Français, de ne pas savoir supporter les revers. Il est vrai

qu'une partie de sa fermeté était due au brave et modeste général dans

lequel elle avait mis toute sa confiance, et qu'on lui enlevait toujours

au moment où il allait la ramener à la victoire.

Ces quarante mille hommes étaient indépendans de quinze mille qui

devaient servir, sous Championnet, à former le noyau de l'armée des

Grandes-Alpes. Ils avaient débouché par la Bormida sur Acqui, par la

Bochetta sur Gavi, et ils étaient venus se ranger en avant de Novi. Ces

quarante mille hommes, débouchant à temps, avant la réunion des corps

occupés à faire des siéges, pouvaient remporter des avantages décisifs.

Mais Alexandrie venait d'ouvrir ses portes, le 4 thermidor (22 juillet).

Le bruit était vaguement répandu que Mantoue venait aussi de les ouvrir.

Cette triste nouvelle fut bientôt confirmée, et on apprit que la

capitulation avait été signée le 12 thermidor (30 juillet). Kray venait

de rejoindre Suwarow avec vingt mille hommes; la masse agissante des

Austro-Russes se trouvait actuellement de soixante et quelques mille. Il

n'était donc plus possible à Joubert de lutter à chance égale contre un

ennemi si supérieur. Il assembla un conseil de guerre; l'avis général

fut de rentrer dans l'Apennin, et de se borner à la défensive, en

attendant de nouvelles forces.

Joubert allait exécuter sa résolution, lorsqu'il fut prévenu par

Suwarow, et obligé d'accepter la bataille. L'armée française était

formée en demi-cercle, sur les pentes du Monte-Rotondo, dominant toute

la plaine de Novi. La gauche formée des divisions Grouchy et Lemoine,

s'étendait circulairement en avant de Pasturana. Elle avait à dos le

ravin du Riasco, ce qui rendait ses derrières accessibles à l'ennemi qui

oserait s'engager dans ce ravin. La réserve de cavalerie, commandée

par Richepanse, était en arrière de cette aile. Au centre, la division

Laboissière couvrait les hauteurs à droite et à gauche de la ville

de Novi. La division Watrin, à l'aile droite, défendait les accès du

Monte-Rotondo, du côté de la route de Tortone. Dombrowsky avec une

division bloquait Seravalle. Le général Pérignon commandait notre aile

gauche, Saint-Cyr notre centre et notre droite. La position était forte,

bien occupée sur tous les points, et difficile à emporter. Cependant

quarante mille hommes contre plus de soixante mille avaient un

désavantage immense. Suwarow résolut d'attaquer la position avec sa

violence accoutumée. Il porta Kray vers notre gauche avec les divisions

Ott et Bellegarde. Le corps russe de Derfelden, ayant en tête

l'avant-garde de Bagration, devait attaquer notre centre vers Novi.

Mélas, demeuré un peu en arrière avec le reste de l'armée, devait

assaillir notre droite. Par une combinaison singulière, ou plutôt par un

défaut de combinaison, les attaques devaient être successives, et non

simultanées.

Le 28 thermidor (15 août 1799), Kray commença l'attaque à cinq heures du

matin. Bellegarde attaqua la division Grouchy à l'extrême gauche, et

Ott la division Lemoine. Ces deux divisions n'étant pas encore formées,

faillirent être surprises et rompues. La résistance opiniâtre de l'une

des demi-brigades obligea Kray à se jeter sur la 20e légère, qu'il

accabla en réunissant contre elle son principal effort. Déjà ses troupes

prenaient pied sur le plateau, lorsque Joubert accourut au galop sur le

lieu du danger. Il n'était plus temps de songer à la retraite, et il

fallait tout oser pour rejeter l'ennemi au bas du plateau. S'avançant

au milieu des tirailleurs pour les encourager, il reçut une balle qui

l'atteignit près du coeur, et l'étendit par terre. Presque expirant, le

jeune héros criait encore à ses soldats: _En avant, mes amis! en avant!_

Cet événement pouvait jeter le désordre dans l'armée; mais heureusement

Moreau avait accompagné Joubert sur ce point. Il prit sur-le-champ le

commandement qui lui était déféré par la confiance générale, rallia les

soldats, bouillans de ressentiment, et les ramena sur les Autrichiens.

Les grenadiers de la 34e les chassèrent à la baïonnette, et les

précipitèrent au bas de la colline. Malheureusement les Français

n'avaient pas encore leur artillerie en batterie, et les Autrichiens, au

contraire, sillonnaient leurs rangs par une grêle d'obus et de boulets.

Pendant cette action, Bellegarde tâchait de tourner l'extrême gauche par

le ravin du Riasco, qui a déjà été désigné comme donnant accès sur nos

derrières. Déjà il s'était introduit assez avant, lorsque Pérignon,

lui présentant à propos la réserve commandée par le général Clausel,

l'arrêta dans sa marche. Pérignon acheva de le culbuter dans la plaine,

en le faisant charger par les grenadiers de Partouneaux et par la

cavalerie de Richepanse. Ce coup de vigueur débarrassa l'aile gauche.

Grâce à la singulière combinaison de Suwarow, qui voulait rendre ses

attaques successives, notre centre n'avait pas encore été attaqué.

Saint-Cyr avait eu le temps de faire ses dispositions, et de rapprocher

de Novi la division Watrin, formant son extrême droite. Sur les

instances de Kray, qui demandait à être appuyé par une attaque vers

le centre, Bagration s'était enfin décidé à l'assaillir avec son

avant-garde. La division Laboissière, qui était à la gauche de Novi,

laissant approcher les Russes de Bagration à demi-portée de fusil,

les accabla tout à coup d'un feu épouvantable de mousqueterie et de

mitraille, et couvrit la plaine de morts. Bagration, sans s'ébranler,

dirigea alors quelques bataillons pour tourner Novi par notre droite;

mais, rencontrés par la division Watrin, qui se rapprochait de Novi, ils

furent rejetés dans la plaine.

On était ainsi arrivé à la moitié du jour sans que notre ligne fût

entamée. Suwarow venait d'arriver avec le corps russe de Derfelden. Il

ordonna une nouvelle attaque générale sur toute la ligne. Kray devait

assaillir de nouveau la gauche, Derfelden et Bagration le centre. Mélas

était averti de hâter le pas, pour venir accabler notre droite. Tout

étant disposé, l'ennemi s'ébranle sur toute la ligne. Kray, s'acharnant

sur notre gauche, essaie encore de la faire assaillir de front par

Ott; mais la réserve Clausel repousse les troupes de Bellegarde, et la

division Lemoine culbute Ott sur les pentes des collines. Au centre,

Suwarow fait livrer une attaque furieuse à droite et à gauche de Novi.

Une nouvelle tentative de tourner la ville est déjouée, comme le matin,

par la division Watrin. Malheureusement nos soldats, entraînés par

leur ardeur, s'abandonnent trop vivement à la poursuite de l'ennemi,

s'aventurent dans la plaine, et sont ramenés dans leur position. A une

heure le feu se ralentit de nouveau par l'effet de la fatigue générale;

mais il recommence bientôt avec violence, et pendant quatre heures les

Français, immobiles comme des murailles, résistent avec une admirable

froideur à toute la furie des Russes. Ils n'avaient fait encore que des

pertes peu considérables. Les Austro-Russes, au contraire, avaient été

horriblement traités. La plaine était jonchée de leurs morts et de leurs

blessés. Malheureusement le reste de l'armée austro-russe arrivait de

Rivalta, sous les ordres de Mélas. Cette nouvelle irruption allait se

diriger sur notre droite. Saint-Cyr, s'en apercevant, ramène la division

Watrin, qui s'était trop engagée dans la plaine, et la dirige sur un

plateau à droite de Novi. Mais tandis qu'elle opère ce mouvement, elle

se voit déjà enveloppée de tous côtés par le corps nombreux de Mélas.

Cette vue la saisit, elle se rompt, et gagne le plateau en désordre.

On la rallie cependant un peu en arrière. Pendant ce temps, Suwarow,

redoublant d'efforts au centre vers Novi, rejette enfin les Français

dans la ville, et s'empare des hauteurs qui la commandent à droite et

à gauche. Dès cet instant, Moreau, jugeant la retraite nécessaire,

l'ordonne avant que de nouveaux progrès de l'ennemi interdisent les

communications sur Gavi. A droite, la division Watrin est obligée de

se faire jour pour regagner le chemin de Gavi déjà fermé. La division

Laboissière se retire de Novi; les divisions Lemoine et Grouchy se

replient sur Pasturana, en essuyant les charges furieuses de Kray.

Malheureusement un bataillon s'introduit dans le ravin du Riasco, qui

passe derrière Pasturana. Son feu jette le désordre dans nos colonnes;

artillerie, cavalerie, tout se confond. La division Lemoine, pressée

par l'ennemi, se débande et se jette dans le ravin. Nos soldats sont

emportés comme la poussière soulevée par le vent. Pérignon et Grouchy

rallient quelques braves, pour arrêter l'ennemi et sauver l'artillerie;

mais ils sont sabrés, et restent prisonniers. Pérignon avait reçu sept

coups de sabre, Grouchy six. Le brave Colli, ce général piémontais qui

s'était si distingué dans les premières campagnes contre nous, et qui

avait ensuite pris du service dans notre armée, se forme en carré avec

quelques bataillons, résiste jusqu'à ce qu'il soit enfoncé, et tombe

tout mutilé dans les mains des Russes.

Après ce premier moment de confusion, l'armée se rallia en avant de

Gavi. Les Austro-Russes étaient trop fatigués pour la poursuivre. Elle

put se remettre en marche sans être inquiétée. La perte des deux côtés

était égale; elle s'élevait à environ dix mille hommes pour chaque

armée. Mais les blessés et les tués étaient beaucoup plus nombreux

dans l'armée austro-russe. Les Français avaient perdu beaucoup plus de

prisonniers. Ils avaient perdu aussi le général en chef, quatre généraux

de division, trente-sept bouches à feu et quatre drapeaux. Jamais ils

n'avaient déployé un courage plus froid et plus opiniâtre. Ils étaient

inférieurs à l'ennemi du tiers au moins. Les Russes avaient montré leur

bravoure fanatique, mais n'avaient dû l'avantage qu'au nombre, et

non aux combinaisons du général, qui avait montré ici la plus grande

ignorance. Il avait, en effet, exposé ses colonnes à être mitraillées

l'une après l'autre, et n'avait pas assez appuyé sur notre gauche, point

qu'il fallait accabler. Cette déplorable bataille nous interdisait

définitivement l'Italie, et ne nous permettait plus de tenir la

campagne. Il fallait nous renfermer dans l'Apennin, heureux de pouvoir

le conserver. La perte de la bataille ne pouvait être imputée à Moreau,

mais à la circonstance malheureuse de la réunion de Kray à Suwarow. Le

retard de Joubert avait seul causé ce dernier désastre.

Tous nos malheurs ne se bornaient pas à la bataille de Novi.

L'expédition contre la Hollande, précédemment annoncée, s'exécutait

enfin par le concours des Anglais et des Russes. Paul Ier avait stipulé

un traité avec Pitt, par lequel il devait fournir dix-sept mille Russes,

qui seraient à la solde anglaise, et qui agiraient en Hollande. Après

beaucoup de difficultés vaincues, l'expédition avait été préparée pour

la fin d'août (commencement de fructidor). Trente mille Anglais devaient

se joindre aux dix-sept mille Russes, et si le débarquement s'effectuait

sans obstacle, on avait l'espérance certaine d'arracher la Hollande

aux Français. C'était pour l'Angleterre l'intérêt le plus cher; et

n'eût-elle réussi qu'à détruire les flottes et les arsenaux de la

Hollande, elle eût encore été assez payée des frais de l'expédition. Une

escadre considérable se dirigea vers la Baltique, pour aller chercher

les Russes. Un premier détachement mit à la voile sous les ordres du

général Abercrombie, pour tenter le débarquement. Toutes les troupes

d'expédition une fois réunies devaient se trouver sous les ordres

supérieurs du duc d'York.

Le point le plus avantageux pour aborder en Hollande était l'embouchure

de la Meuse. On menaçait ainsi la ligne de retraite des Français, et

on abordait très près de La Haye, où le stathouder avait le plus de

partisans. La commodité des côtes fit préférer la Nord-Hollande.

Abercrombie se dirigea vers le Helder, où il arriva vers la fin d'août.

Après bien des obstacles vaincus, il débarqua près du Helder, aux

environs de Groot-Keeten, le 10 fructidor (27 août). Les préparatifs

immenses qu'avait exigés l'expédition, et la présence de toutes les

escadres anglaises sur les côtes, avaient assez, averti les Français

pour qu'ils fussent sur leurs gardes. Brune commandait à la fois les

armées batave et française. Il n'avait guère sous la main que sept mille

Français et dix mille Hollandais, commandés par Daendels. Il avait

dirigé la division batave aux environs du Helder, et disposé aux

environs de Harlem la division française. Abercrombie, en débarquant,

rencontra les Hollandais à Groot-Keeten, les repoussa, et parvint ainsi

à assurer le débarquement de ses troupes. Les Hollandais en cette

occasion ne manquèrent pas de bravoure, mais ne furent pas dirigés

avec assez d'habileté par le général Daendels, et furent obligés de se

replier. Brune les recueillit, et fit ses dispositions pour attaquer

promptement les troupes débarquées avant qu'elles fussent solidement

établies, et qu'elles eussent été renforcées des divisions anglaises et

russes qui devaient rejoindre.

Les Hollandais montraient les meilleures dispositions. Les gardes

nationales s'étaient offertes à garder les places, ce qui avait permis

à Brune de mobiliser de nouvelles troupes. Il avait appelé à lui la

division Dumonceau, forte de six mille hommes, et il résolut d'attaquer

dès les premiers jours de septembre le camp où venaient de s'établir

les Anglais. Ce camp était redoutable; c'était le Zip, ancien marais,

desséché par l'industrie hollandaise, formant un vaste terrain coupé

de canaux, hérissé de digues, et couvert d'habitations. Dix-sept mille

Anglais l'occupaient, et y avaient fait les meilleures dispositions

défensives. Brune pouvait l'assaillir avec vingt mille hommes au plus,

ce qui était fort insuffisant à cause de la nature du terrain. Il aborda

ce camp le 22 fructidor (8 septembre), et, après un combat opiniâtre,

fut obligé de battre en retraite, et de se replier sur Amsterdam. Il ne

pouvait plus dès cet instant empêcher la réunion de toutes les forces

anglo-russes, et devait attendre la formation d'une armée française pour

les combattre. Cet établissement des Anglais dans la Nord-Hollande amena

l'événement qu'on devait redouter le plus, la défection de la grande

flotte hollandaise. Le Texel n'avait pas été fermé, et l'amiral anglais

Mitchell put y pénétrer avec toutes ses voiles. Depuis longtemps les

matelots hollandais étaient travaillés par des émissaires du

prince d'Orange; à la première sommation de l'amiral Mitchell, ils

s'insurgèrent, et forcèrent Story, leur amiral, à se rendre. Toute la

marine hollandaise se trouva ainsi au pouvoir des Anglais, ce qui était

déjà pour eux un avantage du plus grand prix.

Ces nouvelles, arrivées coup sur coup à Paris, y produisirent l'effet

qu'on devait naturellement en attendre. Elles augmentèrent la

fermentation des partis, et surtout le déchaînement des patriotes, qui

demandèrent, avec plus de chaleur que jamais, l'emploi des grands moyens

révolutionnaires. La liberté rendue aux journaux et aux clubs en avait

fait renaître un grand nombre. Les restes du parti jacobin s'étaient

réunis dans l'ancienne salle du Manége, où avaient siégé nos premières

assemblées. Quoique la loi défendît aux sociétés populaires de prendre

la forme d'assemblées délibérantes, la société du Manége ne s'en

était pas moins donné, sous des titres différens, un président, des

secrétaires, etc. On y voyait figurer l'ex-ministre Bouchotte, Drouet,

Félix Lepelletier, Arena, tous disciples ou complices de Baboeuf. On y

invoquait les mânes de Goujon, de Soubrany et des victimes de Grenelle.

On y demandait, en style de 93, la punition de toutes les sangsues

du peuple, le désarmement des royalistes, la levée en masse,

l'établissement des manufactures d'armes dans les places publiques, et

la restitution des canons et des piques aux gardes nationales, etc. On y

demandait surtout la mise en accusation des anciens directeurs, auxquels

on attribuait les derniers désastres, comme étant les résultats de

leur administration. Quand la nouvelle de la bataille de Novi et des

événemens de Hollande fut connue, la violence n'eut plus de bornes. Les

injures furent prodiguées aux généraux. Moreau fut traité de tâtonneur;

Joubert lui-même, malgré sa mort héroïque, fut accusé d'avoir perdu

l'armée par sa lenteur à la rejoindre. Sa jeune épouse, MM. de

Sémonville, Sainte-Foy, Talleyrand, auxquels on attribuait son mariage,

furent accablés d'outrages. Le gouvernement hollandais fut accusé de

trahison; on dit qu'il était composé d'aristocrates, de stathoudériens,

ennemis de la France et de la liberté. Le _Journal des hommes libres_,

organe du même parti qui se réunissait à la salle du Manége, répétait

toutes ces déclamations, et ajoutait au scandale des paroles celui de

l'impression.

Ce déchaînement causait à beaucoup de gens une espèce de terreur.

On craignait une nouvelle représentation des scènes de 93. Ceux qui

s'appelaient les _modérés_, les _politiques_, et qui, à la suite de

Sièyes, avaient l'intention louable et la prétention hasardée de sauver

la France des fureurs des partis en la constituant une seconde fois,

s'indignaient du déchaînement de ces nouveaux jacobins. Sièyes surtout

avait une grande habitude de les craindre, et il se prononçait contre

eux avec toute la vivacité de son humeur. Au reste, ils pouvaient

paraître redoutables, car, indépendamment des criards et des brouillons

qui étalaient leur énergie dans les clubs ou dans les journaux, ils

comptaient des partisans plus braves, plus puissans, et par conséquent

dangereux, dans le gouvernement lui-même. Il y avait dans les conseils

tous les patriotes repoussés une première fois par les scissions, et

entrés de force aux élections de cette année, qui, en langage plus

modéré, répétaient à peu près ce qui se disait dans la société du

Manége. C'étaient des hommes qui ne voulaient pas courir la chance d'une

nouvelle constitution, qui se défiaient d'ailleurs de ceux qui voulaient

la faire, et qui craignaient qu'on ne cherchât dans les généraux un

appui redoutable. Ils voulaient de plus, pour tirer la France de ses

périls, des mesures semblables à celles qu'avait employées le comité

de salut public. Les anciens, plus mesurés et plus sages, par leur

position, partageaient peu cet avis, mais plus de deux cents membres le

soutenaient chaudement dans les cinq-cents. Il n'y avait pas seulement

dans le nombre des têtes chaudes comme Augereau, mais des hommes sages

et éclairés comme Jourdan. Ces deux généraux donnaient au parti patriote

un grand ascendant sur les cinq-cents. Au directoire, ce parti avait

deux voix: Gohier et Moulins. Barras restait indécis; d'une part, il se

défiait de Sièyes, qui lui témoignait peu d'estime et le regardait comme

pourri; d'autre part, il craignait les patriotes et leurs extravagances.

Il hésitait ainsi à se prononcer. Dans le ministère, les patriotes

venaient de trouver un appui dans Bernadotte. Ce général était beaucoup

moins prononcé que la plupart des généraux de l'armée d'Italie, et on

doit se souvenir que sa division, en arrivant sur le Tagliamento, fut en

querelle avec la division Augereau au sujet du mot _monsieur_, qu'elle

substituait déjà à celui de _citoyen_. Mais Bernadotte avait une

ambition inquiète; il avait vu avec humeur la confiance accordée à

Joubert par le parti réorganisateur; il croyait qu'on songeait à Moreau

depuis la mort de Joubert, et cette circonstance l'indisposant contre

les projets de réorganisation, le rattachait entièrement aux patriotes.

Le général Marbot, commandant de la place de Paris, républicain violent,

était dans le mêmes dispositions que Bernadotte.

Ainsi, deux cents députés prononcés dans les cinq-cents, à la tête

desquels se trouvaient deux généraux célèbres, le ministre de la guerre,

le commandant de la place de Paris, deux directeurs, quantité de

journaux et de clubs, un reste considérable d'hommes compromis, et

propres aux coups de main, pouvaient causer quelque effroi; et bien

que le parti montagnard ne pût renaître, on conçoit les craintes qu'il

inspirait encore à des hommes tout pleins des souvenirs de 1793.

On était peu satisfait du magistrat Bourguignon pour l'exercice des

fonctions de la police. C'était un honnête citoyen, mais trop peu

avisé. Barras proposa à Sièyes sa créature, qu'il venait d'envoyer à

l'ambassade de Hollande, le souple et astucieux Fouché. Ancien membre

des jacobins, instruit parfaitement de leur esprit et de leurs secrets,

nullement attaché à leur cause, ne cherchant au milieu du naufrage

des partis qu'à sauver sa fortune, Fouché était éminemment propre

à espionner ses anciens amis, et à garantir le directoire de leurs

projets. Il fut accepté par Sièyes et Roger-Ducos, et obtint le

ministère de la police. C'était une précieuse acquisition dans les

circonstances. Il confirma Barras dans l'idée de se rattacher plutôt au

parti réorganisateur qu'au parti patriote, parce que ce dernier n'avait

point d'avenir, et pouvait d'ailleurs l'entraîner trop loin.

Cette mesure prise, la guerre aux patriotes commença. Sièyes, qui avait

sur les anciens une grande influence, parce que ce conseil était tout

composé des _modérés_ et des _politiques_, usa de cette influence pour

faire fermer la nouvelle société des jacobins. La salle du Manége,

attenant aux Tuileries, était comprise dans l'enceinte du palais des

anciens. Chaque conseil ayant la police de son enceinte, les anciens

pouvaient fermer la salle du Manége. En effet, la commission des

inspecteurs prit un arrêté, et défendit toute réunion dans cette salle.

Une simple sentinelle placée à la porte suffit pour empêcher la réunion

des nouveaux jacobins. C'était là une preuve que, si les déclamations

étaient les mêmes, les forces ne l'étaient plus. Cet arrêté fut motivé

auprès du conseil des anciens par un rapport du député Cornet. Courtois,

le même qui avait fait le rapport sur le 9 thermidor, en profita pour

faire une nouvelle dénonciation contre les complots des jacobins. Sa

dénonciation fut suivie d'une délibération tendant à ordonner un rapport

sur ce sujet.

Les patriotes, chassés de la salle du Manége, se retirèrent dans un

vaste local, rue du Bac, et recommencèrent là leurs déclamations

habituelles. Leur organisation en assemblée délibérante demeurant la

même, la constitution donnait au pouvoir exécutif le droit de dissoudre

leur société. Sièyes, Roger-Ducos et Barras, à l'instigation de Fouché,

se décidèrent à la fermer. Gohier et Moulins n'étaient pas de cet avis,

disant que, dans le danger présent, il fallait raviver l'esprit public

par des clubs; que la société des nouveaux jacobins renfermait de

mauvaises têtes, mais point de factieux redoutables, puisqu'ils avaient

cédé devant une simple sentinelle quand la salle du Manége avait

été fermée. Leur avis ne fut pas écouté, et la décision fut prise.

L'exécution en fut renvoyée après la célébration de l'anniversaire du 10

août, qui devait avoir lieu le 23 thermidor. Sièyes était président du

directoire; à ce titre, il devait parler dans cette solennité. Il fit un

discours remarquable, dans lequel il s'attachait à signaler le danger

que les nouveaux anarchistes faisaient courir à la république, et

les dénonçait comme des conspirateurs dangereux, rêvant une nouvelle

dictature révolutionnaire. Les patriotes présens à la cérémonie

accueillirent mal ce discours, et poussèrent quelques vociférations. Au

milieu des salves d'artillerie, Sièyes et Barras crurent entendre des

balles siffler à leurs oreilles. Ils rentrèrent au directoire fort

irrités. Se défiant des autorités de Paris, ils résolurent d'enlever le

commandement de la place au général Marbot, qu'on accusait d'être un

chaud patriote et de participer aux prétendus complots des jacobins.

Fouché proposa à sa place Lefebvre, brave général, ne connaissant que la

consigne militaire, et tout à fait étranger aux intrigues des partis.

Marbot fut donc destitué, et le surlendemain, l'arrêté qui ordonnait la

clôture de la société de la rue du Bac fut signifié.

Les patriotes n'opposèrent pas plus de résistance à la rue du Bac que

dans la salle du Manége. Ils se retirèrent et demeurèrent définitivement

séparés. Mais il leur restait les journaux, et ils en firent un

redoutable usage. Celui qui se qualifiait _Journal des Hommes libres_

déclama avec une extrême violence contre tous les membres du directoire

qui étaient connus pour avoir approuvé la délibération. Sièyes fut

traité cruellement. Ce prêtre perfide, disaient les journaux patriotes,

a vendu l'a république à la Prusse. Il est convenu avec cette puissance

de rétablir en France la monarchie, et de donner la couronne à

Brunswick. Ces accusations n'avaient d'autre fondement que l'opinion

bien connue de Sièyes sur la constitution, et son séjour en Prusse. Il

répétait, en effet, tous les jours que les brouillons et les bavards

rendaient tout gouvernement impossible; qu'il fallait concentrer

l'autorité; que la liberté pouvait être compatible même avec la

monarchie, témoin l'Angleterre; mais qu'elle était incompatible avec

cette domination successive de tous les partis. On lui prêtait même cet

autre propos, _que le nord de l'Europe était plein de princes sages et

modérés, qui pourraient,_ _avec une forte constitution, faire le bonheur

de la France_. Ces propos, vrais ou faux, suffisaient pour qu'on lui

prêtât des complots qui n'existaient que dans l'imagination de ses

ennemis. Barras n'était pas mieux traité que Sièyes. Les ménagemens que

les patriotes avaient eus long-temps pour lui, parce qu'il les avait

toujours flattés de son appui, avaient cessé. Ils le déclaraient

maintenant un traître, un homme pourri, qui n'était plus bon à aucun

parti. Fouché, son conseil, apostat comme lui, était poursuivi des mêmes

reproches. Roger-Ducos n'était, suivant eux, qu'un imbécile, adoptant

aveuglément l'avis de deux traîtres.

La liberté de la presse était illimitée. La loi proposée par Berlier

n'ayant pas été accueillie, il n'existait qu'un moyen pour attaquer les

écrivains, c'était de faire revivre une loi de la convention contre ceux

qui, par des actions ou par des écrits, tendraient au renversement de la

république. Il fallait que cette intention fût démontrée pour que la loi

devînt applicable, et alors la loi portait peine de mort. Il était donc

impossible d'en faire usage. Une nouvelle loi avait été demandée au

corps législatif, et on décida qu'on s'en occuperait sur-le-champ. Mais

en attendant, le déchaînement continuait avec la même violence; et

les trois directeurs composant la majorité déclaraient qu'il était

impossible de gouverner. Ils imaginèrent d'appliquer à ce cas l'article

144 de la constitution, qui donnait au directoire le droit de lancer

des mandats d'arrêt contre les auteurs ou complices des complots tramés

contre la république. Il fallait singulièrement torturer cet article

pour l'appliquer aux journalistes. Cependant, comme c'était un moyen

d'arrêter le débordement de leurs écrits, en saisissant leurs presses

et en les arrêtant eux-mêmes, la majorité directoriale, sur l'avis de

Fouché, lança des mandats d'arrêt contre les auteurs de onze journaux,

et fit mettre le scellé sur leurs presses. L'arrêté fut signifié le 17

fructidor (3 septembre) au corps législatif, et produisit un soulèvement

de la part des patriotes. On cria au coup d'état, à la dictature, etc.

Telle était la situation des choses. Dans le directoire, dans les

conseils, partout enfin, les _modérés_, les _politiques_ luttaient

contre les patriotes. Les premiers avaient la majorité dans le

directoire comme dans les conseils. Les patriotes étaient en minorité,

mais ils étaient ardens, et faisaient assez de bruit pour épouvanter

leurs adversaires. Heureusement les moyens étaient usés comme les

partis, et de part et d'autre on pouvait se faire beaucoup plus de peur

que de mal. Le directoire avait fermé deux fois la nouvelle société des

jacobins et supprimé leurs journaux. Les patriotes criaient, menaçaient,

mais n'avaient plus assez d'audace ni de partisans pour attaquer le

gouvernement. Dans cette situation, qui durait depuis le 30 prairial,

c'est-à-dire depuis près de trois mois, on eut l'idée, si ordinaire à la

veille des événemens décisifs, d'une réconciliation. Beaucoup de

députés de tous les côtés proposèrent une entrevue avec les membres du

directoire pour s'expliquer et s'entendre sur leurs griefs réciproques.

«Nous aimons tous la liberté, disaient-ils, nous voulons tous la sauver

des périls auxquels elle se trouve exposée par la défaite de nos armées;

tâchons donc de nous entendre sur le choix des moyens, puisque ce choix

est notre seule cause de désunion.» L'entrevue eut lieu chez Barras. Il

n'y a pas et il ne peut pas y avoir de réconciliation entre les partis,

car il faudrait qu'ils renonçassent à leur but, ce qu'on ne peut obtenir

d'une conversation. Les députés patriotes se plaignirent de ce qu'on

parlait tous les jours de complots, de ce que le président du directoire

avait lui-même signalé une classe d'hommes dangereux et qui méditaient

la ruine de la république. Ils demandaient qu'on désignât quels étaient

ces hommes, afin de ne pas les confondre avec les patriotes. Sièyes, à

qui cette interpellation s'adressait, répondit en rappelant la conduite

des sociétés populaires et des journaux, et en signalant les dangers

d'une nouvelle anarchie. On lui demanda encore de désigner les

véritables anarchistes, pour se réunir contre eux et les combattre. «Et

comment nous réunir contre eux, dit Sièyes, quand tous les jours

des membres du corps législatif montent à la tribune pour les

appuyer?--C'est donc nous que vous attaquez? repartirent les députés

auxquels Sièyes venait de faire cette réponse. Quand nous voulons nous

expliquer avec vous, vous nous injuriez et nous repoussez.» L'humeur

arrivant, sur-le-champ on se sépara, en s'adressant des paroles plutôt

menaçantes que conciliatrices.

Immédiatement après cette entrevue, Jourdan forma le projet d'une

proposition importante, celle de déclarer la patrie en danger. Cette

déclaration entraînait la levée en masse et plusieurs grandes mesures

révolutionnaires. Elle fut présentée aux cinq-cents le 27 fructidor (13

septembre). Le parti modéré la combattit vivement, en disant que cette

mesure, loin d'ajouter à la force du gouvernement, ne ferait que

la diminuer, en excitant des craintes exagérées et des agitations

dangereuses. Les patriotes soutinrent qu'il fallait donner une grande

commotion pour réveiller l'esprit public et sauver la révolution. Ce

moyen, excellent en 1793, ne pouvait plus réussir aujourd'hui et n'était

qu'une application erronée du passé. Lucien Bonaparte, Boulay (de la

Meurthe), Chénier, le combattirent vivement, et on obtint l'ajournement

au lendemain. Les patriotes des clubs avaient entouré le palais des

cinq-cents en tumulte, et ils insultèrent plusieurs députés. On

répandait que Bernadotte, pressé par eux, allait monter à cheval, se

mettre à leur tête et faire une journée. Il est certain que plusieurs

des brouillons du parti l'y avaient fortement engagé. On pouvait

craindre qu'il se laissât entraîner. Barras et Fouché le virent

et cherchèrent à s'expliquer avec lui. Ils le trouvèrent plein de

ressentiment contre les projets qu'il disait avoir été formés avec

Joubert. Barras et Fouché lui assurèrent qu'il n'en était rien, et

l'engagèrent à demeurer tranquille.

Ils retournèrent auprès de Sièyes, et convinrent d'arracher à Bernadotte

sa démission, sans la lui donner. Sièyes, s'entretenant le jour même

avec Bernadotte, l'amena à dire qu'il désirait reprendre bientôt un

service actif, et qu'il regarderait le commandement d'une armée comme la

plus douce récompense de son ministère. Sur-le-champ, interprétant cette

réponse comme la demande de sa démission, Sièyes, Barras et Roger-Ducos

résolurent d'écrire à Bernadotte que sa démission était acceptée. Ils

avaient saisi le moment où Gohier et Moulins étaient absens pour

prendre cette détermination. Le lendemain même, la lettre fut écrite

à Bernadotte. Celui-ci fut tout étonné, et répondit au directoire une

lettre très-amère, dans laquelle il disait qu'on acceptait une démission

qu'il n'avait pas donnée, et demandait son traitement de réforme. La

nouvelle de cette destitution déguisée fut annoncée aux cinq-cents au

moment où l'on allait voter sur le danger de la patrie. Elle excita

une grande rumeur. «On prépare des coups d'état, s'écrièrent les

patriotes.--Jurons, dit Jourdan, de mourir sur nos chaises curules!--Ma

tête tombera, s'écrie Augereau, avant qu'il soit porté atteinte à la

représentation nationale.» Enfin, après un grand tumulte, on alla

aux voix. A une majorité de deux cent quarante-cinq contre cent

soixante-onze voix, la proposition de Jourdan fut rejetée, et la patrie

ne fut point déclarée en danger.

Quand les deux directeurs Gohier et Moulins apprirent le renvoi de

Bernadotte, décidé sans leur participation, ils se plaignirent à leurs

collègues, en disant qu'une pareille mesure ne devait pas être prise

sans le concours des cinq directeurs. «Nous formions la majorité, reprit

Sièyes, et nous avions le droit de faire ce que nous avons fait.»

Gohier et Moulins allèrent sur-le-champ rendre une visite officielle à

Bernadotte, et ils eurent soin de le faire avec le plus grand éclat.

L'administration du département de la Seine inspirait aussi quelque

défiance à la majorité directoriale, elle fut changée. Dubois de Crancé

remplaça Bernadotte au ministère de la guerre.

La désorganisation était donc complète sous tous les rapports: battue au

dehors par la coalition, presque bouleversée au dedans par les partis,

la république semblait menacée d'une chute prochaine. Il fallait qu'une

force surgît quelque part, soit pour dompter les factions, soit pour

résister aux étrangers. Cette force, on ne pouvait plus l'espérer d'un

parti vainqueur, car ils étaient tous également usés et discrédités;

elle ne pouvait naître que du sein des armées, où réside la force, et la

force silencieuse, régulière, glorieuse comme elle convient à une nation

fatiguée de l'agitation des disputes et de la confusion des volontés. Au

milieu de cette grande dissolution, les regards erraient sur les hommes

illustrés pendant la révolution, et semblaient chercher un chef. _Il ne

faut plus de bavards_, avait dit Sièyes, _il faut une tête et une épée_.

La tête était trouvée, car il était au directoire. On cherchait une

épée. Hoche était mort; Joubert, que sa jeunesse, sa bonne volonté,

son héroïsme, recommandaient à tous les amis de la république, venait

d'expirer à Novi. Moreau, jugé le plus grand homme de guerre parmi les

généraux restés en Europe, avait laissé dans les esprits l'impression

d'un caractère froid, indécis, peu entreprenant, et peu jaloux de se

charger d'une grande responsabilité. Masséna, l'un de nos plus grands

généraux, n'avait pas encore acquis la gloire d'être notre sauveur. On

ne voyait d'ailleurs en lui qu'un soldat. Jourdan venait d'être vaincu.

Augereau était un esprit turbulent, Bernadotte un esprit inquiet, et

aucun des deux n'avait assez de renommée. Il y avait un personnage

immense, qui réunissait toutes les gloires, qui à cent victoires avait

joint une belle paix, qui avait porté la France au comble de la grandeur

à Campo-Formio, et qui semblait en s'éloignant avoir emporté sa fortune,

c'était Bonaparte; mais il était dans les contrées lointaines; il

occupait de son nom les échos de l'Orient. Seul il était resté

victorieux, et faisait retentir aux bords du Nil et du Jourdain les

foudres dont il avait naguère épouvanté l'Europe sur l'Adige. Ce n'était

pas assez de le trouver glorieux, on le voulait intéressant; on le

disait exile par une autorité défiante et ombrageuse. Tandis qu'en

aventurier il cherchait une carrière grande comme son imagination, on

croyait que, citoyen soumis, il payait par des victoires l'exil qu'on

lui avait imposé. «Où est Bonaparte? se disait-on. Sa vie déjà épuisée

se consume sous un ciel dévorant. Ah! s'il était parmi nous, la

république ne serait pas menacée d'une ruine prochaine. L'Europe et les

factions la respecteraient également!» Des bruits confus circulaient sur

son compte. On disait quelquefois que la victoire, infidèle à tous les

généraux français, l'avait abandonné à son tour dans une expédition

lointaine. Mais on repoussait de tels bruits; il est invincible,

disait-on; loin d'avoir essuyé des revers, il marche à la conquête de

tout l'Orient. On lui prêtait des projets gigantesques. Les uns allaient

jusqu'à dire qu'il avait traversé la Syrie, franchi l'Euphrate et

l'Indus; les autres qu'il avait marché sur Constantinople, et qu'après

avoir renversé l'empire ottoman, il allait prendre l'Europe à revers.

Les journaux étaient pleins de ces conjectures, qui prouvent ce que les

imaginations attendaient de ce jeune homme.

Le directoire lui avait mandé l'ordre de revenir, et avait réuni dans

la Méditerranée une flotte immense, composée de marins français et

espagnols, pour ramener l'armée[7]. Les frères du général, restés à

Paris, et chargés de l'informer de l'état des choses, lui avaient envoyé

dépêches sur dépêches, pour l'instruire de l'état de confusion où était

tombée la république, et pour le presser de revenir. Mais ces avis

avaient à traverser les mers et les escadres anglaises, et on ne savait

si le héros serait averti et revenu avant la ruine de la République.

[Note 7: Il faut dire que cet ordre est contesté. On connaît un

arrêté du directoire, signé de Treilhard, Barras et Larévellière, et

daté du 7 prairial, qui rappelle Bonaparte en Europe. Larévellière, dans

ses mémoires, déclare ne pas se souvenir d'avoir donné cette signature,

et regarde l'arrêté comme supposé. Cependant l'expédition maritime de

Bruix resterait alors sans explication. Du reste, il est certain que le

directoire, à cette époque, souhaitait Bonaparte, et qu'il craignait son

ambition beaucoup moins que la férocité de Suwarow. Si l'ordre n'est

pas authentique, il est vraisemblable, et d'ailleurs il est de peu

d'importance, car Bonaparte était autorisé à revenir quand il le

jugerait convenable.]

Histoire de la Révolution française, Tome 10 · 第 11 / 37 题