RETOUR DE BONAPARTE; SON DÉBARQUEMENT A FRÉJUS; ENTHOUSIASME QU'IL
INSPIRE.--AGITATION DE TOUS LES PARTIS A SON ARRIVÉE.--IL SE COALISE
AVEC SIÈYES POUR RENVERSER LA CONSTITUTION DIRECTORIALE.--PRÉPARATIFS
ET JOURNÉE DU 18 BRUMAIRE.--RENVERSEMENT DE LA CONSTITUTION DE L'AN III;
INSTITUTION DU CONSULAT PROVISOIRE.--FIN DE CETTE HISTOIRE.
Les nouvelles de la bataille de Zurich et de la capitulation des
Anglo-Russes se succédèrent presque immédiatement, et rassurèrent les
imaginations épouvantées. C'était la première fois que ces Russes
si odieux étaient battus, et ils l'étaient si complètement, que la
satisfaction devait être profonde. Mais l'Italie était toujours perdue,
le Var était menacé, la frontière du Midi en péril. Les grandeurs de
Campo-Formio ne nous étaient pas rendues. Du reste, les périls les
plus grands n'étaient pas au dehors, mais au dedans. Un gouvernement
désorganisé, des partis ingouvernables, qui ne voulaient pas subir
l'autorité et qui n'étaient cependant plus assez forts pour s'en
emparer; partout une espèce de dissolution sociale, et le brigandage,
signe de cette dissolution, infestant les grandes routes, surtout dans
les provinces déchirées autrefois par la guerre civile; telle était la
situation de la république. Un répit de quelques mois étant assuré par
la victoire de Zurich, c'était moins d'un défenseur qu'on manquait dans
le moment, que d'un chef qui s'emparât des rênes du gouvernement. La
masse entière de la population voulait à tout prix du repos, de l'ordre,
la fin des disputes, l'unité des volontés. Elle avait peur des jacobins,
des émigrés, des chouans, de tous les partis. C'était le moment d'une
merveilleuse fortune pour celui qui calmerait toutes ces peurs.
Les dépêches contenant le récit de l'expédition de Syrie, des batailles
du mont Thabor et d'Aboukir, produisirent un effet extraordinaire,
et confirmèrent cette idée que le héros de Castiglione et de Rivoli
resterait vainqueur partout où il se montrerait. Son nom se retrouva
aussitôt dans toutes les bouches, et la question _que fait-il_?
_quand vient-il_? se renouvela de toutes parts. S'il allait revenir!
disait-on... Par un instinct singulier, le bruit qu'il était arrivé
courut deux ou trois fois. Ses frères lui avaient écrit, sa femme aussi;
mais on ignorait si ces dépêches lui étaient parvenues. On a vu en effet
qu'elles n'avaient pu traverser les croisières anglaises.
Pendant ce temps, cet homme, objet de voeux si singuliers, voguait
tranquillement sur les mers, au milieu des flottes anglaises.
La traversée n'était pas heureuse, et les vents contraires la
prolongeaient. Plusieurs fois on avait vu les Anglais, et on avait
craint de devenir leur proie. Lui seul, se promenant sur le pont de
son vaisseau avec un air calme et serein, se confiant à son étoile,
apprenait à y croire et à ne pas s'agiter pour des périls inévitables.
Il lisait la Bible et le Koran, oeuvres des peuples qu'il venait de
quitter. Craignant, d'après les derniers événemens, que le midi de la
France ne fût envahi, il avait fait gouverner, non vers les côtes
de Provence, mais vers celles du Languedoc. Il voulait débarquer à
Collioure ou à Port-Vendres. Un coup de vent l'avait ramené vers la
Corse. L'île entière était accourue au-devant du célèbre compatriote. On
avait ensuite fait voile vers Toulon. On allait arriver, lorsque tout
à coup, au coucher du soleil, on vit sur le flanc gauche du vaisseau,
trente voiles ennemies: on les voyait au milieu des rayons du soleil
couchant. On proposait de mettre un canot à la mer pour aborder
furtivement à terre. Se confiant toujours dans le destin, Bonaparte
dit qu'il fallait attendre. L'ennemi, en effet, disparut, et le 17
vendémiaire an VIII (octobre 1799), à la pointe du jour, les frégates
_le Muiron_ et _la Carrère_, les chebecks _la_ _Revanche_ et _la
Fortune_, vinrent mouiller dans le golfe de Fréjus.
Les habitans de la Provence avaient craint, pendant trois années de
suite, l'invasion de l'ennemi. Bonaparte les avait délivrés de cette
crainte en 1796; mais elle leur était revenue plus grande que jamais
depuis la bataille de Novi. En apprenant que Bonaparte était mouillé sur
la côte, ils crurent leur sauveur arrivé. Tous les habitans de Fréjus
accoururent, et en un instant la mer fut couverte d'embarcations. Une
multitude, ivre d'enthousiasme et de curiosité, envahit les vaisseaux,
et, violant toutes les lois sanitaires, communiqua avec les nouveaux
arrivés. Tous demandaient Bonaparte, tous voulaient le voir. Il n'était
plus temps de faire observer les lois sanitaires. L'administration de la
santé dut dispenser le général de la quarantaine, car il aurait fallu
condamner à la même précaution toute la population, qui avait déjà
communiqué avec les équipages. Bonaparte descendit sur-le-champ à terre,
et le jour même voulut monter en voiture pour se rendre à Paris.
Le télégraphe, aussi prompt que les vents, avait déjà répandu sur
la route de Fréjus à Paris, la grande nouvelle du débarquement de
Bonaparte. Sur-le-champ la joie la plus confuse avait éclaté. La
nouvelle, annoncée sur tous les théâtres, y avait produit des élans
extraordinaires. Les chants patriotiques avaient remplacé partout les
représentations théâtrales. Le député Baudin (des Ardennes), l'un des
auteurs de la constitution de l'an III, républicain sage et sincère,
attaché à la république jusqu'à la passion, et la croyant perdue si un
bras puissant ne venait la soutenir, Baudin (des Ardennes) expira de
joie en apprenant cet événement.
Bonaparte était parti le jour même du 15 vendémiaire (9 octobre) pour
Paris. Il avait passé par Aix, Avignon, Valence, Lyon. Dans toutes ces
villes, l'enthousiasme fut immodéré. Les cloches retentissaient dans les
villages, et pendant la nuit des feux étaient allumés sur les routes. A
Lyon surtout, les élans furent plus vifs encore que partout ailleurs.
En partant de cette dernière ville, Bonaparte, qui voulait arriver
incognito, prit une autre route que celle qu'il avait indiquée à ses
courriers. Ses frères et sa femme, trompés sur sa direction, couraient
à sa rencontre, tandis qu'il arrivait à Paris. Le 24 vendémiaire (16
octobre), il était déjà dans sa maison de la rue Chantereine, sans que
personne se doutât de son arrivée. Deux heures après, il se rendit au
directoire. La garde le reconnut, et poussa, en le voyant, le cri de
_Vive Bonaparte!_ Il courut chez le président du directoire, c'était
Gohier. Il fut convenu qu'il serait présenté le lendemain au directoire.
Le lendemain 25, il se présenta en effet devant cette magistrature
suprême. Il dit qu'après avoir consolidé l'établissement de son armée
en Égypte, par les victoires du mont Thabor et d'Aboukir, et confié son
sort à un général capable d'en assurer la prospérité, il était parti
pour voler au secours de la république, qu'il croyait perdue. Il la
trouvait sauvée par les exploits de ses frères d'armes, et il s'en
réjouissait. Jamais, ajoutait-il en mettant la main sur son épée, jamais
il ne la tirerait que pour la défense de cette république. Le président
le complimenta sur ses triomphes et sur son retour, et lui donna
l'accolade fraternelle. L'accueil fut en apparence très flatteur, mais
au fond les craintes étaient maintenant trop réelles et trop justifiées
par la situation, pour que son retour fît plaisir aux cinq magistrats
républicains.
Lorsque après une longue apathie, les hommes se réveillent et
s'attachent à quelque chose, c'est avec passion. Dans ce néant où
étaient tombées les opinions, les partis et toutes les autorités, on
était demeuré quelque temps sans s'attacher à rien. Le dégoût des
hommes et des choses était universel. Mais à l'apparition de l'individu
extraordinaire que l'Orient venait de rendre à l'Europe d'une manière si
imprévue, tout dégoût, toute incertitude venaient de cesser. C'est
sur lui que se fixèrent sur-le-champ les regards, les voeux et les
espérances. Tous les généraux, employés ou non employés, patriotes ou
modérés, tous accoururent chez Bonaparte. C'était naturel, puisqu'il
était le premier membre de cette classe si ambitieuse et si mécontente.
En lui elle semblait avoir trouvé un vengeur contre le gouvernement.
Tous les ministres, tous les fonctionnaires successivement disgraciés
pendant les fluctuations du directoire, accoururent aussi auprès du
nouvel arrivé. Ils allaient en apparence visiter le guerrier illustre,
et en réalité observer et flatter l'homme puissant auquel l'avenir
semblait appartenir.
Bonaparte avait amené Lannes, Murat et Berthier, qui ne le quittaient
pas. Bientôt Jourdan, Augereau, Macdonald, Beurnonville, Leclerc,
Lefebvre, Marbot, malgré des différences d'opinions, se montrèrent
auprès de lui. Moreau lui-même fit bientôt partie de ce cortége.
Bonaparte l'avait rencontré, chez Gohier. Sentant que sa supériorité lui
permettait de faire les premiers pas, il alla à Moreau, lui témoigna
son impatience de le connaître, et lui exprima une estime qui le toucha
profondément. Il lui donna ensuite un damas enrichi de pierreries, et
parvint à le gagner tout à fait. En quelques jours Moreau fut de sa
cour. Il était mécontent aussi, et il allait avec tous ses camarades
chez le vengeur présumé. A ces guerriers illustres se joignirent des
hommes de toutes les carrières: on y vit Bruix, l'ex-ministre de la
marine, qui venait de parcourir la Méditerranée à la tête des flottes
française et espagnole, homme d'un esprit fin et délié, aussi habile à
conduire une négociation qu'à diriger une escadre. On y vit aussi M.
de Talleyrand, qui avait des raisons de craindre le mécontentement de
Bonaparte, pour n'être point allé en Égypte. Mais M. de Talleyrand
comptait sur son esprit, sur son nom, sur son importance, pour être bien
accueilli; il le fut bien. Ces deux hommes avaient trop de goût
l'un pour l'autre, et trop besoin de se rapprocher, pour se bouder
mutuellement. On voyait encore rue Chantereine Roederer, l'ancien
procureur de la commune, homme plein de franchise et d'esprit; Régnault
de Saint-Jean-d'Angély, ancien constituant auquel Bonaparte s'était
attaché en Italie, et qu'il avait employé à Malte, orateur brillant et
fécond.
Mais ce n'étaient pas seulement les disgraciés, les mécontens, qui
se rendaient chez Bonaparte. Les chefs actuels du gouvernement s'y
montrèrent avec le même empressement. Tous les directeurs et tous les
ministres lui donnèrent des fêtes, comme au retour d'Italie. Une grande
partie des députés des deux conseils se firent présenter chez lui.
Les ministres et les directeurs lui décernèrent un hommage bien plus
flatteur, ils vinrent le consulter à chaque instant sur ce qu'ils
avaient à faire. Dubois-Crancé, le ministre de la guerre, avait en
quelque sorte transporté son portefeuille chez Bonaparte. Moulins, celui
des directeurs qui s'occupait spécialement de la guerre, passait une
partie des matinées avec lui. Gohier, Roger-Ducos y allaient aussi.
Cambacérès, ministre de la justice, jurisconsulte habile, qui avait
pour Bonaparte le goût que les hommes faibles ont pour la force, et que
Bonaparte affectait de caresser pour prouver qu'il savait apprécier le
mérite civil; Fouché, ministre de la police, qui voulait échanger son
protecteur usé, Barras, contre un protecteur neuf et puissant; Réal,
commissaire près le département de la Seine, ardent et généreux
patriote, et l'un des hommes les plus spirituels du temps, étaient
également assidus auprès de Bonaparte, et s'entretenaient avec lui des
affaires de l'état. Il y avait à peine huit jours que le général était
à Paris, et déjà le gouvernement des affaires lui arrivait presque
involontairement. A défaut de sa volonté, qui n'était rien encore,
on lui demandait son avis. Pour lui, avec sa réserve accoutumée, il
affectait de se soustraire aux empressemens dont il était l'objet. Il
refusait beaucoup de monde, il se montrait peu, et ne sortait pour ainsi
dire qu'à la dérobée. Son visage était devenu plus sec, son teint plus
foncé. Il portait depuis son retour une petite redingote grise et un
sabre turc attaché à un cordon de soie. Pour ceux qui avaient eu la
bonne fortune de le voir, c'était un emblème qui rappelait l'Orient, les
Pyramides, le mont Thabor, Aboukir. Les officiers de la garnison,
les quatre adjudans de la garde nationale, l'état-major de la place
demandaient à lui être présentés. Il différait de jour en jour, et
semblait ne se prêter qu'à regret à tous ces hommages. Il écoutait, ne
s'ouvrait encore à personne, et observait toutes choses. Cette politique
était profonde. Quand on est nécessaire, il ne faut pas craindre
d'attendre. On irrite l'impatience des hommes, ils accourent à vous, et
vous n'avez plus qu'à choisir.
Que va faire Bonaparte? était la question que tout le monde s'adressait.
Elle prouvait qu'il y avait quelque chose d'inévitable à faire. Deux
partis principaux, et un troisième, subdivision des deux autres,
s'offraient à lui, et étaient disposés à le servir, s'il adoptait leurs
vues: c'étaient les patriotes, les modérés ou politiques, enfin les
_pourris_, comme on les appelait, corrompus de tous les temps et de
toutes les factions.
Les patriotes se défiaient bien de Bonaparte et de son ambition; mais
avec leur goût de détruire, et leur imprévoyance du lendemain, ils
se seraient servis de son bras pour tout renverser, sauf à s'occuper
ensuite de l'avenir. Du reste, il n'y avait de cet avis que les
forcenés, qui, toujours mécontens de ce qui existait, regardaient le
soin de détruire comme le plus pressant de tous. Le reste des patriotes,
ceux qu'on pouvait appeler les républicains, se défiaient de la renommée
du général, voulaient tout au plus qu'on lui donnât place au directoire,
voyaient même avec peine qu'il fallût pour cela lui accorder une
dispense d'âge, et souhaitaient par-dessus tout qu'il allât aux
frontières, relever la gloire de nos armes, et rendre à la république sa
première splendeur.
Les modérés ou politiques, gens craignant les fureurs des partis, et
surtout celles des jacobins, n'espérant plus rien d'une constitution
violée et usée, voulaient un changement, et souhaitaient qu'il se fît
sous les auspices d'un homme puissant. «Prenez le pouvoir, faites-nous
une constitution sage et modérée, et donnez-nous de la sécurité;»
tel était le langage intérieur qu'ils adressaient à Bonaparte. Ils
composaient le parti le plus nombreux en France. Il y entrait même
beaucoup de patriotes compromis, qui, ayant peur pour la révolution,
voulaient en confier le salut à un homme puissant. Ils avaient la
majorité dans les anciens, une minorité assez forte dans les cinq-cents.
Ils avaient suivi jusqu'ici la plus grande renommée civile, celle de
Sièyes, et s'y étaient d'autant plus attachés que Sièyes avait été plus
maltraité au Manége. Aujourd'hui ils devaient courir avec bien plus
d'empressement au-devant de Bonaparte, car c'était la force qu'ils
cherchaient, et elle était bien plus grande dans un général victorieux
que dans un publiciste, quelque illustre qu'il fût.
Les _pourris_ enfin étaient tous les fripons, tous les intrigans qui
cherchaient à faire fortune, qui s'étaient déshonorés en la faisant, et
qui voulaient la faire encore au même prix. Ils suivaient Barras et
le ministre de la police Fouché. Il y avait de tout parmi eux, des
jacobins, des modérés, des royalistes même. Ce n'était point un parti,
mais une coterie nombreuse.
Il ne faut pas, à la suite de cette énumération, compter les partisans
de la royauté. Ils étaient trop annulés depuis le 18 fructidor, et
d'ailleurs Bonaparte ne leur inspirait rien. Un tel homme ne pouvait
songer qu'à lui, et ne pouvait prendre le pouvoir pour le remettre à
d'autres. Ils se contentaient donc de faire nombre avec les ennemis du
directoire, et de l'accuser dans la langue de tous les partis.
Parmi ces différens partis, Bonaparte ne pouvait faire qu'un choix. Les
patriotes ne lui convenaient pas du tout. Les uns, attachés à ce qui
existait, se défiaient de son ambition; les autres voulaient un coup de
main, puis rien que des agitations interminables, et on ne pouvait rien
fonder avec eux. D'ailleurs ils étaient en sens contraire de la marche
du temps, et ils exhalaient leurs dernières ardeurs. Les _pourris_
n'étaient rien, ils n'étaient quelque chose que dans le gouvernement,
où ils s'étaient naturellement introduits, car c'est là que tendent
toujours leurs voeux. Au reste, il n'y avait qu'à ne pas s'en occuper;
ils devaient venir à celui qui réunirait le plus de chances en sa
faveur, parce qu'ils voulaient rester en possession des places et de
l'argent. Le seul parti sur lequel Bonaparte pût s'appuyer était celui
qui, partageant les besoins de toute la population, voulût mettre la
république à l'abri des factions, en la constituant d'une manière
solide. C'était là qu'était tout avenir, c'était là qu'il devait se
ranger.
Son choix ne pouvait être douteux: par instinct seul il était fait
d'avance. Bonaparte avait horreur des hommes turbulens, dégoût des
hommes corrompus. Il ne pouvait aimer que ces hommes modérés qui
voulaient qu'on gouvernât pour eux. C'était d'ailleurs la nation même.
Mais il fallait attendre, se laisser prévenir par les offres des partis,
et observer leurs chefs, pour voir avec lesquels d'entre eux on pourrait
faire alliance.
Les partis étaient tous représentés au directoire. Les patriotes
avaient, comme on l'a vu, Moulins et Gohier. Les pourris avaient Barras.
Les politiques ou modérés avaient Sièyes et Roger-Ducos.
Gohier et Moulins, patriotes sincères et honnêtes, plus modérés que leur
parti, parce qu'ils étaient au pouvoir, admiraient Bonaparte; mais ne
voulant se servir de son épée que pour la gloire de la constitution
de l'an III, ils souhaitaient de l'envoyer aux armées. Bonaparte les
traitait avec beaucoup d'égards; il estimait leur honnêteté, car il l'a
toujours aimée chez les hommes (c'est un goût naturel et intéressé chez
un homme né pour gouverner). D'ailleurs, les égards qu'il avait pour eux
étaient un moyen de prouver qu'il honorait les vrais républicains. Sa
femme s'était liée avec celle de Gohier. Elle calculait aussi, et elle
avait dit à madame Gohier: «Mon intimité avec vous répondra à toutes les
calomnies.»
Barras, qui sentait sa fin politique approcher, et qui voyait dans
Bonaparte un successeur inévitable, le détestait profondément. Il aurait
consenti à le flatter comme autrefois, mais il se sentait plus méprisé
que jamais par lui, et il en demeurait éloigné. Bonaparte avait pour cet
épicurien ignorant, blasé, corrompu, une aversion tous les jours plus
insurmontable. Le nom de _pourris_ qu'il avait donné à lui et aux siens,
prouvait assez son dégoût et son mépris. Il était difficile qu'il
consentît à s'allier à lui.
Restait l'homme vraiment important, c'était Sièyes, entraînant à sa
suite Roger-Ducos. En appelant Sièyes au directoire au moment du
30 prairial, il semblait qu'on eût songé à se jeter dans ses bras.
Bonaparte lui en voulait presque d'avoir pris la première place en son
absence; d'avoir fixé un moment les esprits, et d'avoir fait naître des
espérances. Il avait contre lui une humeur qu'il ne s'expliquait
pas. Quoique fort opposés par le génie et les habitudes, ils avaient
cependant assez de supériorité pour s'entendre et se pardonner leurs
différences, mais trop d'orgueil pour se faire des concessions.
Malheureusement ils ne s'étaient point encore adressé la parole, et deux
grands esprits qui ne se sont pas encore flattés, sont naturellement
ennemis. Ils s'observaient, et chacun des deux attendait que l'autre fît
les premiers pas. Ils se rencontrèrent à dîner chez Gohier. Bonaparte
s'était senti assez au-dessus de Moreau pour faire les premiers pas; il
ne crut pas pouvoir les faire envers Sièyes, et il ne lui parla pas.
Celui-ci garda le même silence. Ils se retirèrent furieux. «Avez-vous
vu ce petit insolent? dit Sièyes; il n'a pas même salué le membre d'un
gouvernement qui aurait dû le faire fusiller.--Quelle idée a-t-on eue,
dit Bonaparte, de mettre ce prêtre au directoire? il est vendu à la
Prusse, et, si on n'y prend garde, il vous livrera à elle.» Ainsi, dans
les hommes de la plus grande supériorité, l'orgueil l'emporte même sur
la politique. Si, du reste, il en était autrement, ils n'auraient plus
cette hauteur qui les rend propres à dominer les hommes.
Ainsi, le personnage que Bonaparte avait le plus d'intérêt à gagner,
était celui pour lequel il avait le plus d'éloignement. Mais leurs
intérêts étaient tellement identiques, qu'ils allaient être, malgré
eux-mêmes, poussés l'un vers l'autre par leurs propres partisans.
Tandis qu'on s'observait, et que l'affluence chez Bonaparte allait
toujours croissant, celui-ci, incertain encore du parti qu'il devait
prendre, avait sondé Gohier et Ducos, pour savoir s'ils voudraient
consentir à ce qu'il fût directeur, quoiqu'il n'eût pas l'âge
nécessaire. C'était à la place de Sièyes qu'il aurait voulu entrer au
gouvernement. En excluant Sièyes, il devenait le maître de ses autres
collègues, et était assuré de gouverner sous leur nom. C'était sans
doute un succès bien incomplet; mais c'était un moyen d'arriver au
pouvoir, sans faire précisément une révolution; et une fois arrivé, il
avait le temps d'attendre. Soit qu'il fût sincère, soit qu'il voulût les
tromper, ce qui est possible, et leur persuader qu'il ne portait pas son
ambition au-delà d'une place au directoire, il les sonda et les trouva
intraitables sous le rapport de l'âge. Une dispense, quoique donnée
par les conseils, leur paraissait une infraction à la constitution. Il
fallut renoncer à cette idée.
Les deux directeurs Gohier et Moulins, commençant à s'inquiéter
de l'ardeur que Bonaparte montrait pour les fonctions politiques,
imaginèrent de l'éloigner, en lui donnant le commandement d'une armée.
Sièyes ne fut pas de cet avis, et dit avec humeur que, loin de lui
fournir l'occasion d'une gloire nouvelle, il fallait, au contraire,
l'oublier et le faire oublier. Comme on parlait de l'envoyer en Italie,
Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour n'avoir
pas envie d'y retourner. Enfin il fut décidé qu'on l'appellerait pour
l'inviter à prendre un commandement, en lui laissant le choix de l'armée
à commander.
Bonaparte, mandé, se rendit au directoire. Il connaissait le propos de
Barras. Avant qu'on lui eût notifié l'objet pour lequel on l'appelait,
il prit la parole d'un ton haut et menaçant, cita le propos dont il
avait à se plaindre, et, regardant Barras, dit que s'il avait fait
sa fortune en Italie, ce n'était pas, du moins, aux dépens de la
république. Barras se tut. Le président Gohier répondit à Bonaparte que
le gouvernement était persuadé que ses lauriers étaient la seule fortune
qu'il eût rapportée d'Italie. Il lui dit ensuite que le directoire
l'invitait à prendre un commandement, et lui laissait d'ailleurs le
choix de l'armée. Bonaparte répondit froidement qu'il n'était pas encore
assez reposé de ses fatigues, que la transition d'un climat sec à un
climat humide l'avait fortement éprouvé, et qu'il lui fallait encore
quelque temps pour se remettre. Il se retira sans plus d'explication.
Un pareil fait devait avertir les directeurs de ses vues, et l'avertir
lui-même de leurs défiances.
C'était un motif de se hâter: ses frères, ses conseillers habituels,
Roederer, Réal, Régnault de Saint-Jean-d'Angély, Bruix, Talleyrand, lui
amenaient tous les jours des membres du parti modéré et politique dans
les conseils. C'étaient, dans les cinq-cents, Boulay (de la Meurthe),
Gaudin, Chazal, Cabanis, Chénier; dans les anciens, Cornudet, Lemercier,
Fargues, Daunou. Leur avis à tous était qu'il fallait s'allier au
vrai parti, au parti réformateur, et s'unir à Sièyes, qui avait une
constitution toute faite, et la majorité dans le conseil des anciens.
Bonaparte était bien de leur avis, et sentait qu'il n'avait pas de choix
à faire; mais il fallait qu'on le rapprochât de Sièyes, et c'était
difficile. Cependant les intérêts étaient si grands, et il y avait
entre son orgueil et celui de Sièyes des entremetteurs si délicats,
si adroits, que l'alliance ne pouvait pas tarder à se faire. M. de
Talleyrand eût concilié des orgueils encore plus sauvages que celui de
ces deux hommes. Bientôt la négociation fut entamée et achevée. Il fut
convenu qu'une constitution plus forte serait donnée à la France, sous
les auspices de Sièyes et de Bonaparte. Sans qu'on se fût expliqué sur
la forme et l'espèce de cette constitution, il fut sous-entendu qu'elle
serait républicaine, mais qu'elle délivrerait la France de ce que
l'un et l'autre appelaient les bavards, et donnerait aux deux esprits
puissans qui s'alliaient la plus grande part d'influence.
Un systématique rêvant l'accomplissement trop différé de ses
conceptions, un ambitieux voulant régir le monde, étaient, au milieu
de ce néant de tous les systèmes et de toutes les forces, éminemment
propres à se coaliser. Peu importait l'incompatibilité de leur humeur.
L'adresse des intermédiaires et la gravité des intérêts suffisaient pour
pallier cet inconvénient, du moins pour un moment: et c'était assez d'un
moment pour faire une révolution.
Bonaparte était donc décidé à agir avec Sièyes et Roger-Ducos. Il
montrait toujours le même éloignement pour Barras, les mêmes égards pour
Gohier et Moulins, et gardait une égale réserve avec les trois. Mais
Fouché, habile à deviner la fortune naissante, voyait avec le plus grand
regret l'éloignement de Bonaparte pour son patron Barras, et était
désolé de voir que Barras ne fît rien pour vaincre cet éloignement. Il
était tout à fait décidé à passer dans le camp du nouveau César; mais
hésitant, par un reste de pudeur, à abandonner son protecteur, il aurait
voulu l'y entraîner à sa suite. Assidu auprès de Bonaparte, et assez
bien accueilli, parce qu'il avait le portefeuille de la police, il
tâchait de vaincre sa répugnance pour Barras. Il était secondé par Réal,
Bruix, et les autres conseillers du général. Croyant avoir réussi, il
engagea Barras à inviter Bonaparte à dîner. Barras l'invita pour le
8 brumaire (30 octobre). Bonaparte s'y rendit. Après le dîner,
ils commencèrent à s'entretenir des affaires. Bonaparte et Barras
s'attendaient. Barras entra le premier en matière. Il débuta par des
généralités sur sa situation personnelle. Espérant sans doute que
Bonaparte affirmerait le contraire, il lui dit qu'il était malade, usé,
et condamné à renoncer aux affaires. Bonaparte gardant toujours le
silence, Barras ajouta que la république était désorganisée, qu'il
fallait, pour la sauver, concentrer le pouvoir et nommer un président;
et puis il nomma le général Hédouville, comme digne d'être élu.
Hédouville était aussi inconnu que peu capable. Barras déguisait sa
pensée, et désignait Hédouville pour ne pas se nommer lui-même. «Quant
à vous, général, ajouta-t-il, votre intention est de vous rendre à
l'armée; allez y acquérir une gloire nouvelle, et replacer la France à
son véritable rang. Moi, je vais me rejeter dans la retraite dont j'ai
besoin.» Bonaparte jeta un regard fixe sur Barras, ne répondit rien, et
laissa là l'entretien. Barras interdit n'ajouta plus une seule parole.
Bonaparte se retira sur-le-champ, et, avant de quitter le Luxembourg,
passa dans l'appartement de Sièyes. Il vint lui déclarer d'une manière
expresse qu'il voulait marcher avec lui seul, et qu'ils n'avaient plus
qu'à convenir des moyens d'exécution. L'alliance fut scellée dans cette
entrevue, et on convint de tout préparer pour le 18 ou le 20 brumaire.
Bonaparte en rentrant chez lui y trouva Fouché, Réal et les amis de
Barras. «Eh bien, votre Barras, leur dit-il, savez-vous ce qu'il m'a
proposé? de faire un président qui serait Hédouville, c'est-à-dire lui,
et de m'en aller, moi, à l'armée. Il n'y a rien à faire avec un pareil
homme.» Les amis de Barras voulurent réparer cette maladresse et
cherchèrent à l'excuser. Mais Bonaparte insista peu, et changea
d'entretien, car son parti était pris. Fouché se rendit aussitôt chez
Barras, pour lui faire des reproches, et pour l'engager à aller corriger
l'effet de ses gaucheries. Dès le lendemain matin, Barras courut chez
Bonaparte pour excuser ses paroles de la veille; il lui offrit son
dévouement et sa coopération à tout ce qu'il voudrait tenter. Bonaparte
l'écouta peu, lui répondit par des généralités, et à son tour lui parla
de ses fatigues, de sa santé délabrée, et de son dégoût des hommes et
des affaires.
Barras se vit perdu et sentit son rôle achevé. Il était temps qu'il
recueillît le prix de ses doubles intrigues et de ses lâches défections.
Les patriotes ardens n'en voulaient plus depuis sa conduite envers la
société du Manége; les républicains, attachés à la constitution de
l'an III, n'avaient que du mépris et de la défiance pour lui. Les
réformateurs, les politiques, n'y voyaient qu'un homme déconsidéré, et
lui appliquaient le mot de _pourri_, imaginé par Bonaparte. Il ne lui
restait que quelques intrigues avec les royalistes, au moyen de certains
émigrés cachés dans sa cour. Ces intrigues étaient fort anciennes:
elles avaient commencé dès le 18 fructidor. Il en avait fait part au
directoire, et s'était fait autoriser à les poursuivre, pour avoir dans
les mains les fils de la contre-révolution. Il s'était ainsi ménagé
le moyen de trahir à volonté la république ou le prétendant. Il était
question dans ce moment, avec ce dernier, d'une somme de quelques
millions, pour seconder son retour. Il est possible, du reste, que
Barras ne fût pas sincère avec le prétendant, car tous ses goûts
devaient être pour la république. Mais savoir au juste les préférences
de ce vieux corrompu, serait difficile. Peut-être les ignorait-il
lui-même. D'ailleurs, à ce point de corruption, un peu d'argent doit
malheureusement prévaloir sur toutes les préférences de goût ou
d'opinion.
Fouché, désespéré de voir son patron perdu, désespéré surtout de se voir
compromis dans sa disgrâce, redoubla d'assiduités auprès de Bonaparte.
Celui-ci, se défiant d'un pareil homme, lui cacha tous ses secrets; mais
Fouché ne se rebutant pas, parce qu'il voyait la victoire de Bonaparte
assurée, résolut de vaincre ses rigueurs à force de services. Il avait
la police, il la faisait habilement, et il savait que l'on conspirait
partout. Il se garda d'en avertir le directoire, dont la majorité,
composée de Moulins, Gohier et Barras, aurait pu tirer de ses
révélations un parti funeste aux conjurés.
Il y avait une quinzaine de jours que Bonaparte était à Paris, et
presque tout était déjà préparé. Berthier, Lannes, Murat, gagnaient
chaque jour les officiers et les généraux. Parmi eux, Bernadotte
par jalousie, Jourdan par attachement à la république, Augereau par
jacobinisme, s'étaient rejetés en arrière, et avaient communiqué
leurs craintes à tous les patriotes des cinq-cents; mais la masse des
militaires était gagnée. Moreau, républicain sincère, mais suspect aux
patriotes qui dominaient, mécontent du directoire qui avait si mal
récompensé ses talens, n'avait de recours qu'en Bonaparte. Caressé,
gagné par lui, et supportant très bien un supérieur, il déclara qu'il
seconderait tous ses projets. Il ne voulait pas être mis dans le secret,
car il avait horreur des intrigues politiques, mais il demandait à être
appelé au moment de l'exécution. Il y avait à Paris les 8e et 9e de
dragons, qui avaient servi autrefois sous Bonaparte en Italie, et qui
lui étaient dévoués. Le 21e de chasseurs, organisé par lui quand il
commandait l'armée de l'intérieur, et qui avait compté autrefois Murat
dans ses rangs, lui appartenait également. Ces régimens demandaient
toujours à défiler devant lui. Les officiers de la garnison, les
adjudans de la garde nationale, demandaient aussi à lui être présentés,
et ne l'avaient pas encore obtenu. Il différait, se réservant de faire
concourir cette réception avec ses projets. Ses deux frères, Lucien et
Joseph, et les députés de son parti, faisaient chaque jour de nouvelles
conquêtes dans les conseils.
Une entrevue fut fixée le 15 brumaire avec Sièyes, pour convenir du plan
et des moyens d'exécution. Ce même jour, les conseils devaient donner un
banquet au général Bonaparte, comme on avait fait au retour d'Italie. Ce
n'était point comme alors les conseils qui le donnaient officiellement.
La chose avait été proposée en comité secret; mais les cinq-cents, qui,
dans le premier moment du débarquement, avaient nommé Lucien président,
pour honorer le général dans la personne de son frère, étaient
maintenant en défiance, et se refusaient à donner un banquet. Il fut
décidé alors qu'on le donnerait par souscription. Du reste, le nombre
des souscripteurs fut de six à sept cents. Le repas eut lieu à l'église
Saint-Sulpice; il fut froid et silencieux: tout le monde s'observait et
gardait la plus grande réserve. Il était visible qu'on s'attendait à un
grand événement, et qu'il était l'ouvrage d'une partie des assistans.
Bonaparte fut sombre et préoccupé. C'était assez naturel, puisqu'au
sortir de là il allait arrêter le lieu et l'heure d'une conjuration. A
peine le dîner était-il achevé, qu'il se leva, fit avec Berthier le tour
des tables, adressa quelques paroles aux députés, et se retira ensuite
précipitamment.
Il se rendit chez Sièyes pour faire avec lui ses derniers arrangemens.
Là, on convint d'abord du gouvernement qu'on substituerait à celui qui
existait. Il fut arrêté qu'on suspendrait les conseils pour trois mois,
qu'on substituerait aux cinq directeurs trois consuls provisoires, qui,
pendant ces trois mois, auraient une espèce de dictature et seraient
chargés de faire une constitution. Bonaparte, Sièyes et Roger-Ducos,
devaient être les trois consuls. Il s'agissait ensuite de trouver les
moyens d'exécution. Sièyes avait la majorité assurée dans les anciens.
Comme on parlait tous les jours de projets incendiaires, formés par
les jacobins, on imagina de supposer de leur part un projet d'attentat
contre la représentation nationale. La commission des inspecteurs des
anciens, toute à la disposition de Sièyes, devait proposer de transférer
le corps législatif à Saint-Cloud. La constitution donnait, en effet,
ce droit au conseil des anciens. Ce conseil devait à cette mesure en
ajouter une autre qui n'était pas autorisée par la constitution, c'était
de confier le soin de protéger la translation à un général de son choix,
c'est-à-dire à Bonaparte. Les anciens devaient lui déférer en même temps
le commandement de la 17e division militaire et de toutes les troupes
cantonnées dans Paris. Bonaparte, avec ces forces, devait conduire le
corps législatif à Saint-Cloud. Là, on espérait devenir maître des
cinq-cents, et leur arracher le décret d'un consulat provisoire.
Sièyes et Roger-Ducos devaient donner ce jour même leur démission de
directeurs. On se proposait d'emporter celle de Barras, Gohier ou
Moulins. Alors le directoire était désorganisé par la dissolution de
la majorité; on allait dire aux cinq-cents qu'il n'y avait plus de
gouvernement, et on les obligeait à nommer les trois consuls. Ce plan
était parfaitement conçu, car il faut toujours, quand on veut faire
une révolution, déguiser l'illégal autant qu'on le peut, se servir
des termes d'une constitution pour la détruire, et des membres d'un
gouvernement pour le renverser.
On fixa le 18 brumaire pour provoquer le décret de translation, et le
19 pour la séance décisive à Saint-Cloud. On se partagea la tâche. Le
décret de translation, le soin de l'obtenir, fut confié à Sièyes et à
ses amis. Bonaparte se chargea d'avoir la force armée et de conduire les
troupes aux Tuileries.
Tout étant arrêté, ils se séparèrent. Il n'était bruit de toutes parts
que d'un grand événement près d'éclater. C'est toujours ainsi que cela
s'était passé. Il n'y a de révolutions qui réussissent que celles qui
peuvent être connues d'avance. Fouché d'ailleurs se gardait d'avertir
les trois directeurs restés en dehors de la conjuration. Dubois-Crancé,
malgré sa déférence pour les lumières de Bonaparte en matière de guerre,
était chaud patriote; il eut avis du projet, courut le dénoncer à Gohier
et à Moulins, mais n'en fut pas cru. Ils croyaient bien à une grande
ambition, mais non encore à une conjuration prête à éclater. Barras
voyait bien un grand mouvement; mais il se sentait perdu de toute façon,
et il se laissait lâchement aller aux événemens.
La commission des anciens, que présidait le député Cornet, eut la
mission de tout préparer dans la nuit du 17 au 18, pour faire rendre le
décret de translation. On ferma les volets et les rideaux des fenêtres,
pour que le public ne fût pas averti par les lumières du travail de
nuit qui se faisait dans les bureaux de la commission. On eut soin
de convoquer le conseil des anciens pour sept heures, et celui des
cinq-cents pour onze. De cette manière, le décret de translation devait
être rendu avant que les cinq-cents fussent en séance; et, comme toute
délibération était interdite par la constitution à l'instant où le
décret de translation était promulgué, on fermait par cette promulgation
la tribune des cinq-cents, et on s'épargnait toute discussion
embarrassante. On eut un autre soin, ce fut de différer pour certains
députés l'envoi des lettres de convocation. On fut certain par là que
ceux dont on se défiait n'arriveraient qu'après la décision rendue.
De son côté, Bonaparte avait pris toutes les précautions nécessaires. Il
avait mandé le colonel Sébastiani, qui commandait le 9e de dragons, pour
s'assurer des dispositions du régiment. Ce régiment se composait
de quatre cents hommes à pied et de six cents hommes à cheval. Il
renfermait beaucoup de jeunes soldats; mais les vieux soldats d'Arcole
et de Rivoli y donnaient le ton. Le colonel répondit du régiment à
Bonaparte. Il fut convenu que le colonel, sous prétexte de passer une
revue, sortirait à cinq heures de ses casernes, distribuerait son
monde, partie sur la place de la Révolution, partie dans le jardin des
Tuileries, et qu'il viendrait lui-même, avec deux cents hommes à cheval,
occuper les rues du Mont-Blanc et Chantereine. Bonaparte fit ensuite
dire aux colonels des autres régimens de cavalerie, qu'il les passerait
en revue le 18. Il fit dire aussi à tous les officiers qui demandaient
à lui être présentés, qu'il les recevrait le matin du même jour. Pour
excuser le choix de l'heure, il prétexta un voyage. Il avertit Moreau et
tous les généraux de vouloir bien se trouver rue Chantereine à la même
heure. A minuit, il envoya un aide-de-camp à Lefebvre pour l'engager à
passer chez lui à six heures du matin. Lefebvre était tout dévoué au
directoire; mais Bonaparte comptait bien qu'il ne résisterait pas à son
ascendant. Il n'avait fait prévenir ni Bernadotte ni Augereau. Il avait
eu soin, pour tromper Gohier, de s'inviter à dîner chez lui le 18 même,
avec toute sa famille, et en même temps, pour le décider à donner sa
démission, il le fit prier par sa femme de venir le lendemain matin, à
huit heures, déjeuner rue Chantereine.
Le 18 au matin, un mouvement imprévu de ceux mêmes qui concouraient à
le produire, se manifesta de toutes parts. Une nombreuse cavalerie
parcourait les boulevards; tout ce qu'il y avait de généraux et
d'officiers dans Paris se rendaient en grand uniforme rue Chantereine,
sans se douter de l'affluence qu'ils allaient y trouver. Les députés
des anciens couraient à leur poste, étonnés de cette convocation
si soudaine. Les cinq-cents ignoraient, pour la plupart, ce qui se
préparait. Gohier, Moulins, Barras, étaient dans une complète ignorance.
Mais Sièyes, qui depuis quelque temps prenait des leçons d'équitation,
et Roger-Ducos, étaient déjà à cheval, et se rendaient aux Tuileries.
Dès que les anciens se furent assemblés, le président de la commission
des inspecteurs prit la parole. La commission chargée de veiller à
la sûreté du corps législatif avait, dit-il, appris que des projets
sinistres se tramaient, que des conspirateurs accouraient en foule à
Paris, y tenaient des conciliabules, et y préparaient des attentats
contre la liberté de la représentation nationale. Le député Cornet
ajouta que le conseil des anciens avait dans les mains le moyen de
sauver la république, et qu'il devait en user. Ce moyen, c'était de
transférer le corps législatif à Saint-Cloud pour le soustraire aux
attentats des conspirateurs, de mettre pendant ce temps la tranquillité
publique sous la garde d'un général capable de l'assurer, et de choisir
Bonaparte pour ce général. A peine la lecture de cette proposition et du
décret qui la contenait était-elle achevée, qu'une certaine émotion
se manifesta dans le conseil. Quelques membres voulurent s'y opposer;
Cornudet, Lebrun, Fargues, Régnier, l'appuyèrent. Le nom de Bonaparte,
qu'on avait fait valoir, et de l'appui duquel on se savait assuré,
décida la majorité. A huit heures le décret était rendu. Il transférait
les conseils à Saint-Cloud, et les y convoquait pour le lendemain à
midi. Bonaparte était nommé général en chef de toutes les troupes
contenues dans la 17e division militaire, de la garde du corps
législatif, de la garde du directoire, des gardes nationales de Paris et
des environs. Lefebvre, le commandant actuel de la 17e division, était
mis sous ses ordres. Bonaparte avait ordre de venir à la barre recevoir
le décret, et prêter serment dans les mains du président. Un messager
d'état fut chargé de porter sur-le-champ le décret au général.
Le messager d'état, qui était le député Cornet lui-même, trouva les
boulevards encombrés d'une nombreuse cavalerie; la rue du Mont-Blanc, la
rue Chantereine, remplies d'officiers et de généraux en grand uniforme.
Tous accouraient se rendre à l'invitation du général Bonaparte. Les
salons de celui-ci étant trop petits pour recevoir autant de monde,
il fit ouvrir les portes, s'avança sur le perron, et harangua les
officiers. Il leur dit que la France était en danger, et qu'il comptait
sur eux pour l'aider à la sauver. Le député Cornet lui présentant le
décret, il s'en saisit, le leur lut, et leur demanda s'il pouvait
compter sur leur appui. Tous répondirent, en mettant la main sur
leurs épées, qu'ils étaient prêts à le seconder. Il s'adressa aussi à
Lefebvre. Celui-ci, voyant les troupes en mouvement sans son ordre,
avait interrogé le colonel Sébastiani, qui, sans lui répondre, lui avait
enjoint d'entrer chez le général Bonaparte. Lefebvre était entré avec
humeur. «Eh bien! Lefebvre, lui dit Bonaparte, vous, l'un des soutiens
de la république, voulez-vous la laisser périr dans les mains de ces
_avocats_? Unissez-vous à moi pour m'aider à la sauver. Tenez, ajouta
Bonaparte en prenant un sabre, voilà le sabre que je portais aux
Pyramides; je vous le donne comme un gage de mon estime et de ma
confiance.--Oui, reprit Lefebvre tout ému, jetons les _avocats_ à la
rivière!» Joseph avait amené Bernadotte; mais celui-ci, voyant de quoi
il s'agissait, se retira pour aller avertir les patriotes. Fouché
n'était point dans le secret; mais, averti de l'événement, il avait
ordonné la fermeture des barrières, et suspendu le départ des courriers
et des voitures publiques. Il vint en toute hâte en avertir Bonaparte,
et lui faire ses protestations de dévouement. Bonaparte, qui l'avait
laissé de côté jusqu'ici, ne le repoussa point, mais lui dit que ses
précautions étaient inutiles, qu'il ne fallait ni fermer les barrières,
ni suspendre le cours ordinaire des choses, qu'il marchait avec la
nation et comptait sur elle. Bonaparte apprit dans le moment que Gohier
n'avait pas voulu se rendre à son invitation; il en témoigna quelque
humeur, et lui fit dire par un intermédiaire qu'il se perdrait
inutilement en voulant résister. Il monta aussitôt à cheval pour se
rendre aux Tuileries, et prêter serment devant le conseil des anciens.
Presque tous les généraux de la république étaient à cheval à ses côtés.
Moreau, Macdonald, Berthier, Lannes, Murat, Leclerc, étaient derrière
lui comme ses lieutenans. Il trouva aux Tuileries les détachemens du 9e,
les harangua, et, après les avoir enthousiasmés, entra dans le palais.
Il se présenta devant les anciens, accompagné de ce magnifique
état-major. Sa présence causa une vive sensation, et prouva aux anciens
qu'ils s'étaient associés à un homme puissant, et qui avait tous les
moyens nécessaires pour faire réussir un coup d'état. Il se présenta à
la barre: «Citoyens représentans, dit-il, la république allait périr,
votre décret vient de la sauver! Malheur à ceux qui voudraient s'opposer
à son exécution; aidé de tous mes compagnons d'armes rassemblés ici
autour de moi, je saurai prévenir leurs efforts. On cherche en vain des
exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits; rien dans l'histoire
ne ressemble au dix-huitième siècle, et rien dans ce siècle ne ressemble
à sa fin... Nous voulons la république..... Nous la voulons fondée sur
la vraie liberté, sur le régime représentatif... Nous l'aurons, je le
jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d'armes.....» Nous le
jurons tous, répétèrent les généraux et les officiers qui étaient à la
barre. La manière dont Bonaparte venait de prêter son serment était
adroite, en ce qu'il avait évité de prêter serment à la constitution. Un
député voulut prendre la parole pour en faire la remarque; le président
la lui refusa, sur le motif que le décret de translation interdisait
toute délibération. On se sépara sur-le-champ. Bonaparte se rendit alors
dans le jardin, monta à cheval, accompagné de tous les généraux,
et passa en revue les régimens de la garnison, qui arrivaient
successivement. Il adressa une harangue courte et énergique aux soldats,
et leur dit qu'il allait faire une révolution qui leur rendrait
l'abondance et la gloire. Des cris de _vive Bonaparte!_ retentissaient
dans les rangs. Le temps était superbe, l'affluence extraordinaire: tout
semblait seconder l'inévitable attentat qui allait terminer la confusion
par le pouvoir absolu.
Dans ce moment, les cinq-cents, avertis de la révolution qui se
préparait, s'étaient rendus en tumulte à la salle de leurs séances. A
peine réunis, ils avaient reçu un message des anciens, contenant le
décret de translation. A cette lecture, une foule de voix avaient éclaté
à la fois; mais le président Lucien Bonaparte les avait réduites au
silence, en vertu de la constitution qui ne leur permettait plus de
délibérer. Les cinq-cents s'étaient séparés aussitôt; les plus ardens,
courant les uns chez les autres, formaient des conciliabules, pour
s'indigner en commun, et imaginer quelques moyens de résistance. Les
patriotes des faubourgs étaient en grande agitation, et s'ameutaient
autour de Santerre.
Pendant ce temps, Bonaparte, ayant achevé la revue des troupes, était
rentré aux Tuileries, et s'était rendu à la commission des inspecteurs
des anciens. Celle des cinq-cents avait entièrement adhéré à la
révolution nouvelle, et se prêtait à tout ce qu'on préparait. C'était là
que tout devait se faire, sous le prétexte d'exécuter la translation.
Bonaparte y siégea en permanence. Déjà le ministre de la justice
Cambacérès s'y était rendu. Fouché y vint de son côté. Sièyes et
Roger-Ducos venaient d'y donner leur démission. Il importait d'en avoir
encore une troisième au directoire, parce qu'alors la majorité étant
dissoute, il n'y avait plus de pouvoir exécutif, et on n'avait plus à
craindre un dernier acte d'énergie de sa part. On n'espérait pas que
Gohier ni Moulins la donnassent; on dépêcha M. de Talleyrand et l'amiral
Bruix à Barras, pour lui arracher la sienne.
Bonaparte distribua ensuite le commandement des troupes. Il chargea
Murat, avec une nombreuse cavalerie et un corps de grenadiers, d'aller
occuper Saint-Cloud. Serrurier fut mis au _Point-du-Jour_ avec une
réserve. Lannes fut chargé de commander les troupes qui gardaient les
Tuileries. Bonaparte donna ensuite à Moreau une commission singulière,
et certainement la moins honorable de toutes, dans ce grand événement:
il le chargea d'aller, avec cinq cents hommes, garder le Luxembourg.
Moreau avait pour instruction de bloquer les directeurs, sous prétexte
de veiller à leur sûreté, et de leur interdire absolument toute
communication au dehors. Bonaparte fit signifier en même temps au
commandant de la garde directoriale de lui obéir, de quitter avec sa
troupe le Luxembourg, et de venir se rendre auprès de lui aux Tuileries.
On prit enfin une dernière et importante précaution, avec le secours de
Fouché. Le directoire avait la faculté de suspendre les municipalités;
le ministre Fouché, agissant en sa qualité de ministre de la police,
comme s'il était autorisé par le directoire, suspendit les douze
municipalités de Paris, et leur enleva tout pouvoir. Il ne restait, par
ce moyen, aux patriotes, aucun point de ralliement, ni au directoire,
ni dans les douze communes qui avaient succédé à la grande commune
d'autrefois. Fouché fit ensuite afficher des placards, pour inviter les
citoyens à l'ordre et au repos, et leur assurer qu'on travaillait dans
ce moment à sauver la république de ses périls.
Ces mesures réussirent complètement. L'autorité du général Bonaparte
fut reconnue partout, bien que le conseil des anciens n'eût pas agi
constitutionnellement en la lui conférant. Ce conseil, en effet, pouvait
bien ordonner la translation, mais ne pouvait pas nommer un chef suprême
de la force armée. Moreau se rendit au Luxembourg, et le bloqua avec
cinq cents hommes. Le commandant de la garde directoriale, Jubé,
obéissant sur-le-champ aux ordres qu'il venait de recevoir, fit
monter sa troupe à cheval, et quitta le Luxembourg pour se rendre aux
Tuileries. Pendant ce temps, les trois directeurs, Moulins, Gohier
et Barras, étaient dans une cruelle perplexité. Moulins et Gohier,
s'apercevant enfin de la conjuration qui leur avait échappé, s'étaient
rendus dans l'appartement de Barras pour lui demander s'il voulait tenir
ferme avec eux, et former la majorité. Le voluptueux directeur était
dans le bain, et apprenait à peine ce que Bonaparte faisait dans Paris.
«Cet homme, s'écria-t-il avec une expression grossière, nous a tous
trompés.» Il promit de s'unir à ses collègues, car il promettait
toujours, et il envoya son secrétaire Bottot aux Tuileries pour aller à
la découverte. Mais à peine Gohier et Moulins l'eurent-ils quitté, qu'il
tomba dans les mains de Bruix et de M. de Talleyrand. Il n'était pas
difficile de lui faire sentir l'impuissance à laquelle il était réduit,
et on n'avait pas à craindre qu'il voulût succomber glorieusement en
défendant la constitution directoriale. On lui promit repos et fortune,
et il consentit à donner sa démission. On lui avait rédigé une lettre
qu'il signa, et que MM. de Talleyrand et Bruix se hâtèrent de porter
à Bonaparte. Dès cet instant, Gohier et Moulins firent pour parvenir
auprès de lui des efforts inutiles, et apprirent qu'il venait de se
démettre. Réduits à eux seuls, n'ayant plus le droit de délibérer, ils
ne savaient quel parti prendre, et ils voulaient cependant remplir
loyalement leurs devoirs envers la constitution de l'an III. Ils
résolurent donc de se rendre à la commission des inspecteurs, pour
demander à leurs deux collègues, Sièyes et Ducos, s'ils voulaient se
réunir à eux pour reconstituer la majorité, et promulguer du moins le
décret de translation. C'était là une triste ressource. Il n'était
pas possible de réunir une force armée, et de venir lever un étendard
contraire à celui de Bonaparte; dès lors il était inutile d'aller aux
Tuileries, affronter Bonaparte au milieu de son camp et de toutes ses
forces.
Ils s'y rendirent cependant, et on les y laissa aller. Ils trouvèrent
Bonaparte entouré de Sièyes, Ducos, d'une foule de députés et d'un
nombreux état-major. Bottot, le secrétaire de Barras, venait d'être fort
mal accueilli. Bonaparte, élevant la voix, lui avait dit: «Qu'a-t-on
fait de cette France, que j'avais laissée si brillante? j'avais laissé
la paix, j'ai retrouvé la guerre; j'avais laissé des victoires, j'ai
retrouvé des revers; j'avais laissé les millions de l'Italie, et j'ai
trouvé des lois spoliatrices et la misère. Que sont devenus cent mille
Français que je connaissais, tous mes compagnons de gloire? ils sont
morts!» L'envoyé Bottot s'était retiré atterré; mais dans ce moment la
démission de Barras était arrivée et avait calmé le général. Il dit à
Gohier et Moulins qu'il était satisfait de les voir; qu'il comptait
sur leur démission, parce qu'il les croyait trop bons citoyens pour
s'opposer à une révolution inévitable et salutaire. Gohier répondit avec
force qu'il ne venait avec son collègue Moulins que pour travailler
à sauver la république. «Oui, repartit Bonaparte, la sauver, et avec
quoi?... avec les moyens de la constitution, qui croule de toutes
parts?--Qui vous a dit cela? répliqua Gohier. Des personnes qui n'ont ni
le courage, ni la volonté de marcher avec elle.» Une altercation assez
vive s'engagea entre Gohier et Bonaparte. Dans ce moment, on apporta
un billet au général. Il contenait l'avis d'une grande agitation au
faubourg Saint-Antoine. «Général Moulins, dit Bonaparte, vous êtes
parent de Santerre?--Non, répondit Moulins, je ne suis pas son parent,
mais son ami.--J'apprends, ajouta Bonaparte, qu'il remue dans les
faubourgs; dites-lui qu'au premier mouvement je le fais fusiller.»
Moulins répliqua avec force à Bonaparte, qui lui répéta qu'il ferait
fusiller Santerre. L'altercation continua avec Gohier. Bonaparte lui dit
en finissant: «La république est en péril, il faut la sauver... _je le
veux_. Sièyes et Ducos ont donné leur démission; Barras vient de donner
la sienne. Vous êtes deux, isolés, impuissans, vous ne pouvez rien; je
vous engage à ne pas résister.» Gohier et Moulins répondirent qu'ils ne
déserteraient pas leur poste. Ils retournèrent au Luxembourg, où ils
furent dès ce moment consignés, séparés l'un de l'autre, et privés de
toute communication par les ordres de Bonaparte transmis à Moreau.
Barras venait de partir pour sa terre de Gros-Bois, escorté par un
détachement de dragons.
Il n'y avait donc plus de pouvoir exécutif! Bonaparte avait seul la
force dans les mains. Tous les ministres étaient réunis auprès de lui, à
la commission des inspecteurs. Tous les ordres partaient de là, comme
du seul point où il existât une autorité organisée. La journée s'acheva
avec assez de calme. Les patriotes formaient de nombreux conciliabules,
proposaient des résolutions désespérées, mais sans croire à la
possibilité de les exécuter, tant on redoutait l'ascendant de Bonaparte
sur les troupes!
Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs. L'objet de ce
conseil était de convenir, avec les principaux membres des anciens, de
ce qu'on ferait le lendemain à Saint-Cloud. Le projet arrêté avec
Sièyes était de proposer l'ajournement des conseils avec un consulat
provisoire. Cette proposition présentait quelques difficultés. Beaucoup
de membres des anciens, qui avaient contribué à rendre le décret
de translation, s'effrayaient maintenant de la domination du parti
militaire. Ils n'avaient pas cru que l'on songeât à créer une dictature
au profit de Bonaparte et de ses deux associés; ils auraient voulu
seulement que l'on composât autrement le directoire, et, malgré l'âge de
Bonaparte, ils auraient consenti à le nommer directeur. Ils en firent
la proposition. Mais Bonaparte répondit, d'un ton décidé, que la
constitution ne pouvait plus marcher, qu'il fallait une autorité plus
concentrée, et surtout un ajournement de tous les débats politiques qui
agitaient la république. La nomination de trois consuls et la suspension
des conseils jusqu'au 1er ventôse furent donc proposées. Après une
discussion assez longue, ces mesures furent adoptées. On choisit
Bonaparte, Sièyes et Ducos pour consuls. Le projet fut rédigé et dut
être proposé le lendemain matin à Saint-Cloud. Sièyes, connaissant
parfaitement les mouvemens révolutionnaires, voulait qu'on arrêtât dans
la nuit quarante des meneurs des cinq-cents. Bonaparte ne le voulut pas,
et eut à s'en repentir.
La nuit fut assez tranquille. Le lendemain matin, 19 brumaire (10
novembre), la route de Saint-Cloud était couverte de troupes, de
voitures et de curieux. Trois salles avaient été préparées au château:
l'une pour les anciens, l'autre pour les cinq-cents, la troisième
pour la commission des inspecteurs et pour Bonaparte. Les préparatifs
devaient être achevés à midi, mais ils ne purent l'être avant deux
heures. Ce retard manqua de devenir funeste aux auteurs de la révolution
nouvelle. Les députés des deux conseils se promenaient dans les jardins
de Saint-Cloud, et s'entretenaient ensemble avec une extrême vivacité.
Ceux des cinq-cents, irrités d'avoir été déportés en quelque sorte par
ceux des anciens, avant même qu'ils pussent prendre la parole, leur
demandaient naturellement ce qu'ils voulaient, ce qu'ils projetaient
pour la journée. «Le gouvernement est décomposé, leur disaient-ils;
eh bien, soit; nous convenons qu'il faut le recomposer, et qu'il en a
besoin. Voulez-vous, au lieu d'hommes ineptes et sans renommée, y porter
des hommes imposans; voulez-vous y porter Bonaparte?..... quoiqu'il
n'ait pas l'âge requis, nous y consentons encore.» Ces questions
pressantes, embarrassaient les anciens. Il fallait convenir qu'on
voulait autre chose, et qu'on avait le projet d'un renversement de
constitution. Quelques-uns d'entre eux firent des insinuations à ce
sujet; mais elles furent mal accueillies. Les anciens, déjà effrayés la
veille de ce qui s'était passé à la commission des inspecteurs, furent
ébranlés tout à fait, en voyant la résistance qui se manifestait dans
les cinq-cents. Dès ce moment, les dispositions du corps législatif
parurent douteuses, et le projet de révolution fut très compromis.
Bonaparte était à cheval à la tête de ses troupes; Sièyes et Ducos
avaient une chaise de poste, attelée de six chevaux, qui les attendait
à la grille de Saint-Cloud. Beaucoup d'autres personnages en avaient
aussi, se disposant, en cas d'échec, à prendre la fuite. Sièyes, du
reste, montra dans toute cette scène un rare sang-froid et une grande
présence d'esprit. On craignait que Jourdan, Augereau et Bernadotte
ne vinssent parler aux troupes. On donna l'ordre de sabrer le premier
individu qui se présenterait pour les haranguer, représentant ou
général, n'importe.
La séance des deux conseils s'ouvrit à deux heures. Dans les anciens,
des réclamations s'élevèrent de la part des membres qui n'avaient pas
été convoqués la veille pour assister à la discussion sur le décret de
translation. Ces réclamations furent écartées, puis on s'occupa d'une
notification aux cinq-cents, pour leur apprendre que le conseil était en
majorité, et prêt à délibérer. Aux cinq-cents, la délibération commença
autrement. Le député Gaudin, qui avait mission de Sièyes et de Bonaparte
d'ouvrir la discussion, parla d'abord des dangers que courait la
république, et proposa deux choses: premièrement de remercier les
anciens d'avoir transféré le corps législatif à Saint-Cloud, et
secondement de former une commission chargée de faire un rapport sur les
dangers de la république, et sur les moyens de pourvoir à ces dangers.
Si cette proposition avait été adoptée, on avait un rapport tout
préparé, et on eût proposé le consulat provisoire et l'ajournement.
Mais à peine le député Gaudin a-t-il achevé de parler, qu'un orage
épouvantable éclate dans l'assemblée. Des cris violens retentissent; on
entend de toutes parts: «A bas les dictateurs, point de dictature, vive
la constitution!--La constitution ou la mort! s'écrie Delbrel.... Les
baïonnettes ne nous effraient pas, nous sommes libres ici.» Ces paroles
sont suivies de nouveaux cris. Quelques députés furieux répètent
en regardant le président Lucien: «Point de dictature, à bas les
dictateurs!» A ces cris insultans, Lucien prend la parole. «Je sens
trop, dit-il, la dignité de président pour souffrir plus long-temps les
menaces insolentes de certains orateurs; je les rappelle à l'ordre.»
Cette injonction ne les calme pas, et les rend plus furieux. Après une
longue agitation, le député Grandmaison propose de prêter serment à la
constitution de l'an III. La proposition est aussitôt accueillie. On
demande de plus l'appel nominal. L'appel nominal est aussi adopté.
Chaque député vient à son tour prêter serment à la tribune, aux cris et
aux applaudissemens de tous les assistans. Lucien est obligé lui-même de
quitter le fauteuil, pour prêter le serment qui ruine les projets de son
frère.
Les événemens prenaient une tournure dangereuse. Au lieu de nommer une
commission pour écouter des projets de réforme, les cinq-cents prêtaient
un serment de maintenir ce qui existait, et les anciens ébranlés étaient
prêts à reculer. C'était une révolution manquée. Le danger était
imminent. Augereau, Jourdan, les patriotes influens, étaient à
Saint-Cloud, attendant le moment favorable pour ramener les troupes de
leur côté. Bonaparte et Sièyes arrêtent sur-le-champ qu'il faut agir, et
ramener à soi la masse flottante. Bonaparte se décide à se présenter aux
deux conseils à la tête de son état-major. Il rencontre Augereau, qui
d'un ton railleur lui dit: «Vous voilà dans une jolie position!--Les
affaires étaient en bien plus mauvais état à Arcole,» lui répond
Bonaparte; et il se rend à la barre des anciens. Il n'avait point
l'habitude des assemblées. Parler pour la première fois en public est
embarrassant, effrayant même pour les esprits les plus fermes, et dans
les circonstances les plus ordinaires. Au milieu de pareils événemens,
et pour un homme qui n'avait jamais paru à une tribune, ce devait être
bien plus difficile encore. Bonaparte, fort ému, prend la parole,
et d'une voix entrecoupée, mais forte, dit aux anciens: «Citoyens
représentans, vous n'êtes point dans des circonstances ordinaires, mais
sur un volcan. Permettez-moi quelques explications. Vous avez cru
la république en danger; vous avez transféré le corps législatif à
Saint-Cloud; vous m'avez appelé pour assurer l'exécution de vos décrets;
je suis sorti de ma demeure pour vous obéir, et déjà on nous abreuve
de calomnies, moi et mes compagnons d'armes: on parle d'un nouveau
Cromwell, d'un nouveau César. Citoyens, si j'avais voulu d'un tel rôle,
il m'eût été facile de le prendre au retour d'Italie, au moment du plus
beau triomphe, et lorsque l'armée et les partis m'invitaient à m'en
emparer. Je ne l'ai pas voulu alors, je ne le veux pas aujourd'hui.
Ce sont les dangers seuls de la patrie qui ont éveillé mon zèle et le
vôtre.» Bonaparte fait ensuite, toujours d'une voix émue, le tableau de
la situation dangereuse de la république, déchirée par tous les partis,
menacée d'une nouvelle guerre civile dans l'Ouest, et d'une invasion
vers le Midi. «Prévenons, ajoute-t-il, tant de maux; sauvons les deux
choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et
l'égalité...--Parlez donc aussi de la constitution!» s'écrie le député
Linglet. Cette interruption déconcerte un instant le général; mais
bientôt il se remet; et d'une voix entrecoupée il répond: «De
constitution! vous n'en avez plus. C'est vous qui l'avez détruite, en
attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant,
le 22 floréal, les élections populaires, et en attaquant, le 30
prairial, l'indépendance du gouvernement. Cette constitution dont vous
parlez, tous les partis veulent la détruire. Ils sont tous venus me
faire confidence de leurs projets, et m'offrir de les seconder. Je
ne l'ai pas voulu; mais, s'il le faut, je nommerai les partis et les
hommes.--Nommez-les, s'écrient alors les opposans, nommez-les, demandez
un comité secret.» Une longue agitation succède à cette interruption.
Bonaparte reprend enfin la parole, et peignant de nouveau l'état où la
France est placée, engage les anciens à prendre des mesures qui puissent
la sauver. «Environné, dit-il, de mes frères d'armes, je saurai vous
seconder. J'en atteste ces braves grenadiers, dont j'aperçois les
baïonnettes, et que j'ai si souvent conduits à l'ennemi; j'en atteste
leur courage, nous vous aiderons à sauver la patrie. Et si quelque
orateur, ajoute Bonaparte d'une voix menaçante, si quelque orateur, payé
par l'étranger, parlait de me mettre hors la loi, alors j'en appellerais
à mes compagnons d'armes. Songez que je marche accompagné du dieu de la
fortune et du dieu de la guerre.»
Ces paroles audacieuses étaient un avis pour les cinq-cents. Les anciens
les accueillirent très bien, et parurent ramenés par la présence du
général. Ils lui accordèrent les honneurs de la séance.
Bonaparte, après avoir réchauffé les anciens, songe à se rendre aux
cinq-cents, pour essayer de leur imposer. Ils s'avance suivi de quelques
grenadiers; il entre, mais il les laisse derrière lui au bout de la
salle. Il avait à parcourir la moitié de l'enceinte pour arriver à la
barre. A peine est-il arrivé au milieu, que des cris furieux partent de
toutes parts. «Quoi, s'écrient une foule de voix, des soldats ici! des
armes! Que veut-on?... A bas le dictateur! à bas le tyran!» Un grand
nombre de députés s'élancent au milieu de la salle, entourent le
général, lui adressent les interpellations les plus vives! «Quoi! lui
dit-on, c'est pour cela que vous avez vaincu?... Tous vos lauriers sont
flétris... Votre gloire s'est changée en infamie. Respectez le temple
des lois. Sortez, sortez!» Bonaparte est confondu au milieu de la foule
qui le presse. Les grenadiers qu'il avait laissés à la porte, accourent,
repoussent les députés, et le saisissent au milieu du corps. On dit que
dans ce tumulte, des grenadiers reçurent des coups de poignard qui lui
étaient destinés. Le grenadier Thomé eut ses vêtemens déchirés. Il est
très possible que, dans le tumulte, ses vêtemens aient été déchirés,
sans qu'il y eût là des poignards. Il est possible aussi que des
poignards fussent dans plus d'une main. Des républicains qui croyaient
voir un nouveau César, pouvaient s'armer du fer de Brutus, sans être des
assassins. Il y a une grande faiblesse à les en justifier. Quoi qu'il
en soit, Bonaparte est emporté hors de la salle. On dit qu'il était
troublé, ce qui n'est pas plus étonnant que la supposition des
poignards. Il monte à cheval, se rend auprès des troupes, leur dit qu'on
a voulu l'assassiner, que ses jours ont été en péril, et est accueilli
partout par les cris de _vive Bonaparte!_
Dans ce moment l'orage continue, plus violent que jamais, dans
l'assemblée, et se dirige contre Lucien. Celui-ci déploie une fermeté et
un courage rares. «Votre frère est un tyran, lui dit-on; en un jour il
a perdu toute sa gloire.» Lucien cherche en vain à le justifier. «Vous
n'avez pas voulu, dit-il, l'entendre. Il venait vous expliquer sa
conduite, vous faire connaître sa mission, répondre à toutes les
questions que vous ne cessez d'adresser depuis que vous êtes réunis.
Ses services méritaient du moins qu'on lui donnât le temps de
s'expliquer.--Non, non, à bas le tyran! s'écrient les patriotes furieux.
Hors la loi! ajoutent-ils, hors la loi!» Ce mot était terrible, il avait
perdu Robespierre. Prononcé contre Bonaparte, il pouvait peut-être faire
hésiter les troupes, et les détacher de lui. Lucien, avec courage,
résiste à la proposition de mise hors la loi, et demande auparavant
qu'on écoute son frère. Il lutte long-temps au milieu d'un tumulte
épouvantable. Enfin, déposant sa toque et sa toge: «Misérables,
s'écrie-t-il, vous voulez que je mette hors la loi mon propre frère! Je
renonce au fauteuil, et je vais me rendre à la barre pour défendre celui
qu'on accuse.»
Dans ce moment, Bonaparte entendait du dehors la scène qui se passait
dans l'assemblée. Il craignait pour son frère; il envoie dix grenadiers
pour l'arracher de la salle. Les grenadiers entrent, trouvent Lucien au
milieu d'un groupe, le saisissent par le bras en lui disant que c'est
par ordre de son frère, et l'entraînent hors de l'enceinte. C'était le
moment de prendre un parti décisif. Tout était perdu si on hésitait. Les
moyens oratoires de ramener l'assemblée étant devenus impossibles, il
ne restait que la force; il fallait hasarder un de ces actes audacieux,
devant lesquels hésitent toujours les usurpateurs. César hésita en
passant le Rubicon, Cromwell en fermant le parlement. Bonaparte se
décide à faire marcher les grenadiers sur l'assemblée. Il monte à cheval
avec Lucien, et parcourt le front des troupes. Lucien les harangue. «Le
conseil des cinq-cents est dissous, leur dit-il, c'est moi qui vous le
déclare. Des assassins ont envahi la salle des séances, et ont fait
violence à la majorité; je vous somme de marcher pour la délivrer.»
Lucien jure ensuite que lui et son frère seront les défenseurs fidèles
de la liberté. Murat et Leclerc ébranlent alors un bataillon de
grenadiers, et le conduisent à la porte des cinq-cents. Ils s'avancent
jusqu'à l'entrée de la salle. A la vue des baïonnettes, les députés
poussent des cris affreux, comme ils avaient fait à la vue de Bonaparte.
Mais un roulement de tambours couvre leurs cris. _Grenadiers, en avant!_
s'écrient les officiers. Les grenadiers entrent dans la salle, et
dispersent les députés qui s'enfuient les uns par les couloirs, les
autres par les fenêtres. En un instant la salle est évacuée, et
Bonaparte reste maître de ce déplorable champ de bataille.
La nouvelle est portée aux anciens, qui en sont remplis d'inquiétude et
de regrets. Ils n'avaient pas souhaité un pareil attentat. Lucien se
présente à leur barre, et vient justifier sa conduite à l'égard des
cinq-cents. On se contente de ses raisons, car que faire dans une
pareille situation?... Il fallait en finir, et remplir l'objet qu'on
s'était proposé. Le conseil des anciens ne pouvait pas décréter à lui
seul l'ajournement du corps législatif et l'institution du consulat. Le
conseil des cinq-cents était dissous; mais il restait une cinquantaine
de députés, partisans du coup d'état. On les réunit, et on leur fait
rendre le décret, objet de la révolution qu'on venait de faire. Le
décret est ensuite porté aux anciens, qui l'adoptent vers le milieu
de la nuit. Bonaparte, Roger-Ducos, Sièyes, sont nommés consuls
provisoires, et revêtus de toute la puissance exécutive. Les conseils
sont ajournés au 1er ventôse prochain. Ils sont remplacés par deux
commissions de vingt-cinq membres chacune, prises dans les conseils,
et chargées d'approuver les mesures législatives que les trois consuls
auront besoin de prendre. Les consuls et les commissions sont chargés de
rédiger une constitution nouvelle.
Telle fut la révolution du 18 brumaire, jugée si diversement par les
hommes, regardée par les uns comme l'attentat qui anéantit l'essai de
notre liberté, par les autres comme un acte hardi, mais nécessaire, qui
termina l'anarchie. Ce qu'on en peut dire, c'est que la révolution,
après avoir pris tous les caractères, monarchique, républicain,
démocratique, prenait enfin le caractère militaire, parce qu'au milieu
de cette lutte perpétuelle avec l'Europe, il fallait qu'elle se
constituât d'une manière solide et forte. Les républicains gémissent
de tant d'efforts infructueux, de tant de sang inutilement versé pour
fonder la liberté en France, et ils déplorent de la voir immolée par
l'un des héros qu'elle avait enfantés. En cela le plus noble sentiment
les trompe. La révolution, qui devait nous donner la liberté, et qui a
tout préparé pour que nous l'ayons un jour, n'était pas, et ne devait
pas être elle-même la liberté. Elle devait être une grande lutte contre
l'ancien ordre de choses. Après l'avoir vaincu en France, il fallait
qu'elle le vainquît en Europe. Mais une lutte si violente n'admettait
pas les formes et l'esprit de la liberté. On eut un moment de liberté
sous la constituante, et il fut court; mais quand le parti populaire
devint menaçant au point d'intimider tous les esprits; quand il envahit
les Tuileries au 10 août; quand au 2 septembre il immola tous ceux qui
lui donnaient des défiances; quand au 21 janvier il obligea tout le
monde à se compromettre avec lui en trempant les mains dans le sang
royal; quand il obligea, en août 93, tous les citoyens à courir aux
frontières, ou à livrer leur fortune; quand il abdiqua lui-même sa
puissance, et la remit à ce grand comité de salut public, composé de
douze individus, y avait-il, pouvait-il y avoir liberté? Non; il y avait
un violent effort de passions et d'héroïsme; il y avait cette tension
musculaire d'un athlète qui lutte contre un ennemi puissant. Après ce
moment de danger, après nos victoires, il y eut un instant de relâche.
La fin de la convention et le directoire présentèrent des momens de
liberté. Mais la lutte avec l'Europe ne pouvait être que passagèrement
suspendue. Elle recommença bientôt; et au premier revers les partis se
soulevèrent tous contre un gouvernement trop modéré, et invoquèrent un
bras puissant. Bonaparte, revenant d'Orient, fut salué comme souverain,
et appelé au pouvoir. On dira vainement que Zurich avait sauvé la
France. Zurich était un accident, un répit; il fallait encore Marengo et
Hohenlinden pour la sauver. Il fallait plus que des succès militaires,
il fallait une réorganisation puissante à l'intérieur de toutes les
parties du gouvernement, et c'était un chef politique plutôt qu'un chef
militaire dont la France avait besoin. Le 18 et le 19 brumaire étaient
donc nécessaires. On pourrait seulement dire que le 20 fut condamnable,
et que le héros abusa du service qu'il venait de rendre. Mais on
répondra qu'il venait achever une tâche mystérieuse, qu'il tenait, sans
s'en douter, de la destinée, et qu'il accomplissait sans le vouloir. Ce
n'était pas la liberté qu'il venait continuer, car elle ne pouvait pas
exister encore; il venait, sous les formes monarchiques, continuer la
révolution dans le monde; il venait la continuer en se plaçant, lui
plébéien, sur un trône; en conduisant le pontife à Paris pour verser
l'huile sacrée sur un front plébéien; en créant une aristocratie avec
des plébéiens, en obligeant les vieilles aristocraties à s'associer à
son aristocratie plébéienne; en faisant des rois avec des plébéiens;
enfin en recevant dans son lit la fille des Césars, et en mêlant un sang
plébéien à l'un des sangs les plus vieux de l'Europe; en mêlant enfin
tous les peuples, en répandant les lois françaises en Allemagne, en
Italie, en Espagne; en donnant des démentis à tant de prestiges, en
ébranlant, en confondant tant de choses. Voilà quelle tâche profonde
il allait remplir; et pendant ce temps la nouvelle société allait se
consolider à l'abri de son épée, et la liberté devait venir un jour.
Elle n'est pas venue, elle viendra. J'ai décrit la première crise qui
en a préparé les élémens en Europe; je l'ai fait sans haine, plaignant
l'erreur, révérant la vertu, admirant la grandeur, tâchant de saisir les
profonds desseins de la Providence dans ces grands événemens, et les
respectant dès que je croyais les avoir saisis.